=== Par la taille === Alfred Jarry Par la taille (p. Titre-35). bookPar la tailleAlfred JarryParisVJarry - Par la taille, 1906.djvuJarry - Par la taille, 1906.djvu/15Titre-35  Théatre Mirlitonesque Alfred JARRY PAR LA TAILLE UN ACTE comique et moral En prose et en vers Pour esjouir grands et petits PARIS E. SANSOT & Cie Éditeurs 53, rue St-André-des-Arts E. S. 1906 PERSONNAGES Le Bossu. Le Géant. L’Homme Ordinaire. La Jeune Fille. (Le théâtre représente une place publique. Au milieu une borne monumentale surmontée d’un double bec de gaz non allumé. Au fond, la fenêtre de la Jeune Fille.) PAR LA TAILLE Scène 1 On entend sonner une petite pendule. Entre, venant de gauche, le Bossu. Le Bossu La petite pendule A sonné jusqu’au fond de mon ouïe incrédule Cinq heures, cinq heures du soir ; Je vais arriver à mon ministère Retardataire, Ô désespoir ! Le ministère des affaires Étrangères Sait choisir pour ses employés Des figures originales, Vous voyez ! Pauvres hères qui grossoyez, Dont les besognes machinales Sont de compulser des annales, Il importe que vous soyez, Pour n’engendrer… monotonie, De parfaits hommes de génie, Sachant dérider le public Par vos physiques sympathiques. Et ceux qui n’ont aucun tic Élaborent des suppliques Afin de briguer, Pour se distinguer, Les palmes académiques. En même temps le Géant, à la cantonade, et qui restera d’abord invisible au Bossu et ne le verra pas lui-même, de l’autre côté de la borne, chante : Scène II Le BOSSU, puis LE GÉANT Le Géant, à la cantonade, le Bossu duo Il importe que vous soyez, Pour n’engendrer… monotonie, De parfaits hommes de génie, Vous voyez ! Le Géant Nos tailles de géant font rougir les girafes Au ministère des postes et télégraphes ! Il entre par la droite, en gesticulant, sur ce mot. La pendule sonne un coup. Cinq heures et quart ! La petite pendule A sonné jusqu’au fond de mon ouïe incrédule Cinq heures, cinq heures et quart ! Je vais arriver en retard ! Continuant son duo avec le Bossu, toujours invisibles l’un à l’autre. Le Géant, le Bossu … Et ceux qui n’ont aucun tic Que d’écrire des suppliques, Les palmes académiques Qu’ils ne cessent de briguer, Sont là pour les distinguer ! Le Géant, regardant avec stupéfaction du côté de la voix du Bossu et n’apercevant que la borne. Cette borne exprime Ma pensée intime ! Le Bossu, regardant de même du côté du Géant et n’apercevant, lui aussi, que la borne. Cette borne exprime Ma pensée intime ! Ensemble C’est un écho qui chante par ici. Le Bossu Les murs ont des oreilles ! Et les bornes aussi, À des femmes pareilles, Ravivent mon souci. Ah ! pourquoi cette voix n’a-t-elle dit : Je t’aime ! Le Géant L’écho m’a dit : Je t’aime ! et la femme anathème ! Je déborde d’amour… elles ne m’aiment pas ! Le Bossu, terrifié et désespéré. Le bec de gaz a dit : « Elles ne m’aiment pas ! » Ah ! n’effeuillez jamais, comme une marguerite, Un bec de gaz éteint : il prédit le trépas. Parlé. Elles ne m’aiment pas, c’est vrai ; mais elles me touchent par derrière pour que je leur porte veine. Chanté. Mesdames, voici la pierre de touche De l’amour et du bon mari. Votre main, votre bouche sur ma bouche, Sur ma boche, sur ma bosse, sur ma bouche, Chameau, chameau, mon petit chameau, Dromadaire adoré, sur ton dos Tu rapportes la veine aux courses. Minet, chéri, fais le gros dos. Enfle et dispense à toutes la pierre de touche. Inquiètes d’amour, sphinx, énigmes, clefs perdues, Voir au dos ! Peines d’amour, espoirs trompés, maris déçus, Voici le baume et la bosse et la bouche. Voir au dos ! Le Géant, tournant autour de la borne en même temps que le Bossu. Ils ne s’aperçoivent jamais. Parlé. Voir au dos, voir au dos… voir quoi ? Je ne vois rien. En bas ? En haut ? En haut ? Elles ne m’aiment pas ! En haut ! j’ai compris. Au bec de gaz, chanté. Flambeau mort qui n’es plus que cendre, À ton bras de fer je vais pendre Mon cœur trop tendre. Il se pend avec grand soin au réverbère de gauche, à l’aide de ses bretelles. Sa tête domine le réverbère. Peines d’amour, peine de mort, Martyre ! Ma langue que ma bouche mord Se tire Plus bas que mes genoux tremblants. Je roule et je clos mes yeux blancs Si vagues… Criant à tue-tête : Mon gosier ne rend aucun son ! — N’ayez pas peur, messieurs, ce sont Des blagues. À cet élastique gibet Je suis pendu par mes bretelles. Sauf si mon pantalon tombait, Mes transes ne sont pas mortelles ! C’est moi qui, du sépulcre ouvert, Ricane, Et cette potence me sert De canne. Philosophiquement : Je mourrai bien pourtant un jour : D’abord se pendre, Ensuite… attendre. Peines de mort, peine d’amour ! Le Bossu Parlé. Mais ça ne peut pas durer comme ça ; ça n’est pas une vie de jouer à cache-cache avec l’amour, et qu’on vous le fourre toujours derrière le dos. Chanté. C’est trop souffrir, enfin ! montons à la potence Pour sauter de plus haut à bas de l’existence ! Parlé. Hélas ! je m’aperçois pour la première fois que je ne suis pas tout à fait assez grand pour un geste théâtral. Que c’est haut ! Il me semble que j’ai un poids sur les épaules ! S’efforçant de grimper sur la borne, vers le bec de gaz de droite. Chanté. Je glisse, bien sot, Du mât de cocagne… Attachant un pavé à sa cravate et se disposant à se lancer vers le réverbère. À moi la montagne Avec ce lasso ! Cependant le Géant, pour tuer le temps, a tripoté le robinet du bec de gaz éteint et se bouche le nez. Le Géant, mirlitonesquement. Il y a une fuite ! Cette conduite Est mal construite. Allumant un cigare. Fumons, fumons, fumons, fumons avec ardeur, Fumons pour chasser l’odeur. Ce robinet n’était pas solide, sans doute : Il n’a su résister à mon débile effort. Mais il n’est rien que je redoute Comme la mort Par asphyxie : ell’ me dégoûte ! Il allume par mégarde le bec de gaz de droite (côté du Bossu). La scène s’éclaire. Il aperçoit le manège du Bossu. Musique. Scène III LES MÊMES Le Géant Dans la pâle clarté que ma main vient d’épandre, Quel est ce nouveau-né ? Le Bossu Monsieur, je veux me pendre, S’il vous plaît. Le Géant Mais il y a quelqu’un, la place est occupée, Gringalet ! Et pourquoi cette équipée ? Le Bossu Peines d’amour ! Le Géant Je sais ! Confrère, cela me décide, Je partage avec vous mon sort. Il étend le bras et l’empoigne. Le Bossu, se débattant. Mais si vous me donnez la mort, Ça ne sera plus un suicide ! Le Géant Un petit moment à passer, pour votre bien. Le Bossu se dégage et grimpe après le Géant. Il se dispose à se pendre à l’autre bout des bretelles. Le Géant À bas vos griffes maudites ! Ça n’est plus un suicide, alors, comme vous dites ! Le Bossu Mais c’est indispensable au mien ! Les bretelles du Géant s’allongent et les balancent, puis cassent. Ils tombent tous deux. Lutte grotesque. Scène IV LES MÊMES, pendant la lutte LA JEUNE FILLE à la cantonade, puis à sa fenêtre. La Jeune Fille vocalise. A a a a a… Ah ! qu’il est beau celui que j’aime, L’œil fier, l’air imposant d’un roi ! Le Bossu, lâchant son adversaire. On parle de moi ! La Jeune Fille Et je ne sais quel tendre émoi Plus mâle en sa douceur extrême… Le Géant On parle de moi ! La Jeune Fille De sous sa moustache guerrière L’éclat de sa voix dit : « Arrière ! » Le Bossu, de son fausset le plus grêle. On parle de moi ! La Jeune Fille Mais sa main, gage de sa foi, À peine en sa blancheur tient ma main d’ouvrière… Le Géant, développant ses battoirs. On parle de moi ! La Jeune Fille L’œil imposant et cependant si doux, Ah ! qu’il est beau, que je l’aime… Bruit de fenêtre que l’on ferme. Le Bossu et le Géant On parle de nous ! Mais on devrait parler de moi tout seul ! J’exige Qu’il ne soit plus parlé que de mon seul prestige. Avant vous, monsieur, dis-je, Avant vous ! Le Bossu Retourne te pendre, eh ! grand désossé ! Le Géant Après vous ! pour ça, je suis moins pressé. Me préserve le ciel que je ne vous retarde. Après vous ! Poursuite. Le Géant essaie d’attraper le Bossu pour le rependre. Le Bossu Je suis armé. Prenez garde ! Le Géant recule épouvanté. Le Bossu sort un basson, le braque sur le Géant et prélude. Par ma force, par ma taille (se dressant) et mon bras vainqueur, Je te protège, jeune fille. Basson. Ma gloire conquérante et tutélaire brille Au-dessus de tes yeux, de tes seins, de ton cœur ! Basson. Le Géant a sorti une flûte. Prélude de flûte. À tes petits pieds, beauté brune, Au crépuscule Et sous la lune, File la faiblesse d’Hercule. Par ma douceur, par ma taille (se courbant) et ma déférence Flûte. Ma servitude et ma souffrance, Je m’affale, Omphale, À tes tout petits pieds que lave Une larme de ton esclave. Flûte. Le Bossu Par ta taille de nymphe, ô petite ! mon bras T’emporte à travers l’Univers. Tous les trésors te sont ouverts. Tu verras ! Le Géant Par ta taille de Cybèle, Je m’enlace, arbrisseau frêle, À tes flancs, ma belle, Plus chers à mes yeux que le monde, J’embrasse, reine, tes genoux. Le Bossu Inflexible aux pleurs de tes yeux si doux, Je suis ton maître, ô femme blooonde ! Basson. Le Géant À tes pieds, ton tout petit pied suave, Que mon amour avec ses larmes lave, File, file ton esclave. Flûte. Scène V LES MÊMES, puis LA JEUNE FILLE La flûte et le basson continuent un instant, accompagnant la Jeune Fille, à la cantonade. La Jeune Fille Celui que j’aime est beau. Le Bossu et le Géant C’est moi, moi, c’est bien moi ! La Jeune Fille Celui que j’aime est brave, au loin répand l’effroi. Celui que j’aime est militaire ! Tambour prolongeant l’R. Grande ritournelle. Le Bossu et le Géant C’est moi, moi, c’est bien moi ! Le Géant Employé de ministère, Je fus, avant, militaire, À la fin de mon congé, Sous-officier rengagé ! Le Bossu Tout le sort de la bataille A reposé naguère sur ma taille : Sac au dos, j’ai prêté mon bras viril Au service subtil Et même auxiliaire Du riz, du sel et du pain de la guerre !!! Le Géant Galonné d’or Je me pavane, Et je fais tournoyer ma canne, Car c’est moi le Tambour-Major ! Ils marchent tous deux martialement côte à côte ; le Géant lance en l’air sa petite flûte, le Bossu met son contrebasson sur l’épaule. Le Géant finit par arracher et faire tourbillonner le bec de gaz. Scène VI LES MÊMES, LA JEUNE FILLE La Jeune Fille à la cantonade. Opéra-comiquement. De ta voix sonore Mon cœur est charmé ; J’accours, je t’adore, Ô mon bien-aimé ! Entrant et allant d’abord au Géant. Mais… ce n’est pas lui que je rêve… Le Bossu, empressé. Ce n’est pas lui ! C’est donc ? Achève ! La Jeune Fille Non ! ou plutôt ce n’est pas eux, Puisqu’ils sont deux, Ni l’un ni l’autre de ces deux Galvaudeux ! Musique. Le Géant Ce dédain me stupéfie. Le Géant et le Bossu Ce dédain me stupéfie. Le Bossu, très vite. Je comprends que vous fassiez fi, Madame, de ce grand bouffi, Oui ! mais de moi ? Je mets votre amour au défi De trouver quelqu’un qui, hors moi, le justifie. La Jeune Fille Il en est un. Le Géant et le Bossu Montrez ! La Jeune Fille Il est absent, je n’ai pas sa photographie Pour vous révéler ses traits adorés. Mais regardez : voici qui la remplace ! Elle déroule un papier. Le Bossu Quoi ! cette paperasse ? Le Géant, flageolant. Je frémis ! La Jeune Fille Voici son permis De chasse ! Tournant et dansant autour du Géant. Voici, mes amis, Ce que j’ai promis… Faisant pirouetter le Bossu autour d’elle. Mes amis, Le permis D’à qui tout est permis… Tout lui serait permis Sans que je me fâchasse Ni rien lui reprochasse Ni ne m’effarouchasse… Son permis De chasse ! Après une ritournelle, elle lit : « Menton rond, Visage ovale. » Le Bossu Eh quoi ! C’est là cette beauté rivale Devant qui nos charmes disparaîtront ? Le Géant Eh quoi ! c’est là la passion suprême ? La Jeune Fille Je l’aime ! Lisant. « Nez ordinaire. » Le Bossu Tout dégénère ! Le Géant Piteux emblème ! La Jeune Fille Je l’aime ! Lisant. « Bouche ordinaire. » — Je l’aime ! « Taille ordinaire »… Le Géant et le Bossu Pouffant de rire et devenant très entreprenants. Par la taille nous différons De ces mentons ronds. Nous nous emparons, Par la taille, des tendrons Sans préliminaire, Nous nous emparons Quand même ! Le Bossu Madame, il est un peu vague, le cavalier. La Jeune Fille Les écartant d’un geste et de ces mots : « Signe particulier » ! Très longue ritournelle. « Signe particulier » : Je l’aime ! Je l’aime ! Celui que j’aime est un homme ordinaire ! Le Géant, parlé. Coup de tonnerre ! Scène VII LES MÊMES, la borne s’ouvre : paraît, dans une gloire d’apothéose, l’homme ordinaire, en habit, constellé de décorations. La Jeune Fille se jette dans ses bras et le tient enlacé ou plus exactement le soutient, car il ressemble autant que possible à un mannequin. Le Bossu et le GÉANT, se retirant des deux côtés de la scène. Par la taille nous différons ; Nous nous retirons. Par la taille, l’homme ordinaire, Tient celle qu’il aime Quand même ! La Jeune Fille, emportant l’Homme Ordinaire au fond, dans l’apothéose. Je l’aime ! Scène VIII LE BOSSU, LE GÉANT (La scène reste obscure. On entend sonner la petite pendule.) Le Bossu et le GÉANT s’en allant chacun de leur côté (opposé à celui par où ils sont entrés), la voix se perd dans l’éloignement. La petite pendule A sonné jusqu’au fond de mon ouïe incrédule Six heures, six heures du soir ! Je vais arriver à mon ministère Retardataire. Ô désespoir ! La pendule achève de sonner. FIN 5 Décembre 1898.