=== Ubu cocu === Alfred Jarry Ubu cocu restitué en son intégrité tel qu'il a été représenté par les marionnettes du théâtre des phynances Éditions des Trois Collines, 1944. Texte sur une seule page ALFRED JARRY ubu cocu RESTITUÉ EN SON INTÉGRITÉ TEL QU’IL A ÉTÉ REPRÉSENTÉ PAR LES MARIONNETTES DU THÉÂTRE DES PHYNANCES CINQ ACTES ÉDITIONS DES TROIS COLLINES GENÈVE - PARIS TABLE DES MATIÈRES (ne fait pas partie de l’ouvrage original) Acte I   11 Acte II   33 Acte III   51 Acte IV   75 Acte V   85 bookUbu cocu restitué en son intégrité tel qu'il a été représenté par les marionnettes du théâtre des phynancesAlfred JarryÉditions des Trois Collines1944Genève - ParisVJarry - Ubu cocu, 1944.djvuJarry - Ubu cocu, 1944.djvu/12 === Ubu cocu/Texte entier === Alfred Jarry Ubu cocu Éditions des Trois Collines, 1944 (p. Img-96). bookUbu cocuAlfred JarryÉditions des Trois Collines1944Genève - ParisVJarry - Ubu cocu, 1944.djvuJarry - Ubu cocu, 1944.djvu/12Img-96  Alfred Jarry, par Hermann Paul. ALFRED JARRY ubu cocu RESTITUÉ EN SON INTÉGRITÉ TEL QU’IL A ÉTÉ REPRÉSENTÉ PAR LES MARIONNETTES DU THÉÂTRE DES PHYNANCES CINQ ACTES ÉDITIONS DES TROIS COLLINES GENÈVE - PARIS UBU COCU CINQ ACTES PERSONNAGES PÈRE UBU SA CONSCIENCE MÈRE UBU ACHRAS REBONTIER MEMNON LES TROIS PALOTINS LE SAVETIER SCYTOTOMILLE LE CROCODILE UN LARBIN UN CHIEN A BAS DE LAINE La scène se passe chez Achras. Deux portes latérales, une porte au fond s'ouvrant dans un cabinet. ACTE PREMIER Scène PREMIÈRE ACHRAS Ô mais c’est qué, voyez-vous bien, je n’ai point sujet d’être mécontent de mes polyèdres : ils font des petits toutes les six semaines, c’est pire que des lapins. Et il est bien vrai de dire que les polyèdres réguliers sont les plus fidèles et les plus attachés à leur maître ; sauf que l’Icosaèdre s’est révolté ce matin et que j’ai été forcé, voyez-vous bien, de lui flanquer une gifle sur chacune de ses faces. Et que comme ça c’était compris. Et mon traité, voyez-vous bien, sur les mœurs des polyèdres qui s’avance : n’y a plus que vingt-cinq volumes à faire. Scène II ACHRAS, un Larbin LE LARBIN Monsieur, y a z’un bonhomme qui veut parler à Monsieur. Il a arraché la sonnette à force de tirer dessus, il a cassé trois chaises en voulant s’asseoir. (Il lui remet une carte.) ACHRAS Qu’est-ce qué c’est que ça ? Monsieur Ubu, ancien roi de Pologne et d’Aragon, docteur en pataphysique. Ça n’est point compris du tout. Qu’est-ce qué c’est que ça, la pataphysique ? Enfin, c’est égal, ça doit être quelqu’un de distingué. Je veux faire acte de bienveillance envers cet étranger en lui montrant mes polyèdres. Faites entrer ce Monsieur. Scène III ACHRAS, UBU (en costume de voyage, portant une valise) PÈRE UBU Cornegidouille ! Monsieur, votre boutique est fort pitoyablement installée : on nous a laissé carillonner à la porte pendant plus d’une heure ; et lorsque messieurs vos larbins se sont décidés à nous ouvrir, nous n’avons aperçu devant nous qu’un orifice tellement minuscule, que nous ne comprenons point encore comment notre gidouille est venue à bout d’y passer. ACHRAS Ô mais c’est qué, excusez : je ne m’attendais point à la visite d’un aussi gros personnage… sans ça, soyez sûr qu’on aurait fait élargir la porte. Mais vous excuserez l’embarras d’un vieux collectionneur, qui est en même temps, j’ose le dire, un grand savant. PÈRE UBU Ceci vous plaît à dire, Monsieur, mais vous parlez à un grand pataphysicien. ACHRAS Pardon, Monsieur, vous dites ?… PÈRE UBU Pataphysicien. La pataphysique est une science que nous avons inventée et dont le besoin se faisait généralement sentir. ACHRAS Ô mais c’est qué, si vous êtes un grand inventeur, nous nous entendrons, voyez-vous bien ; car entre grands hommes… PÈRE UBU Soyez plus modeste, Monsieur ! Je ne vois d’ailleurs ici de grand homme que moi. Mais puisque vous y tenez, je condescends à vous faire un grand honneur. Vous saurez que votre maison nous convient, et que nous avons résolu de nous y installer. ACHRAS Ô mais c’est qué, voyez-vous bien… PÈRE UBU Je vous dispense des remerciements. — Ah ! à propos, j’oubliais : comme il n’est point juste que le père soit séparé de ses enfants, nous serons incessamment rejoint par notre famille : Madame Ubu, nos fils Ubu et nos filles Ubu. Ce sont des gens fort sobres et fort bien élevés. ACHRAS Ô mais c’est qué, voyez-vous bien, je crains de… PÈRE UBU Nous comprenons : vous craignez de nous gêner. Aussi bien ne tolérerons-nous plus votre présence ici qu’à titre gracieux. De plus, pendant que nous inspecterons vos cuisines et votre salle à manger, vous allez aller chercher nos trois caisses de bagages, que nous avons omises dans votre vestibule. ACHRAS Ô mais c’est qué — y a point d’idée du tout de s’installer comme ça chez les gens. C’est une imposture manifeste. PÈRE UBU Une posture magnifique ! Parfaitement, Monsieur, vous avez dit vrai une fois en votre vie. (Achras sort.) Scène IV PÈRE UBU, puis sa Conscience PÈRE UBU Avons-nous raison d’agir ainsi ? Cornegidouille, de par notre chandelle verte, nous allons prendre conseil de notre Conscience. Elle est là, dans cette valise, toute couverte de toiles d’araignée. On voit bien qu’elle ne nous sert pas souvent. (Il ouvre la valise. Sort la Conscience sous les espèces d’un grand bonhomme en chemise.) LA CONSCIENCE Monsieur, et ainsi de suite, veuillez prendre quelques notes. PÈRE UBU Monsieur, pardon ! nous n’aimons point à écrire, quoique nous ne doutions pas que vous ne deviez nous dire des choses fort intéressantes. Et à ce propos je vous demanderai pourquoi vous avez le toupet de paraître devant nous en chemise ? LA CONSCIENCE Monsieur, et ainsi de suite, la Conscience, comme la vérité, ne porte habituellement pas de chemise. Si j’en ai arboré une, c’est par respect pour l’auguste assistance. PÈRE UBU Ah çà, Monsieur ou Madame ma Conscience, vous faites bien du tapage. Répondez plutôt à cette question : ferai-je bien de tuer Monsieur Achras, qui a osé venir m’insulter dans ma propre maison ? LA CONSCIENCE Monsieur, et ainsi de suite, il est indigne d’un homme civilisé de rendre le mal pour le bien. Monsieur Achras vous a hébergé, Monsieur Achras vous a ouvert ses bras et sa collection de polyèdres, Monsieur Achras, et ainsi de suite, est un fort brave homme, bien inoffensif, ce serait une lâcheté, et ainsi de suite, de tuer un pauvre vieux incapable de se défendre. PÈRE UBU Cornegidouille ! Monsieur ma Conscience, êtes-vous sûr qu’il ne puisse se défendre ? LA CONSCIENCE Absolument, Monsieur. Aussi serait-il bien lâche de l’assassiner. PÈRE UBU Merci, Monsieur, nous n’avons plus besoin de vous. Nous tuerons Monsieur Achras, puisqu’il n’y a pas de danger, et nous vous consulterons plus souvent, car vous savez donner de meilleurs conseils que nous ne l’aurions cru. Dans la valise ! (Il la renferme.) LA CONSCIENCE Dans ce cas, Monsieur, je crois que nous pouvons, et ainsi de suite, en rester là pour aujourd’hui. Scène V PÈRE UBU, ACHRAS, le Larbin (Achras entre à reculons, saluant d’effroi devant les trois caisses rouges poussées par le Larbin.) PÈRE UBU (au Larbin) Va-t’en, sagouin. — Et vous, Monsieur, j’ai à vous parler. Je vous souhaite mille prospérités et je viens quémander de votre bonne grâce un service d’ami. ACHRAS Tout ce qué, voyez-vous bien, on peut attendre d’un vieux savant qui a consacré, voyez-vous bien, à étudier les mœurs des polyèdres soixante ans de sa vie. PÈRE UBU Monsieur, nous avons appris que Madame Ubu, notre vertueuse épouse, nous trompe indignement avec un Égyptien nommé Memnon, qui cumule les fonctions d’horloge à l’aurore, la nuit de vidangeur au tonneau, et le jour, de nous faire cocu. Nous avons projeté de tirer de lui, cornegidouille une terrifique vengeance. ACHRAS Pour ce qui est de ça, voyez-vous bien, Monsieur, que vous êtes cocu, je vous approuve. PÈRE UBU Nous avons donc résolu de sévir. Et nous ne voyons rien de plus convenable, pour châtier l’infâme, que le supplice du pal. ACHRAS Pardon, je ne vois pas bien encore, voyez-vous bien, comment je peux vous être utile. PÈRE UBU De par notre chandelle verte, Monsieur, désirant ne rater point notre œuvre de justice, nous serions ravi qu’un homme respectable essayât préparatoirement le pal, afin de voir s’il fonctionne bien. ACHRAS Ô mais c’est qué, voyez-vous bien, jamais de la vie. C’est trop fort. Je regrette, voyez-vous bien, de ne pouvoir vous rendre ce petit service ; mais y a point d’idée du tout. Vous m’avez volé ma maison, voyez-vous bien, vous m’avez foutu à la porte, et maintenant vous voulez me mettre à mort, ô bien alors, vous abusez. PÈRE UBU Ne vous désolez pas, Monsieur notre ami. Ceci était simplement une plaisanterie. Nous reviendrons quand vous aurez entièrement cessé de manifester de la terreur. (Il sort.) Scène VI ACHRAS, puis les trois Palotins sortant des caisses LES TROIS PALOTINS C’est nous les Palotins, C’est nous les Palotins, On a des gueul’s d’ lapins, Mais ça n’empêche pas Qu’on est sal’ment calé Pour tuder les Rentiers. C’est nous les Pa, C’est nous les Tins, C’est nous les Palotins. MERDANPO Dans de grandes boît’s en fer-blanc Empilés la semaine entière, C’est le dimanche seulement Qu’on peut respirer le libre air. L’oreille au vent, sans s’épater, On marche d’un pas assuré Et les gens qui nous voient passer Nous prennent pour des militaires. LES TROIS C’est nous les Palotins, etc. MOUSCHED-GOGH Chaqu’ matin nous nous réveillons A forc’ de coups d’pied dans l’derrière ; Puis il faut descendre à tâtons Tout en bouclant nos gibecières. Tout l’rest’ du jour, à coups d’marteau On cass’ des gueul’s en mill’ morceaux Et l’on rapporte au Père Ubé L’argent des gens qu’on a tudés. LES TROIS C’est nous les Palotins, etc. (Ils dansent. Achras horrifié tombe assis sur une chaise.) QUATREZONEILLES Dans un grotesque accoutrement Nous parcourons la ville entière Afin d’casser la gueule aux gens Qui n’ont pas l’bonheur de nous plaire. Nous boulottons par une charnière, Nous pissons par un robinet Et nous respirons l’atmosphère Au moyen d’un tub’ recourbé ! LES TROIS C’est nous les Palotins, etc. (Ronde autour d’Achras.) ACHRAS Ô mais c’est qué, voyez-vous bien, c’est absurde, y a point d’idée du tout. (Le pal surgit sous sa chaise.) Ô bien alors, ça n’est point compris. Si vous étiez mes polyèdres, voyez-vous bien… Ayez pitié d’un malheureux savant… Voyez… voyez-vous bien. Y a point d’idée ! (Il est empalé et élevé en l’air malgré ses hurlements. Il fait nuit noire) LES PALOTINS (fouillant les meubles et en retirant des sacs de phynance) Donnez finance — au Père Ubu. Donnez toute la finance — au Père Ubu. Qu’il n’en reste rien — et que pas un sou n’échappe — aux grigous — qui viennent la chercher. Donnez toute la finance — au Père Ubu ! (Rentrant dans leurs caisses) C’est nous les Palotins, etc. (Achras perd connaissance.) Scène VII ACHRAS (empalé), PÈRE UBU, MÈRE UBU PÈRE UBU De par ma chandelle verte, ma douce enfant, serons-nous heureux dans cette maison ! MÈRE UBU Une seule chose manque à mon bonheur, mon ami : voir l’hôte respectable qui nous a fait ces loisirs. PÈRE UBU Qu’à cela ne tienne : prévoyant votre souhait, je l’ai fait installer à la place d’honneur. (Il montre le pal. Cris et crise de nerfs de la Mère Ubu.) fin du premier acte ACTE II Scène PREMIÈRE ACHRAS (empalé), LA CONSCIENCE (sortant à demi de la valise) LA CONSCIENCE Monsieur. ACHRAS Hhron. LA CONSCIENCE Et ainsi de suite. ACHRAS C’ qu’y a encore, rhon mais c’est qué ? Je dois être mort, laissez-moi tranquille. LA CONSCIENCE Monsieur, bien que ma philosophie condamne absolument l’action, ce qu’a fait Monsieur Ubu étant trop indigne, je vais vous désempaler. (Il s’allonge jusqu’à la hauteur d’Achras.) ACHRAS (désempalé) Ça n’est pas de refus, Monsié. LA CONSCIENCE Monsieur, et ainsi de suite, je désire avoir avec vous un moment d’entretien, asseyez-vous, je vous prie. ACHRAS Ô mais c’est qué, voyez-vous bien, ne parlons point de ça. Je n’aurais point l’impolitesse de m’asseoir en présence d’un pur esprit qui est mon sauveur, et puis, voyez-vous bien, ça m’est désagréable. LA CONSCIENCE Mon sens intime et le sentiment de l’équité me font un devoir de châtier Monsieur Ubu. Quelle vengeance allez-vous projeter ? ACHRAS Hon mais c’est qué, voyez-vous bien, y a longtemps que c’est tout réfléchi. Je vais simplement décrocher la trappe de la cave… hon… placer le fauteuil au bord, voyez-vous bien ; et quand ce bonhomme, voyez-vous bien, va rentrer de dîner, il va tout effondrer, ô bien alors, et comme ça ce sera compris ! LA CONSCIENCE Justice sera faite, et ainsi de suite. Scène II Les Mêmes, PÈRE UBU (La Conscience se cache dans la valise.) PÈRE UBU Cornegidouille ! Monsieur, vous n’êtes point resté où je vous avais mis. Au fait, puisque vous êtes encore utilisable, vous n’oublierez pas de dire à votre cuisinière qu’elle a l’habitude de servir la soupe trop salée et le rôti beaucoup trop cuit. Nous ne les aimons point ainsi. Ce n’est pas que nous ne puissions, par notre science en pataphysique, faire surgir de terre les mets les plus exquis ; mais ce sont vos procédés, Monsieur, qui nous indignent ! ACHRAS Ô mais c’est qué, ça ne se renouvellera plus. (Le Père Ubu s’engloutit dans la trappe.) Voyez-vous bien. PÈRE UBU Cornegidouille, Monsieur ! que signifie cette plaisanterie ? Vos planchers sont déplorables. Nous allons être obligés de sévir. ACHRAS C’est seulement une trappe, voyez-vous bien. LA CONSCIENCE Monsieur Ubu est trop gros, il ne pourra jamais passer. PÈRE UBU De par ma chandelle verte, il faut qu’une trappe soit ouverte ou fermée. La beauté du théâtre à phynances gît dans le bon fonctionnement des trappes. Celle-ci nous étrangle, nous écorche le côlon transverse et le grand épiploon. Nous allons périr si vous ne nous tirez de là. ACHRAS Tout ce qui est en mon pouvoir, c’est, voyez-vous bien, de charmer vos instants par la lecture de quelques passages caract’istiques, voyez-vous bien, de mon traité sur les mœurs des polyèdres et de la thèse que j’ai mis soixante ans à composer sur la surface du canré. Vous ne voulez pas ? Ô bien alors, je m’en vais, je ne veux point voir ça, c’est trop triste. (Il sort.) Scène III PÈRE UBU, LA CONSCIENCE PÈRE UBU Ma Conscience, où êtes-vous ? Cornegidouille, vous me donniez de bons conseils. Nous ferons pénitence et restituerons entre vos mains quelque fraction de ce que nous avons pris. Nous ne décervèlerons plus. LA CONSCIENCE Monsieur, je n’ai jamais voulu la mort du pécheur, et ainsi de suite. Je vous tends une main secourable. PÈRE UBU Dépêchez-vous, Monsieur, nous périssons. Hâtez-vous de nous tirer de cette trappe et nous vous octroierons hors de votre valise un jour de congé. (La Conscience, après avoir délivré Ubu, jette la valise dans la trappe.) LA CONSCIENCE, gesticulant. Merci, Monsieur. Monsieur, il n’y a pas d’exercice plus salutaire que la gymnastique. Demandez à tous les hygiénistes. PÈRE UBU Cornegidouille, Monsieur, vous faites bien du tapage. Pour vous prouver notre supériorité en ceci comme en tout, nous allons faire le saut périgiglyeux, ce qui peut paraître étonnant, étant donné l’énormité de notre gidouille. (Il commence à courir et bondir.) LA CONSCIENCE Monsieur, je vous en supplie, n’en faites rien, vous allez défoncer le plancher et disparaître encore dans quelque trappe. Admirez notre légèreté. (Il reste pendu par les pieds.) Oh ! au secours ! je vais me briser les reins, venez à mon aide, Monsieur Ubu. PÈRE UBU, assis. Ô non. Nous n’en ferons rien, Monsieur. Nous faisons en ce moment notre digestion, et la moindre dilatation de notre digouille nous ferait périr à l’instant. Dans deux ou trois heures au plus, notre digestion sera terminée et nous volerons à votre secours. Et d’ailleurs, nous n’avons point l’habitude de décrocher des guenilles. (La Conscience s’agite et tombe sur la gidouille d’Ubu.) PÈRE UBU Ah ça, Monsieur, nous ne tolérons point que l’on nous fasse du tapage, et ce n’est pas vous qui commencerez ! (Ne trouvant pas la valise, il prend la Conscience par les pieds, ouvre la porte du fond et la fait disparaître la tête la première dans le trou entre les deux semelles de pierre.) Scène IV PÈRE UBU, les trois Palotins debout dans leurs caisses LES TROIS PALOTINS Ceux qui se fichent de sa barbiche — sont tous des sots et des idiots — qui pourraient bien — avant demain — avoir à s’en r’pentir. Car il n’ veut pas — que sa personne — soit maltraitée — ou plaisantée. Car il n’veut pas — que sa giborgne — soit ri-di-cu-li-sée. Ce tonneau qui s’avance, neau qui s’avance, neau qui s’avance, c’est le Père Ubu. (Cependant le Père Ubu allume sa chandelle verte, flamme de l’hydrogène dans la vapeur de soufre, et qui, construite d’après le principe de l’Orgue philosophique, émet un son de flûte continu. Et il append au mur deux écritaux : Ici on pique à la machine — coupe les chats et les oneilles.) MERDANPO Hon, Monsieuye ! Il y a des gens qui ont bien de la peine. Monsieur Rebontier il a passé onze fois ce matin au Pince-Porc, place de la Concorde. Hon ! MOUSCHED-GOGH Monsieuye, comme vous me l’avez dit, j’ai été porter une caisse de coups de poings explosifs chez Monsieuye ***, et un plein pot de merdre chez Monsieuye ***. Hon ! QUATREZONEILLES J’ai été en Égypte, Monsieuye, et j’ai rapporté le Memnon chanteur. Par conséquent de quoye, comme je ne sais pas s’il faut le remonter pour qu’il chante tous les matins, je l’ai déposé dans la Chambre à Sous. Hon ! PÈRE UBU Silence, stupides bougres. Laissez-nous méditer. La sphère est la forme parfaite, le soleil est l’astre parfait, en nous rien n’est si parfait que la tête, toujours vers le soleil levée, et tendant vers sa forme, sinon l’œil, miroir de cet astre et semblable à lui. La sphère est la forme des anges. À l’homme n’est donné que d’être ange incomplet. Plus parfait que le cylindre, moins parfait que la sphère, du tonneau radie le corps hyperphysique. Nous, son isomorphe, sommes beau. LES PALOTINS Ceux qui se fichent — de sa barbiche — sont tous des sots — et des idiots — qui pourraient bien — avant demain — passer à la machine. (Le Père Ubu, qui était assis à sa table, se lève et marche.) LES PALOTINS Ce tonneau qui s’avance, neau qui s’avance, neau qui s’avance, c’est le Père Ubu. Et sa gidouille immense, gidouille immense, gidouille immense, est telle qu’un… PÈRE UBU Non cum vacaveris, pataphysicandum est, a dit Sénèque. Il serait urgent de faire remettre une pièce à notre habit en laine philosophique. Omnia alia negligenda sunt, il est certainement irrévérencieux, ut huic assideamus, d’employer à d’infâmes usages de vidange des barriques et des tonneaux, ce qui est insulter gravement à l’ici présent maître des Finances. Cui nullum tempus vitae satis magnum est, c’est pourquoi nous avons inventé cet instrument, que nous n’hésitons nullement à qualifier du nom de pompe à merdre ! (Il le tire de sa poche et le pose sur la table.) LES PALOTINS Hon, Monsieuye ! PÈRE UBU Et maintenant il se fait tard, nous allons aller dormir. — Ah ! j’oubliais : vous nous apporterez, en revenant d’Égypte, de la graisse de momies pour notre machine, quoiqu’il paraisse que ça court très vite, cornegidouille ! et soit difficile à capturer. (Il emporte sa chandelle verte et sa pompe et sort.) Scène V Les Palotins immobiles chantent, cependant que s’érige au milieu de la scène la statue de Memnon, dont le socle est un tonneau LES PALOTINS Craignez et redoutez le maître des Finances, Vous, les petits Rentiers qui, les mains dans les poches, Ne pensez à crier que quand on vous écorche ! Un Palotin graisseux vient leur couper la tête, Regardant de travers par-dessus ses lunettes… Le Père Ubu, debout avant le point du jour, Aussitôt éveillé commence ses cent tours. Il ouvre à grand fracas la porte de la salle Où dort des Palotins la pouilleuse canaille. Son oreille se tord et s’abat en sifflant ; Un Palotin giflé, tous, au son du tambour, Dégringolent en rang s’aligner dans la cour. Le Père Ubu leur lit les dispositions Qui fixent à chacun sa destination ; Il leur donne un croûton, deux ou trois oignons crus, Et les pousse dehors à coups de pied au cul… Puis d’un pas magistral il rentre dans sa chambre Et va regarder l’heure à sa pendule d’ambre… — Six heures ! grand bon Dieu ! que je suis en retard ! Allons, réveillez-vous, dame la Mère Ubance, Donnez le sabre à merdre et le croc à finances. — Mais, dit la Mère Ubu, Monsieur le Père Ubon, De te laver la gueule il n’est point question ? Mais ce propos déplaît au maître des Finances. De sa poche abhorrée il passe la bretelle Et, quelque temps qu’il fasse, ou qu’il vente ou qu’il gèle, Il part, courbant le dos sous le vent du matin. fin du deuxième acte ACTE III Scène PREMIÈRE LES PALOTINS traversent la scène. Marchons avec prudence et veillons avec soin. Montrons la vigilance des braves Palotins ; et Sachons sagement distinguer si les gens sont de noirs sacripants ou bien de simples passants. Voyez ses bas chinés, son habit, ses plumets, pas d’erreur, c’est un rentier ! Abominable face, lâche gueux, nous allons te donner sur la place mille coups de bâton. Le Rentier tâche en vain d’apaiser les Palotins. Il est chargé de liens et bourré de coups de poing. Monsieur le Père Ubu sera content tant et plus : Il aura pour dîner des cervelles de Rentiers. (Ils sortent.) Scène II REBONTIER, ACHRAS venant l’un de droite, l’autre de gauche. Le premier couplet en même temps. REBONTIER (Costume de rentier, bas chinés, plumets, etc.) Ha c’est indigne, c’est révoltant ! Un malheureux fonctionnaire. Je n’ai que 3700 francs de traitement et Monsieur Ubu exige de moi chaque matin le payement d’une carte à finances de 80 000 francs. Faute de pouvoir payer comptant, il me fait passer au Pince-Porc, établi en permanence place de la Concorde ; et le coût de chaque séance est de 15 000 francs. C’est indigne, c’est révoltant ! ACHRAS Ô mais c’est qué, y a point moyen de rester chez moi. Monsieur Ubu m’a signifié depuis longtemps, voyez-vous bien, d’avoir à passer la porte ; et d’ailleurs il a installé, sauf votre respect, une pompe à merdre, voyez-vous bien, dans ma chambre à coucher. Ô ! quelqu’un. C’est encore un Palotin ! REBONTIER Que vois-je ? Un émissaire de Monsieur des Finances ? Flattons-le. Vive Monsieur Ubu ! ACHRAS Sous peine d’être encore empalé, faut dire comme lui, voyez-vous bien. Tudez, voyez-vous bien ! Décervelez, coupez les oneilles ! REBONTIER Au Pince-Porc ! Mort aux Rentiers ! À la machine ! ACHRAS Au pal, voyez-vous bien. (Ils s’avancent l’un vers l’autre.) REBONTIER Aïe ! au secours ! à l’assassin ! ACHRAS Hon ! au secours ! (Ils se bousculent en voulant fuir.) ACHRAS (à genoux) Monsié le Palotin, pardon ! voyez-vous bien. Je ne l’ai pas fait exprès. Je suis un dévoué serviteur de Monsieur Ubu. REBONTIER C’est révoltant ! je suis le défenseur zélé de Monsieur des Finances ! ACHRAS Ô mais c’est qué, voyez-vous bien, Monsié, êtes-vous maître d’armes ? REBONTIER C’est indigne, Monsieur, mais je n’ai pas cet honneur. ACHRAS Pasqué c’est qué, voyez-vous bien, ô bien alors, si vous n’êtes point maître d’armes, je vais vous donner ma carte. REBONTIER Monsieur, dans ce cas je crois inutile de dissimuler plus longtemps. Je suis en effet maître d’armes. ACHRAS Ô bien alors — (il lui flanque une gifle) — donnez-moi votre carte maintenant, s’il vous plaît, voyez-vous bien. Que je flanque des gifles à tous les maîtres d’armes pour qu’ils me donnent leur carte, voyez-vous bien ; et que moi après je montre les cartes des maîtres d’armes aux non-maîtres d’armes pour leur faire peur, parce que je suis un homme pacifique, et que comme ça c’est compris, ô bien alors ! REBONTIER C’est révoltant, Monsieur. Mais vous avez beau faire, je ne me battrai pas avec vous. D’ailleurs la lutte serait trop inégale. ACHRAS Pour ce qui est de ça, voyez-vous bien, ne vous inquiétez point, je serai magnanime dans la victoire. (Un chien à bas de laine traverse la scène.) REBONTIER C’est indigne ! Cet animal envoyé par Monsieur Ubu a dépouillé mes pieds de leurs enveloppes. ACHRAS Vos bas chinés et vos chaussures, voyez-vous bien. Moi qui allais vous proposer de fuir avec moi. REBONTIER Fuir ? où ça ? ACHRAS Fuir, pour nous battre, j’entends, mais loin de Monsieur Ubu. REBONTIER En Belgique ? ACHRAS Ou mieux, voyez-vous bien, en Égypte. Je ramasserai quelques pyramides pour ma collection de polyèdres. Quant à vos souliers, voyez-vous bien, je vais faire monter le savetier du coin et le malheur sera réparé. Scène III REBONTIER, LES PALOTINS, MEMNON sur son tonneau (Rebontier va s’asseoir, au même instant Memnon prélude sur sa flûte, car le jour se lève. Rebontier écoute horrifié ce qui suit, placé devant le socle, ce qui fait que les Palotins, qui se montreront de l’autre côté pour accompagner au refrain, ne pourront l’apercevoir.) MEMNON Je fus pendant longtemps ouvrier ébéniste Dans la ru’ du Champ-d’Mars, d’la paroiss’ de Toussaints ; Mon épouse exerçait la profession d’modiste, Et nous n’avions jamais manqué de rien. Quand le dimanch’ s’annonçait sans nuages, Nous exhibions nos beaux accoutrements, Et nous allions voir le décervelage Ru’ d’ l’Echaudé, passer un bon moment. Voyez, voyez la machin’ tourner, Voyez, voyez la cervell’ sauter Voyez, voyez les rentiers trembler… LES PALOTINS Hourra ! Cornes-au-cul, vive le Père Ubu ! MEMNON Nos deux marmots chéris, barbouillés d’confitures, Brandissant avec joi’ des poupins en papier Avec nous s’installaient sur le haut d’la voiture Et nous roulions gaîment vers l’Echaudé. On s’précipite en foule à la barrière, On s’flanque des coups pour être au premier rang ; Moi je m’mettais toujours sur un tas d’pierres Pour pas salir mes godillots dans l’sang. Voyez, etc. LES PALOTINS Hourra ! Cornes-au-cul, vive le Père Ubu ! MEMNON Bientôt ma femme et moi nous somm’s tout blancs d’cervelle, Les marmots en boulott’nt et tous nous trépignons En voyant l’Palotin qui brandit sa lumelle Et les blessur’s et les numéros d’plomb. Soudain, j’perçois dans l’coin, près d’la machine, La gueule d’un bonz’ qui n’m'revient qu’à moitié. Mon vieux, que j’dis, je r’connais ta bobine : Tu m’as volé, c’est pas moi qui t’plaindrais. Voyez, etc. LES PALOTINS Hourra ! Cornes-au-cul, vive le Père Ubu ! MEMNON Soudain, j’me sens tirer la manch’ par mon épouse ; Espèc’ d’andouill’, qu’ell’m'dit, v’là l’moment d’te montrer : Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d’bouse. V’là l’Palotin qu’a just’ le dos tourné. En entendant ce raisonn❜ment superbe, J’attrapp’ sur l’coup mon courage à deux mains : J’flanque au Rentier un’ gigantesque merdre Qui s’aplatit sur l’nez du Palotin. LES PALOTINS et MEMNON Voyez, etc. MEMNON Aussitôt j’suis lancé par-dessus la barrière, Par la foule en fureur je me vois bousculé Et j’suis précipité la tête la première Dans l’grand trou noir d’ousqu’on n’revient jamais. Voilà c’que c’est qu’d'aller s’prom’ner l’dimanche Ru’d'l’Echaudé pour voir décerveler, Marcher l’Pinc’-Porc ou bien l’Démanch’-Comanche : On part vivant et l’on revient tudé ! LES PALOTINS et MEMNON Voyez, voyez la machin’ tourner, Voyez, voyez la cervell’ sauter, Voyez, voyez les Rentiers trembler : Hourra ! Cornes-au-cul, vive le Père Ubu ! Scène IV (Les Palotins rentrent dans les caisses en voyant la lumière. Achras arrive suivi de Scytotomille portant son enseigne et un assortiment de chaussures sur un éventaire.) MEMNON, REBONTIER, ACHRAS, SCYTOTOMILLE ACHRAS Pour ne point nuire, voyez-vous bien, à l’unité de lieu, nous n’avons pu nous transporter jusqu’à votre échoppe. Installez-vous (il ouvre la porte du fond) dans ce petit réduit, votre enseigne au-dessus de la porte, et mon jeune ami va vous présenter sa requête. REBONTIER Sire Savatier, c’est moi qui fais la fuite en Égypte avec mon respectable ami Monsieur Achras. Les chiens à bas de laine m’ayant dénudé les pieds, j’impètre de vous des chaussures. SCYTOTOMILLE Voici, Monsieur, un excellent article, quoique innommable, la spécialité de la maison, les Écrase-Merdres. De même qu’il y a différentes espèces de merdres, il y a des Écrase-Merdres pour la pluralité des goûts. Voici pour les estrons récents, voici pour le crottin de cheval, voici pour les spyrates antiques, voici pour la bouse de vache, voici pour le méconium d’enfant au berceau, voici pour le fiant de gendarme, voici pour les selles d’un homme entre deux âges. REBONTIER Ah ! Monsieur ! je prends cette paire, je crois qu’elle m’ira bien. Combien la vendez-vous, s’il vous plaît, sire Savatier ? SCYTOTOMILLE Quatorze francs, parce que vous honorez les savetiers. ACHRAS Vous avez eu tort, voyez-vous bien, de ne point prendre plutôt les — voyez-vous bien — pour fiant de gendarme. Ça vous aurait fait plus d’usage. REBONTIER Vous avez raison, Monsieur. Sire Savatier, je prends cette autre paire. (Il s’en va.) SCYTOTOMILLE Eh ! le payement, Monsieur ? REBONTIER Puisque je les ai changés contre les… machins pour homme entre deux âges. SCYTOTOMILLE Vous n’avez pas payé ceux-là non plus. ACHRAS Puisqu’il ne les prend pas, voyez-vous bien. SCYTOTOMILLE C’est juste. ACHRAS (à Rebontier) C’est un truc qui n’est point neuf, voyez-vous bien ; mais pour un savetier en vieux, c’est plus, voyez-vous bien, proportionné : il le ressemellera. (Achras et Rebontier, prêts à sortir, se rencontrent nez à nez avec les Palotins.) Scène V Les Mêmes, les Palotins LES PALOTINS (au dehors) Marchons avec prudence, etc. MOUSCHED-GOGH Dépêchons-nous de rentrer, il fait grand jour, et nos caisses seront fermées. MERDANPO Hon le Palotin 3246, en voilà une, attrape-là, fourre-la dans ta caisse. QUATREZONEILLES Je vous tiens, Monsieur la Momie, Monsieur Ubu sera content. ACHRAS Ô mais c’est qué, y a point d’idée du tout. Voulez-vous me lâcher, voyez-vous bien ! Vous ne me reconnaissez pas ? C’est moi Monsieur Achras, déjà empalé une fois. REBONTIER Monsieur, laissez-moi tranquille, c’est une atteinte révoltante à la liberté individuelle. Et puis on m’attend tout le temps au Pince-Porc. MERDANPO Attention, en voilà un grand qui se sauve. QUATREZONEILLES Oh ! comme il marche vite. (Lutte.) REBONTIER Au secours, sire Savatier, je vous payerai vos chaussures. ACHRAS Chassez-les, voyez-vous bien, battez-les. SCYTOTOMILLE Je bats la semelle. UN PALOTIN (lui met le feu dans les cheveux) Quelle nuit j’ai mal aux cheveux. LES PALOTINS Abominable face, etc. (Ils flambent le Savetier, puis referment la porte. Une dernière flamme sort par le carreau. On précipite Achras et Rebontier dans le tonneau-socle de Memnon, lequel, pour être détrôné, est flanqué par terre.) LES PALOTINS, s’éloignant. Les chiens z’à bas de laine, z’à bas de laine… Les lapins à finance, pince à finance… M’sieur Rebontier, c’pauvre rentier, est em… d’la tête aux pieds ; et les passants. s’en vont s’tordant, sans qu’aucun le console… Les chameaux à finance marchent les derniers. Les chameaux à finance… ils n’ont point gagné. fin du troisième acte ACTE IV Scène PREMIÈRE (Cependant Memnon s’est relevé, a rajusté sa casquette triplement pontée et ses houzeaux de vidangeur, et va faire signe à la porte.) MEMNON, MÈRE UBU MEMNON Ô douce Mère Ubu, tu peux venir, nous sommes seuls. MÈRE UBU Ô mon ami, que j’ai eu peur pour toi en entendant tout ce tapage. MEMNON C’est mon tonneau que je regrette. MÈRE UBU Je ne regrette pas le Père Ubu. MEMNON On nous regarde : poursuivons ailleurs cet entretien. (Ils entrent au fond.) Scène II Les Mêmes, dans le cabinet du fond, dont la porte reste entr’ouverte. Voix du Père Ubu et des Palotins au dehors VOIX D’UBU Cornegidouille ! Nous avons ravi sa phynance à Monsieur Achras, nous l’empalâmes et prîmes sa maison ; et dans cette maison nous cherchons maintenant, poussé par nos remords, où nous pourrions lui rendre la part matérielle de ce que nous lui avons pris, savoir de son repas. LES PALOTINS Dans de grandes boîtes en fer-blanc… MÈRE UBU C’est Monsieur Ubu, je suis perdue ! MEMNON Par le guichet en as de carreau, je vois au loin ses cornes qui fulgurent. Où me cacher ? Ah ! là-dedans. MÈRE UBU Y penses-tu, mon doux enfant, tu vas te tuer ! MEMNON Me tuer ? Par Gog et Magog, on vit, on respire là-dedans. C’est là-dedans que je travaille. Une, deux, houp ! Scène III Les Mêmes, LA CONSCIENCE LA CONSCIENCE (émergeant comme un ver au moment ou Memnon plonge) Ouf quel choc ! mon crâne en bourdonne ! MEMNON Comme un tonneau vide. LA CONSCIENCE Le vôtre ne bourdonne pas ? MEMNON Aucunement. LA CONSCIENCE Comme un pot fêlé. J’y ai l’œil. MEMNON Plutôt l’air d’un œil au fond d’un pot de chambre. LA CONSCIENCE J’ai en effet l’honneur d’être la Conscience de Monsieur Ubu. MEMNON C’est lui qui a précipité dans ce trou votre immatérielle personne ? LA CONSCIENCE Je l’ai mérité, je l’ai tourmenté, il m’a puni. MÈRE UBU Pauvre jeune homme… VOIX DES PALOTINS (très rapprochées) L’oreille au vent, sans s’épater… MEMNON C’est pourquoi tu vas rentrer, et moi aussi, et Madame Ubu aussi ! (Ils descendent.) LES PALOTINS (derrière la porte) Nous boulottons par un’ charnière… PÈRE UBU Entrez, cornegidouille ! (Ils font irruption.) Scène IV LES PALOTINS portant des chandelles vertes PÈRE UBU, en chemise PÈRE UBU (Sans mot dire, il prend siège. Tout s’effondre. Il ressort en vertu du principe d’Archimède. Alors, très simple et digne, en costume devenu plus sombre) : La pompe à merdre ne fonctionne donc point ? Répondez, ou je vous vais décerveler. Scène V Les Mêmes, MEMNON montrant sa tête LA TÊTE DE MEMNON Elle ne marche point, elle est arrêtée. C’est comme votre machine à décerveler, une sale boutique, je ne la crains guère. Vous voyez bien qu’y a rien d’tel que les tonneaux. En tombant et en ressortant, vous avez fait plus de la moitié de l’ouvrage. PÈRE UBU De par ma chandelle verte, je te vais arracher les yeux, tonneau, tonneau, citrouille, rebut de l'humanité ! (Il le renfonce, puis il s'enferme dans le cabinet avec les Palotins.) fin du quatrième acte ACTE V Scène PREMIÈRE ACHRAS, REBONTIER REBONTIER Monsieur, j’ai assisté à un spectacle bien curieux. ACHRAS Monsieur, je crois, voyez-vous bien, que j’ai vu précisément le même. N’importe, dites toujours, on verra si c’est compris. REBONTIER Monsieur, j’ai vu à la Gare de Lyon les douaniers ouvrir une caisse expédiée devinez à qui ? ACHRAS Je crois que j’ai entendu dire que c’était adressé à Monsieur Ubu, rue de l’Échaudé. REBONTIER Parfaitement, Monsieur, il y avait dedans un homme et un singe empaillé. ACHRAS Un grand singe ? REBONTIER Qu’entendez-vous par un grand singe ? Les Simiens sont toujours de dimensions médiocres, reconnaissables à leur pelage noirâtre et leur collier pileux blanc. La grande taille est l’indice de la tendance de l’âme à s’élever vers le ciel. ACHRAS Comme les mouches, voyez-vous bien. Voulez-vous que je vous dise ? je crois plutôt que c’étaient des momies. REBONTIER Des momies d’Égypte ? ACHRAS Oui, Monsieur, et que c’est compris. Il y en avait une qui avait l’air d’un crocodile, voyez-vous bien, desséché, le crâne déprimé comme les êtres primitifs ; l’autre, Monsieur, voyez-vous bien, qui avait le front d’un penseur et l’air respectable, ô bien alors, la barbe et les cheveux tout blancs. REBONTIER Monsieur, je ne sais ce que vous voulez dire. D’ailleurs les momies, y compris le respectable vieux singe, ont bondi hors de leur caisse au milieu des cris des employés de l’octroi et ont pris à la grande stupeur des passants le tramway du pont de l’Alma. ACHRAS Ô bien alors ! c’est étonnant, nous sommes venus aussi par ce véhicule, ou mieux, voyez-vous bien, ce tramway. REBONTIER C’est ce que je me disais aussi, Monsieur. Il est extraordinaire que nous ne les ayons pas rencontrés. Scène II Les Mêmes, PÈRE UBU, ouvrant la porte, des Palotins l’illuminent PÈRE UBU Ah ! Cornegidouille ! (À Achras) Vous, Monsieur, fichez-moi le camp, on vous l’a déjà dit. ACHRAS Ô mais c’est qué, voyez-vous bien, je suis ici chez moi. PÈRE UBU Corne d’Ubu, Monsieur Rebontier, c’est vous, je n’en doute plus, qui venez chez moi me faire cocu, j’entends confondre notre vertueuse épouse avec un pisse-pot. Nous serons père quelque jour, grâce à vous, d’un archéoptéryx pour le moins, qui nous ressemblera assez mal ! Au fond, nous pensons que cocuage implique mariage, donc que le mariage sans cocuage n’est point valable. Mais pour la forme, nous avons résolu de sévir. Palotins, fichez-le moi par terre ! (Les Palotins bourrent Rebontier de coups.) Éclairez ici, et vous, Monsieur, répondez-moi. Suis-je cocu ? REBONTIER Ououou, ouououou ! PÈRE UBU Ceci est sale. Il ne peut répondre, car il est tombé sur la tête. Son cerveau s’est endommagé sans doute à la circonvolution de Broca, en laquelle réside la faculté de discourir. Cette circonvolution est la troisième circonvolution frontale à gauche en entrant. Demandez au concierge… Messieurs, pardon ! demandez à tous les philosophes : « Cette dissolution intellectuelle a pour cause une atrophie qui envahit peu à peu l’écorce du cerveau, puis la substance blanche, produisant une dégénérescence graisseuse et athéromateuse des cellules, des tubes et des capillaires de la substance nerveuse ! » — Il n’y a rien à faire de Monsieur. On se contentera de lui tordre le nez et les oneilles avec extraction de la langue et ablation des dents, lacération du postérieur, déchiquètement de la moelle épinière et arrachement partiel ou total de la cervelle par les talons. Il sera empalé d’abord, décapité ensuite, et finalement découpé. Ensuite, Monsieur sera, de par notre mansuétude, libre d’aller se faire pendre ailleurs. Il ne lui sera pas fait d’autre mal, car je le veux bien traiter. LES PALOTINS Hon ! Monsieuye. PÈRE UBU Cornegidouille ! j’ai oublié de consulter ma Conscience. (Il rentre dans le cabinet. Pendant ce temps Rebontier s’enfuit, les Palotins à ses trousses hurlant et chantant. Le Père Ubu reparaît, sa Conscience à la main.) Scène III ACHRAS, PÈRE UBU, LA CONSCIENCE PÈRE UBU (à Achras) Cornegidouille, Monsieur ! Vous ne voulez donc point foutre le camp. Comme ma Conscience, dont je ne puis me débarrasser. LA CONSCIENCE Monsieur, n’insultez pas au malheur d’Épictète. PÈRE UBU Le pique-tête est sans doute un instrument ingénieux, mais la pièce dure depuis assez longtemps et nous n’avons point l’intention de nous en servir aujourd’hui. (On entend sonner comme pour annoncer un train, puis le Crocodile, soufflant, traverse la scène.) Scène IV Les Mêmes, Le Crocodile ACHRAS Ô mais c’est qué, voyez-vous bien, qu’est-ce qué c’est que ça ? PÈRE UBU C’est un z’oiseau. LA CONSCIENCE C’est un reptile bien caractérisé, et d’ailleurs (le touchant) ses mains jouissent de toutes les propriétés de celles des serpents. PÈRE UBU Alors, c’est une baleine, car la baleine est le z’oiseau le plus enflé qui existe, et cet animal paraît assez enflé. LA CONSCIENCE Je vous dis que c’est un serpent. PÈRE UBU Ceci doit prouver à Monsieur ma Conscience sa stupidité et son absurdité. Nous l’avions pensé bien avant qu’il l’eût dit, c’est en effet un serpent ! voire même, à sonnettes ! ACHRAS, le flairant C’qu’y a d’sûr, voyez-vous bien, c’est que ça n’est point un polyèdre. f i n ↑ Th. Ribot : Maladies de la Mémoire, p. 93.