I WÊm . mmm wKÊÊwNÊÊ hip r i 3 f 26^- hJp 2 1 THE CHARLES MYERS LIBRARY ê>pearman Collection NATIONAL INSTITUTE OF INDUSTRIAL PSYCHOLOGY A P i rip à / \ 1 4 225 0604691 Digitized by the Internet Archive in 2016 https://archive.org/details/b28091528 flimrhê Jtpmimmn û'Âmt'les MATIERE ET 1 %*\ iJW*****''* - W DU MÊME AUTEUR Essai sur les données immédiates de la conscience, 1 vol. in-8' de la Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1880. 3 i’r. 7 (Félix Alcan Éditeur). ÉVRECX, IMPRIMERIE I> E CHARLES HÉRISSE Y M A T i È H E ET / ESSAI SL’R LA RELATION DU CORPS A L’ESPRIT PAR Henri BERGSON Docteur ès lettres, Professeur de Philosophie au Lycée Henri IV PARIS ANCIENNE L 1 ü U A I H 1 E GERMER UA1LLIÈRE ET C‘° FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR 108, boulevard saint -germain, 108 i \ / un tou h outre* rffffrfffffffffrrffffr 1896 Tous droits réservés. 0S1 2^\ I nO STUTllcl'il JMtOn t\W ; \üj2uÙy \ C4 J/U;;ïC U i 'i u E liuu c ».* AVANT-PROPOS Le point de départ de notre travail a été l’analyse qu'on trouvera dans le troisième chapitre de ce livre. Nous mon- trons dans ce chapitre, sur l'exemple précis du souvenir, que le même phénomène de l’esprit intéresse en même temps une multitude de plans de conscience différents, qui marquent tous les degrés intermédiaires entre le rêve et l’action : c’est dans le dernier de ces plans, et dans le der- nier seulement, que le corps interviendrait. Mais celte conception du rôle du corps dans la vie de l’esprit paraissait soulever de très nombreuses difficultés, les unes scientifiques, les autres métaphysiques. C’est de l’analyse de ces difficultés, à leur tour, que le reste du livre est sorti. D’un côté, en effet, nous devions discuter les théories qui ne voient dans la mémoire qu’une fonction du cerveau, et, pour cela, interpréter d’aussi près que possible certains faits très spéciaux de localisation cérébrale : tel est en partie II AVANT-PROPOS l'objet de notre second chapitre. Mais, d’autre part, nous ne pouvions établir une séparation aussi tranchée entre l’activité psychique et son épanouissement matériel sans rencontrer devant nous, plus pressantes que jamais, les objections de diverse nature que tout dualisme soulève. Force nous était donc d’entreprendre un examen approfondi de l’idée de corps, de confronter les théories réaliste et idéaliste de la matière, d’en extraire les postulats communs, et de chercher enfin si, tout postulat éliminé, on ne pour- rait pas apercevoir plus clairement la distinction du corps et de l’esprit en même temps que pénétrer plus intimement d.ans le mécanisme de leur union. Ainsi, de deeré en desré, nous étions amené aux problèmes les plus généraux de la métaphysique. Mais, pour nous guider au travers de ces difficultés métaphysiques, nous avions, comme fil conducteur, cette même psychologie qui nous avait entraîné au milieu d'elles. S’il est vrai en effet que notre intelligence tende invinci- blement à matérialiser ses conceptions et à jouer ses rêves, on peuL présumer que les habitudes contractées ainsi dans l’action, remontant jusqu’à la spéculation, viendront trou- bler à sa source même la connaissance immédiate que nous aurions de notre esprit, de notre corps, et de leur influence réciproque. Beaucoup de difficultés métaphy- siques naîtraient donc peut-être de ce que nous brouillons la spéculation et la pratique, ou de ce que nous poussons AVANT-PROPOS II! une idée dans la direction de l’utile quand nous croyons l'approfondir théoriquement, ou enfin de ce que nous employons les formes de l’action à penser. En délimitant alors soigneusement l’action et la connaissance, on verrait s'éclaircir bien des obscurités, soit que certains problèmes arrivent à se résoudre, soit qu'il n’y ait plus lieu de les poser. Telle est la méthode que nous avons appliquée déjà au problème de la conscience, alors que nous cherchions à dégager la vie intérieure des symboles pratiquement utiles qui la recouvrent pour la saisir dans sa fuyante originalité. C’est celle même méthode que nous voudrions reprendre ici en l’élargissant, pour nous placer cette fois avec elle non plus simplement à l’intérieur de l’esprit, mais au point de contact entre l’esprit et la matière. La philosophie ainsi définie n’est qu’un retour conscient et réfléchi aux données de l’intuition. Elle doit nous ramener, par l’analyse des faits et la comparaison des doctrines, aux conclusions du sens commun. C • v C.-0*.-* KXka r ' c tu ,r*U.AfcA.l> 1 ^ a » ^ j L*-'^s(ju 1 MATIÈRE ET MÉMOIRE CHAPITRE PREMIER DE LA SÉLECTION DES IMAGES POUR LA REPRÉSENTATION. — LE RÔLE DU CORPS Nous allons feindre pour un instant que nous ne connais- sions rien des Théories de la matière et des théories de l'esprit, rien des discussions sur la réalité ou l’idéalité du inonde extérieur. Me voici donc en présence d’images, au sens le plus vague où l’on puisse prendre ce mot, images perçues quand j’ouvre mes sens, inaperçues quand je les ferme. Toutes ces images agissent et réagissent les unes sur les autres dans toutes leurs parties élémentaires selon des lois constantes, que j’appelle les lois de la nature, et comme la science parfaite de ces lois permettrait sans doute de calculer et de prévoir ce qui se passera dans chacune de ces images, l’avenir des images doit être contenu dans leur présent et n’y rien ajouter de nouveau. Pourtant il en est une qui tranche sur toutes les autres en ce que je ne la connais pas seulement du dehors par des perceptions, mais aussi du dedans par des affections : c’est mon corps. J’examine les conditions où ces affections se produisent : je trouve qu’elles viennent toujours s’intercaler entre des ébranlements que je reçois du dehors et des mouvements que je vais exécuter, comme si elles devaient Bergson. Matière et mémoire. I 9 LE ROLE DU CORPS exercer une influence niai déterminée sur la démarche finale. Je passe mes diverses aiïections en revue : il me semble que chacune d’elles contient à sa manière une invitation à agir, avec, en môme temps, l’autorisation d’attendre et même de ne rien faire. Je regarde de plus près : je découvre des mou- vements commencés mais non pas exécutés, l’indication d’une décision plus ou moins utile, mais non pas la con- trainte qui exclut le choix. J’évoque, je compare mes souve- nirs : je me rappelle que partout, dans le monde organisé, j’ai cru voir cette même sensibilité apparaître au moment précis où la nature, ayant conféré à l’être vivant la faculté de se mouvoir dans l’espace, signale à l’espèce, par la sensation, les dangers généraux qui la menacent, et s’en remet aux individus des précautions à prendre pour y échapper. J’inter. roge enfin ma conscience sur le rôle qu’elle s'attribue dans l’affection : elle répond qu’elle assiste en effet, sous forme de sentiment ou de sensation, à toutes les démarches dont je crois prendre l’initiative, qu’elle s’éclipse et disparaît au con- traire dès que mon activité, devenant automatique, déclare ainsi n’avoir plus besoin d’elle. Ou bien donc toutes les apparences sont trompeuses, ou l’acte auquel l’état affectif aboutit n’est pas de ceux qui pourraient rigoureusement se déduire des phénomènes antérieurs comme un mouvement d’un mouvement, et dès lors il ajoute véritablement quelque chose de nouveau à l’univers et à son histoire. Tenons-nous-en aux apparences; je vais formuler purement et simplement ce que je sens et ce que je vois : Tout se passe cornue si, dans cet ensemble d’images que j'appelle l’univers , rien ne se pouvait pro- duire de réellement nouveau que par l'intermédiaire de certaines images particulières, dont le type m’est fourni par mon corps. ACTION REELLE ET ACTION' TOSSIBLE 3 J’étudie maintenant, sur des corps semblables au mien, la configuration de cette image particulière que j’appelle mon corps. J’aperçois des nerfs afférents qui transmettent des ébranlements aux centres nerveux, puis des nerfs efférents qui partent du centre, conduisent des ébranlements à la périphérie, et mettent en mouvement les parties du corps ou le corps tout entier. J’interroge le physiologiste et le psycho- logue sur la destination des uns et des autres. Ils répondent que si les mouvements centrifuges du système nerveux peu- vent provoquer le déplacement du corps ou des parties du corps, les mouvements centripètes, ou du moins certains d’entre eux, font naître la représentation du monde exté- rieur. Qu’en faut-il penser? Les nerfs afférents sont des images, le cerveau est une image, les ébranlements transmis par les nerfs sensitifs et propagés dans le cerveau sont des images encore. Pour que cetle image que j’appelle ébranlement cérébral engendrât les images extérieures, il faudrait qu’elle les contint d’une ma- nière ou d’une autre, et que la représentation de l’univers matériel tout entier fût impliquée dans celle de ce mouve- ment moléculaire. Or, il suffirait d’énoncer une pareille pro- •h position pour en découvrir l’absurdité. C’est le cerveau qui fait partie du monde matériel, et non pas le monde matériel qui fait partie du cerveau. Supprimez l’image qui porte le nom de monde matériel, vous anéantissez du même coup le cerveau et l’ébranlement cérébral qui en sont des parties. Supposez au contraire que ces deux images, le cerveau et l’ébranlement cérébral, s’évanouissent : par hypothèse vous n’effacez qu’elles, c’est-à-dire fort peu de chose, un détail insignifiant dans un immense tableau. Le tableau dans son i LE ROLE DU CORPS ensemble, c’est-à-dire l'univers, subsiste intégralement. Faire du cerveau la couditiou de l’image totale, c’est véritablement se contredire soi-même, puisque le cerveau, par hypothèse, est uue partie de cette image. Ni les nerfs ni les centres ner- veux ue peuvent doue conditionner l’image de l’univers. Arrètous-uous sur ce dernier poiut. Voici les images exté- rieures, puis mou corps, puis enfin les modifications appor- tées par mon corps aux images environnantes. Je vois bien comment les images extérieures influent sur l’image que j’appelle mon corps : elles lui transmettent du mouvement. Et je vois aussi comment ce corps influe sur les images exté- rieures : il leur restitue du mouvement. Mou corps est doue, dans l’ensemble du monde matériel, une image qui agit comme les autres images, recevaut et rendant du mouve- ment, avec cette seule différence, peut-être, que mon corps paraît choisir, daus uue certaine mesure, la manière de rendre ce qu’il reçoit. Mais comment mou corps eu général, mou système nerveux eu particulier, eugendreraieut-ils tout ou partie.de ma représentation de l’univers? Dites que mou corps est matière ou dites qu’il est image, peu m'importe le mot. S’il est matière, il fait partie du moude matériel, et le monde matériel, par conséqueut, existe autour de lui et en dehors de lui.^S’il est image, cette image ue pourra donner que ce qu’ou y aura mis, et puisqu'elle est, par hypothèse, l’image de mou corps seulement, il serait absurde d’eu vou- loir tirer celle de tout l’univers. Mon corps, objet destine à mouvoir des objets, est donc un centre d'action ; il ne saurait faire naître une représentation. Mais si mou corps est un objet capable d’exercer uue ACTION RÉELLE ET ACTION POSSIBLE 5 action réelle et nouvelle sur les objets qui l’entourent, il doit occuper vis-à-vis d’eux une situation privilégiée. Eu général, une image quelconque influence les autres images 'd’une ma- nière déterminée, calculable même, conformément à ce qu’on appelle les lois de la uature. Comme elle n’aura pas à choisir, elle n’a pas non plus besoin d’explorer la région d’alentour, ni de s’essayer par avance à plusieurs actions simplement possibles. L’action nécessaire s’accomplira d’elle-même, quand sou heure aura sonné. Mais j’ai supposé que le rôle de l’image que j’appelle mon corps était d’exercer sur d’autres images une influence réelle, et par conséquent de se décider entre plusieurs démarches matériellement pos- sibles. Et puisque ces démarches lui sont sans doute suggé- rées par le plus ou moins grand avantage qu’elle peut tirer des images environnantes, il faut bien que ces images des- sinent en quelque manière, sur la face qu’elles tournent vers mou corps, le parti que mon corps pourrait tirer d’elles. De fait, j’observe que la dimension, la forme, la couleur même des objets extérieurs se modifient selon que mon corps s’en approche ou s’en éloigne, que la force des odeurs, l'intensité des sons, augmentent et diminuent avec la distance, enfin que cette distance elle-même représente surtout la mesure dans laquelle les corps environnants sont assurés, en quelque sorte, contre l’action immédiate de mon corps. A mesure que mon horizon s’élargit, les images qui m’entourent semblent se dessiner sur un fond plus uniforme et me devenir indiffé- rentes. Plus je rétrécis cet horizon, plus les objets qu’il cir- conscrit s’échelonnent distinctement selon la plus ou moins grande facilité de mon corps à les toucher et à les mouvoir. Ils renvoient donc à mon corps, comme ferait un miroir, son 6 LE ROLE DU CORPS influence éventuelle ; ils s’ordonnent selon les puissances croissantes ou décroissantes de mon corps. Les objets qui entourent mon corps réfléchissent l'action possible de mon coijis sur eux. Je vais maintenant, sans toucher aux autres images, modi- fier légèrement celle que j’appelle mon corps. Dans cette image, je sectionne par la pensée tous les nerfs afférents du système cérébro-spinal. Que va-t-il se passer? Quelques coups de scalpel auront tranché quelques faisceaux de fibres : le reste de l’univers, et môme le reste de mon corps, demeure- ront ce qu’ils étaient. Le changement opéré est donc insi- gnifiant. En fait, « ma perception » tout entière s’évanouit. Examinons donc de plus près ce qui vient de se produire. Voici les images qui composent l’univers en général, puis celles qui avoisinent mon corps, puis enfin mon corps lui- même. Dans cette dernière image, le rôle habituel des nerfs centripètes est de transmettre des mouvements au cerveau et à la moelle ; les nerfs centrifuges renvoient ce mouvement à la périphérie. Le sectionnement des nerfs centripètes ne peut donc produire qu’uu seul effet réellement intelligible, c’est d’interrompre le courant qui va de la périphérie à la péri- phérie en passant par le centre ; c’est, par suite, de mettre mon corps dans l’impossibilité de puiser, au milieu des choses qui l’entourent, la qualité et la quantité de mouve- ment nécessaires pour agir sur elles. Voilà qui concerne l’action, et l'action seulement. Pourtant c’est ma perception qui s’évanouit. Qu’est-ce à dire, sinon que ma perception des- sine précisément dans l’ensemble des images, à la manière d’une ombre ou d’un reflet, les actions virtuelles ou possibles I.A REPRÉSENTATION 7 de mou corps ? Or, le système d’images où le scalpel n’a opéré qu'uu changement insignifiant est ce qu’on appelle généralement le monde matériel ; et, d'autre part, ce qui vient de s’évanouir, c’est « ma perception » de la matière. D’où, provisoirement, ces deux définitions : J'appelle matière l’en- semble des images, et perception de la matière ces mêmes images rapportées à l'action possible d'une certaine image déter- minée, mon corps. Approfondissons ce dernier rapport. Je considère mon corps avec les1 nerfs centripètes et centrifuges, avec les centres nerveux. Je sais que les objets extérieurs impriment aux nerfs afférents des ébranlements qui se propagent aux centres, que les centres sont le théâtre de mouvements moléculaires très variés, que ces mouvements dépendent de la nature et de la position des objets. Changez les objets, modifiez leur rapport à mon corps, et tout est changé dans les mouvements intérieurs de mes centres perceptifs. Mais tout est changé aussi dans « ma perception ». Ma percep tion est donc fonction de ces mouvements moléculaires, elle en dépend. Mais comment eu dépend-elle? Vous direz peut-être qu’elle les traduit, et que je ne me représente rien autre chose, en dernière analyse, que les mouvements molé- culaires de la substance cérébrale. Mais comment cette pro- position aurait-elle le moindre sens, puisque l’image du sys- tème nerveux e-t de ses mouvements intérieurs n’est par hypothèse que celle d’un certain objet matériel, et que je me représente l’univers matériel dans sa totalité? 11 est vrai qu’on essaie ici de tourner la difficulté. On nous montre un cerveau analogue, dans son essence, au reste de l’univers 8 LE ROLE DU CORPS matériel, image par conséquent si l’univers est image. Puis, comme on veut que les mouvements intérieurs de ce cerveau créent ou déterminent la représentation du monde matériel tout entier, image qui déborde infiniment celle des vibra- tions cérébrales, on affecte de ne plus voir dans ces mouve- ments moléculaires, ni dans le mouvement en général, des images comme les autres, mais quelque chose qui serait plus ou moins qu’une image, en tous cas d’une autre nature que l’image, et d’où la représentation sortirait par un véritable miracle. La matière devient ainsi chose radicalement diffé- rente de la représentation, et dont nous n’avons par consé- quent aucune image ; en face d’elle on pose une conscience vide d’images, dont nous ne pouvons nous faire aucune idée : enfin, pour remplir la conscience, on invente une action incompréhensible de cette matière sans forme sur cette pen- sée sans matière. Mais la vérité est que les mouvements de la matière sont très clairs en tant qu’imagés, et qu'il n'y a pas lieu de chercher dans le mouvement autre chose que ce qu’on y voit. L’unique difficulté consisterait à faire naître de ces images très particulières la variété infinie des représen- tations ; mais pourquoi y songerait-on, alors que, de l'avis de tous, les vibrations cérébrales font partit > du monde maté- riel, et que ces images, par conséquent, n’occupent qu'un très petit coin de la représentation ? — Que sont donc enfin ces mouvements, et quel rôle ces images particulières jouent- elles dans la représentation du tout? — Je n’en saurais dou- ter : ce sont, à l'intérieur de mon corps, des mouvements des- tinés à préparer, en la commençant, la réaction de mon corps à l'action des objets extérieurs. Images eux-mêmes, ils ne peuvent créer des images; mais ils marquent à tout moment, LA REPRÉSENTATION 9 comme ferait une boussole qu’on déplace, la position d’une certaine image déterminée, mon corps, par rapport aux images environnantes. Dans l’ensemble de la représentation ils sont fort peu de chose ; mais ils ont une importance capi- tale pour cette partie de la représentation que j’appelle mon corps, car ils en esquissent à tout moment les démarches virtuelles. Il n’y a donc qu’une différence de degré, il ne peut y avoir une différence de nature, entre la faculté dite perceptive du cerveau et les fonctions réflexes de la moelle épinière. La moelle transforme les excitations subies en mou- vements exécutés; le cerveau les prolonge en réactions simple- ment naissantes ; mais, dans uu cas comme dans l’autre, le rôle de la matière nerveuse est de conduire, de composer entre eux ou d’inhiber des mouvements. D’où vient alors que « ma perception de l’univers » paraisse dépendre des mouve- ments internes de la substance cérébrale, changer quand ils varient et s’évanouir quand ils sont abolis? La difficulté de ce problème tient surtout à ce qu'on se représente la substance grise et ses modifications comme des choses qui se suffiraient à elles-mêmes et qui pourraient s’isoler du reste de l’univers. Matérialistes et dualistes s’ac- cordent, au fond, sur ce point. Ils considèrent à part certains mouvements moléculaires de la matière cérébrale : alors, les uns voient dans notre perception consciente une phosphores- cence qui suit ces mouvements et en illumine la trace; les autres déroulent nos perceptions dans une conscience qui exprime sans cesse à sa manière les ébranlements molécu- laires de la substance corticale : dans un cas comme dans l’autre, ce sont des états de notre système nerveux que la perception est censée dessiner ou traduire. Mais le système 10 LE ROLE DU CORPS nerveux peut-il se concevoir vivant sans l'organisme qui le nourrit, sans l’atmosphère où l’organisme respire, sans la terre que cette atmosphère baigne, sans le soleil autour duquel la terre gravite? Plus généralement, la fiction d'un objet matériel isolé n’implique-t-elle pas une espèce d’absurdité, puisque cet objet emprunte ses propriétés physiques aux rela- tions qu’il entretient avec tous les autres, et doit chacune de ses déterminations, son existence môme par conséquent, à la place qu’il occupe dans l’ensemble de l’univers? Xe disons donc pas que nos perceptions dépendent simplement des mouvements moléculaires de la masse cérébrale. Disons qu’elles varient avec eux, mais que ces mouvements eux- mêmes restent inséparablement liés au reste du monde matériel. Il ne s’agit plus alors seulement de savoir comment nos perceptions se rattachent aux modifications de la subs- tance grise. Le problème s’élargit, et se pose aussi eu termes beaucoup plus clairs. Voici un système d’images que j’appelle ma perception de l’univers, et qui se bouleverse de fond eu comble pour des variations légères d'une certaine image pri- vilégiée, mon corps. Cette image occupe le centre ; sur elle se règlent toutes les autres; à chacun de ses mouvements tout change, comme si l’on avait tourné un kaléidoscope. Voici d’autre part les mômes images, mais rapportées cha- cune à elle-même ; influant sans doute les unes sur les autres, mais de manière que l’eflet reste toujours proportionné à la cause : c’est ce que j’appelle l’univers. Comment expliquer que ces deux systèmes coexistent, et que les mômes images soient relativement invariables dans l'univers, infiniment variables dans la perception ? Le problème pendant entre le réalisme et l'idéalisme, peut-être même entre le matérialisme RÉALISME ET IDÉALISME II et le spiritualisme, se pose donc, selon nous, dans les termes suivants : D’où vient que les mêmes images peuvent entrer à la fois dans deux systèmes différents, l’un où chaque image varie pour elle-même et dans la mesure bien définie où elle subit l’ac- tion réelle des images environnantes, l’autre où toutes varient pour une seule, et dans la mesure variable où elles réfléchissent l’action possible de cette image privilégiée ? Toute image est intérieure à certaines images et extérieure à d’autres; mais de l’ensemble des images on ne peut dire qu’il nous soit intérieur ni qu'il nous soit extérieur, puisque l’intériorité et l’extériorité ne sont que des rapports entre images.r Se demander si l’univers existe dans notre pensée seulement ou en dehors d’elle, c’est donc énoncer le pro- blème en termes insolubles, à supposer qu’ils soient intelli- gibles ; c’est se condamner à une discussion stérile, où les termes pensée, existence, univers, seront nécessairement pris de part et d’autre dans des sens tout différents. Pour trancher le débat, il faut trouver d’abord un terrain commun où la lutte s’engage, et puisque, pour les uns et pour les autres, nous ne saisissons les choses que sous forme d’images, c’est en fonction d’images, et d’images seulement, que nous devons poser le problème. Or, aucune doctrine philosophique ne conteste que les mômes images puissent entrer à la fois dans deux systèmes distincts, l’un qui appartient à la science, et où chaque image, n’étant rapportée qu’à elle-même, garde une valeur absolue, l’autre qui est le monde de la conscience, et où toutes les images se règlent sur une image centrale, notre corps, dont elles suivent les variations. La question posée entre le réalisme et l’idéalisme devient alors très claire : quels sont les rapports que ces deux systèmes d’images sou- 12 LE ROLE DU CORPS tiennent entre eux? Et il est aisé de voir que l'idéalisme sub- jectif consiste à faire dériver le premier système du second, le réalisme matérialiste à tirer le second du premier. Le réaliste part en effet de l’univers, c’est-à-dire d'un ensemble d’images gouvernées dans leurs rapports mutuels par des lois immuables, où les effets restent proportionnés à leurs causes, et dont le caractère est de n’avoir pas de centre, toutes les images se déroulant sur un même plan qui se pro- longe indéfiniment. Mais force lui est bien de constater qu'eD outre de ce système il y a des perceptions, c’est-à-dire des systèmes où ces mêmes images sont rapportées à une seule d’entre elles, s’échelonnent autour de celle-ci sur des plans différents, et se transfigurent dans leur ensemble pour des modifications légères de cette image centrale. C’est de cette perception que part l’idéaliste, et dans le système d’images qu’il se donne il y a une image privilégiée, son corps, sur laquelle se règlent les autres images. Mais dès qu'il veut rattacher le présent au passé et prévoir l’avenir, il est bien obligé d’abandonner cette position centrale, de replacer toutes les images sur le même plan, de supposer qu'elles ne varient plus pour lui mais pour elles, et de les traiter comme si elles faisaient partie d’un système où chaque changement donne la mesure exacte de sa cause. A cette condition seule- ment la science de l’univers devient possible; et puisque cette science existe, puisqu’elle réussit à prévoir l'avenir, l’hypothèse qui la fonde n’est pas une hypothèse arbitraire. Le premier système est seul donné à l'expérience pré- sente ; mais nous croyons au second par cela seul que nous affirmons la continuité du passé, du présent et de l'avenir. Ainsi, dans l'idéalisme comme dans le réalisme, on pose RÉALISME ET IDÉALISME 13 l’un des deux systèmes, et ou cherche à eu déduire l’autre. Mais, dans celte déductiou, ni le réalisme ni l’idéalisme ne peuvent aboutir, parce qu’aucun des deux systèmes d’images n’est impliqué dans l’autre, et que chacun d’eux se suffit. Si vous vous donnez le système d’images qui n’a pas de centre, et où chaque élément possède sa grandeur et sa valeur abso- lues, je ne vois pas pourquoi ce système s’en adjoint un second, où chaque image prend une valeur indéterminée, soumise à toutes les vicissitudes d’une image centrale. 11 faudra donc, pour engendrer la perception, évoquer quelque deus ex machina tel que l'hypothèse matérialiste de la conscience-épiphéno- mèue. On choisira, parmi toutes les images aux changements absolus qu’on aura posées d’abord, celle que nous appelons notre cerveau, et on conférera aux états intérieurs de cette image le singulier privilège de se doubler, on ne sait com- ment, de la reproduction cette fois relative et variable de toutes les autres. Il est vrai qu’on affectera ensuite de n’atta- cher aucune importance à cette représentation, d’y voir une phosphorescence que laisseraient derrière elles les vibrations cérébrales : comme si la substance céi'ébrale, les vibrations cérébrales, enchâssées dans les images qui composent cette représentation, pouvaient être d’une autre nature qu’elles ! Tout réalisme fera donc de la perception un accident, et par conséquent un mystère. Mais inversement, si vous vous don- nez un système d’images instables disposées autour d’un centre privilégié et se modifiant profondément pour des déplacements insensibles de ce centre, vous excluez d’abord l’ordre de la nature, cet ordre indifférent au point où l’on se place et au terme par où l’on commence. Vous ne pourrez rétablir cet ordre qu’eu évoquant à votre tour un deus ex ma- 14 LE ROLE DU CORPS china, en supposant; par une hypothèse arbitraire, je ne sais quelle harmonie préétablie entre les choses et l’esprit, ou tout au moins, pour parler comme Kant, entre la sensibilité et l’entendement. C’est la science qui deviendra alors un accident, et sa réussite un mystère. — Vous ne sauriez donc déduire ni le premier système d’images du second, ni le second du premier, et ces deux doctrines opposées, réalisme et idéalisme, quand on les replace enfin sur le même terrain, viennent, en sens contraires, butter contre le même obstacle. En creusant maintenant au-dessous des deux doctrines, vous leur découvririez un postulat commun, que nous for- mulerons ainsi : la perception a un intérêt tout spéculatif; elle est connaissance pure. Toute la discussion porte sur le rang qu’il faut attribuer à cette connaissance vis-à-vis de la con- naissance scientifique. Les uns se donnent l'ordre exigé par la science, et ne voient dans la perception qu'une science confuse et provisoire. Les autres posent la perception d'abord, l’érigent en absolu, et tiennent la science pour une expression symbolique du réel. Mais pour les uns et pour les autres, percevoir signifie avant tout connaître. Or, c’est ce postulat que nous contestons. Il est démenti par l’examen, même le plus superficiel, de la structure du sys- tème nerveux dans la série animale. Et on ne saurait l’accep- ter sans obscurcir profondément le triple problème de la matière, de la conscience et de leur rapport. Suit-on en eflet, pas à pas, le progrès de la perception externe depuis la monère jusqu’aux vertébrés supérieurs? On trouve qu’à l’état de simple masse protoplasmique la matière vivante est déjà irritable et contractile, qu’elle subit l'influence des stimulants extérieurs, qu’elle y répond par des réac- SÉLECTION DES IMAGES 15 tions mécaniques, physiques et chimiques. A mesure qu’ou s’élève daus la série des organismes, ou voit le travail phy- siologique se diviser. Des cellules nerveuses apparaissent, se diversifient, tendent à se grouper en système. En même temps, l’animal réagit par des mouvements plus variés à l’excitation extérieure. Mais, môme lorsque l’ébranlement reçu ne se prolonge pas tout de suite en mouvement accompli, il paraît simplement eu attendre l’occasion, et la même impression qui transmet à l’organisme les modifications ambiantes le détermine ou le prépare à s’y adapter. Chez les vertébrés supérieurs, la distinction devient sans doute radicale entre l'automatisme pur, qui siège surtout dans la moelle, et l’ac- tivité volontaire, qui exige l’intervention du cerveau. On pourrait s’imaginer que l’impression reçue, au lieu de s’épa- nouir en mouvements encore, se spiritualise en connaissance. Mais il suffit de comparer la structure du cerveau à celle de la moelle pour se convaincre qu’il y a seulement une diffé- rence de complication, et non pas une différence de nature, entre les fonctions du cerveau et l’activité réflexe du système médullaire. Que se passe-t-il, eu effet, dans l’action réflexe ? Le mouvement centripète communiqué par l’excitation se réfléchit tout de suite, par l’intermédiaire des cellules ner- veuses de la moelle, eu un mouvement centrifuge déterminant une contraction musculaire. En quoi consiste, d’autre part, la fonction du système cérébral? L’ébranlement périphérique, au lieu de se propager directement à la cellule motrice de la moelle et d’imprimer au muscle une contraction nécessaire, remonte à l’encéphale d’abord, puis redescend aux mêmes cellules motrices de la moelle qui intervenaient dans le mou- vement réflexe. Qu’a-t-il donc gagné à ce détour, et qu’est-il IG LE ROLE DU CORPS allé chercher dans les cellules dites sensitives de l’écorce cérébrale? Je ne comprends pas, je ne comprendrai jamais qu’il y puise la miraculeuse puissance de se transformer eu représentation des choses, et je tiens d'ailleurs cette hypo- thèse pour inutile, comme on le verra tout à l’heure. Mais ce que je vois très bien, c'est que ces cellules des diverses régions dites sensorielles de l’écorce, cellules interposées entre les arborisations terminales des fibres centripètes et les cel- lules motrices de la zone rolandique, permettent à l’ébranle- ment reçu de gagner à volonté tel ou tel mécanisme moteur de la moelle épinière et de choisir ainsi son effet. Plus se mul- tiplieront ces cellules interposées, plus elles émettront de prolongements amiboïdes capables sans doute de se rappro- cher diversement, plus nombreuses et plus variées aussi seront les voies capables de s’ouvrir devant un même ébran- lement venu de la périphérie, et plus par conséquent il y aura de systèmes de mouvements entre lesquels une même excita- tion laissera le choix. Le cerveau ne doit donc pas être autre chose, à notre avis, qu'une espèce de bureau téléphonique central : son rôle est de « donner la communication » ou de la faire attendre. Il n'ajoute rien à ce qu’il reçoit; mais comme tous les organes perceptifs y envoient leurs derniers prolongements, et que tous les mécanismes moteurs de la moelle et du bulbe y ont leurs représentants attitrés, il cons- titue bien réellement un centre, où l’excitation périphérique se met en rapport avec tel ou tel mécanisme moteur, choisi et non plus imposé. D autre part, comme une multitude énorme de voies motrices peuveut s’ouvrir dans cette substance, toutes ensemble, à un même ébranlement venu de la périphé- rie, cet ébranlement a la faculté de s'y diviser à l’infini, et SÉLECTION DES IMAGES 17 par conséquent de se perdre eu réactions motrices innombra- bles, simplement naissantes. Ainsi le rôle du cerveau est tantôt de conduire le mouvement recueilli à un organe de réaction choisi, tantôt d’ouvrir à ce mouvement la totalité des voies motrices pour qu'il y dessine toutes les réactions possibles dont il est gros, et pour qu’il s’analyse lui-même en se dispersant. En d’autres termes, le cerveau nous parait être uu instrument d'analyse par rapport au mouvement recueilli et uu instrument de sélection par rapport au mouvement exécuté. Mais dans un cas comme dans l’autre, son rôle se borne à transmettre et à diviser du mouvement. Et, pas plus dans les centres supérieurs de l’écorce que dans la moelle, les éléments nerveux ne travaillent en vue de la connais- sance : ils ne font qu’esquisser tout d’un coup une pluralité d'actions possibles, ou organiser l'une d’elles. C'est dire que le système uerveux n’a rien d'un appareil qui servirait à fabriquer ou même à préparer des représentations Il a pour fonction de recevoir des excitations, de monter des appareils moteurs, et de présenter le plus grand nombre pos- sible de ces appareils à une excitation donnée. Plus il se développe, plus nombreux et plus éloignés deviennent les points de l’espace qu’il met en rapport avec des mécanismes moteurs toujours plus complexes : ainsi grandit la latitude qu’il laisse à notre action, et en cela consiste justement sa perfection croissante. Mais si le système nerveux est construit, d’un bout à l’autre de la série animale, eu vue d’une action de moins en moins nécessaire, 11e faut-il pas penser que la perception, dont le progrès se règle sur le sieu, est tout entière orientée, elle aussi, vers l’action, non vers la connaissance pure? Et dès lors la richesse croissante de cette perception Bergson. Matière et mémoire. 2 18 LE ROLE DU CORPS elle-même 11e doit-elle pas symboliser simplement la part croissante d’indétermination laissée au choix de l'être vivant dans sa conduite vis-à-vis des choses? Partons donc de cette indétermination comme du principe véritable. Cherchons, une fois cette indétermination posée, si l’on ne pourrait pas en déduire la possibilité et même la nécessité de la perception consciente. En d’autres termes, donnons-nous ce système d’images solidaires et bien liées qu’on appelle le monde maté- riel, et imaginons çà et là, dans ce système, des centres d’ac- tion réelle représentés par la matière vivante : je dis qu’il faut qu’autour de chacun de ces centres se disposent des images subordonnées à sa position et variables avec elle; je dis par conséquent que la perception consciente doit se produire, et que, de plus, il est possible de comprendre comment cette perception surgit. Remarquons d’abord qu’une loi rigoureuse relie l’étendue de la perception consciente à l’intensité d’action dont l'être vivant dispose. Si notre hypothèse est fondée, cette perception apparaît au moment précis où un ébranlement reçu par la matière ne se prolonge pas en réaction nécessaire. Dans le cas d’un organisme rudimentaire, il faudra, il est vrai, un con- tact immédiat de l'objet intéressant pour que l’ébranlement se produise, et alors la réaction ne peut guère se faire attendre. C’est ainsi que, dans les espèces inférieures, le toucher est passif et actif tout à la fois; il sert à reconnaître une proie et à la saisir, à sentir le danger et à faire elïort pour l’éviter. Les prolongements variés des protozoaires, les ambulacres des échinodermes sont des organes de mouvement aussi bien que de perception tactile; l’appareil urticant des cœlentérés est un instrument de perception eu même temps qu’un moyen de SÉLECTION DES IMAGES 19 défense. En un mot, plus la réaction doit être immédiate, plus il faut que la perception ressemble à un simple contact; et le processus complet de perception et de réaction se dis- tingue à peine alors de l’impulsion mécanique suivie d’un mouvement nécessaire. Mais à mesure que la réaction devient plus incertaine, qu’elle laisse plus de place à l’hésitation, à mesure aussi s’accroît la distance à laquelle se fait sentir sur l’animal l’action de l’objet qui l’intéresse. Par la vue, par l’ouïe, il se met en rapport avec un nombre toujours plus grand de choses, il subit des influences de plus en plus loin- taines ; et soit que ces objets lui promettent un avantage soit qu’ils le menacent d’un danger, promesses et menaces reculent leur échéance. La part d’indépendance dont un être vivant dispose, ou, comme nous dirons, la zone d’indétermination qui entoure son activité, permet donc d’évaluer à priori le nombre et l’éloignement des choses avec lesquelles il est en rapport. Quel que soit ce rapport, quelle que soit doue la nature intime de la perception, on peut affirmer que l’ampli- tude de la perception mesure exactement l’indétermination de l’action consécutive, et par conséquent énoncer cette loi : la perception dispose de l'espace dans l'exacte proportion où l’action dispose du temps. Mais pourquoi ce rapport de l’organisme à des objets plus ou moins lointains prend-il la forme particulière d’une per- ception consciente? Nous avons examiné ce qui se passe dans le corps organisé ; nous avons vu des mouvements transmis ou inhibés, métamorphosés en actions accomplies ou épar- pillés en actions naissantes. Ces mouvements nous ont paru intéresser l’action, et l’action seulement ; ils restent absolu- ment étrangers au processus de la représentation. Nous avons 20 LE ROLE DU CORPS considéré alors l'action elle-même et l'indétermination qui l’environne, indétermination qui est impliquée dans la struc- ture du système nerveux, et en vue de laquelle ce système paraît avoir été construit bien plutôt qu'en vue de la repré- sentation. De cette indétermination, acceptée comme un fait, nous avons pu conclure à la nécessité d’une perception, c’est-à-dire d'une relation variable entre l’être vivant et les influences plus ou moins lointaines des objets qui l’intéres- sent. D’où vient que cette perception est conscience, et pour- quoi tout se passe-t-il comme si cette conscience naissait des mouvements intérieurs de la substance cérébrale? Pour répondre à cette question, nous allons d'abord sim- plifier beaucoup les conditions où la perception consciente s’accomplit. En fait, il n’y a pas de perception qui ne soit imprégnée de souvenirs. Aux données immédiates et pré- sentes de nos sens nous mêlons mille et mille détails de notre expérience passée. Le plus souvent, ces souvenirs déplacent nos perceptions réelles, dont nous ne retenons alors que quelques indications, simples « signes » destinés à nous rap- peler d’anciennes images. La commodité et la rapidité de la perception sont à ce prix ; mais de là naissent aussi les illu- sions de tout genre. Rien n’empèche de substituer à cette per- ception, toute pénétrée de notre passé, la perception qu’aurait une conscience adulte et formée, mais enfermée dans le pré- sent, et absorbée, à l’exclusion de tout autre travail, dans la tâche de se mouler sur l'objet extérieur. Dira-t-on que nous faisons une hypothèse arbitraire, et que celte perception idéale, obtenue par l'élimination des accidents individuels, ne répond plus du tout à la réalité? Mais nous espérons pré- cisément montrer que les accidents individuels sont grellés SELECTION DES IMAGES 21 sur cette perception impersonnelle, que cette perception est à la hase même de notre connaissance des choses, et que c’est pour l’avoir méconnue, pour ne pas l’avoir distinguée de ce que la mémoire y ajoute ou en retranche, qu'on a fait de la perception tout entière une espèce de vision intérieure et sub- jective, qui ne différerait du souvenir que par sa plus grande intensité. Telle sera donc notre première hypothèse. Mais elle eu entraîne naturellement une autre. Si courte qu’on suppose une perception, eu effet, elle occupe toujours une certaine durée, et exige par conséquent un effort de la mémoire, qui prolonge les uns dans les autres une pluralité de moments. Même, comme nous essaierons de le montrer, la « subjectivité » des qualités sensibles consiste surtout dans une espèce de contraction du réel, opérée par notre mémoire. Bref, la mémoire sous ces deux formes, en tant qu’elle recouvre d’une nappe de souvenirs un fond de perception immédiate et en tant aussi qu’elle contracte une multiplicité de moments, constitue le principal apport de la conscience individuelle dans la perception, le côté subjectif de notre connaissance des choses ; et en négligeant' cet apport pour rendre notre idée plus claire, nous allons nous avancer beaucoup plus loin qu’il ne convient sur la voie où nous nous sommes engagés. Nous en serons quittes pour revenir ensuite sur nos pas, et pour corriger, par la réintégration surtout de la mémoire, ce que nos conclusions pourraient avoir d’excessif. Il ne faut donc voir dans ce qui va suivre qu’un exposé schématique, et nous demanderons qu’on entende provisoirement par per- ception non pas ma perception concrète et complexe, celle que gonflent mes souvenirs et qui offre toujours une certaine épaisseur de durée, mais la perception yure, une perception 22 LE ROLE DU CORPS qui existe en droit plutôt qu’en fait, celle qu’aurait un être placé où je suis, vivant comme je vis, mais absorbé dans le présent, et capable, par l’élimination de la mémoire sous toutes ses formes, d’obtenir de la matière une vision à la fois immédiate et instantanée. Plaçons-nous donc dans cette hypothèse, et demandons-nous comment la perception cons- ciente s’explique. Déduire la conscience serait une entreprise bien hardie, mais elle n’est, vraiment pas nécessaire ici, parce qu’en posant le monde matériel on s’est donné un ensemble d’images, et qu’il est d’ailleurs impossible de se donner autre chose. Aucune théorie de la matière n’échappe à cette nécessité. Réduisez la matière à des atomes en mouvement : ces atomes, même dépourvus de qualités physiques, ne se déter- minent pourtant que par rapport à une vision et à un con- tact possibles, celle-là sans éclairage et celui-ci sans matéria- lité. Condensez l’atome en centres de force, dissolvez-le en tourbillons évoluant dans un fluide continu : ce fluide, ces mouvements, ces centres ne se déterminent eux-mêmes que par rapport à un toucher impuissant, à une impulsion inef- ficace, à une lumière décolorée ; ce sont des images encore. Il est vrai qu’une image peut être sans être perçue ; elle peut être présente sans être représentée ; et la distance entre ces deux termes, présence et représentation, paraît justement mesurer l’intervalle entre la matière elle-même et la percep- tion consciente que nous en avons. Mais examinons les choses de plus près et voyons en quoi consiste au juste cette diiïé- reuce. S’il y avait plus dans le second terme que dans le pre- mier, si, pour passer de la présence à la représentation, il fallait ajouter quelque chose, la distance serait infranehis- sable, et le passage de la matière à la perception resterait enveloppé d’un impénétrable mystère. Il n’en serait pas de môme si l’on pouvait passer du premier terme au second par voie de diminution, et si la représentation d’une image était moins que sa seule présence ; car alors il suffirait que les images présentes lussent forcées d’abandonner quelque chose d’elles-mêmes pour que leur simple présence les convertit en représentations. Or, voici l’image que j’appelle un objet matériel ; j’en ai la représentation. D’où vient qu’elle ne parait pas être en soi ce qu’elle est pour moi ? C’est que, solidaire de la totalité des autres images, elle se continue dans celles qui la suivent comme elle prolongeait celles qui la précèdent. Pour transformer son existence pure et simple eu représentation, il suffirait de supprimer tout d’un coup ce qui la suit, ce qui la précède, et aussi ce qui la remplit, de n’en plus conserver que la croûte extérieure, la pellicule superficielle. Ce qui la distingue, elle image présente, elle réalité objective, d’une image représentée, c’est la nécessité où elle est d’agir par chacun de ses points sur tous les points des autres images, de transmettre la totalité de ce qu'elle reçoit, d’opposer à chaque action une réaction égale et con- traire, de n’ètre enfin qu’un chemin sur lequel passent en tous sens les modifications qui se propagent dans l’immensité de l’univers. Je la convertirais eu représentation si je pouvais l’isoler, si surtout je pouvais en isoler l’enveloppe.' La repré- sentation est bien là, mais toujours virtuelle, neutralisée, au moment où elle passerait à l’acte, par l’obligation de se conti- nuer et de se perdre en autre chose. Ce qu’il faut pour obtenir cette conversion, ce n’est pas éclairer l’objet, mais au con- traire en obscurcir certains cotés, le diminuer de la plus LE ROLE DU CORPS 24 grande partie de lui-même, de manière que le résidu, au lieu de demeurer emboîté dans l’entourage comme une chose , s’en détache comme un tableau. Or, si les êtres vivants constituent dans l’univex’s des « centres d’indétermination », et si le degré de cette indétermination se mesure au nombre et à l'élévation de leurs fonctions, on conçoit que leur seule présence puisse équivaloir à la suppression de toutes les parties des objets auxquelles leurs fonctions ne sont pas intéressées. Ils se laisseront traverser, en quelque sorte, par celles d’entre les actions extérieures qui leur sont indifférentes : les autres, isolées, deviendront « perceptions » par leur isolement même. Tout se passera alors pour nous comme si nous réflé- chissions sur les surfaces la lumière qui en émane, lumière qui, se propageant toujours, n'eût jamais été révélée. Les images qui nous environnent paraîtront tourner vers notre corps, mais éclairée cette fois, la face qui l’intéresse ; elles détacheront de leur substance ce que nous aurons arrêté au passage, ce que nous sommes capables d’influencer. Indiffé- rentes les unes aux autres en raison du mécanisme radical qui les lie, elles se présentent réciproquement les unes aux autres toutes leurs faces à la fois, ce qui revient, à dire qu’elles agissent et réagissent entre elles par toutes leurs parties élé- meutaires, et qu’aucune d’elles, par conséquent, n'est, perçue ni ne perçoit consciemment. Que si, au contraire, elles se heurtent quelque part à une certaine spontanéité de réaction, leur action est diminuée d’autant, et cette diminution de leur action est justement la représentation que nous avons d'elles. Notre représentation des choses naîtrait donc, en somme, de ce qu elles viennent se réfléchir contre notre liberté. Quand un rayon de lumière passe d’un milieu dans un SÉLECTION DES IMAGES 25 autre, il le traverse généralement en changeant de direction. Mais telles peuvent être les densités respectives des deux milieux que, pour un certain angle d’incidence, il n’y ait plus de réfraction possible. Alors se produit la réflexion totale. Il se forme du point lumineux une image virtuelle, qui symbo- lise, en quelque sorte, l’impossibilité où sont les rayons lumi- neux de poursuivre leur chemin. La perception est un phéno- mène du même genre. Ce qui est donné, c’est la totalité des images du monde matériel avec la totalité de leurs éléments intérieurs. Mais si vous supposez des centres d’activité véri- table, c’est-à-dire spontanée, les rayons qui y parviennent et qui intéresseraient cette activité, au lieu de les traverser, paraîtront revenir dessiner les contours de l’objet qui les envoie. 11 n’y aura rien là de positif, rien qui s’ajoute à l’image, rien de nouveau. Les objets 11e feront qu’abandonner quelque chose de leur action réelle pour figurer ainsi leur action virtuelle, c’est-à-dire, au fond, l’iniluence possible de l’être vivant sur eux. La perception ressemble donc bien à ces phénomènes de réflexion qui viennent, d’une réfraction empê- chée ; c'est comme un effet de mirage. Cela revient à dire qu’il y a pour les images une simple différence de degré, et non pas de nature, entre être et être consciemment perçues. La réalité de la matière consiste dans la totalité de ses éléments et de leurs actions de tout genre. Notre représentation de la matière est la mesure de notre action possible sur les corps ; elle résulte de l’élimiuation de ce qui n’intéresse pas nos besoins et plus généralement nos fonctions. En un sens, ou pourrait dire que la perception d’un point matériel inconscient quelconque, dans son instantanéité, est infiniment plus vaste et plus complète que la nôtre, puisque 2G LE ROLE Dü CORPS ce point recueille et transmet les actions de tous les points du monde matériel, tandis que notre conscience n’en atteint que certaines parties par certains côtés. La conscience, — dans le cas de la perception extérieure, — consiste précisément dans ce choix. Mais il y a, dans cette pauvreté nécessaire de notre perception consciente, quelque chose de positif et qui annonce déjà l’esprit : c’est, au sens étymologique du mot. le discernement. Toute la difficulté du problème qui nous occupe vient de ce qu’on se représente la perception comme une vue photogra- phique des choses, qui se prendrait d’un point déterminé avec un appareil spécial, tel que l'organe de perception, et qui se développerait ensuite dans la substance cérébrale par je ne sais quel processus d'élaboration chimique et psychique. Mais comment ne pas voir que la photographie, si photographie il y a, est déjà prise, déjà tirée, dans l’intérieur même des choses et pour tous les points de l’espace? Aucune métaphysique, aucune physique même ne peut se dérober à cette conclusion. •Composez l’univers avec des atomes : dans chacun d’eux se font sentir, en qualité et en quanLité, variables selon la dis- tance, les actions exercées par tous les atomes de la matière. Avec des centres de force? les lignes de force émises dans tous les sens par tous les centres dirigent sur chaque centre les influences du monde matériel tout entier. Avec des monades enfin? chaque monade, comme le voulait Leibniz, est le miroir de l’univers. Tout le monde est donc d’accord sur ce point. Seulement, si l’on considère un lieu quelconque de l’univers, ou peut dire que l’action de la matière entière y passe sans résistance et sans déperdition, et que la photogra- phie du tout y est translucide : il manque, derrière la plaque, SELECTION DES IMAGES 27 un écran noir sur lequel se détacherait l’image. Nos « zones d’indétermination ® joueraient eu quelque sorte le rôle d’écran. Elles n’ajoutent rien à ce qui est ; elles font seulement que l’action réelle passe et que l’action virtuelle demeure. Ce n’est pas là une hypothèse. Nous nous bornons à for- muler les données dont aucune théorie de la perception ne peut se passer. Nul psychologue, en effet, n’abordera l’étude de la perception extérieure sans poser la possibilité au moins d’un monde matériel, c’est-à-dire, au fond, la perception vir- tuelle de toutes choses. Dans cette masse matérielle simple- ment possible on isolera l’objet particulier que j’appelle mon corps, et dans ce corps les centres perceptifs : on me montrera l’ébranlement arrivant d’un point quelconque de l’espace, se propageant le long des nerfs, gagnant les centres. Mais ici s’accomplit un coup de théâtre. Ce monde matériel qui entou- rait le corps, ce corps qui abrite le cerveau, ce cerveau où l’on distinguait des centres, on les congédie brusquement; et comme sous une baguette magique, on fait surgir, à la manière d’une chose absolument nouvelle, la représentation de ce qu'on avait .posé d’abord. Cette représentation, on la pousse hors de l’espace, pour qu’elle n’ait plus rien de commun avec la matière d’où l’on était parti : quant à la matière môme, on voudrait s’en passer, on ne le peut cepen- dant, parce que ses phénomènes présentent entre eux un ordre si rigoureux, si indifférent au point qu’on choisit pour origine, que cette régularité et cette indifférence constituent véritablement une existence indépendante. Il faudra bien alors se résigner à conserver de la matière son fantôme. Du moins on la dépouillera de toutes les qualités qui donnent la vie. Dans un espace amorphe on découpera des figures qui se 28 LE ROLE DU CORPS meuvent ; ou bien encore (ce qui revient à peu près au même , on imaginera des rapports de grandeur qui se composeraient entre eux, des fonctions qui évolueraient en développant leur contenu : dès lors la représentation, chargée des dépouilles de la matière, se déploiera librement dans une conscience iuextensive. Mais il ne suffit pas de tailler, il faut coudre. Ces qualités que vous avez détachées de leur soutien matériel, il faudra maintenant expliquer comment elles vont le rejoindre. Chaque attribut dont vous diminuez la matière élargit l'inter- valle entre la représentation et son objet. Si vous faites cette matière inétendue, comment recevra-t-elle l’extension? Si vous la réduisez au mouvement homogène, d'ou naîtra donc la qualité? Surtout, comment imaginer un rapport entre la chose et l’image, entre la matière et la pensée, puisque chacun de ces deux termes ne possède, par définition, que ce qui manque à l’autre? Ainsi les difficultés vont naître sous vos pas, et chaque effort que vous ferez pour dissiper l'une d'elles ne pourra que la résoudre eu beaucoup d’autres. Que vous demandons-nous alors ? Simplement de renoncer à votre coup de baguette magique, et de continuer dans la voie où vous étiez entré d’abord. Vous nous aviez montré les images exté- rieures atteignant les organes des sens, modifiant les nerfs, propageant leur influence dans le cerveau. Allez jusqu’au bout. Le mouvement va traverser la substance cérébrale, non sans y avoir séjourné, et s’épanouira alors en action volon- taire. Voilà le tout du mécanisme de la perception. Quant à la perception môme, eu tant qu’imagé, vous n’avez pas à eu retracer la genèse, puisque vous l’avez posée d'abord et que vous ne pouviez pas, d’ailleurs, ne pas la poser : en vous donnant le cerveau, en vous donnant la moindre parcelle de SÉLECTION DES IMAGES 29 matière, ne vous clonniez-vous pas la totalité des images ? Ce que vous avez clone à expliquer, ce n’est pas comment la per- ception naît, mais comment elle se limite, puisqu'elle serait, en droit, l'image du tout , et qu’elle se réduit, en fait, à ce qui vous intéresse. Mais si elle se distingue justement de l’image pure et simple en ce que ses parties s’ordonnent par rapport à un centre variable, sa limitation se comprend sans peine : indéfinie en droit, elle se restreint, en fait, à dessiner la part d’indétermination laissée aux démarches de cette image spé- ciale que vous appelez votre corps. Et par suite, inversement, l’indétermination des mouvements du corps, telle qu’elle résulte de la structure de la substance grise du cerveau, donne la mesure exacte de l’étendue de votre perception. Il ne faut donc pas s’étonner si tout se passe comme si votre perception résultait des mouvements intérieurs du cerveau et sortait, en quelque sorte, des centres corticaux. Elle n’en sau- rait venir, car le cerveau est une image comme les autres, enveloppée dans la masse des autres images, et il serait absurde que le contenant sortît du contenu. Mais comme la structure du cerveau donne le plau minutieux des mouve- ments entre lesquels vous avez le choix, comme, d’un autre côté, la portion des images extérieures qui paraît revenir sur elle-même pour constituer la perception dessine justement tous les points de l’univers sur lesquels ces mouvements auraient prise, perception consciente et modification céré- brale se correspondent rigoureusement. La dépendance réci- proque de ces deux termes tient donc simplement à ce qu’ils sont, l'un et l’autre, fonction d’un troisième, qui est l'indé- termination du vouloir. Soit, par exemple, un point lumineux P dont les rayons 30 LE ROLE DU CORPS agissent sur les diflérents points a, b, c de la rétine. Eu ce point P la science localise des vibrations d’une certaine amplitude et d’une certaine durée. En ce même point P la conscience perçoit de la lumière. Nous nous proposons de montrer, dans le courant de cette étude, qu’elles ont raison l’une et l’autre, et qu’il n’y a pas de différence essentielle entre cette lumière et ces mouvements, pourvu qu’on rende au mouvement l’unité, l’indivisibilité et l’hétérogénéité quali- tative qu'une mécanique abstraite lui refuse, pourvu aussi qu’on voie dans les qualités sensibles autant de contractions opérées par notre mémoire : science et conscience coïncide- raient dans l’instantané. Bornons-nous provisoirement à dire, sans trop approfondir ici le sens des mots, que le point P envoie à la rétine des ébranlements lumineux. Que va-t-il se passer? Si l’image visuelle du point P n’était pas donnée, il y aurait lieu de chercher comment elle se forme, et l’on se trouverait bien vite en présence d’un problème insoluble. Mais de quelque manière qu’on s'y prenne, on ne peut s’empê- cher de la poser d’abord : l’unique question est donc de savoir pourquoi et comment cette image est choisie pour faire partie de ma perception, alors qu’une infinité d’autres images en demeurent exclues. Or, je vois que les ébranlements transmis du point P aux divers corpuscules rétiniens sont conduits aux centres optiques sous-corticaux et corticaux, souvent aussi à d’autres centres, et que ces centres tantôt les trans- mettent à des mécanismes moteurs, tantôt les arrêtent pro- visoirement. Les éléments nerveux intéressés sont donc bien ce qui donne à l'ébranlement reçu sou efficacité ; ils symbo- lisent l’indétermination du vouloir ; de leur intégrité dépend cette indétermination; et, par suite, toute lésion de ces élé- RAPPORT DE LA REPRÉSENTATION A L’ACTION 31 ments, eu diminuant notre action possible, diminuera d’autant la perception. En d’autres termes, s’il existe dans le monde matériel des points où les ébranlements recueillis ne sont pas mécaniquement transmis, s’il y a, comme nous le disions, des zones d'indétermination, ces zones doivent préci- sément se rencontrer sur le trajet de ce qu’ou appelle le pro- cessus seusori-moteur ; et dès lors tout doit se passer comme si les rayons P«, P b, Pc étaient perçus le long de ce trajet et projetés ensuite en P. Bien plus, si cette indétermination est chose qui échappe à l’expérimentation et au calcul, il n’en est pas de même des éléments nerveux sur lesquels l’impression est recueillie et transmise. C’est donc de ces éléments que devront s’occuper physiologistes et psychologues ; sur eux se réglera et par eux s’expliquera tout le détail de la perception extérieure. On pourra dire, si l’on veut, que l’excitation, après avoir cheminé le long de ces éléments, après avoir gagné le centre, s’y convertit en une image conscieute qui est extério- risée ensuite au point P. Mais, en s’exprimant ainsi, on se pliera simplement aux exigences de la méthode scientifique ; on ne décrira pas du tout le processus réel. Eu fait, il n’y a pas une image inextensive qui se formerait dans la conscience et se projetterait ensuite en P. La vérité est que le point P, les rayons qu’il émet, la rétine et les élé- ments nerveux intéressés forment un tout solidaire, que le point lumineux P fait partie de ce tout, et que c’est bien en P, et non pas ailleurs, que l’image de P est formée et perçue. Eu nous représentant ainsi les choses, nous ne faisons que revenir à la conviction naïve du sens commun. Tous, nous avons commencé par croire que nous entrions dans l’objet 32 LE ROLE DU CORPS même, que nous le percevions en lui, et non pas en nous. Si le psychologue dédaigne une idée aussi simple, aussi rappro- chée du réel, c’est que le processus intracérébral, cette minime partie de la perception, lui paraît être l’équivalent de la perception entière. Supprimez l’objet perçu en conser- vant ce processus interne ; il lui semble que l’image de l’objet demeure. Et sa croyance s’explique sans peine : il y a des états nombreux, tels que l’hallucination et le rêve, où surgis- sent des images qui imitent de tout poiut la perception exté- rieure. Comme, en pareil cas, l’objet a disparu tandis que le cerveau subsiste, on conclut de là que le phénomène cérébral suffit à la production de l’image. Mais il ne faut pas oublier que, dans tous les états psychologiques de ce genre, la mémoire joue le premier rôle. Or, nous essaierons de montrer plus loin que, la perception une fois admise telle que nous l’entendons, la mémoire doit surgir, et que cette mémoire, pas plus que la perception elle-même, n’a sa condition réelle et complète dans un état cérébral. Sans aborder encore l’examen de ces deux points, bornons-nous à présenter une observation fort simple, qui n’est d'ailleurs pas nouvelle. Beaucoup d’aveugles-nés ont leurs centres visuels intacts : pourtant ils vivent et meurent sans avoir jamais formé une image visuelle. Pareille image ne peut donc apparaître que si l’objet extérieur a joué un rôle au moins une première fois : il doit par couséqueut, la première fois au moins, être entré effectivement dans la représentation. Or nous ue demandons pas autre chose pour le moment, car c’est de la perception pure que nous traitons ici, et non de la perception compli- quée de mémoire. Rejetez donc l’apport de la mémoire, envi- sagez la perception à l’état brut, vous êtes bien obligé de RAPPORT DE LA REPRÉSENTATION A L’ACTION 33 reconnaître qu’il n’y a jamais d’image sans objet. Mais dès que vous adjoignez aux processus intracérébraux l’objet exté- rieur qui en est cause, je vois très bien comment l’image de cet objet est donnée avec lui et en lui, je ne vois pas du tout comment elle naîtrait du mouvement cérébral. Quand une lésion des nerfs ou des centres interrompt le trajet de l’ébranlement nerveux, la perception est diminuée d’autant. Faut-il s’en étonner? Le rôle du système nerveux est d’utiliser cet ébranlement, de le convertir en démarches pratiques, réellement ou virtuellement accomplies. Si, pour une raison ou pour une autre, l’excitation ne passe plus, il serait étrange que la perception correspondante eut lieu encore, puisque cette perception mettrait alors notre corps en relation avec des points de l’espace qui ne l’inviteraient plus directement à faire un choix. Sectionnez le nerf optique d'un animal ; l’ébranlement parti du point lumineux ne se transmet plus au cerveau et de là aux nerfs moteurs; le fil qui reliait l’objet extérieur aux mécanismes moteurs de l’ani- mal en englobant le nerf optique est rompu : la perception visuelle est donc devenue impuissante, et dans cette impuis- sance consiste précisément l’inconscience. Que la matière puisse être perçue sans le concours d’un système nerveux, sans organes des sens, cela n’est pas théoriquement inconce- vable ; mais c’est pratiquement impossible, parce qu’une per- ception de ce genre ne servirait à rien. Elle conviendrait à un fantôme, non à un être vivant, c'est-à-dire agissant. On se représente le corps vivant comme un empire dans un empire, le système nerveux comme un être à part, dont la fonction serait d’abord d’élaborer des perceptions, ensuite de créer des mouvements. La vérité est que mon système nerveux, inter- Bercson. Matière et mémoire. 3 34 LE ROLE DU COUPS posé entre les objets qui ébranlent mon corps et ceux que je pourrais influencer, joue le rôle d’un simple conducteur, qui transmet, répartit ou inhibe du mouvement. Ce conducteur se compose d’une multitude énorme de fils tendus de la péri- 1 phérie au centre et du centre à la périphérie. Autant il y a de fils allant de la périphérie vers le centre, autant il y a de points de l’espace capables de solliciter ma volonté et de poser, pour ainsi dire, une question élémentaire à mon acti- vité motrice: chaque question posée est justement ce qu'on appelle une perception. Aussi la perception est-elle diminuée d’un de ses éléments chaque fois qu’un des fils dits sensitifs est coupé, parce qu’alors quelque partie de l’objet extérieur devient impuissante à solliciter l’activité, et aussi chaque fois qu’une habitude stable a été contractée, parce que cette fois la réplique toute prête rend la question inutile. Ce qui disparaît dans un cas comme dans l’autre, c'est la réflexion apparente de l’ébranlement sur lui-mème, le retour de la lumière à l’image d’où elle part, ou plutôt cette dissociation. ce discernement qui fait que la perception se dégage de l’image. On peut donc dire que le détail de la perception se moule exactement sur celui des nerfs dits sensitifs, mais que la perception, dans son ensemble, a sa véritable raison d'être dans la tendance du corps à se mouvoir. Ce qui fait généralement illusion sur ce point, c'est l’appa- rente indifférence de nos mouvements à l’excitation qui les occasionne. Il semble que le mouvement de mon corps pour atteindre et modifier un objet reste le même, soit que j'aie été averLi de son existence par l’ouïe, soit qu'il m’ait été révélé par la vue ou le toucher. Mou activité motrice devient alors une entité à part, une espèce de réservoir d’où le mouvement RAPPORT DE LA REPRÉSENTATION A L’ACTION 3d sort h volonté, toujours le môme pour une môme action, quel que soit le genre d’image qui l’a sollicité à se produire. Mais la vérité est que le caractère de mouvements extérieurement identiques est intérieurement modifié, selon qu’ils donnent la réplique à une impression visuelle, tactile ou auditive. J’aper- çois une multitude d’objets dans l’espace ; chacun d’eux, en tant que forme visuelle, sollicite mon activité. Je perds brus- quement la vue. Sans doute je dispose encore de la môme quantité et de la même qualité de mouvements dans l’espace; mais ces mouvements ne peuvent plus être coordonnés à des impressions visuelles ; ils devront désormais suivre des im- pressions tactiles, par exemple, et il se dessinera sans doute dans le cerveau un nouvel arrangement ; les expansions pro- toplasmiques des éléments nerveux moteurs, dans l’écorce, seront en rapport avec un nombre beaucoup moins grand, cette lois, de ces éléments nerveux qu’on appelle sensoriels. Mon activité est donc bien réellement diminuée, en ce sens que si je peux produire les mêmes mouvements, les objets m’en fournissent moins l’occasion. Et par suite, l'interruption brusque de la conduction optique a eu pour effet essentiel, profond, de supprimer toute une partie des sollicitations de mon activité : or cette sollicitation, comme nous l’avons vu, est la perception môme. Nous touchons ici du doigt l’erreur de ceux qui font naître la perception de l’ébranlement sen- soriel proprement dit, et non d’une espèce de question posée à notre activité motrice. Ils détachent cette activité motrice du processus perceptif, et comme elle paraît survivre à l’abo- lition de la perception, ils eu concluent que la perception est localisée dans les éléments nerveux dits sensoriels. Mais la x vérité est qu’elle n’est pas plus dans les centres sensoriels que 36 LE ROLE DU CORPS clans les centres moteurs; elle mesure la complexité de leurs rapports, et existe là où elle apparaît. Les psychologues qui ont étudié l’enfance savent bien que notre représentation commence par être impersonnelles. C’est peu à peu, et à force d'inductions, qu’elle adopte notre corps pour centre et devient notre représentation. Le mécanisme de cette opération est d’ailleurs aisé à comprendre. A mesure que mon corps se déplace dans l’espace, toutes les autres images varient; celle-ci, au contraire, demeure invariable. Je dois donc bien en faire un centre, auquel je rapporterai toutes les autres images. Ma croyance à un monde extérieur ne vient pas, ne peut pas venir, de ce que je projette hors de moi des sensations inextensives : comment ces sensations acquer- raient-elles l’extension, et d’où pourrais-je tirer la notion de l’extériorité? Mais si l’on accorde, comme l’expérience en fait foi, que l’ensemble des images est donné d’abord, je vois très bien comment mon corps finit par occuper dans cet ensemble une situation privilégiée. Et je comprends aussi comment liait alors la notion de l’intérieur et de l’extérieur, qui n’est au début que la distinction de mon corps et des autres corps. Parlez en effet de mon corps, comme on le fait d’ordinaire: vbus ne me ferez jamais comprendre comment des impres- sions reçues à la surface de mon corps, et qui n’intéressent que ce corps, vont se constituer pour moi en objets indé- pendants et former un monde extérieur.' Donnez-moi au con- traire les images en général; mon corps finira nécessairement par se dessiner au milieu d’elles comme uue chose distincte, puisqu’elles changent sans cesse et qu'il demeure invariable, La distinction de l’intérieur et de l’extérieur se ramènera ainsi à celle de la partie et du tout. Il y a d'abord l’ensemble RAPPORT DE LA REPRÉSENTATION A L’ACTION 37 des images ; il y a, clans cet ensemble, des « centres d’action » contre lesquels les images intéressantes semblent se réfléchir; c’est ainsi que les perceptions naissent et que les actions se préparent. Mon corps est ce qui se dessine au centre de ces perceptions; ma personne est l’être auquel il faut rapporter ces actions. Les choses s’éclaircissent si l'on va ainsi de la périphérie de la représentation au centre, comme le fait l’en- fant, comme nous y invitent l’expérience immédiate et le sens commun. Tout s’obscurcit au contraire, et les pro- blèmes se multiplient, si l’on prétend aller, avec les théori- ciens, du centre à la périphérie. D’où vient donc alors celte idée d’un monde extérieur construit artificiellement, pièce à pièce, avec des sensations inextensives dont on ne comprend ni comment elles arriveraient à former une surface étendue, ni comment elles se projetteraient ensuite en dehors de notre corps? Pourquoi veut-on, contre toute apparence, que j’aille de mon moi conscient à mon corps, puis de mon corps aux autres corps, alors qu’eu fait je me place d’emblée dans le monde matériel en général, pour limiter progressivement ce centre d’action qui s’appellera mon corps et le distinguer ainsi de tous les autres ? Il y a, dans cette croyance au caractère d’abord inextensif de notre perception extérieure, tant d’illusions réunies, on trouverait, dans cette idée que nous projetons hors de nous des états purement internes, tant de malentendus, tant de réponses boiteuses à des questions mal posées, que nous ne saurions prétendre à faire la lumière tout d’un coup. Nous espérons qu’elle se fera peu à peu, à mesure que nous montrerons plus clairement, der- rière ces illusions, la confusion métaphysique de l’étendue indivisée et de l’espace homogène, la confusion psycholo- 38 I.E ROLE DU COURS gique de la « perception pure » et de la mémoire. Mais elles se rattachent en outre à des faits réels, que nous pouvons dès maintenant signaler pour en rectifier l'interprétation. Le premier de ces faits est que nos sens ont besoin d’édu- cation. Ni la vue ni le toucher n’arrivent tout de suite à loca- liser leurs impressions. Une série de rapprochements et d’in- ductions est nécessaire, par lesquels nous coordonnons peu à peu nos impressions les unes aux autres. De là on saule à l’idée de sensations inextensives par essence, et qui consti- tueraient l’étendue en se juxtaposant. Mais qui ne voit que, dans l’hypothèse môme où nous nous sommes placés, nos sens auront également besoin d’éducation, — non pas, sans doute, pour s’accorder avec les choses, mais pour se mettre d'accord entre eux? Voici, au milieu de toutes les images, une certaine image que j’appelle mon corps et dont l’action virtuelle se traduit par une apparente réflexion, sur elles-mêmes, des images environnantes. Autant il y a pour mon corps de genres d’action possible, autant il y aura, pour les autres corps, de systèmes de réflexion différents, et chacun de ces systèmes correspondra à un de mes sens. Mou corps se conduit donc comme une image qui en réfléchirait d’autres en les analysant au point de vue des diverses actions à exercer sur elles. Et par suite, chacune des qualités perçues par mes différents sens dans le môme objet symbolise une certaine direction de mon activité, un certain besoin. Maintenant, toutes ces per- ceptions d’un corps par mes divers sens vont elles, en se réu- nissant, donner l’image complète de ce corps? Non, sans doute, puisqu'elles ont été cueillies dans l’ensemble. Perce- voir toutes les influences de tous les points de tous les corps serait descendre à l’état d’objet matériel. Percevoir consciem- L’IMAGE ET LA RÉALITÉ 39 ment signifie choisir, et la conscience consiste avant tout dans ce discernement pratique. Les perceptions diverses du même objet que donnent mes divers sens ne reconstitueront donc pas, en se réunissant, l’image complète de l’objet; elles resteront séparées les unes des autres par des intervalles qui mesurent, en quelque sorte, autant de vides dans mes besoins : c’est pour combler ces intervalles qu’une éducation des sens est nécessaire. Cette éducation a pour fin d’harmoniser mes sens entre eux, de rétablir entre leurs données une continuité qui a été rompue par la discontinuité même des besoins de mon corps, enfin de reconstruire approximativement le tout de l’objet matériel. Ainsi s’expliquera, dans notre hypothèse, la nécessité d’une éducation des sens. Comparons cette expli- cation à la précédente. Dans la première, des sensations inextensives de la vue se composeront avec des sensations inextensives du toucher et des autres sens pour donner, par leur synthèse, l’idée d’un objet matériel. Mais d’abord on ne voit pas comment ces sensatious acquerront de l’ex- tension ni surtout comment, une fois l’extension acquise en droit, s’expliquera la préférence de telle d’entre elles, en fait, pour tel point de l’espace. Et ensuite on peut se demander par quel heureux accord , en vertu de quelle harmonie préétablie, ces sensations d’espèces différentes vont se coordonner ensemble pour former un objet stable, désormais solidifié, commun à mon expérience et à celle de tous les hommes, soumis, vis-à-vis des autres objets, à ces règles inflexibles qu’on appelle les lois de la nature. Dans la seconde, au contraire, les « données de nos différents sens » sont des qualités des choses, perçues d’abord en elles plu- tôt qu’en nous : est-il étonnant qu’elles se rejoignent, alors 40 LE ROLE DU CORPS que l’abstraction seule les a séparées? — Dans la première hypothèse, l’objet matériel n’est rien de tout ce que nous apercevons : on mettra d’un côté le principe conscient avec les qualités sensibles, de l’autre une matière dont on ne peut rien dire, et qu’on définit par des négations parce qu’on l'a dépouillée d’abord de tout ce qui la révèle. Dans la seconde, une connaissance de plus en plus approfondie de la matière est possible. Bien loin d’en retrancher quelque chose d'aperçu, nous devons au contraire rapprocher toutes les qualités sen- sibles, en retrouver la parenté, rétablir entre elles la conti- nuité que nos besoins ont rompue. Notre perception de la matière n’est plus alors relative ni subjective, du moins en principe et abstraction faite, comme nous le verrons tout à l’heure, de l’affection et surtout de la mémoire; elle est sim- plement scindée parla multiplicité de nos besoins. — Dans la première hypothèse, l’esprit est aussi inconnaissable que la matière, car on lui attribue l’indéfinissable capacité d'évoquer des sensations, on ne sait d’où, et de les projeter, ou ne sait pourquoi, dans un espace où elles formeront des corps. Dans la seconde, le rôle de la conscience est nettement défini : conscience signifie action possible; et les formes acquises par l’esprit, celles qui nous en voilent l’essence, devront, être écartées à la lumière de ce second principe. On entrevoit ainsi, dans notre hypothèse, la possibilité de distinguer plus clairement l’esprit de la matière, et d’opérer un rapproche- ment entre eux. Mais laissons de côté ce premier point, et arrivons au second. Le second fait allégué consisterait dans ce qu'on a appelé pendant longtemps « l’énergie spécifique des nerfs ». On sait que l'excitation du nerf optique par un choc extérieur ou par L'IMAGE ET LA RÉALITÉ 41 un courant électrique donnera une sensation visuelle, que ce même courant électrique, appliqué au nerf acoustique ou au glosso-pharyngien, fera percevoir une saveur ou euteudre im son. De ces faits très particuliers ou passe à ces deux lois très générales que des causes différentes, agissant sur le même nerf, excitent la même sensation, et que la même cause, agis- sant sur des nerfs différents, provoque des sensations diffé- rentes. Et de ces lois elles-mêmes on infère que nos sensations sont simplement des signaux, que le rôle de chaque sens est de traduire dans sa langue propre des mouvements homo- gènes et mécaniques s'accomplissant dans l’espace. D’où enfin l'idée de scinder notre perception en deux parts distinctes, désormais incapables de se rejoindre : d’un côté les mouve- ments homogènes dans l’espace, de l’autre les sensations inex- tensives dans la conscience. Il ne nous appartient pas d’entrer dans l'examen des problèmes physiologiques que l'interpré- tation des deux lois soulève : de quelque manière que l’on comprenne ces lois, soit qu’on attribue l’énergie spécifique aux nerfs, soit qu’on la reporte dans les centres, on se heurte à d’insurmontables difficultés. Mais ce sont les lois elles- mêmes qui paraissent de plus en plus problématiques. Déjà Lot/.e en avait soupçonné la fausseté. Il attendait, pour y croire, * que des ondes sonores donnassent à l’œil la sensation de lumière, ou que des vibrations lumineuses fissent en- tendre un son à l'oreille 1 ». La vérité est que tous les faits allégués paraissent se ramener à un seul type : l’excitant unique capable de produire des sensations différentes, les excitants multiples capables d'engendrer une même sensation, sont ou le courant électrique ou une cause mécanique capable I. Lotze, Métaphysique, pages 526 cl suiv. 42 LE ROLE DU CORPS de déterminer dans l’organe une modification de l’équilibre électrique. Or, on peut se demander si l’excitation électrique ne comprendrait pas des composantes diverses, répondant objectivement à des sensations de différents genres, et si le rôle de chaque sens ne serait pas simplement d’extraire du tout la composante qui l’intéresse : ce seraient bien alors les mêmes excitations qui donneraient les mêmes sensations, et des excitations diverses qui provoqueraient des sensations différentes. Pour parler avec plus de précision, il est difficile d’admettre que l'électrisation delà langue, par exemple, n'oc- casionne pas des modifications chimiques; or ce sont ces mo difications que nous appelons, dans tous les cas, des saveurs. D’autre part, si le physicien a pu identifier la lumière avec une perturbation électro-magnétique, on peut dire inverse- ment que ce qu’il appelle ici une perturbation électro-magné- tique est de la lumière, de sorte que ce serait bien de la lumière que le nerf optique percevrait objectivement dans l’électrisation. Pour aucun sens la doctrine de l’énergie spé- cifique ne paraissait plus solidement établie que pour l’oreille : nulle part aussi l'existence réelle de la chose perçue n’est devenue plus probable. Nous n’insistons pas sur ces faits, parce qu’on en trouvera l’exposé et la discussion approfondie dans un ouvrage récent1. Bornons-nous à faire remarquer que les sensations dont on parle ici ne sont pas des images perçues par nous hors de notre corps, mais plutôt des affec- tions localisées dans notre corps même. Or il résulte de la nature et de la destination de notre corps, comme nous allons voir, que chacun de ses éléments dits sensitifs a son action I. Schwarz, Das Wahrnelnnungsproblem , Lcipsig, 1892, pages 313 et suiv. L’IMAGE ET LA SENSATION AFFECTIVE 43 réelle propre, qui doit être de même genre que sou action virtuelle sur les objets extérieurs qu’il perçoit ordinairement, de sorte qu’on comprendrait ainsi pourquoi chacun des nerfs sensitifs parait vibrer selon un mode déterminé de sensation. Mais, pour élucider ce point, il convient d’approfondir la nature de l'affection. Nous sommes conduits, par là même, au troisième et dernier argument que nous voulions exami- ner. Ce troisième argument se lire de ce qu’on passe, par degrés insensibles, de l’état représentatif qui occupe de l’espace à l’état affectif qui paraît inétendu. De là on conclut à l’inex- tension naturelle et nécessaire de toute sensation, l’étendue s’ajoutant à la sensation, et le processus de la perception con- sistant dans une extériorisation d’états internes. Le psycho- logue part en effet de son corps, et comme les impressions reçues à la périphérie de ce corps lui semblent suffire à la reconstitution de l'univers matériel tout entier, c’est à son corps qu’il réduit d’abord l’univers. Mais cette première position n’est pas tenable ; son corps n’a et ne peut avoir ni plus ni moins de réalité que tous les autres corps. Il faut donc aller plus loin, suivre jusqu’au bout l’application du principe, et après avoir rétréci l’univers à la surface du corps vivant, contracter ce corps lui-mème en un centre qu’on finira par supposer iuétendu. Alors, de ce centre on fera partir des sensations iuextcnsives qui s’enfleront, pour ainsi dire, se grossiront eu extension, et finiront par donner notre corps étendu d’abord, puis tous les autres objets matériels. Mais cette étrange supposition serait impossible, s'il n'y avait pré- cisément entre les images et les idées, celles-ci inélendues et celles-là étendues, une série d'états intermédiaires, plus LE ROLE DU CORPS ou moins confusément localisés, qui sont les états affectifs. Notre entendement, cédant à son illusion habituelle, pose ce dilemme qu’une chose est étendue ou ne l’est pas; et comme l’état affectif participe vaguement de l’étendue, est imparfai- tement localisé, il en conclut que cet état est absolument inextensif. Mais alors les degrés successifs de l’extension, et l’étendue elle-même, vont s’expliquer par je ne sais quelle propriété acquise des états inexteusifs ; l'histoire de la per- ception va devenir celle d’états internes et inexlensifs s’éten- dant et se projetant au dehors. Veut-on mettre cette argu- mentation sous une autre forme? Il n’y a guère de perception qui ne puisse, par un accroissement de l’action de son objet sur notre corps, devenir affection et plus particulièrement douleur. Ainsi, on passe insensiblement du contact de l’épingle à la piqûre. Inversement, la douleur décroissante coïncide peu à peu avec la perception de sa cause et s'exté- riorise, pour ainsi dire, en représentation. Il semble donc bien qu’il y ait une différence de degré, et non pas de nature, entre l’affection et la perception. Or la première est intime- ment liée à mon existence personnelle : que serait, en effet, une douleur détachée du sujet qui la ressent? II faut donc bieu, semble-t-il, qu’il en soit ainsi de la seconde, et que la perception extérieure se constitue par la projection, dans l’espace, de l’affection devenue iuoffensive. Réalistes et idéa- listes s’accordent à raisonner de celle manière. Ceux-ci ne voient rien autre chose, daus l’univers matériel, qu'une synthèse d’états subjectifs et inexteusifs ; ceux-là ajoutent qu’il y a, derrière celte synthèse, une réalité indépendante qui y correspond; mais les uns et les autres concluent, du passage graduel de l’affection à la représentation, que la NATURE DE LA SENSATION AFFECTIVE 45 représentation de l’univers matériel est relative, subjective, et, pour ainsi dire, qu'elle est sortie de nous, au lieu que nous nous soyons d’abord dégagés d’elle. Avant de critiquer cette interprétation contestable d’un fait exact, montrons qu’elle n’aboutit à expliquer, qu’elle ne réus- sit même à éclaircir, ni la nature de la douleur ni celle de la perception. Que des états affectifs essentiellement liés à ma personne, et qui s’évanouiraient si je disparaissais, arrivent, par le seul effet d'une diminution d'intensité, à acquérir l’ex- tension, à prendre une place déterminée dans l’espace, à constituer une expérience stable, toujours d’accord avec elle- même et avec l’expérience des autres hommes, c’est ce qu’on arrivera difficilement à nous faire comprendre. Quoi qu’on fasse, on sera amené à rendre aux sensations, sous une forme ou sous une autre, d’abord l’extension, puis l’indépendance dont on voulait se passer. Mais, d'autre part, l’affection ne sera guère plus claire, dans cette hypothèse, que la représen- tation. Car si l’on ne voit pas comment des affections, en dimi- nuant d’intensité, deviennent des représentations, on ne com- prend pas davantage comment le même phénomène, qui était donné d’abord comme perception, devient affection par un accroissement d’intensité. Il y a dans la douleur quelque chose de positif et d’actif, qu’on explique mal en disant, avec certains philosophes, qu’elle consiste dans une représentation confuse. Mais là n’est pas encore la difficulté principale. Que l’augmentation graduelle de l’excitant finisse par transformer la perception en douleur, c'est incontestable; il n’en est pas moins vrai que la transformation se dessine à partir d'un moment précis : pourquoi ce moment plutôt qu’un autre? et quelle est la raison spéciale qui fait qu’un phénomène dont 46 LE ROLE DU CORPS je n’étais d'abord que le spectateur indifférent acquiert tout à coup pour moi uu intérêt vital ? Je ue saisis donc, dans cette hypothèse, ni pourquoi, à tel moment déterminé, une dimi- nution d’intensité dans le phénomène lui confère un droit à l'extension et. à une apparente indépendance, ni comment un accroissement d’intensité crée, à un moment plutôt qu’à un autre, cette propriété nouvelle, source d’action positive, qu'on nomme douleur. « Revenons maintenant à notre hypothèse, et montrons com- ment l’affection doit, à un moment déterminé, surgir de l’image. Nous comprendrons aussi comment on passe d'une perception, qui occupe de l’étendue, à une affection qu’on croit inexteusive. Mais quelques remarques préliminaires sont indispensables sur la signification réelle de la douleur. Quand un corps étranger touche uu des prolongements de l’amibe, ce prolongement se rétracte; chaque partie de la masse protoplasmique est donc également capable de recevoir l’excitation et de réagir contre elle; perception et mouvement se confondent ici en une propriété unique qui est la coutrac- tilité. Mais à mesure que l’organisme se complique, le travail se divise, les fonctions se différencient, et les éléments ana- tomiques ainsi constitués aliènent leur indépendance. Dans un organisme tel que le notre, les fibres dites sensitives sont exclusivement chargées de transmettre des excitations à une région cen traie d’où l’ébranlement se propagera à des éléments moteurs. 11 semble donc quelles aient renoncé à l'action indi- viduelle pour coucourir, eu qualité de sentinelles avancées, aux évolutions du corps tout entier. Mais elles n’en demeurent pas moins exposées, isolément, aux mêmes causes de destruc- tion qui menacent l'organisme dans son ensemble; et tandis NATURE DE LA SENSATION AFFECTIVE 47 que cet organisme a la faculté de se mouvoir pour échapper au danger ou pour réparer ses pertes, l’élément sensitif con- serve l'immobilité relative à laquelle la division du travail le condamne. Ainsi naît la douleur, laquelle n’est point autre chose, selon nous, qu’un effort de l’élément lésé pour remettre les choses en place, — une espèce de tendance motrice sur un nerf sensible. Toute douleur doit donc consister dans un effort, et dans un effort impuissant. Toute douleur est un effort local, et c’est cet isolement môme de l’effort qui est cause de son impuissance, parce que l’organisme, en raison de la solidarité de ses parties, n'est plus apte qu'aux effets d’ensemble. C’est aussi parce que l’effort est local que la dou- leur est absolument disproportionnée au danger couru par l’être vivant : le danger peut être mortel et la douleur légère; la douleur peut être insupportable (comme celle d’un mal de dents) et le péril insignifiant. Il y a donc, il doit y avoir un moment précis où la douleur intervient : c'est lorsque la portion intéressée de l’organisme, au lieu d'accueillir l’exci- tatiou, la repousse. Et ce n’est pas seulement une différence de degré qui sépare la perception de l’affection, mais une diffé- rence de nature. Ceci posé, nous avons considéré le corps vivant comme une espèce décentré d’où se réfléchit, sur les objets environnants, l’action que ces objets exercent sur lui : en cette réflexion consiste la perception extérieure. Mais ce centre n’est pas un point mathématique : c’est un corps, exposé, comme tous les corps de la nature, à l’action des causes extérieures qui menacent de le désagréger. Nous venons de voir qu’il résiste à l’influence de ces causes. Il ne se borne pas à réfléchir l’ac- tion du dehors ; il lutte, et absorbe ainsi quelque chose de 48 LE ItOLE DU COURS cette acLiou. Là serait la source de ralïectiou. On pourrait doue dire, par métaphore, que si la perception mesure le pou- voir réflecteur du corps, l’aflection en mesure le pouvoir absorbant. Mais ce n’est là qu’une métaphore. Il faut voir de plus près les choses, et bien comprendre que la nécessité de l’affec- tion découle de l’existence de la perception elle-même. La perception, entendue comme nous l'entendons, mesure notre action possible sur les choses et par là, inversement, l’action possible des choses sur nous. Plus grande est la puissance d’agir du corps (symbolisée par une complication supérieure du système nerveux), plus vaste est le champ que la percep- tion embrasse. La distance qui sépare notre corps d’un objet perçu mesure donc véritablement la plus ou moins grande imminence d'un danger, la plus ou moins prochaine échéance d’une promesse. Et par suite, notre perception d’un objet dis- tinct de notre corps, séparé de notre corps par un intervalle, n’exprime jamais qu’une action virtuelle. Mais plus la dis- tance décroît entre cet objet et notre corps, plus, en d’autres termes, le danger devient urgent ou la promesse immédiate, plus l'action virtuelle tend à se transformer en action réelle. Passez maintenant à la limite, supposez que la distance devienne nulle, c’est-à-dire que l’objet à percevoir coïucide avec notre corps, c’est-à-dire enfin que notre propre corps soit l’objet à percevoir. Alors ce n'est plus une action vir- tuelle, mais une action réelle que cette perception toute spé- ciale exprimera : l’affection consiste en cela même. Nos sen- sations sont doue à nos perceptions ce que l'action réelle de notre corps est à son action possible ou virtuelle. Son action virtuelle concerne les autres objets et se dessine dans ces L’IMAGE, ISOLÉE DE LA SENSATION AFFECTIVE 49 objets ; sou action réelle le concerne lui-même et se dessine par conséquent en lui. Tout se passera donc enfin comme si, par un véritable retour des actions réelles et virtuelles à leurs points d'application ou d’origine, les images extérieures étaient réfléchies par notre corps dans l’espace qui l'envi- ronne, et les actions réelles arrêtées par lui à l’intérieur de sa substance. Et c’est pourquoi sa surface, limite commune de l’extérieur et de l’intérieur, est la seule portion de l’éten- due qui soit à la fois perçue et sentie. Cela revient toujours à dire que ma perception est en dehors de mon corps, et mou affection au contraire dans mou corps. De même que les objets extérieurs sont perçus par moi où ils sont, en eux et non pas en moi, ainsi mes états affectifs sont éprouvés là où ils se produisent, c’est-à-dire en un point déterminé de mon corps. Considérez ce système d’images qui s'appelle le monde matériel. Mon corps est l’une d’elles. Autour de cette image se dispose la représentation, c’est-à- dire sou influence éventuelle sur les autres. En elle se pro- duit l’affection, c’est-à-dire sou effort actuel sur elle-même. Telle est bien, au fond, la différence que chacun de nous éta- blit naturellement, spontanément, entre une image et une sensation. Quand nous disons que l’image existe en dehors de nous, nous entendons par là qu’elle est extérieure à notre corps. Quand nous parlons de la sensation comme d’un état intérieur, nous voulons dire qu’elle surgit dans notre corps. Et c’est pourquoi nous affirmons que la totalité des images perçues subsiste, même si notre corps s’évanouit, tandis que nous ne pouvons supprimer notre corps sans faire évanouir nos sensations. Par là nous entrevoyons la nécessité d’une première cor- Bebgson. Matière et mémoire. 4 so LE ROLE DU CORPS rection à notre théorie de la perception pure. Nous avons rai- sonné comme si notre perception était une partie des images détachée telle quelle de leur substance, comme si. exprimant l’action virtuelle de l’objet sur notre corps ou de notre corps sur l’objet, elle se bornait à isoler de l’objet total l’aspect qui nous en intéresse. Mais il faut tenir compte de ce que notre corps n’est pas un point mathématique dans l’espace, de ce que ses actions virtuelles se compliquent et s’imprégnent d’actions réelles, ou, en d’autres termes, de ce qu’il n’y a pas de perception sans affection. L’alïection est donc ce que nous mêlons de l’intérieur de notre corps à l’image des corps exté- rieurs ; elle est ce qu’il faut extraire d’abord de la perception pour retrouver la pureté de l’image. Mais le psychologue qui ferme les yeux sur la différence de nature, sur la différence de fonction entre la perception et la sensation, — celle-ci enve- loppant une action réelle et celle-là une action simplement possible, — ne peut plus trouver entre elles qu’une différence de degré. Profitant de ce que la sensatiou à cause de l'effort confus qu'elle enveloppe) n’est que vaguement localisée, il la déclare tout de suite inextensive, et il fait dès lors de la sen- sation en général l’élément simple avec lequel nous obtenons par voie de composition les images extérieures. La vérité est que l’affection n’est pas la matière première dont la percep- tion est faite ; elle est bien plutôt l’impureté qui s’v mêle. Nous saisissons ici, à sou origine, l’erreur qui conduit le psychologue à considérer tour à tour la sensation comme inextensive et la perception comme un agrégat de sensa- tions. Cette erreur se fortifie en route, comme nous verrons, des arguments qu elle emprunte à une fausse conception du rôle de l’espace et de la nature de l’étendue. Mais elle a en L’IMAGE, ISOLÉE DE LA SENSATION AFFECTIVE 51 outre pour elle des faits mal interprétés, qu’il convient dès maintenant d’examiner. D’abord , il semble que la localisation d'une sensation affective en un endroit du corps exige une véritable éduca- tion. Un certain temps s’écoule avant que l'enfant arrive à toucher du doigt le point précis de la peaq où il a été piqué. Le fait est incontestable, mais tout ce qu’on en peut conclure, c’est qu’un tâtonnement est nécessaire pour coordonner les impressions douloureuses de la peau, qui a reçu la piqûre, à celles du sens musculaire, qui dirige les mouvements du bras et de la main. Nos affections internes, comme nos percep- tions externes , se répartissent en genres différents . Ces genres, comme ceux de la perception, sont discontinus, sépa- rés par des intervalles que comble l’éducation. Il ne suit nul- lement de là qu’il n’y ait pas, pour chaque genre d’affection, une localisation immédiate d’un certain genre, une couleur locale qui lui soit propre. Allons plus loin : si l'affection n’a pas cette couleur locale tout de suite, elle ne l’aura jamais. Car tout ce que l’éducation pourra faire sera d’associer à la sensation affective présente l’idée d’une certaine perception possible de la vue et du toucher, de sorte qu’une affection déterminée évoque l’image d’une perception visuelle ou tac- tile, déterminée également. Il faut donc bien qu'il y ait, dans cette affection même, quelque chose qui la distingue des autres affections du même genre et permette de la rattacher à telle donnée possible de la vue ou du Loucher plutôt qu’à toute autre. Mais cela ne revient-il pas à dire que l’affection possède, dès le début, une certaine détermination extensive ? On allègue encore les localisations erronées, l’illusion des amputés (qu’il y aurait lieu, d’ailleurs, de soumettre à 52 LE ROLE DU CORPS un nouvel examen). Mais que conclure de là, sinon que l'édu- cation subsiste uue fois reçue, et que les données de la mémoire, plus utiles dans la vie pratique, déplacent celles de la conscience immédiate ? Il nous est indispensable, en vue de l’action, de traduire notre expérience affective en don- nées possibles d-e Ja vue, du toucher et du sens musculaire. Une fois cette traduction établie, l’original pâlit, mais elle n’aurait jamais pu se faire si l’original n’avait été posé d’abord, et si la sensation affective n’avait pas été, dès le début, localisée par sa seule force et à sa manière. Mais le psychologue a une très grande peine à accepter cette idée du sens commun. De même que la perception, à ce qu’il lui semble, ne pourrait être dans les choses perçues que si les choses percevaient, ainsi une sensation ne pourrait être dans le nerf que si le nerf sentait : or le nerf ne sent évidemment pas. On va donc prendre la sensation au point où le sens commun la localise, l’en extraire, la rapprocher du cerveau, dont elle paraît dépendre plus encore que du nerf ; et on aboutirait ainsi, logiquement, à la mettre dans le cerveau. Mais on s’aperçoit bien vite que si elle n’est pas au point où elle paraît se produire, elle ne pourra pas davan- tage être ailleurs ; que si elle n’est pas dans le nerf, elle ne sera pas non plus dans le cerveau ; car pour expliquer sa projection du centre à la périphérie, une certaine force est nécessaire, qu’on devra attribuer à une conscience plus ou moins active. Il faudra donc aller plus loin, et après avoir fait converger les sensations vers le centre cérébral, les pous- ser lout à la fois hors du cerveau et hors de l’espace. Ou se représentera alors des sensations absolument inextensives, et d’autre part un espace vide, indifférent aux sensations qui EXTENSION NATURELLE DES IMAGES 53 viendront s’y projeter ; puis on s’épuisera en efforts de tout genre pour nous faire comprendre comment les sensations inexteusives acquièrent de l’étendue, et choisissent, pour s’y localiser, tels points de l’espace de préférence à tous les autres. Mais cette doctrine n’est pas seulement incapable de nous montrer clairement comment l’inétendu s’étend ; elle rend également inexplicables l’affection, l’extension et la représentation. Elle devra se donner les états affecLifs comme autant d’absolus, dont on ne voit pas pourquoi ils appa- raissent ou disparaissent à tels ou tels moments dans la conscience. Le passage de l’affection à la représentation restera enveloppé d’un mystère aussi impénétrable, parce que, nous le répétons, on ne trouvera jamais dans des états intérieurs, simples et inextensifs, une raison pour qu’ils adoptent de préférence tel ou tel ordre déterminé dans l’es- pace. Et enfin la représentation elle-même devra être posée comme un absolu : on ne voit ni son origine, ni sa destina- tion. Les choses s’éclaircissent, au contraire, si l’on part de la représentation môme, c'est-à-dire de la totalité des images perçues. Ma perception, à l’état pur, et isolée de ma mémoire, ne va pas de mon corps aux autres corps : elle est dans l’en- semble des corps d’abord, puis peu à peu se limite, et adopte mon corps pour centre. Et elle y est amenée justement par l’expérience de la double faculté que ce corps possède d’ac- complir des actions et d’éprouver des affections, en un mot par l’expérience du pouvoir sensori-moteur d’une certaine image, privilégiée entre toutes les images. D’un coté, en effet, cette image occupe toujours le centre de la représentation, de manière que les autres images s’échelonnent autour d’elle 54 LE ROLE DU CORI'S dans l’ordre même où elles pourraient subir son action : de l’autre, j’en perçois l’intérieur, le dedans, par des sensations que j’appelle affectives, au lieu d’en connaître seulement, comme des autres images, la pellicule superficielle. 11 y a donc, dans l’ensemble des images, une image favorisée, per- çue dans ses profondeurs et non plus simplement à sa sur- face, siège d’affection en môme temps que source d’action : c’est cette image particulière que j’adopte pour centre de mon univers et pour base physique de ma personnalité. Mais avant d’aller plus loin et d’établir une relation pré- cise entre la personne et les images où elle s’installe, résu- mons brièvement, en l’opposant aux analyses de la psycho- logie usuelle, la théorie que nous venons d'esquisser de la « perception pure ». Nous allons revenir, pour simplifier l’exposition, au sens de la vue que nous avions choisi comme exemple. On se donne d’ordinaire des sensations élémentaires, correspondant aux impressions reçues par les cônes et bâtonnets de la rétine. C’est avec ces sensations qu’on va reconstituer la perception visuelle. Mais d’abord il n’y a pas une rétine, il y en a deux. Il faudra donc expliquer comment deux sensations, supposées distinctes, se fondent en uue perception unique, répondant à ce que nous appelons un point de l'espace. Supposons cette question résolue. Les seusalious dont on parle sont inexteusives. Comment reçoivent-elles l’extension ? Qu’on voie dans l’étendue un cadre tout prêt à recevoir les sensations ou un effet de la seule simultanéité de sensations qui coexistent dans la couscieuce sans se fondre ensemble, dans un cas comme dans l’autre ou introduira avec l’étendue quelque chose de nouveau, dont ou uc rendra pas compte, et EXTENSION NATURELLE DES IMAGES 5ï> le processus par lequel la sensation rejoint l’étendue, le choix par chaque sensation élémentaire d’un point déterminé de l’espace, demeureront inexpliqués. Passons sur cette difficulté. Voici l’étendue visuelle cons- tituée. Comment rejoint-elle à son tour l’étendue tactile ? Tout ce que ma vue constate dans l’espace, mon toucher le vérifie. Dira-t-ou que les objets se constituent précisément par la coopération de la vue et du toucher, et que l’accord des deux sens dans la perception s’explique par ce fait que l’objet perçu est leur œuvre commune? Mais on ne saurait rien admettre ici de commun, au point de vue de la qualité, entre une sen- sation visuelle élémentaire et une sensation tactile, puis- qu'elles appartiendraient à deux genres entièrement diffé- rents. La correspondance entre l’étendue visuelle et l’étendue tactile ne peut donc s’expliquer que par le parallélisme de Y ordre des sensations visuelles à l’ordre des sensations tactiles. Nous voici donc obligés de supposer, en outre des sensations visuelles, en outre des sensations tactiles, un certain ordre qui leur est commun, et qui, par conséquent, doit être indé- pendant des unes et des autres. Allons plus loin : cet ordre est indépendant de notre perception individuelle, puisqu’il apparaît de même à tous les hommes, et constitue un monde matériel où des effets sont enchaînés à des causes, où les phénomènes obéissent à des lois. Nous nous trouvons donc eufin conduits à l’hypothèse d’un ordre objectif et indépen- dant de nous, c’est-à-dire d’un monde matériel distinct de la sensation. Nous avons, à mesure que nous avancions, multiplié les données irréductibles et grossi l’hypothèse simple d’où nous étions partis. Mais y avons-nous gagné quelque chose ? 56 LE ROLE DU CORPS Si la matière à laquelle nous aboutissons est indispen- sable pour nous faire comprendre le merveilleux accord des sensations entre elles, nous ne connaissons rien d’elle puisque nous devons lui dénier toutes les qualités aperçues, toutes les sensations dont elle a simplement à expliquer la correspondance. Elle n’est donc, elle ne peut être rien de ce que nous connaissons, rien de ce que nous imaginons. Elle demeure à l’état d’entité mystérieuse. Mais notre propre nature, le rôle et la destination de notre personne, demeurent enveloppés d’un aussi grand mystère. Car d’où sortent, comment naissent, et à quoi doivent servir ces sensations élémentaires, inextensives, qui vont se déve- lopper dans l’espace ? Il faut les poser comme autant d'absolus, dont on ne voit ni l’origine ni la fin. Et à supposer qu’il faille distinguer, en chacun de nous, l’esprit elle corps, on ne peut rieu connaître ni du corps, ni de l’esprit, ni du rapport qu'ils soutiennent entre eux. Maintenant, en quoi consiste notre hypothèse et sur quel point précis se sépare-t-elle de l’autre? Au lieu de partir de l’affection, dont on ne peut rien dire puisqu’il n'y a aucune raison pour qu’elle soit ce qu’elle est plutôt que tout autre chose, nous partons de l'action, c’est-à-dire de la faculté que nous avons d’opérer des changements dans les choses, faculté attestée par la conscience et vers laquelle paraissent converger toutes les puissances du corps organisé. Nous nous plaçons donc d’emblée dans l’ensemble des images étendues, et dans cet univers matériel nous apercevons précisément des centres d’indétermination, caractéristiques de la vie. Pour que des actions rayonnent de ces centres, il faut que les mouvements ou influences des autres images soient d’une part recueillis, EXTENSION NATURELLE DES IMAGES 57 de l’autre utilisés. La matière vivaute, sous sa forme la plus simple et à l’état homogène, accomplit déjà cette fonctiou, en même temps qu’elle se nourrit ou se répare. Le progrès de cette matière consiste à répartir ce double travail entre deux catégories d’organes, dont les premiers, appelés organes de nutrition, sont destinés à entretenir les seconds: ces der- niers sont faits pour agir ; ils ont pour type simple une chaîne d’éléments nerveux, tendue entre deux extrémités dont l’une recueille des impressions extérieures et dont l’autre accom- plit des mouvements. Ainsi, pour revenir à l’exemple de la perception visuelle, le rôle des cônes et des bâtonnets sera simplement de recevoir des ébranlements qui s’élaboreront ensuite en mouvements accomplis ou naissants. Aucune per- ception ne peut résulter de là, et nulle part, dans le système nerveux, il n’y a de centres conscients ; mais la perception naît de la môme cause qui a suscité la chaîne d'éléments nerveux avec les organes qui la soutiennent et avec la vie en général : elle exprime et mesure la puissance d’agir de l’être vivant, l’indétermination du mouvement ou de l’action qui suivra l’ébranlement recueilli. Cette indétermination, comme nous l avons montré, se traduira par une réflexion sur elles- mêmes, ou mieux par une division des images qui entourent notre corps ; et comme la chaîne d’éléments nerveux qui reçoit, arrête et’ transmet des mouvements est justement le siège et donne la mesure de cette indétermination, notre perception suivra tout le détail et paraîLra exprimer toutes les variations de ces éléments nerveux eux-mêmes. Notre perception, à l’état pur, ferait donc véritablement partie des choses. Et la sensation propremeut dite, bien loin de jaillir spontanément des profondeurs de la conscience pour s’étendre, LE ROLE DU CORPS î>8 eu s’affaiblissant, clans l’espace, coïncide avec les modifications nécessaires que subit, au milieu des images qui l’influencent, cette image particulière que chacun de nous appelle son corps. Telle est la théorie simplifiée, schématique, que nous avions annoncée de la perception extérieure. Ce serait la théorie de la perception pure. Si on la tenait pour définitive, le rôle de notre conscience, dans la perception, se bornerait à relier par le fil continu de la mémoire une série ininterrompue de visions instantanées, qui feraient partie des choses plutôt que de nous. Que notre conscience ait surtout ce rôle dans la per- ception extérieure, c’est d’ailleurs ce qu’on peut déduire a priori de la définition même des corps vivants. Car si ces corps ont pour objet de recevoir des excitations pour les éla- borer en réactions imprévues, encore le choix de la réaction ne doit il pas s’opérer au hasard. Ce choix s’inspire, sans aucun doute, des expériences passées, et la réaction ne se fait pas sans un appel au souvenir que des situations analogues ont pu laisser derrière elles. L’indétermination des actes à accomplir exige donc, pour ne pas se confondre avec le pur caprice, la conservation des images perçues. On pourrait dire que nous n’avons pas de prise sur l'avenir sans une perspec- tive égale et correspondante sur le passé, que la poussée de notre activité en avant fait derrière elle un vide où les souve- nirs se précipitent, et que la mémoire est ainsi la répercus- sion, dans la sphère de la connaissance, de l'indétermination de notre volonté. — Mais l’action de la mémoire s’étend beaucoup plus loin et plus profondément encore que ne le laisserait deviner cet examen superficiel. Le moment est venu de réintégrer la mémoire dans la perception, de corriger par LA PERCEPTION PURE 59 là ce que nos conclusions peuvent avoir d’exagéré, et de déterminer ainsi avec plus de précision le point de contact entre la conscience et les choses, entre le corps et l’esprit. Disons d’abord que si l’on pose la mémoire, c’est-à-dire une survivance des images passées, ces images se mêleront cons- tamment à notre perception du présent et pourront même s’y substituer. Car elles ne se conservent que pour se rendre utiles ; à tout instant elles complètent l'expérience présente en l’enrichissant de l’expérience acquise ; et comme celle-ci va sans cesse en grossissant, elle finira par recouvrir et par submerger l’autre. 11 est incontestable que le fond d’intuition réelle, et pour ainsi dire instantanée, sur lequel s’épanouit notre perception du monde extérieur est peu de chose en com- paraison de tout ce que notre mémoire y ajoute. Justement parce que le souvenir d’intuitions antérieures analogues est plus utile que l’intuition même, étant lié dans notre mémoire à toute la série des événements subséquents et pouvant par là mieux éclairer notre décision, il déplace l’intuition réelle, dont le rôle n’est plus alors, — nous le prouverons plus loiu, — que d’appeler le souvenir, de lui donner un corps, de le rendre actif et par là actuel. Nous avions donc raison de dire que la coïncidence de la perception avec l’objet perçu existe en droit plutôt qu’en fait. 11 faut tenir compte de ce que per- cevoir finit par u’ôtre plus qu’une occasion de se souvenir, de ce que nous mesurons pratiquement le degré de réalité au degré d’utilité, de ce que nous avons tout intérêt enfin à ériger en simples signes du réel ces intuitions immédiates qui coïn- cident, au fond, avec la réalité même. Mais nous décou- vrons ici l’erreur de ceux qui voient dans la perception une projection extérieure de sensations iuextensives, tirées de (50 LE ROLE DU CORPS notre propre fond, puis développées dans l’espace. Ils n’ont pas de peine à montrer que notre perception complète est grosse d’images qui nous appartiennent personnellement, d'images extériorisées (c’est-à-dire, en somme, remémorées ; ils oublient seulement qu’un fond impersonnel demeure, où la perception coïncide avec l’objet perçu, et que ce fond est l’extériorité même. L’erreur capitale, l’erreur qui, remontant de la psychologie à la métaphysique, finit par nous masquer la connaissance du corps aussi bien que celle de l’esprit, est celle qui consiste à ne voir qu’une différence d’intensité, au lieu d’une différence de nature, entre la perception pure et le souvenir. Nos per- ceptions sont sans doute imprégnées de souvenirs, et inver- sement un souvenir, comme nous le montrerons plus loin, ne redevient présent qu’en empruntant le corps de quelque perception où il s’insère. Ces deux actes, perception et sou- venir, se pénètrent donc toujours, échangent toujours quelque chose de leurs substances par un phénomène d'endosmose. Le rôle du psychologue serait de les dissocier, de rendre à chacun d’eux sa pureté naturelle : ainsi s’éclairciraient bon nombre des difficultés que soulève la psychologie, et peut-être aussi la métaphysique. Mais point du tout. On veut que ces états mixtes, tous composés, à doses inégales, de perception pure et de souvenir pur, soient des éLats simples. Par là ou se con- damne à ignorer aussi bien le souvenir pur que la perception pure, à ne plus connaître qu’un seul genre de phénomène, qu’on appellera tantôt souvenir et tantôt perception selon que prédominera eu lui l’un ou l’autre de ces deux aspects, et par conséquent à ne trouver entre la perception et le souvenir qu'une différence de degré, et non plus de nature. Cette erreur PASSAGE AU PROBLÈME DE LA MATIÈRE «I a pour premier effet, comme on le verra eu détail, cle vicier profondément la théorie de la mémoire; car en faisant du souvenir une perception plus faible, on méconnaît la diffé- rence essentielle qui sépare le passé du présent, on renonce à comprendre les phénomènes de la reconnaissance et plus généralement le mécanisme de l’inconscient. Mais inverse- ment. et parce qu’on a fait du souvenir une perception plus faible, on ne pourra plus voir dans la perception qu’un souvenir plus intense. On raisonnera comme si elle nous était donnée, à la manière d’un souvenir, comme un état intérieur, comme une simple modification de notre personne. On méconnaîtra l’acte originel et fondamental de la percep- tion, cet acte, constitutif de la perception pure, par lequel nous nous plaçons d'emblée dans les choses. Et la même erreur, qui s’exprime en psychologie par une impuissance radicale à expliquer le mécanisme de la mémoire, impré- gnera profondément, en métaphysique, les conceptions idéa- liste et réaliste de la matière. Pour le réalisme, eu effet, l'ordre invariable des phéno- mènes de la nature réside dans une cause distincte de nos perceptions mêmes, soit que cette cause doive rester incon- naissable, soit que nous puissions l’atteindre par un effort ' toujours plus ou moins arbitraire) de construction métaphy- sique. Pour l’idéaliste, au contraire, ces perceptions sont le tout de la réalité, et l’ordre invariable des phénomènes de la nature n’est que le symbole par lequel nous exprimons, à côté des perceptions réelles, les perceptions possibles. Mais pour le réalisme comme pour l’idéalisme les perceptions sont des « hallucinations vraies >, des états du sujet projetés hors de lui ; et les deux doctrines diffèrent simplement en G2 LE ROLE DU CORPS ce que dans Tune ces états constituent la réalité, tandis que dans l'autre ils vont la rejoindre. Mais cette illusion en recouvre encore une autre, qui s’étend à la théorie de la connaissance en général. Ce qui constitue le monde matériel, avons-nous dit, ce sont des objets, ou, si l’on aime mieux, des images, dont toutes les parties agissent et réagissent par des mouvements les unes sur les autres. Et ce qui constitue notre perception pure, c’est, au sein même de ces images, notre action naissante qui se dessine. 'L'actualité de notre perception consiste donc dans son activité, dans les mouvements qui la prolongent, et non dans sa plus grande intensité : le passé n'est qu’idée, Je pré- sent est idéo-moteur. Mais c’est là ce qu’on s’obstine à ne pas voir, parce qu’on tient la perception pour une espèce de con- templation, parce qu'on lui attribue toujours une fin pure- ment spéculative, parce qu’on veut qu’elle vise à je ne sais quelle connaissance désintéressée : comme si, en l'isolant de l'action, en coupant ainsi ses attaches avec le réel, ou ne la rendait pas à la fois inexplicable et inutile ! Mais dès lors toute différence est abolie entre la perception et le souvenir, puisque le passé est par essence ce qui n'agit plus , et qu’eu méconnais- sant ce caractère du passé on devient incapable de le dis- tinguer réellement du présent, c’est-à-dire de l 'agissant. Il ne pourra donc subsister entre la perception et la mémoire qu'une simple différence de degré, et pas plus dans l'une que dans l'autre le sujet ne sortira de lui-môme. Rétablissons au con- traire le caractère véritable de la perception ; montrons, dans la perception pure, un système d’actions naissantes qui plonge dans le réel par ses racines profondes : celte perception se distinguera radicalement du souvenir; la réalité des choses PASSAGE AU PROBLÈME DE LA MATIÈRE 63 ne sera plus construite ou reconstruite, mais touchée, péné- trée, vécue; et le problème pendant entre le réalisme et l’idéalisme, au lieu de se perpétuer dans des discussions métaphysiques, devra être tranché par l’intuition. Mais par là aussi nous apercevrons clairement la position à prendre entre l’idéalisme et le réalisme, réduits l'un et l’autre à ne voir dans la matière qu’une construction ou une recons- truction exécutée par l’esprit. Suivant en effet jusqu’au bout le principe que nous avons posé, et d’après lequel la subjectivité de notre perception consisterait surtout dans l’apport de notre mémoire, nous dirons que les qualités sensibles de la matière elles-mêmes seraient connues en soi, du dedans et non plus du dehors, si nous pouvions les dégager de ce rythme particulier de durée qui caractérise notre conscience. Notre perception pure, en effet, si rapide qu’on la suppose, occupe une certaine épaisseur de durée, de sorte que nos perceptions successives ne sont jamais des moments réels des choses, comme nous l’avons supposé jusqu’ici, mais des moments de notre cons- cience. Le rôle théorique de la conscience dans la perception extérieure, disions-nous, serait de relier entre elles, par le lil continu de la mémoire, des visions instantanées du réel. Mais, en fait, il u’y a jamais pour nous d’instantaué. Dans ce que nous appelons de ce nom entre déjà un travail de notre mémoire, et par conséquent de notre conscience, qui pro- longe les uns dans les autres, de manière à les saisir dans une intuition relativement simple, des moments aussi nom- breux qu’on voudra d’un temps indéfiniment divisible. Or, où est au juste la différence entre la matière, telle que le réa- lisme le plus exigeant pourrait la concevoir, et la perception que nous en avons ? Notre perception nous livre de l’univers 01 LE ROLE DU CORPS une série de tableaux pittoresques, niais discontinus : de notre perception actuelle nous ue saurions déduire les per- ceptions ultérieures, parce qu'il n’y a rien, dans un ensemble, de qualités sensibles, qui laisse prévoir les qualités nouvelles en lesquelles elles se transformeront. Au contraire la matière, telle que le réalisme la pose d’ordinaire, évolue de façon qu'on puisse passer d’un moment au moment suivant par voie de déduction mathématique. Il est vrai qu’entre cette matière et cette perception le réalisme scientifique ne saurait trouver un point de contact, parce qu’il développe celte ma- tière en changements homogènes dans l’espace, tandis qu'il resserre cette perception en sensations inextensives dans une conscience. Mais si notre hypothèse est fondée, on voit aisé- ment comment perception et matière se distinguent et com- ment elles coïncident. L’hétérogénéité qualitative de nos perceptions successives de l’univers tient à ce que chacune de ces perceptions s’étend elle-même sur une certaine épais- seur de durée, à ce que la mémoire y condense une multipli- cité énorme d’ébranlements qui uous apparaissent tous ensemble, quoique successifs. 11 suffirait de diviser idéalement cette épaisseur indivisée de temps, d’y distinguer la multipli- cité voulue de moments, d’éliminer toute mémoire, en un mot, pour passer de la perception à la matière, du sujet à l’objet. Alors la matière, devenue de plus en plus homogène à mesure que nos sensations extensives se répartiraient sur un plus grand nombre de moments, tendrait indéfiniment vers ce système d’ébranlements homogènes dont parle le réalisme sans pourtant, il est vrai, coïncider jamais entière- ment avec eux. Point ne serait besoin de poser d'un côté l’espace avec des mouvements inaperçus, de l’autre la cous- PASSAGE AU PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 65 cience avec des sensations inextensives. C’est au contraire dans une perception extensive que sujet et objet s’uniraient d’abord, l’aspect subjectif de la perception consistant dans la contraction que la mémoire opère, la réalité objective de la matière se confondant avec les ébranlements multiples et suc- cessifs en lesquels cette perception se décompose intérieure- ment. Telle est du moins la conclusion qui se dégagera, nous l’espérons, de la dernière partie de ce travail : les questions relatives au sujet et à l’objet, à leur distinction et à leur union, doivent se poser en fonction du temps plutôt que de l'espace. Mais notre distinction de la « perception pure » et de la « mémoire pure » vise uu autre objet encore. Si la perception pure, en nous fournissant des indications sur la nature de la matière, doit nous permettre de prendre position entre le réalisme et l’idéalisme, la mémoire pure, en nous ouvrant une perspective sur ce qu'on appelle l’esprit, devra de son côté départager ces deux autres doctrines, matérialisme et spiritualisme. Même, c’est cet aspect de la question qui nous préoccupera d’abord dans les deux chapitres qui vont suivre, parce que c’est par ce côté que notre hypothèse comporte, en quelque sorte, uue vérification expérimentale. On pourrait résumer, en effet, nos conclusions sur la per- ception pure en disant qu’il ij a dans la matière quelque chose en plus, mais non pas quelque chose de différent, de ce qui est actuellement donné. Sans doute la perception consciente n’atteint pas le tout de la matière, puisqu’elle consiste, en tant que consciente, dans la séparation ou le « discernement » de ce qui, dans cette matière, intéresse nos divers besoins. Mais entre cette perception de la matière et la matière môme Bergson. Matière et mémoire. 5 66 LE ROLE DU CORPS il n’y a qu’une différence de degré, et non de nature, la per- ception pure étant à la matière dans le rapport de la partie au tout. C’est dire que la matière ne saurait exercer des pou- voirs d’un autre genre que ceux que nous y apercevons. Elle n’a pas, elle ne peut recéler de vertu mystérieuse. Pour prendre un exemple bien défini, celui d’ailleurs qui nous intéresse le plus, nous dirons que le système nerveux, masse matérielle présentant certaines qualités de couleur, de résis- tance, de cohésion, etc., possède peut-être des propriétés physiques inaperçues, mais des propriétés physiques seule- ment. Et dès lors il ne peut avoir pour rôle que de recevoir, d’inhiber ou de transmettre du mouvement. Or, l’esseuce de tout matérialisme est de soutenir le con- traire, puisqu’il prétend faire naître la conscience avec toutes ses fonctions du seul jeu des éléments matériels. Par là il est conduit à considérer déjà les qualités perçues de la matière elles-mêmes, les qualités sensibles et par conséquent senties, comme autant de phosphorescences qui suivraient la trace des phénomènes cérébraux dans l'acte de perception. La ma- tière, capable de créer ces faits de conscience élémentaires, engendrerait aussi bien les faits intellectuels les plus élevés. Il est donc de l’essence du matérialisme d’affirmer la parfaite relativité des qualités sensibles, et ce n’est pas sans raison que cette thèse, à laquelle Démocrite a donné sa formule précise, se trouve être aussi ancienne que le matérialisme. Mais, par un étrange aveuglement, le spiritualisme a tou- jours suivi le matérialisme dans cette voie. Croyant enrichir l’esprit de tout ce qu’il ôtait à la matière, il n’a jamais hésité à dépouiller cette matière des qualités qu’elle revêt dans notre perception, et qui seraient autant d'apparences suhjec- PASSAGE AU PROBLÈME DE LA MÉMOIRE 67 tives. Il a trop souvent fait ainsi de la matière une entité mystérieuse, qui, justement parce que nous n'en connaissons plus que la vaine apparence, pourrait aussi bien engendrer les phénomènes de la pensée que les autres. La vérité est qu’il y aurait un moyen, et un seul, de réfuter le matérialisme : ce serait d’établir que la matière est absolu- ment comme elle paraît être. Par là on éliminerait de la matière toute virtualité, toute puissance cachée, et les phé- nomènes de l’esprit auraient une réalité indépendante. Mais pour cela il faudrait laisser à la matière ces qualités que matérialistes et spiritualistes s’accordent à en détacher, ceuxV ci pour en faire des représentations de l’esprit, ceux-là pour n'y voir que le revêtement accidentel de l’étendue. Telle est précisément l’attitude du sens commun vis-à-vis de la matière, et c’est pourquoi le sens commun croit à l’es- prit. Il nous a paru que la philosophie devait adopter ici l’attitude du sens commun, en la corrigeant toutefois sur un point. La mémoire, pratiquement inséparable de la percep- tion, intercale le passé dans le présent, contracte aussi dans une intuition unique des moments multiples de la durée, et ainsi, par sa double opération, est cause qu’en fait nous per- cevons la matière en nous, alors qu’en droit nous la perce- vons en elle. De là l'importance capitale du problème de la mémoire. Si la mémoire est ce qui communique surtout à la perception sou caractère subjectif, c’est, disions-nous, à en éliminer l’apport que devra viser d’abord la philosophie de la matière. Nous ajouterons maintenant : puisque la perception pure nous donne le tout ou au moins l’essentiel de la matière, puisque le reste vient de la mémoire et se surajoute à la (58 LE ROLE DU CORPS matière, il faut que la mémoire soit, en principe, une puis- sance absolument indépendante delà matière. Si donc l'esprit est une réalité, c’est ici, dans le phénomène de la mémoire, que nous devons le toucher expérimentalement. Et dès lors toute tentative pour dériver le souvenir pur d’une opération du cerveau devra révéler à l’analyse une illusion fondamen- tale. Disons la môme chose sous une forme plus claire. Nous soutenons que la matière n’a aucun pouvoir occulte ou incon- naissable, qu’elle coïncide, dans ce qu’elle a d’essentiel, avec- la perception pure. De là nous concluons que le corps vivant en général, le système nerveux eu particulier, ne sont que des lieux de passage pour les mouvements, qui, reçus sou- forme d’excitation, sont transmis sous forme d'action réflexe ou volontaire. C’est dire qu’on attribuerait vainement à la substance cérébrale la propriété d’engendrer des représen- tations. Or, les phénomènes de la mémoire, où nous préten- dons saisir l’esprit sous sa forme la plus palpable, sont précisément ceux qu’une psychologie superficielle ferait le plus volontiers sortir de l’activité cérébrale toute seule, juste- ment parce qu’ils sout au point de contact entre la conscience et la matière, et que les adversaires mêmes du matérialisme ne voient aucun inconvénient à traiter le cerveau comme un récipient de souvenirs. Mais si l’on pouvait établir positive- ment que le processus cérébral ne répond qu’à une très faible partie de la mémoire, qu'il eu est l'eflet plus encore que la cause, que la matière est ici, comme ailleurs, le véhicule d’une action et non le substrat d'une connaissance, alors la thèse que nous soutenons se trouverait démontrée sur l’exemple qu'on y juge le plus défavorable, et la nécessité MATIÈRE ET MÉMOIRE 69 d'ériger l’esprit eu réalité indépendante s’imposerait. Mais par là même s’éclaircirait peut-être en partie la nature de ce qu'on appelle l’esprit, et la possibilité pour l’esprit et la matière d’agir l’un sur l'autre. Car une démonstration de ce genre ne peut pas être purement négative. Ayant fait voir ce que la mémoire n’est pas, nous serons tenus de cher- cher ce qu’elle est. Ayant attribué au corps l’unique fonction de préparer des actions, force nous sera bien de rechercher pourquoi la mémoire paraît solidaire de ce corps, comment des lésions corporelles l’influencent, et dans quel sens elle se modèle sur l'état de la substance cérébrale. Il est d’ailleurs impossible que cette recherche n’aboutisse pas à nous ren- seigner sur le mécanisme psychologique de la mémoire, comme aussi des diverses opérations de l’esprit qui s’y ratta- chent. Et inversement, si les problèmes de psychologie pure semblent recevoir de notre hypothèse quelque lumière, l’hypothèse y gagnera elle-même en certitude et en solidité. Mais nous devons présenter cette même idée sous une troi- sième forme encore, pour bien établir comment le problème de la mémoire est à nos yeux un problème privilégié. Ce qui ressort de notre analyse de la perception pure, ce sont deux conclusions eu quelque sorte divergentes, dont l’une dépasse la psychologie dans la direction de la psycho- physiologie, l’autre dans celle de la métaphysique, et dont ni l'une ni l’autre ne comportait par conséquent une vérification immé- diate. La première concernait le rôle du cerveau dans la per- ception : le cerveau serait un instrument d’action, et non de représentation. Nous ne pouvions demander la confirmation directe de cette thèse aux faits, puisque la perception pure porte par définition sur des objets présents, actionnant nos 70 LE ROLE DU CORPS organes et nos centres nerveux, et que tout se passera toujours par conséquent comme si nos perceptions émanaient de notre état cérébral et se projetaient ensuite sur un objet qui diffère absolument d’elles. Eu d’autres termes, dans le cas de la per- ception extérieure, la thèse que nous avons combattue et celle que nous y substituons conduisent exactement aux mêmes conséquences, de sorte qu’on peut invoquer en faveur de l’une ou de l’autre d’entre elles son intelligibilité plus haute, mais non pas l’autorité de l’expérience. Au contraire, une étude empirique de la mémoire peut et doit les départager. Le souvenir pur est en effet, par hypothèse, la représentation d’un objet absent. Si c’est dans une certaine activité céré- brale que la perception avait sa cause nécessaire et suffisante, cette même activité cérébrale, se répétant plus ou moins complètement en l’absence de l’objet, suffira à reproduire la perception : la mémoire pourra donc s’expliquer intégrale- ment par le cerveau. Que si, au contraire, nous trouvons que le mécanisme cérébral conditionne le souvenir d’une certaine manière, mais ne suffit pas du tout à en assurer la survivance, qu’il concerne, dans la perception remémorée, notre action plutôt que notre représentation, on pourra inférer de là qu’il jouait un rôle analogue dans la perception elle-même, et que sa fonction était simplement d’assurer notre action efficace sur l’objet présent. Notre première conclusion se trouverait ainsi vérifiée. — Resterait alors cette seconde conclusion, d’ordre plutôt métaphysique, que nous sommes véritablement placés hors de nous dans la perception pure, que nous tou- chons alors la réalité de l’objet dans une intuition immédiate. Ici encore une vérification expérimentale était impossible, puisque les résultats pratiques seront absolument les mêmes, MATIÈRE ET MÉMOIRE 71 soit que la réalité de l'objet ait été intuitivement perçue, soit qu'elle ait été ratiounellerneut construite. Mais ici encore une étude du souvenir pourra départager les deux hypothèses. Dans la seconde, en effet, il ne devra y avoir qu’une différence d'intensité, ou plus généralement de degré, entre la perception et le souvenir, puisqu'ils seront l’un et l’autre des phéno- mènes de représentation qui se suffisent à eux-mêmes. Que si, au coutraire, nous trouvons qu’il n’y a pas entre le souvenir et la perception une simple différence de degré, mais une diffé- rence radicale de nature, les présomptions seront eu faveur de l’hypothèse qui fait intervenir dans la perception quelque chose qui n’existe à aucuu degré dans le souvenir, une réalité intuitivement saisie. Ainsi le problème de la mémoire est bien véritablement un problème privilégié, en ce qu’il doit conduire à la vérification psychologique de deux thèses qui paraissent invérifiables, et dont la seconde, d'ordre plutôt métaphysique, semblerait dépasser infiniment la psychologie. La marche que nous avons à suivre est donc toute tracée. Nous allons commencer par passer en revue les documents de divers genres, empruntés à la psychologie normale ou patho- logique, d’où l’on pourrait se croire autorisé à tirer une expli- cation physique de la mémoire. Cet examen sera nécessaire- ment minutieux, sous peine d’être inutile. Nous devons, en serrant d’aussi près que possible le contour des faits, chercher où commence et où finit, dans l'opération de la mémoire, le rôle du corps. Et c’est au cas où nous trouverions dans cette étude la confirmation de notre hypothèse que nous n’hésite- rions pas à aller plus loiu, à envisager en lui-même le travail élémentaire de l'esprit, et à compléter ainsi la théorie que uous aurons esquissée des rapports de l’esprit avec la matière. CHAPITRE II DE LA RECONNAISSANCE DES IMAGES LA MÉMOIRE ET LE CERVEAU Énonçons tout de suite les conséquences qui découleraient de nos principes pour la théorie de la mémoire. Nous disions que le corps, interposé eutre les objets qui agissent sur lui et ceux qu’il influence, n’est qu’un conducteur, chargé de recueillir les mouvements, et de les transmettre, quand il ne les arrête pas, à certains mécanismes moteurs, déterminés si l'action est réflexe, choisis si l'action est volontaire. Tout doit donc se passer comme si une mémoire indépendante ramas- sait des images le loug du temps au fur et à mesure qu’elles se produisent, et comme si notre corps, avec ce qui l’environne, n’était jamais qu’uue certaine d’entre ces images, la dernière, celle que nous obtenons à tout moment en pratiquant une coupe instantanée dans le devenir en général. Dans cette coupe, uotre corps occupe le centre. Les choses qui l’envi- ronnent agissent sur lui et il réagit sur elles. Ses réactions sont plus ou moins complexes, plus ou moins variées, selon le nombre et la nature des appareils que l’expérience a mon- tés à l’intérieur de sa substance. C’est donc sous forme de dis- positifs moteurs, et de dispositifs moteurs seulement, qu’il 74 LA MÉMOIRE ET LE CERVEAU peut emmagasiner l’action du passé. D’où résulterait que les mages passées proprement dites se conservent autrement, et que uous devons, par conséquent, formuler cette première hypothèse : I. Le passé se survit sous deux formes distinctes : 1° dans des mécanismes moteurs ; *2° dans des souvenirs indépendants. Mais alors, l’opération pratique et par conséquent ordinaire de la mémoire, l’utilisation de l’expérience passée pour l’ac- tion présente, la reconnaissance enfin, doit s’accomplir de deux manières. Tantôt elle se fera dans l’action même, et par la mise en jeu tout automatique du mécanisme approprié aux circonstances ; tantôt elle impliquera un travail de l'esprit, qui ira chercher dans le passé, pour les diriger sur le présent, les représentations les plus capables de s’insérer dans la situation actuelle. D’où notre seconde proposition : II. La reconnaissance d'un objet présent se fait par des mou- vements quand elle procède de V objet* par des représentations quand elle émane du sujet. Il est vrai qu’une dernière question se pose, celle de savoir comment se conservent ces représentations et quels rapports elles entretiennent avec les mécanismes moteurs. Cette ques- tion ne sera approfondie que dans uolre prochain chapitre, quand nous aurons traité de l’inconscient et montré en quoi consiste, au foud, la distinction du passé et du présent. Mais dès maintenant nous pouvons parler du corps comme d’une limite mouvante entre l’avenir et le passé, comme d’une pointe mobile que notre passé pousserait incessamment dans notre avenir. Tandis que mon corps, envisagé dans un instant unique, u’est qu’un conducteur interposé entre les objets qui l'influencent et les objets sur lesquels il agit, eu revanche, LES DEUX FORMES DE LA MÉMOIRE 75 replacé dans le temps qui s’écoule, il est toujours situé au poiut précis où mon passé vient expirer dans une action. Et, par conséquent, ces images particulières que j’appelle des mécanismes cérébraux terminent à tout moment la série de mes représentations passées, étant le dernier prolongement que ces représentations envoient dans le présent, leur point d’attache avec le réel, c’est-à-dire avec l’action. Coupez cette attache, l’image passée n’est peut-être pas détruite, mais vous lui enlevez tout moyen d’agir sur le réel, et par conséquent, comme nous le montrerons, de se réaliser. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, qu’une lésion du cerveau pourra abolir quelque chose de la mémoire. De là notre troisième et dernière proposition : III. On passe, par degrés insensibles , des souvenirs disposés le long du temps aux mouvements qui en dessinent l’action naissante ou possible dans l'espace. Les lésions du cerveau peu- vent atteindre ces mouvements , mais non pas ces souvenirs. Reste à savoir si l’expérience vérifie ces trois propositions. I. Les deux formes de la mémoire. — J’étudie une leçon, et pour l’apprendre par cœur je la lis d’abord en scandant chaque vers ; je la répète ensuite un certain nombre de fois. A chaque lecture nouvelle un progrès s’accomplit ; les mots se lient de mieux en mieux ; ils finissent par s’organiser ensemble. A ce moment précis je sais ma leçon par cœur ; on dit qu’elle est devenue souvenir, qu’elle s’est imprimée dans ma mémoire. Je cherche maintenant comment la leçon a été apprise, et je me représente les phases par lesquelles j’ai passé tour à tour. Chacune des lectures successives me revient alors à l’es- prit avec son individualité propre; je la revois avec les cir- 76 LA MÉMOIRE ET LE CERVEAU constances qui l’accompagnaient et qui l’encadrent encore; elle se distingue de celles qui précèdent et de celles qui sui- vent par la place même quelle a occupée dans le temps; bref, chacune de ces lectures repasse devant moi comme un événe- ment déterminé de mon histoire. Ou dira encore que ces images sont des souvenirs, qu’elles se sont imprimées dans ma mémoire. On emploie les mêmes mots dans les deux cas. S'agit-il bien de la même chose? Le souvenir de la leçon, en tant qu’apprise par cœur, a tous les caractères d’une habitude. Comme l’habitude, il s’acquiert par la répétition d’un même effort. Comme l’habitude, il a exigé la décomposition d’abord, puis la recomposition de l’ac- tion totale. Comme tout exercice habituel du corps, enfin, il s’est emmagasiné dans un mécanisme qu’ébranle tout entier une impulsion initiale, dans un système clos de mouvements automatiques, qui se succèdent dans le même ordre et occu- pent le même temps. Au contraire, le souvenir de telle lecture particulière, la seconde ou la troisième par exemple, n’a aucun des caractères de l’habitude. L’image s’eu est nécessairement imprimée du premier coup dans la mémoire, puisque les autres lectures constituent, par définition même, des souvenirs différents. C’est comme un événement de ma vie; il a pour essence de porter une date, et de ne pouvoir par conséquent se répéter. Tout ce que les lectures ultérieures y ajouteraient ne ferait qu’en altérer la nature originelle ; et si mou effort pour évo- quer celte image devient de plus en plus facile à mesure que je le répète plus souvent, l’image même, envisagée en soi, était nécessairement d’abord ce qu’elle sera toujours* Dira-t-on que ces deux souvenirs, celui de la lecture et celui LES DEUX FORMES DE LA MÉMOIRE 77 de la leçon, diffèrent seulement du plus au moins, que les images successivement développées par chaque lecture se recouvrent entre elles, et que la leçon une fois apprise n’est que l’image composite résultant de la superposition de toutes les autres ? 11 est incontestable que chacune des lectures suc- cessives diffère surtout de la précédente en ce que la leçon y est mieux sue. Mais il est certain aussi que chacune d’elles, envisagée comme une lecture toujours renouvelée et non comme une leçon de mieux en mieux apprise, se suffit abso- lument à elle-même, subsiste telle qu’elle s’est produite, et constitue avec toutes les perceptions concomitantes un moment irréductible de mon histoire. On peut même aller plus loin, et dire que la conscience nous révèle entre ces deux genres de souvenir une différence profonde, uue différence de nature. Le souvenir de telle lecture déterminée est une représentation, et une représentation seulement ; il tient dans une intuition de l’esprit que je puis, à mou gré, allonger ou raccourcir ; je lui assigne une durée arbitraire ; rien ne m’em- pêche de l'embrasser tout d’un coup, comme dans un tableau. Au contraire, le souvenir de la leçon apprise, même quand je me borne à répéter cette leçon intérieurement, exige un temps bien déterminé, le même qu’il faut pour développer un à un, ne fùt-ce qu’en imagination, tous les mouvements d'articu- lation nécessaires : ce n’est donc plus une représentation, c'est une action. Et, de fait, la leçon une fois apprise ne porte aucune marque sur elle qui trahisse ses origines et la classe dans le passé; elle fait partie de mon présent au même litre que mon habitude de marcher ou d’écrire; elle est vécue, elle est i agie », plutôt qu’elle n’est représentée ; — je pourrais la croire innée, s’il ne me plaisait d’évoquer en môme temps, 78 LA MÉMOIRE ET LE CERVEAU comme autant de représentations, les lectures successives qui m’ont servi à l’apprendre. Ces représentations en sont donc indépendantes, et comme elles ont précédé la leçon sue et récitée, la leçon une fois sue peut aussi se passer d'elles. En poussant jusqu'au bout cette distinction fondamentale, on pourrait se représenter deux mémoires théoriquement indépendantes. La première enregistrerait, sous forme d'images-souvenirs, tous les événements de notre vie quoti- dienne à mesure qu’ils se déroulent; elle ne négligerait aucun détail ; elle laisserait à chaque fait, à chaque geste, sa place et sa date. Sans arrière-pensée d’utilité ou d’application pra- tique, elle emmagasinerait le passé par le seul effet d’une nécessité naturelle. Par elle deviendrait possible la reconnais- sance intelligente, ou plutôt intellectuelle, d’une perception déjà éprouvée ; en elle nous nous réfugierions toutes les fois que nous remontons, pour y chercher une certaine image, la pente de notre vie passée. Mais toute perception se prolonge en action naissante; et à mesure que les images, une fois perçues, se fixent et s’alignent dans cette mémoire, les mou- vements qui les continuaient modifient l'organisme, créent dans le corps des dispositions nouvelles à agir. Ainsi se forme une expérience d'un tout autre ordre et qui se dépose dans le corps, une série de mécanismes tout montés, avec des réac- tions de plus en plus nombreuses et variées aux excitations extérieures, avec des répliques toutes prêtes à un nombre saus cesse croissant d'interpellations possibles. Nous prenons conscience de ces mécanismes au moment où ils entrent en jeu, et celte conscience de tout un passé d’efforts emmagasiné dans le présent est bien encore une mémoire, mais une LES DEUX FORMES DE LA MÉMOIRE "0 mémoire profondément différente de la première, toujours tendue vers l'action, assise dans le présent et ne regardant que l’avenir. Elle n'a retenu du passé que les mouvements intelligemment coordonnés qui en représentent l’effort accu- mulé; elle retrouve ces efforts passés, non pas dans des images-souvenirs qui les rappellent, mais dans l’ordre rigou- reux et le caractère systématique avec lesquels les mouve- ments actuels s’accomplissent. A vrai dire, elle ne nous repré- sente plus notre passé, elle le joue ; et si elle mérite encore le nom de mémoire, ce n’est plus parce qu’elle conserve des images anciennes, mais parce qu’elle eu prolonge l'effet utile jusqu’au moment présent. De ces deux mémoires, dont l’une imagine et dont l’autre répète, la seconde peut suppléer la première et souvent même eu donner l’illusion. Quand le chien accueille son maître par des aboiements joyeux et des caresses, il le reconnaît, sans aucun doute ; mais cette reconnaissance implique-t-elle l’évo- cation d’une image passée et le rapprochement de cette image avec la perception présente ? Ne consiste-t-elle pas plutôt dans la conscience que prend l’animal d’une certaine altitude spé- ciale adoptée par son corps, attitude que ses rapports fami- liers avec son maître lui ont composée peu à peu, et que la seule perception du maître provoque maintenant chez lui mécaniquement? N’allons pas trop loin! chez l’animal lui- même, de vagues images du passé débordent peut-être la per- ception présente; on concevrait même que sou passé tout entier fût virtuellement dessiné dans sa conscience ; mais ce passé ne l’intéresse pas assez pour le détacher du présent qui le fascine, et sa reconnaissance doit être plutôt vécue que pensée. Pour évoquer le passé sous forme d’image, il faut 80 LA MÉMOIRE ET LE CERVEAU pouvoir s’abstraire de l’action présente, il faut savoir attacher du prix à l’inutile, il faut vouloir rêver. L’homme seul est peut-être capable d’un effort de ce genre. Encore le passé où nous remontons ainsi est-il glissant, toujours sur le point de nous échapper, comme si cette mémoire régressive était con- trariée par l’autre mémoire, plus naturelle, dont le mouve- ment eu avant nous porte à agir et à vivre. Quand les psychologues parlent du souvenir comme d'un pli contracté, comme d’une impression qui se grave de plus en plus profondément en se répétant, ils oublient que l’im- mense majorité de nos souvenirs portent sur les événements et détails de notre vie, dont l’essence est d’avoir une date et par conséquent de ne se reproduire jamais. Les souvenirs qu’on acquiert volontairement par répétition sont rares. I exceptionnels. Au contraire, l’enregistrement, par la mémoire, de faits et d’images uniques en leur genre se poursuit à tous les moments de la durée. Mais comme les souvenirs appris sont, les plus utiles, on les remarque davantage. Et comme l’acquisition de ces souvenirs par la répétition du même effort ressemble au processus déjà connu de l’habitude, on aime mieux pousser ce genre de souvenir au premier plan, l’ériger en souvenir modèle, et ne plus voir dans le souvenir spontané que ce même phénomène à l’état naissant, le com- mencement d’une leçon apprise par cœur. Mais comment ne pas reconnaître que la différence est radicale entre ce qui doit se constituer par la répétition et ce qui, par essence, ne peut se répéter? Le souvenir spontané est tout de suite parfait; le temps ne pourra rien ajouter à sou image sans la dénaturer; il conservera pour la mémoire sa place et sa date. Au con- traire, le souvenir appris sortira du temps à mesure que la LES DEUX FORMES DE LA MEMOIRE 81 leçon sera mieux sue; il deviendra de plus en plus imper- + sonnel, de plus eu plus étranger à notre vie passée. La répé- tition n’a donc nullement pour effet de convertir le premier dans le second; son rôle est simplement d’utiliser de plus eu plus les mouvements par lesquels le premier se continue, pour les organiser entre eux, et, en montant un mécanisme, créer une habitude du corps. Cette habitude n’est d’ailleurs souvenir que parce que je me souviens de l’avoir acquise; et je ne me souviens de l’avoir acquise que parce que je fais appel à la mémoire spontanée, celle qui date les événements et ne les enregistre qu’une fois. Des deux mémoires que nous venons de distinguer, la première parait donc bien être la mémoire par excellence. La seconde, celle que les psycholo- gues étudient d’ordinaire, est V habitude éclairée par la mé- moire plutôt que la mémoire même. Il est vrai que l’exemple d’une leçon apprise par cœur est assez artificiel. Toutefois notre existence s’écoule au milieu d’objets en nombre restreint, qui repassent plus ou moins souvent devant nous : chacun d’eux, en même temps qu’il est perçu, provoque de notre part des mouvements au moins naissants par lesquels nous nous y adaptons. Ces mouve- ments, en se répétant, se créent un mécanisme, passent à l'état d’habitude, et déterminent chez nous des attitudes qui suivent automatiquement notre perception des choses. Notre système nerveux ne serait guère destiné, disions-nous, à un autre usage. Les nerfs afférents apportent au cerveau une excitation qui, après avoir choisi intelligemment sa voie, se transmet à des mécanismes moteurs créés par la répétition. Ainsi se produit la réaction appropriée, l’équilibre avec le milieu, l’adaptation, en un mot,' qui est la fin générale de la Bkrgson. Matière et mémoire. 6 82 LA MÉMOIRE ET LE CERVEAU vie. Et uü être vivant qui se contenterait de vivre n'aurait pas besoin d'autre chose. Mais en même temps que se pour- suit ce processus de perception et d’adaptation qui aboutit à l’enregistrement du passé sous forme d’habitudes motrices, la conscience, comme nous verrons, retient l'image des situa- tions par lesquelles elle a passé tour à tour, et les aligne dans l’ordre où elles se sont succédé. A quoi serviront ces images- souvenirs ? En se conservant dans la mémoire, en se repro- duisant dans la conscience, ne vont-elles pas dénaturer le caractère pratique de la vie, mêlant le rêve à la réalité ? Il eu serait ainsi, sans doute, si notre conscience actuelle, cons- cience qui reflète justement l’exacte adaptation de notre sys- tème nerveux à la situation présente, n’écartait toutes celles des images passées qui ne peuvent se coordonner à la percep- tion actuelle et former avec elle un ensemble utile. Tout au plus certains souvenirs confus, sans rapport à la situation présente, débordent-ils les images utilement associées, dessi- nant autour d’elles une frange moins éclairée qui va se perdre dans une immense zone obscure. Mais vienne un accident qui dérange l’équilibre maintenu par le cerveau entre l'excita- tion extérieure et la réaction motrice, relâchez pour uu ins- tant la tension des fils qui vont de la périphérie à la péri- phérie en passant par le centre, aussitôt les images obscurcies vont se pousser en pleine lumière : c'est cette dernière condi- tion qui se réalise sans doute dans le sommeil où l'on rêve/ Des deux mémoires que nous avons distinguées, la seconde, qui est active ou motrice, devra donc inhiber constam- ment la première, ou du moins n’accepter d’elle que ce qui peut éclairer et compléter utilement la situation présente : ainsi se déduisent les lois de l’association des idées. — Mais LES DEUX FORMES DE LA MÉMOIRE 83 indépendamment des services qu’elles peuvent rendre par leur association à une perception présente, les images emma- gasinées par la mémoire spontanée ont encore un autre usage. Sans doute ce sont des images de rêve ; sans doute elles paraissent et disparaissent d’ordinaire indépendamment de notre volonté; et c’est justement pourquoi nous sommes obligés, pour savoir réellement une chose, pour la tenir à notre disposition, de l’apprendre par cœur, c’est-à-dire de substituer à l'image spontauée un mécanisme moteur capable de la suppléer. Mais il y a un certain effort sui generis qui nous permet de retenir l’image elle-même, pour un temps limité, sous le regard de notre conscience; et grâce à cette faculté, nous n’avons pas besoin d’attendre du hasard la répé- tition accidentelle des mômes situations pour organiser en habitude les mouvements concomitants; nous nous servons de l’image fugitive pour construire un mécanisme stable qui la remplace. — Ou bien donc enfin notre distinction de deux mémoires indépendantes n’est pas fondée, ou, si elle répond aux faits, nous devrons constater une exaltation delà mémoire spontanée dans la plupart des cas où l’équilibre sensori- moteur du système nerveux sera troublé, une iuhibilion au contraire, dans l’état normal, de tous les souvenirs sponta- nés qui ue peuvent consolider utilemeut l’équilibre préseut, enfin, dans l’opération par laquelle ou contracte le souvenir- habitude, l’intervention latente du souvenir-image. Les faits coufirment-ils l'hypothèse? Nous n’insisterons, pour le moment, ni sur le premier point ni sur le second : nous espérons les dégager en pleine lumière quand nous étudierons les perturbations de la mé- moire et les lois de l’association des idées. Bornons-nous à 84 LA MÉMOIRE ET LE CERVEAU montrer, en ce qui concerne les choses apprises, comment les deux mémoires vont ici cote à côte et se prêtent un mutuel appui. Que les leçons inculquées à la mémoire motrice se répètent automatiquement, c'est ce que montre l’expérience journalière ; mais l'observation des cas pathologiques établit que l’automatisme s’étend ici beaucoup plus loin que nous ne pensons. Ou a vu des déments faire des réponses intelli- gentes à une suite de questions qu’ils ne comprenaient pas : le langage fonctionnait chez eux à la manière d'un réflexe 1 . Des aphasiques, incapables de prononcer spontanément un mot, se remémorent sans erreur les paroles d'une mélodie quand ils la chantent2 3. Ou bien encore ils réciteront cou- ramment une prière, la série des nombres, celle des jours de la semaine et des mois de l’année b Ainsi des mécanismes d’une complication extrême, assez subtils pour imiter l'intel- ligence, peuvent fonctionner d’eux-mèmes uue fois cons- truits, et par conséquent obéir d’ordinaire à la seule impul- sion initiale de la volonté. Mais que se passe-t-il pendant que nous les construisons ? Quand nous nous exerçons à apprendre une leçon, par exemple, l’image visuelle ou audi- tive que nous cherchons à recomposer par des mouvements ne serait-elle pas déjà dans notre esprit, invisible et pré- sente? Dès la première récitation, nous reconnaissons à un vague sentiment de malaise telle erreur que nous venons de commettre, comme si nous recevions des obscures profou- 1. Robertson, Reflc.v Speech (Journal of mental Science, avril 1888). Cf. Lurticle de Ch. Férc, Le langage réflexe (Revue Philosophique, janvier 1896). 2. Oppenheim, Ucber das Verhalten der musikalischen Ausdruclsbeweg- ttngen bei Aphatischen (Charité Annalen , XIII, 1888, p. 348 et suiv.) 3. Ibid., p. 365. LES DEUX FORMES DE LA MÉMOIRE 85 deurs de la conscience une espèce d’avertissement1. Con- centrez-vous alors sur ce que vous éprouvez, vous sentirez que l’image complète est là, mais fugitive, véritable fantôme qui s'évanouit au moment précis où votre activité motrice vou- drait eu fixer la silhouette. Au cours d’expériences récentes, entreprises d’ailleurs dans un tout autre but2, les sujets déclaraient précisément éprouver une impression de ce genre. On faisait apparaître à leurs yeux, pendant quelques secondes, une série de lettres qu’on leur demandait de retenir. Mais, pour les empêcher de souligner les lettres aperçues par des mouvements d'articulation appropriés, on exigeait qu’ils répétassent constamment une certaine syllabe pendant qu’ils regardaient l’image. De là résultait un état psychologique spécial, où les sujets se sentaient en possession complète de l’image visuelle « sans pouvoir cependant en reproduire la moindre partie au moment voulu : à leur grande surprise, la ligne disparaissait. Au dire de l’un d’eux, il y avait à la base du phénomène une représentation d'ensemble, une sorte d’idée complexe embrassant le tout, et où les parties avaient une unité inexprimablement sentie 3 ». Ce souvenir spontané, qui se cache sans doute derrière le souvenir acquis, peut se révéler par des éclairs brusques ; mais il se dérobe, au moindre mouvement de la mémoire volontaire. Si le sujet voit disparaître la série de lettres dont il croyait avoir retenu l’image, c’est surtout pendant qu’il 1. Voir, au sujet île ce sentiment d’erreur, l’article île Millier et Schu- mann, Experimentelle Beitrilge zur U hlersucliung des Gediichlnisses (Zeit- schr. f. Psych. u. Phys, der Sinnesorgane, déc. 1893, p. 305). 2. \V. G. Smith, The relation of al le ni ion to memory (Mind, janvier 1895). 3. » According lo one observer, the basis vas a Gesammtvorstellung , « a sort of ail embracing comptes idea in whieh the parts hâve an inde- - tinitely felt uuity » (Smith, article cité , p. 73). 86 LA MÉMOIRE ET LE CERVEAU commence à les répéter : « cet etlort semble pousser le reste de l’image hors de la conscience 1 ». Analysez maintenant les procédés imaginatifs de la mnémotechnie, vous trouverez que cette science a précisément pour objet d’amener au premier plan le souvenir spontané qui se dissimule, et de le mettre, comme un souvenir actif, à notre libre disposition : pour cela, on réprime d’abord toute velléité de la mémoire agissante ou motrice. La faculté de photographie mentale^ dit un auteur 2. appartient plutôt à la subconscience qu’à la conscience; elle obéit difficilement à l'appel de la volonté. Pour l’exercer, on devra s’habituer à retenir, par exemple, plusieurs groupe- ments de points tout d’un coup, sans même penser à les compter3 : il faut, en quelque sorte, imiter l’instantanéité de cette mémoire pour arriver à la discipliner. Encore reste-t-elle capricieuse dans ses manifestations, et comme les souvenirs qu’elle apporte ont quelque chose du rêve, il est rare que son intrusion plus régulière dans la vie de l’esprit ne dérange pas profondément l’équilibre intellectuel. Ce qu’est cette mémoire, d’où elle dérive et comment elle procède, notre prochain chapitre le montrera. Une conception 1. Ne serail-ce pas quelque chose du même genre qui se passe dans cetle alïec.tion que les auteurs allemands ont appelée dyslexie Le malade lit correctement les premiers mots d'une phrase, puis s'arrête brusquement, incapable de continuer, comme si les mouvements d'articulation avaient inhibé les souvenirs. Voir, au sujet de la dyslexie : Berlin, Eine besondere Art der Wortblindheit (Dyslexie), Wiesbaden, 1887, et Sommer, Die Dys- lexie als funclionnelle Stüruny (Arch. /'. Psychiatrie , 1893). Nous rappro- cherions encore de ces phénomènes les cas si singuliers de surdité verbale où le malade comprend la parole d’autrui, mais ne comprend plus la sienne. (Voir les exemples cités par Bateman, On Aphasia , p. 200 : par Bernard, De P Aphasie, Paris, 1889, p. 143 et 144; et par Broadbent, A case of pecu- liar affection of speech, Drain, 1878-9, p. -i 8 i et suiv.) 2. Mortimer Granville, Ways of rememberiny ( Lancet , 27 sept. IS79, p. 458). 3. Kay, Memory andhowto improveit, New- York, 1888. LES DEUX FORMES DE LA MÉMOIRE 87 schématique suffira provisoirement. Disons doue, pour résu- mer ce qui précède, que le passé paraît bien s’emmagasiner, comme uous l’avions prévu, sous ces deux formes extrêmes : d’un côté les mécanismes moteurs qui l’utilisent, de l’autre les images-souveuirs personnelles qui en dessinent tous les événements avec leur contour, leur couleur et leur place dans le temps. De ces deux mémoires, la première est vérita- blement orientée dans le sens de la nature; la seconde, laissée à elle-même, irait plutôt en sens contraire. La première, con- quise par l’effort, reste sous la dépendance de notre volonté ; la seconde, toute spontanée, met autant de caprice à repro- duire que de fidélité à conserver. Le seul service régulier et certain que la seconde puisse rendre à la première est de lui montrer les images de ce qui a précédé ou suivi des situations analogues à la situation présente, afin d’éclairer son choix : en cela consiste l’association des idées. Il n’y a point d’autre cas où la mémoire qui revoit obéisse régulièrement à la mé- moire qui répète. Partout ailleurs, nous aimons mieux cons- truire un mécanisme qui nous permette, au besoin, de dessi- ner à nouveau l’image, parce que nous sentons bien que nous ne pouvons pas compter sur sa réapparition. Telles sont les deux formes extrêmes de la mémoire, envisagées chacune à l’état pur. Disons-le tout de suite : c’est pour s’en être tenu aux formes intermédiaires, et en quelque sorte impures, qu’on a méconnu la véritable nature du souvenir. Au lieu de dissocier d’abord les deux éléments, image-souvenir et mouvement, pour cher- cher ensuite par quelle série d’opérations ils arrivent, en abandonnant quelque chose de leur pureté originelle, à se couler l’un dans l’autre, on ne considère que le phénomène 8S LA MÉMOIRE ET LE CERVEAU mixte qui résulte de leur coalescence. Ce phénomène, étant mixte, présente par un côté l’aspect d’une habitude motrice, par l’autre celui d’une image plus ou moins consciemment localisée. Mais on veut que ce soit un phénomène simple. Il faudra donc supposer que le mécanisme cérébral, médullaire ou bulbaire, qui sert de base à l’habitude motrice, est en môme temps le substrat de l’image consciente. D’où l’étrange hypothèse de souvenirs emmagasinés dans le cerveau, qui deviendraient conscients par un véritable miracle, et nous ramèneraient au passé par un processus mystérieux. Quelques- uns, il est vrai, s’attachent davantage à l'aspect conscient de l’opération et voudraient y voir autre chose qu’un épiphéno- mène. Mais comme ils n’ont pas commencé par isoler la mémoire qui retient et aligne les répétitions successives sous forme d’images-souvenirs, comme ils la confondent avec l'ha- bitude que l’exercice perfectionne, ils sont conduits à croire que l’effet de la répétition porte sur un seul et même phéno- mène indivisible, qui se renforcerait simplement en se répé- tant : et comme ce phénomène finit visiblement par n'être V- qu’une habitude motrice et par correspondre à un mécanisme, cérébral ou autre, ils sout amenés, bon gré mal gré, à sup- poser qu’un mécanisme de ce genre était dès le début au fond de l’image et que le cerveau est un organe de représentation. Nous allons envisager ces états intermédiaires, et faire dans chacun d’eux la part de l’action naissante, c’est-à-dire du cer- veau, et la part de la mémoire indépendante, c'est-à-dire celle des images-souvenirs. Quels sout ces états? Etaut moteurs par un certain côté, ils doivent, selon notre hypothèse, pro- longer une perception actuelle ; mais d’autre part, eu tant qu’imagés, ils reproduisent des perceptions passées. Or l'acte MOUVEMENTS ET SOUVENIRS 89 concret par lequel nous ressaisissons le passé dans le présent est la reconnaissance. C’est donc la reconnaissance que nous devons étudier. II. De la reconnaissance en général : images-souvenirs et mou- vements. — Il y a deux manières habituelles d’expliquer le sentiment du « déjà vu ». Pour les uns, reconnaître une per- ception présente consisterait à l’insérer par la pensée dans un entourage ancien. Je rencontre nue personne pour la pre- mière fois : je la perçois simplement. Si je la retrouve, je la reconnais, en ce sens que les circonstances concomitantes de la perception primitive, me revenant à l’esprit, dessinent autour de l’image actuelle un cadre qui n’est pas le cadre actuellement aperçu. Reconnaître serait donc associer à une perception présente les images données jadis en contiguïté avec elle1. Mais, comme on l’a fait observer avec raison 2, une perception renouvelée ne peut suggérer les circonstances con- comitantes de la perception primitive que si celle-ci est évo- quée d'abord par l'état actuel qui lui ressemble. Soit A la perception première; les circonstances concomitantes B, C, D y restent associées par contiguïté. Si j’appelle A' la môme per- ception renouvelée, comme ce u’est pas à A' mais à A que sont liés les termes B, C, D. il faut bien, pour évoquer les termes B, C, D, qu’une association par ressemblance fasse surgir A d’abord. Eu vain on soutiendra que A' est identique à A. Les deux termes, quoique semblables, restent numéri- 1. Voir l'expose systématique île cette thèse, avec expériences à l'appui, dans les articles de Lehmann, Ueber Wiedererkennen (Philos. Studien de Wundt, t. V, p. 96 et suiv., et l. VII, p. 169 et suiv.). 2. Fillon, La formation des idées abstraites et r/énérales (Crit. Philos. 1885, I. I. p. 208 et suiv.). — Cf. Ward, Assimilation and Association (Mind, juillet 1893 et octobre 1891). 93 LA MÉMOIRE ET LE CERVEAU quement distincts, et diffèrent tout au moins par ce simple fait que A' est une perception tandis que A n’est plus qu'un souvenir. Des deux interprétations que nous avions annoncées la première vient ainsi se fondre dans la seconde, que nous allons examiner. On suppose cette fois que la perception présente va toujours chercher, au fond delà mémoire, le souvenir delà perception antérieure qui lui ressemble : le sentiment du « déjà vu > viendrait d’une juxtaposition ou d’une fusion entre la percep- tion et le souvenir. Sans doute, comme on l’a fait observer avec profondeur \ la ressemblance est un rapport établi par l’esprit entre des termes qu’il rapproche et qu'il possède par conséquent déjà, de sorte que la perception d'une ressem- blance est plutôt un effet de l’association que sa cause. Mais à côté de cette ressemblance définie et perçue qui consiste dans la communauté d’un élément saisi et dégagé par l’esprit, il y a une ressemblance vague et en quelque sorte objective, répandue sur la surface des images elles-mêmes, et qui pour- rait agir comme une cause physique d’attraction réciproque2. Alléguerons-nous qu’on reconnaît souvent un objet sans réussir à l’identifier avec une ancienne image ? On se réfu- giera dans l’hypothèse commode de traces cérébrales qui coïn- cideraient, de mouvements cérébraux que l’exercice facilite- rait3, ou de cellules de perception communiquant avec des 1. Brochard, La loi t/e similarité, Revue Philosophique, ISSÜ, t. IX, p. 2ôS. M. Rallier se rallie à celte opinion dans ses Leçons de Philosophie, 1. 1. Psychologie, p. 187-192. 2. Pi I Ion, article cité, p. 207. — Cf. James Sully, The human Mind , London, 1892, t. 1, p. 331 . 3. llôifding, Veber Wiedererl-ennen, Association und psychische Activitüt ( Vierleljalirsschri/Ï wissenschaftliche Philosophie, 1889, p. 433). MOUVEMENTS ET SOUVENIRS 91 cellules où reposent les souvenirs1 2. A vrai dire, c’est dans des hypothèses physiologiques de ce genre que viennent se perdre, bon gré mal gré, toutes ces théories de la reconnais- sance. Elles veulent faire sortir toute reconnaissance d'un rapprochement entre la perception et le souvenir ; mais d’autre part l’expérience est là, qui témoigne que, le plus sou- vent, le souvenir ne surgit qu’une fois la perception reconnue. Force est donc bien de rejeter dans le cerveau, sous forme de combinaison entre des mouvements ou de liaison entre des cellules, ce qu’on avait annoncé d’abord comme une associa- tion entre des représentations, et d'expliquer le fait de la reconnaissance, — très clair selon nous, — par l’hypothèse à notre avis très obscure d’un cerveau qui emmagasinerait des idées. Mais en réalité l’association d'une perception à un souve- nir ne subit pas du tout à rendre compte du processus de la reconnaissance. Car si la reconnaissance se faisait ainsi, elle serait abolie quand les anciennes images ont disparu, elle aurait toujours lieu quand ces images sont conservées. La cécité psychique, ou impuissance à reconnaître les objets aperçus, n’irait donc pas sans une inhibition de la mémoire visuelle, et surtout l’inhibition de la mémoire visuelle aurait invariablement pour effet la cécité psychique. Or, l’expérience ne vérifie ni l’une ni l’autre de ces deux conséquences. Dans un cas étudié par Wilbrand la malade pouvait, les yeux fermés, décrire la ville qu’elle habitait et s’y promener eu imagination : une fois dans la rue, tout lui semblait nouveau ; 1. Munk, t'eber die Functionen der Grosshirnrinde, Berlin, 1881, p. 108 et suiv. 2. Die Seelenblindheit als Ilerderscheinuiif/, Wiesbatlen, 1887, p. 50. 92 LA MÉMOIRE ET LE CERVEAU elle ne reconnaissait rien et n’arrivait pas à s’orienter. Des faits du même genre ont été observés par Fr. Muller 1 et Lissauer 2. Les malades savent évoquer la vision intérieure d'un objet qu’on leur nomme ; ils le décrivent fort bien ; ils ne peuvent cependant le reconnaître quand on le leur pré- sente. La conservation, même consciente, d’un souvenir visuel ne suffit donc pas à la reconnaissance d’une perception semblable. Mais inversement, dans le cas étudié par Charcot 3 et devenu classique d’une éclipse complète des images visuelles, toute reconnaissance des perceptions n’était pas abolie. On s’en convaincra sans peine en lisant de près la relation de ce cas. Le sujet ne reconnaissait plus, sans doute, les rues de sa ville natale, en ce qu'il ne pouvait ni les nom- mer ni s’y orienter ; il savait pourtant que c’étaient des rues, et qu’il voyait des maisons. Il ne reconnaissait plus sa femme et ses enfants ; il pouvait dire cependant, en les apercevant, que c’était une femme, que c’étaient des enfants. Rien de tout cela n’eût été possible s’il y avait eu cécité psychique au sens absolu du mot. Ce qui était aboli, c’était donc une cer- taine espèce de reconnaissance, que nous aurons à analyser, mais non pas la faculté générale de reconnaître. Concluons que toute reconnaissance n’implique pas toujours l'inter- vention d’une image ancienne, et qu’on peut aussi bien faire appel à ces images sans réussir à identifier les perceptions avec elles. Qu’est-ce donc enfin que la reconnaissance, et comment la définirons-nous ? 1. Ein Beilran zur Kenntniss (1er Scclenblindheil (Arch. f. Psychiatrie. t. XXIV, 1892).’ 2. Ein Fait von Seelcnblindheit (A reh . f. Psychiatrie. I8S9). 3. Relaie par Bernard, Un cas de suppression brusque et isolée de la vi- sion mentale (Progrès Médical, 21 juillet 1883;. MOUVEMENTS ET SOUVENIRS 93 Il y a d’abord, à la limite, une reconnaissance dans l'ins- lantané, une reconnaissance dont le corps tout seul est capable, sans qu’aucun souvenir explicite intervienne. Elle consiste dans une action, et non dans une représentation. Je me promène dans une ville, par exemple, pour la première fois. A chaque tournant de rue, j’hésite, ne sachant où je vais. Je suis dans l'incertitude, et j’entends par là que des alternatives se posent à mou corps, que mon mouvement est discontinu dans son ensemble, qu’il n’y a rien, dans une des attitudes, qui annonce et prépare les attitudes à venir. Plus tard, après un long séjour dans la ville, j’y circulerai machi- ualemenl, sans avoir la perception distincte des objets devant lesquels je passe. Or, entre ces deux conditions extrêmes, l'une où la perception n’a pas encore organisé les mouve- ments définis qui l’accompagnent, l'autre où ces mouvements concomitants sont organisés au point de rendre ma percep- tion inutile, il y a une condition intermédiaire, où l’objet est aperçu, mais provoque des mouvements liés entre eux, con- tinus, et qui se commandent les uns aux autres. J’ai com- mencé par un état où je ne distinguais que ma perception; je finis par un état où je n’ai plus guère conscience que de mon automatisme : dans l’intervalle a pris place un état mixte, une perception soulignée par un automatisme uais- sant. Or, si les perceptions ultérieures diffèrent de la pre- mière perception en ce qu’elles acheminent le corps à une réaction machinale appropriée, si, d’autre part, ces percep- tions renouvelées apparaissent à l’esprit avec cet aspect sui rjeneris qui caractérise les perceptions familières ou recon- nues, ne devons-nous pas présumer que la conscience d’un accompagnement moteur bien réglé, d’une réaction motrice 94 LA MÉMOIRE ET LE CERVEAU organisée, est ici le fond du sentiment de la familiarité ? A la base de la reconnaissance il y aurait donc bien un phéno- ' mène d’ordre moteur/ Reconnaître un objet usuel consiste surtout à savoir s’en . servir. Cela est si vrai que les premiers observateurs avaient donné le nom d ’apraxie à cette maladie de la reconnaissance que nous appelons cécité psychique Mais savoir s’en servir, c’est déjà esquisser les mouvements qui s’y adaptent, c'est prendre une certaine attitude ou tout au moins y tendre par l’effet de ce que les Allemands ont appelé des « impulsions motrices » (. Bewegungsantriebe ). L’habitude d’utiliser l'objet a donc fini par organiser ensemble mouvements et perceptions, et la conscience de ces mouvements naissants, qui suivraient la perception à la manière d'un réflexe, serait, ici encore, au fond de la reconnaissance. Il n’y a pas de perception qui ne se prolonge en mouve- ment. Ribot1 2 et Maudsley3 ont depuis longtemps attiré l’attention sur ce point. L’éducation des sens consiste pré- cisément dans l’ensemble des connexions établies entre l’impression sensorielle et le mouvement qui l'utilise. A mesure que l’impression se répète, la connexion se consolide. Le mécanisme de l’opération n’a d’ailleurs rien de mysté- rieux. Notre système nerveux est évidemment disposé eu vue de la construction d’appareils moteurs, reliés, par l'intermé- 1. Kussmaul. Les troubles de la parole, Paris, 1884, p. 233: — Allen Slarr, Apraxia and Aphasia (Medical Record, 27 octobre 1888). — Cf. Laquer, Zur Localisation der sensorischen Aphasie [Neurolog. Centralblalt , 15 juin 1888 , et Dodds, On some central affections of vision ( Brain , 1885). 2. Les mouvements et leur importance psychologique ( Revue Philoso- phique, 1879, t. VIII, p. 371 et suiv.). — C.f. Psychologie de l'Attention , Paris, 1889, p. 75 (Félix Alcan, éditeur). 3. Physiologie de l'esprit, Paris, 1879, p. 207 et suivantes. MOUVEMENTS ET SOUVENIRS 95 diaire des centres, à des excitations sensibles, et la disconti- nuité des éléments nerveux, la multiplicité de leurs arbori- sations terminales capables sans doute de se rapprocher diversement, rendent illimité le nombre des connexions possibles entre les impressions et les mouvements correspon- dants. Mais le mécanisme eu voie de construction ne saurait apparaître à la conscience sous la môme forme que le méca- nisme construit. Quelque chose distingue profondément et manifeste clairement les systèmes de mouvements conso- lidés dans l'organisme. C’est surtout, croyons-nous, la diffi- culté d'en modifier l’ordre. C’est encore cette préformation des mouvements qui suivent dans les mouvements qui pré- cèdent, préformation qui fait que la partie contient virtuel- lement le tout, comme il arrive lorsque chaque note d’une mélodie apprise, par exemple, reste penchée sur la suivante pour en surveiller l’exécution1. Si donc toute perception usuelle a son accompagnement moteur organisé, le sentiment de reconnaissance usuel a sa racine dans la conscience de cette organisation. C’est dire que nous jouons d’ordinaire notre reconnaissance avant de la penser. Notre vie journalière se déroule parmi des objets dont la seule présence nous invite à jouer un rôle : en cela consiste leur aspect de familiarité. Les tendances motrices suffiraient donc déjà à nous donner le sentiment de la reconnaissance. Mais, hâtons-nous de le dire, il s’y joint le plus souvent autre chose. Tandis, en effet, que des appareils moteurs se montent sous 1. Dans un des plus ingénieux chapitres de sa Psychologie (Paris, 1893, t. I, p. 242) M. Fouillée a dit que le sentiment de la familiarité était fait, en grande partie, de la diminution du choc intérieur qui constitue la surprise. dont la nature n’est définissable que d'une manière générale et qui paraît correspondre à ce qu’on appelle d’ordinaire la fixation de l'attention, nous prétendons que cette action centrifuge revêt dans chaque cas une forme distincte, celle même de “l’ob- jet virtuel » qui tend de degré en degré à s'actualiser. De là une différence importante dans la conception du rôle des centres. Wundt est conduit à poser : 1° un organe général d'aperception, occupant le lobe frontal, 2° des centres particuliers qui, incapables sans doute d’emmagasiner des images, conservent cependant des tendances ou dispositions à les reproduire. Nous soutenons au contraire qu’il ne pcul rien rester d une image dans la substance cérébrale, et qu’il ne saurait exister non plus un centre d'aper- ception, mais qu'il y a simplement, dans cette substance, des organes de perception virtuelle, influencés par l'intention du souvenir, comme il y a à la périphérie des organes de perception réelle, influencés par l'action de' l’objet. (Voir la Psychologie physiologique, t. I, p. 242-2Ô2.) 138 LA MÉMOIRE ET LE CERVEAU impressionné par un objet extérieur. Cet organe est précisé- ment construit eu vue de permettre à une pluralité d’excita- tions simultanées de l’impressionner d’une certaine manière et dans un certain ordre en se distribuant, toutes à la fois, sur des parties choisies de sa surface. C'est donc un immense clavier, sur lequel l’objet extérieur exécute tout d’un coup son accord aux mille notes, provoquant ainsi, dans un ordre déterminé et en un seul moment, une énorme multitude de sensations élémentaires correspondant à tous les points inté- ressés du centre sensoriel. Maintenant, supprimez l’objet extérieur, ou l’organe des sens, ou l’un et l’autre : les mêmes sensations élémentaires peuvent être excitées, car les mêmes cordes sont là, prêtes à résonner de la même manière; mais où est le clavier qui permettra d’en attaquer mille et mille à la fois et de réunir tant de notes simples dans le même accord ? A notre sens, la « région des images », si elle existe, ne peut être qu’un clavier de ce genre. Certes, il n’y aurait rien d’inconcevable à ce qu'une cause purement psychique actionnât directement toutes les cordes intéressées. Mais dans le cas de l’audition mentale, — le seul qui nous occupe, — la localisation de la fonction paraît certaine puisqu'une lésion déterminée du lobe temporal l’abolit, et d'autre part nous avons exposé les raisons qui font que nous ne saurions admettre ni même concevoir des résidus d’images déposés dans une région de la substance cérébrale. Une seule hypo- thèse reste donc plausible, c’est que celte région occupe, par rapport au centre de l’audition même, la place symétrique de l'organe des sens, qui est ici l’oreille : ce serait une oreille mentale. Mais alors, la contradiction signalée se dissipe. Ou com- REALISATION UES SOUVENIRS 139 prend, d'une part, cpie l’image auditive remémorée mette en branle les mômes éléments nerveux que la perception pre- mière, et que le souvenir se transforme ainsi graduellement en perception. Et l’on comprend aussi, d’autre part, que la faculté de se remémorer des sons complexes, tels que les mots, puisse intéresser d’autres parties de la substance ner- veuse que la faculté de les percevoir : c’est pourquoi l’audi- tion réelle survit, dans la surdité psychique, à l’audition mentale. Les cordes sont encore là, et sous l’influence des sons extérieurs elles vibrent encore ; c’est le clavier intérieur qui manque. En d’autres termes enfin, les centres où naissent les sensa- tions élémentaires peuvent être actionnés, eu quelque sorte, de deux côtés différents, par devant et par derrière. Par devant ils reçoivent les impressions des organes des sens et par conséquent d’un objet réel; par derrière ils subissent, d’intermédiaire en intermédiaire, l’influence d’un objet virtuel. Les centres d’images, s’ils existent, ne peuvent être que les orgaues symétriques des organes des sens par rapport à ces centres sensoriels, ils ne sont pas plus dépositaires des souvenirs purs, c’est-à-dire des objets vir- tuels, que les organes des sens ne sont dépositaires des objets réels. Ajoutons que c’est là une traduction, infiniment abrégée, de ce qui peut se passer en réalité. Les diverses aphasies senso- rielles prouvent assez que l’évocation d’une image auditive n’est pas uu acte simple. Entre l’inteutiou, qui serait ce que nous appelons le souvenir pur, et l’image-souvenir auditive proprement dite, viennent s’intercaler le plus souvent des souvenirs intermédiaires, qui doiveut d’abord se réaliser eu 140 LA MÉMOIRE ET LE CERVEAU images-souvenirs dans des centres plus ou moins éloigués. C'est alors par degrés successifs que l’idée arrive à prendre corps dans cette image particulière qui est l’image verliale Par là, l’audition mentale peut être subordonnée à l’intégrité des divers centres et des voies qui y conduisent. Mais c* •- complications ne changent rien au fond des choses. Quels que soient le nombre et la nature des termes interposés, nous n’allons pas de la perception à l’idée, mais de l’idée à la per- ception. et le processus caractéristique de la reconnaissance n’est pas centripète, mais centrifuge. Resterait à savoir, il est vrai, comment des excitations éma- nant du dedans peuvent donner naissance, par leur action sur l’écorce cérébrale ou sur d’autres centres, à des sensa- tions. Et il est bien évident qu'il n’y a là qu’une manière commode de s’exprimer. Le souvenir pur, à mesure qu'il s’actualise, tend à provoquer dans le corps toutes les sensa- tions correspondantes. Mais ces sensations virtuelles elles- mêmes, pour devenir réelles, doivent tendre à faire agir le corps, à lui imprimer les mouvements et attitudes dont elles sont l’antécédent habituel. Les ébranlements des centres dits sensoriels, ébranlements qui précèdent d'ordinaire des mou- vements accomplis ou esquissés par le corps et qui ont même pour rôle normal de les préparer en les commençant, sont donc moins la cause réelle de la sensation que la marque de sa puissance et la condition de son efficacité. Le progrès par lequel l'image virtuelle se réalise n’est pas autre chose que la série d’étapes par lesquelles cette image arrive à obtenir du corps des démarches utiles. L’excitation des centres dits sen- soriels est la dernière de ces étapes; c'est le prélude à une réaction motrice, le commencement d’une action dans l’espace. RÉALISATION DES SOUVENIRS 141 Eü d’autres termes, l'image virtuelle évolue vers la sensa- tion virtuelle, et la sensation virtuelle vers le mouvement réel : ce mouvement, en se réalisant, réalise à la lois la sensa- tion dont il serait le prolongement naturel et l’image qui a voulu faire corps avec la sensation. Nous allons approfondir ces états virtuels, et, en pénétrant plus avant dans le méca- nisme intérieur des actions psychiques et psychophysiques, montrer par quel progrès continu le passé tend à recon- quérir son influence perdue en s’actualisant. CHAPITRE III DE LA SURVIVANCE DES IMAGES LA MEMOIRE ET L’ESPRIT Résumons brièvement ce qui précède. Nous avons distingué trois termes, le souvenir pur, le souvenir-image et la percep- tion, dont aucun ne se produit d’ailleurs, en fait, isolément. La perception n'est jamais un simple contact de l’esprit avec l’objet présent; elle est M tout imprégnée des sou- venirs-images qui la com- j mence à matérialiser et de la perception où il tend à s’incarner : envisagé de ce der- nier point de vue, il se définirait une perception naissante. Enfin le souvenir pur, indépendant sans doute en droit, ne se manifeste normalement que dans l'image colorée et vivante qui le révèle. En symbolisant ces trois termes par les segments consécutifs AB, BG, CD d’une même ligne droite AD, on peut dire que notre pensée décrit cette ligne d'un mouvement plètent en l’interprétant. ^ b ù c D Le souvenir-image, à son tour, participe du « sou- venir pur^B qu’il com- Fig. 2. I' lit LA MÉMO II! R ET L’ES P KIT continu qui va de A en D, et qu'il est impossible de dire avec précision où l’un des termes finit, où commence l'autre. C'est d'ailleurs ce que la conscience constate sans peine Loutes les fois qu’elle suit, pour analyser la mémoire, le mou- vement même de la mémoire qui travaille. S’agit-il de retrou- ver un souvenir, d’évoquer une période de notre histoire? Nous avous conscience d’un acte sui generis par lequel nous nous détachons du présent pour nous replacer d'abord dans le passé en général, puis dans une certaine région du passé, travail de tâtonnement, analogue à la mise au point d'un appareil photographique. Mais notre souvenir reste encore à l’état virtuel; nous nous disposons simplement ainsi à le recevoir eu adoptant l’attitude appropriée. Peu à peu il appa- raît comme une uébulosité qui se condenserait; de virtuel il passe à l'état actuel ; et à mesure que ses contours se dessinent et que sa surface se colore, il tend à imiter la perception A Mais il demeure attaché au passé par ses racines profondes, eL si, une fois réalisé, il ne se ressentait pas de sa virtualité originelle, s’il n’était pas, en même temps qu’un état présent, quelque chose qui tranche sur le présent, nous ne le recon- naîtrions jamais pour un souvenir. L’erreur constante de l’associationnisme est de substituer à cette continuité de devenir, qui est la réalité vivante, une multiplicité discontinue d’éléments inertes et juxtaposés. Justement parce que chacun des éléments ainsi. constitués contient, en raison de son origine, quelque chose de ce qui le précède et aussi de ce qui le suit, il devrait prendre à nos yeux la forme d’un état mixte et eu quelque sorte impur. Mais d’autre part le principe de l'associationnisme veut que tout étal psychologique soit une espèce d’atome, un élément LE SOUVENIR PUR 145 simple. De là la nécessité de sacrifier, dans chacune des phases qu'on a distinguées, l’instable au stable, c'est-à-dire le commencement à la fin. S’agit-il de la perception? On ne verra en elle que les sensations agglomérées qui la colorent; on méconnaîtra les images remémorées qui en forment le noyau obscur. S’agit-il de l’image remémorée à son tour? On la prendra toute faite, réalisée à l’état de faible perception, et on fermera les yeux sur le pur souvenir que cette image a développé progressivement. Dans la ^concurrence que l’asso- ciationnisme institue ainsi entre le stable et l’instable, la per- ception déplacera donc toujours le souvenir-image, et le sou- venir-image le souvenir pur. C’est pourquoi le souvenir pur disparait totalement. L’associationnisme, coupant en deux par une ligne MO la totalité du progrès AD, ne voit dans la portion OD que les sensations qui la terminent et qui cons- tituent, pour lui, toute la perception; — et d’autre part il réduit la portion AO, elle aussi, à l’image réalisée où aboutit, en s’épanouissant, le souvenir pur. La vie psychologique se ramène alors tout entière à ces deux éléments, la sensation et l’image. Et comme, d’une part, on a noyé dans l’image le souvenir pur qui en faisait un état original, comme, d’autre part, on a rapproché encore l’image de la perception en met- tant dans la perception, par avance, quelque chose de l’image elle^môme, on ne trouvera plus entre ces deux états qu’une différence de degré ou d’intensité. De là la distinction des états forts et des états faibles, dont les premiers seraient érigés par nous en perceptions du présent, les seconds, — ou ne sait pourquoi, — en représentations du passé. Mais la vérité est que nous n’atteindrons jamais le passé si nous ne nous y plaçons pas d’emblée. Essentiellement virtuel, le passé ne Bergson. Matière et mémoire. 10 146 LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT peut être saisi par nous comme passé que si nous suivons et adoptons le mouvement par lequel il s’épanouit en image pré- sente, émergeant des ténèbres au grand jour. C’est en vain qu’on en chercherait la trace dans quelque chose d’actuel et de déjà réalisé : autant vaudrait chercher l’obscurité sous la lumière. Là est précisément l’erreur de l’associationnisme : placé dans l’actuel, il s’épuise en vains efforts pour découvrir, dans un état réalisé et présent, la marque de son origine passée, pour distinguer le souvenir de la perception, et pour ériger en différence de nature ce qu’il a condamné par avance à n’ôtre qu’une différence de grandeur. Imaginer n’est pas se souvenir. Sans doute un souvenir, à mesure qu’il s’actualise, tend à vivre dans une image : mais la réciproque n’est pas vraie, et l’image pure et simple ne me reportera au passé que si c’est en effet dans le passé que je suis allé la chercher, suivant ainsi le progrès continu qui l'a amenée de l'obscurité à la lumière. C’est là ce que les psycho- logues oublient trop souvent quand ils concluent, de ce qu'une sensation remémorée devient plus actuelle quand on s’y appe- santit davantage, que le souvenir de la sensation était cette sensation naissante. Le fait qu’ils allèguent est sans doute exact. Plus je fais effort pour me rappeler une douleur passée, plus je tends à l’éprouver réellement. Mais cela se comprend sans peine, puisque le progrès du souvenir consiste justement, comme nous le disions, à se matérialiser. La question est de savoir si le souvenir de la douleur était véritablement douleur à l’origine. Parce que le sujet hypnotisé finit par avoir chaud quand on lui répète avec insistance qu'il a chaud, il ne suit pas de là que les paroles de la suggestion soient déjà chaudes. De ce que le souvenir d’une sensation se prolonge eu cette LE SOUVENIR I'UR 147 sensation même, on ne doit pas davantage conclure que le souvenir ait été une sensation naissante : peut-être en effet ce souvenir joue-t-il précisément, par rapport à la sensation qui va naître, le rôle du magnétiseur qui donne la suggestion. Le raisonnement que nous critiquons, présenté sous cette forme, est donc déjà sans valeur probante ; il n’est pas encore vicieux, parce qu’il bénéficie de cette incontestable vérité que le souvenir se transforme à mesure qu’il s’actualise. Mais l'absurdité éclate quand on raisonne en suivant la marche inverse, — qui devrait pourtant être également légitime dans l’hypothèse où l’on se place, — c’est-à-dire quand ou fait décroître l’intensité de la sensation au lieu de faire croître l'intensité du souvenir pur. Il devrait arriver alors, en effet, si les deux états différaient simplement par le degré, qu’à un certain moment la sensation se métamorphosât en sou- venir. Si le souvenir d’une grande douleur, par exemple, n’est qu'une douleur faible,"* inversement une douleur intense que j éprouvé finira, en diminuant, par être une grande dou- leur remémorée. Or un moment arrive, sans aucun doute, où il m’est impossible de dire si ce que je ressens est une sen- sation faible que j’éprouve ou une sensation faible que j’ima- gine (et cela est naturel, puisque le souvenir-image participe déjà de la sensation), mais jamais cet état faible ne m’appa- raîtra comme le souvenir d’un état fort. Le souvenir est donc tout autre chose. Mais l’illusion qui consiste à n’établir entre le souvenir et la perception qu’une différence de degré est plus qu’une simple conséquence de l’associationnisme, plus qu’un accident dans l’histoire de la philosophie. Elle a des racines profondes. Elle repose, en dernière analyse, sur une fausse idée de la nature 148 LA MÉMOIRE ET L'ESPRIT et de l’objet de la perception extérieure. O11 ne veut voir dans la perception qu’un enseignement s’adressant à un pur esprit, et d’un intérêt tout spéculatif. Alors, comme le souvenir est lui-même, par essence, une connaissance de ce genre, puis- qu’il n’a plus d’objet, on ne peut trouver entre la perception et le souvenir qu’une différence de degré, la perception dépla- çant le souvenir et constituant ainsi notre présent, simplement en vertu de la loi du plus fort. Mais il y a bien autre chose entre le passé et le présent qu’une différence de degré. Mon présent est ce qui m’intéresse, ce qui vit pour moi, et, pour tout dire, ce qui me provoque à l’action, au lieu que mon passé est essentiellement impuissant. Appesantissons-nous sur ce point. Eu l’opposant à la perception présente, nous comprendrons déjà mieux la nature de ce que nous appelons le « souvenir pur ». On chercherait vainement, en effet, à caractériser le souve- nir d’un état passé si l’on ne commençait par définir la marque concrète, acceptée par la conscience, de la réalité présente. Qu’est-ce, pour moi, que le moment présent? Le propre du temps est de s’écouler; le temps déjà écoulé est le passé, et nous appelons présent l’instant où il s’écoule. Mais il ne peut être question ici d’un instant mathématique. Sans doute il y a un présent idéal, purement conçu, limite indivisible qui séparerait le passé de l’avenir. Mais le présent réel, concret, vécu, celui dont je parle quand je parle de ma perception pré- sente, celui-là occupe nécessairement une durée. Où est donc située cette durée ? Est-ce en deçà, est-ce au delà du point mathématique que je détermine idéalement quand je pense à l’iustant présent? Il est trop évident qu'elle est eu deçà et au delà tout à la fois, et que ce que j’appelle « mon présent » EN QUOI CONSISTE LE PRÉSENT 149 empiète tout à la lois sur mou passé et sur mon avenir. Sur mon passé d’abord, car « le moment où je parle est déjà loiu de moi » ; sur mon avenir ensuite, car c’est sur l’avenir que ce moment est penché, c’est à l’avenir que je tends, et si je pouvais fixer cet indivisible présent, cet élément infinitésimal de la courbe du temps, c’est la direction de l’avenir qu'il mon- trerait. Il faut donc que l’état psychologique que j’appelle « mon présent » soit tout à la fois une perception du passé immédiat et uue détermination de l’avenir immédiat. Or le passé immédiat, en tant que perçu, est, comme nous verrons, sensation, puisque toute sensation traduit une très longue succession d’ébranlements élémentaires ; et l’avenir immé- diat, eu tant que se déterminant, est action ou mouvement. Mon présent est donc à la fois sensation et mouvement ; et puisque mon présent forme un tout indivisé, ce mouvement doit tenir à cette sensation, la prolonger en action. D’où je conclus que mon présent consiste dans un système combiné de sensations et de mouvements. Mon présent est, par essence, sensori-moteur. C’est dire que mon présent consiste dans la conscience que j’ai de mon corps. Étendu dans l’espace, mon corps éprouve des sensations et en même temps exécute des mouvements. Sensations et mouvements se localisant en des points déter- minés de cette étendue, il ne peut y avoir, à un moment donné, qu’un seul système de mouvements et de sensations. C’est pourquoi mon présent me paraît être chose absolument déterminée, et qui tranche sur mon passé. Placé entre la matière qui influe sur lui et la matière sur laquelle il influe, mon corps est un centre d’action, le lieu où les impressions reçues choisissent intelligemment leur voie pour se trans- 1 50 LA MÉMOIRE ET L'ESPRIT former en mouvements accomplis : il représente donc bien l’état actuel de mon devenir, ce qui, dans ma durée, est en voie de formation. Plus généralement, dans cette continuité de devenir qui est la réalité môme, le moment présent est constitué par la coupe quasi instantanée que notre perception pratique dans la masse en voie d’écoulement, et cette coupe est précisément ce que nous appelons le monde matériel : notre corps en occupe le centre; il est, de ce monde matériel, ce que nous sentons directement s’écouler; en son état actuel consiste l’actualité de notre présent. La matière, en tant qu’étendue dans l’espace, devant se définir selon nous un pré- sent qui recommence sans cesse, inversement notre présent est la matérialité môme de notre existence, c’est-à-dire un ensemble de sensations et de mouvements, rien autre chose. Et cet ensemble est déterminé, unique pour chaque moment delà durée, justement parce que sensations et mouvements occupent des lieux de l’espace et qu’il ne saurait y avoir, 1 dans le même lieu, plusieurs choses à la foisT — D'où vient qu’on a pu méconnaître une vérité aussi simple, aussi évidente, et qui n’est, après tout, que l’idée du sens com- mun ? La raison en est précisément qu’on s'obstine à ne trouver qu’une différence de degré, et non pas de nature, entre les sensations actuelles et le souvenir pur. La différence, selon nous, est radicale. Mes sensations actuelles sont ce qui occupe des portions déterminées de la superficie de mon corps; le souvenir pur, au contraire, n'intéresse aucune partie de mon corps. Sans doute il engendrera des sensations en se maté- rialisant; mais à ce moment précis il cessera d’être souvenir pour passer à l’état de chose présente, actuellement vécue ; et EN QUOI CONSISTE LE PRÉSENT 151 je ne lui restituerai sou caractère de souvenir qu’en me repor- tant à l’opération par laquelle je l’ai évoqué, virtuel, du fond de mon passé. C’est justement parce que je l’aurai rendu actif qu'il sera devenu actuel, c’est-à-dire sensation capable de provoquer des mouvements. Au contraire, la plupart des psychologues ne voient dans le souvenir pur qu’une percep- tion plus faible, un ensemble de sensations naissantes. Ayant ainsi effacé, par avance, toute différence de nature entre la sensation et le souvenir, ils sont conduits, par la logique de leur hypothèse, à matérialiser le souvenir et à idéaliser la sensation. S’agit-il du souvenir? Ils ne l’aperçoivent que sous forme d’image, c’est-à-dire déjà incarné dans des sensations naissantes. Lui ayant transporté ainsi l’essentiel de la sensa- tion, et ne voulant pas voir, dans l’idéalité de ce souvenir, quelque chose de distinct, qui tranche sur la sensation même, ils sont obligés, quand ils reviennent à la sensation pure, de lui laisser l'idéalité qu’ils avaient conférée implicitement ainsi k à la sensation naissante. Si le passé, en effet, qui par hypo- thèse n’agit plus, peut subsister à l’état de sensation faible, c’est donc qu’il y a des sensations impuissantes. Si le souvenir pur, qui par hypothèse n’intéresse aucune partie déterminée du corps, est une sensation naissante, c’est donc que la sensa- tion n’est pas essentiellement localisée en un point du corps. De là l'illusion qui consiste à voir dans la sensation un état flottant et inextensif, lequel n’acquerrait l’extension et ne se consoliderait dans le corps que par accident : illusion qui vicie profondément, comme nous l’avons vu, la théorie de la perception extérieure, et soulève bon nombre des questions pendantes entre les diverses métaphysiques de la matière. Il faut en prendre sou parti : la sensation est, par essence, 152 LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT extensive et localisée ; c’est une source de mouvement ; — le souvenir pur, étant inextensil et impuissant, ne participe de la sensation en aucune manière. Ce que j’appelle mon présent, c’est mon altitude vis-à-vis de l’avenir immédiat, c’est mon action imminente. Mon pré- sent est donc bien seusori-moteur. De mon passé, cela seul devient image, et par conséquent sensation au moins nais- sante, qui peut collaborer à cette action, s’insérer dans cette attitude, en un mot se rendre utile ; mais, dès qu’il devient image, le passé quitte l’état de souvenir pur et se confond avec une certaine partie de mon présent. Le souvenir actua- lisé en image difïère donc profondément de ce souvenir pur. L’image est un état présent, et ne peut participer du passé que par le souvenir dont elle est sortie. Le souvenir, au con- traire, impuissant tant qu’il demeure inutile, reste pur de tout mélange avec la sensation, sans attache avec le présent, et par conséquent inextensif. Cette impuissance radicale du souvenir pur nous aidera précisément à comprendre comment il se conserve à l'état latent. Sans entrer encore dans le vif de la question, bornons- nous à remarquer que notre répugnance à concevoir des états psychologiques inconscients vient surtout de ce que nous tenons la conscience pour la propriété essentielle des états psychologiques, de sorte qu’uu état psychologique ne pour- rait cesser d’être conscient, semble-t-il, sans cesser d'exister. Mais si la conscience n’est que la marque caractéristique du présent, c’est-à-dire de l’actuellement vécu, c’est-à-dire enfin de l 'agissant, alors ce qui n’agit pas pourra cesser d’appartenir à la conscience sans cesser nécessairement d'exister en quelque DE L’INCONSCIENT 153 manière. En d’autres termes, daus le domaine psychologique, couscieuce ue serait pas synonyme d’existence mais seulement d’action réelle ou d’efficacité immédiate, et l’extension de ce terme se trouvant ainsi limitée, on aurait moins de peine à se représenter un état psychologique inconscient, c'est-à-dire, en somme, impuissant. Quelque idée qu’on se lasse de la conscience en soi, telle qu’elle apparaîtrait si elle s’exerçait sans entraves, on ne saurait contester que, chez un être qui accomplit des fonctions corporelles, la conscience ait surtout pour rôle de présider à l’action et d’éclairer un choix. Elle projette donc sa lumière sur les antécédents immédiats de la décision et sur tous ceux des souvenirs passés qui peuvent s’organiser utilement avec eux ; le reste demeure dans l'ombre. Mais nous retrouvons ici, sous une forme nouvelle, l’illusion sans cesse renaissante que nous poursuivons depuis le début de ce travail. On veut que la conscience, môme jointe à des fonctions corporelles, soit une faculté acciden- tellement pratique, essentiellement tournée vers la spécula- tion. Alors, comme on ne voit pas l’intérêt qu’elle aurait à laisser échapper les connaissances quelle tient, vouée qu’elle serait à la connaissance pure, ou ne comprend pas qu’elle renonce à éclairer ce qui n’est pas entièrement perdu pour elle. L) où résulterait que cela seul lui appartient eu droit qu’elle possède en fait, et que, dans le domaine de la conscience, tout réel est actuel. Mais rendez à la conscience son véritable rôle : il n’y aura pas plus de raison pour dire que le passé, une fois perçu, s'efface, qu’il n’y eu a pour supposer que les objets matériels cessent d’exister quand je cesse de les percevoir. Insistons sur ce dernier point, car là est le centre des diffi- 154 LA MÉMOIRE ET L'ESPRIT cultes et la source des équivoques qui entourent le problème de l’inconscient. L’idée d’une représentation inconsciente est claire, en dépit d’un préjugé répandu; on peut même dire que nous eu faisons un usage constant et qu’il n’v a pas de conception plus familière au sens commun. Tout le monde admet, en effet, que les images actuellement présentes à notre perception ne sont pas le tout de la matière. Mais d’autre part, que peut être un objet matériel non perçu, une image non imaginée, sinon une espèce d’état mental inconscient? Au delà des murs de votre chambre, que vous percevez en ce moment, il y a les chambres voisines, puis le reste de la maison, enfin la rue et la ville où vous demeurez. Peu importe la théorie de la matière à laquelle vous vous ralliez : réaliste ou idéaliste, vous pensez évidemment, quand vous parlez de la ville, de la rue, des autres chambres de la maison, à au- tant de perceptions absentes de votre conscience et pourtant données en dehors d’elle. Elles ne se créent pas à mesure que votre conscience les accueille ; elles étaient donc déjà en quelque manière, et puisque, par hypothèse, votre conscience ne les appréhendait pas, comment pouvaient-elles exister en soi sinon à l’état inconscient? D'où vient alors qu'une existence en dehors de la conscience nous parait claire quand il s’agit des objets, obscure quand nous parlons du sujet ? Nos perceptions, actuelles et virtuelles, s’étendent le long de deux lignes, l’une horizontale AB, qui contient tous les objets simultanés dans l’espace, l’autre verticale CI, sur laquelle se disposent nos souvenirs successifs échelonnés dans le temps. Le point I, intersection des deux ligues, est le seul qui soit donné actuellement à notre conscience. D’où vient que nous n’hésitons pas à poser la réalité de la ligue AB tout entière, DE L'INCONSCIENT 155 quoiqu'elle reste inaperçue, et qu’au contraire, de la ligne CI le présent I actuellement perçu est le seul point qui nous paraisse exister véritablement ? Il y a, au fond de cette dis- tinction radicale entre les deux séries temporelle et spatiale, tant d’idées confuses ou mal ébauchées, tant d’hypothèses dénuées de toute valeur spéculative, que nous ne saurions en épuiser tout d’un coup l’analyse. Pour démasquer entière- ment l’illusion, il faudrait aller chercher à sou origine et suivre à travers tous ses dé- tours le double mouvement par lequel nous arrivons à poser des réalités objectives sans rapport à la conscience ’ — — et des’états de conscience sans i‘*g- réalité objective, l’espace pa- raissant alors conserver indéfiniment des choses qui s’y jux- taposent, tandis que le temps détruirait, au fur et à mesure, des états qui se succèdent en lui. Une partie de ce travail a été faite dans notre premier chapitre, quand nous avons traité de l’objectivité en général; une autre le sera dans les dernières pages de ce livre, lorsque nous parlerons de l’idée de matière. Bornons-nous ici à signaler quelques points essentiels. D’abord, les objets échelonnés le long de cette ligne AB re- présentent à nos yeux ce que nous allons percevoir, tandis que la ligne CI ne contient que ce qui a été déjà perçu. Or, le passé n’a plus d’intérêt pour nous ; il a épuisé son action possible, ou ne retrouvera une influence qu’en empruntant la vitalité de la perception présente. Au contraire, l’avenir immédiat consiste dans une action imminente, dans une éuergie non 156 LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT encore dépensée. La partie non perçue de l’univers matériel, grosse de promesses et de menaces, a donc pour nous une réalité que ne peuvent ni ne doivent avoir les périodes actuellement inaperçues de notre existence passée. Mais cette distinction, toute relative à l’utilité pratique et aux besoins matériels de la vie, prend dans notre esprit la forme de plus en plus nette d’une distinction métaphysique. Nous avons montré en effet que les objets situés autour de nous représentent, à des degrés différents, une action que nous pouvons accomplir sur les choses ou que nous devrons subir d’elles. L’échéance de cette action possible est justement marquée par le plus ou moins grand éloignement de l’objet correspondant, de sorte que la distance dans l'espace mesure la proximité d’une menace ou d’une promesse dans le temps. L’espace nous fournit donc ainsi tout d’un coup le schème de notre avenir prochain ; et comme cet avenir doit s'écouler indéfiniment, l’espace qui le symbolise a pour propriété de demeurer, dans son immobilité, indéfiniment ouvert. De là vient que l’horizon immédiat donné à notre perception nous paraît nécessairement environné d’un cercle plus large, exis- tant quoique inaperçu, ce cercle eu impliquant lui-même un autre qui l’entoure, et ainsi de suite indéfiniment. Il est donc de l’essence de notre perception actuelle, en tant qu’étendue, de n’ètre toujours qu’un contenu par rapport à une expé- rience plus vaste, et même indéfinie, qui la contient; et cette expérience, absente de notre conscience puisqu'elle déborde l’horizon aperçu, n’eu paraît pas moins actuellement donnée. .Mais tandis que nous nous sentons suspendus à ces objets matériels que nous érigeons ainsi en réalités présentes, au contraire nos souvenirs, eu tant que passés, sont autant de DE I/INCONSGIENT 157 poids morts que nous traînons avec nous et dont nous aimons mieux nous feindre débarrassés. Le même instinct, en vertu duquel nous ouvrons indéfiniment devant nous l’espace, fait que nous refermons derrière nous le temps à mesure qu’il s’écoule. Et tandis que la réalité, en tant qu’étendue, nous parait déborder à rinfiui notre perception, au contraire, dans notre vie intérieure, cela seul nous semble réel qui commence avec le moment présent ; le reste est pratiquement aboli. Alors, quand un souvenir reparaît à la conscience, il nous fait l’efTet d’un revenant dont il faudrait expliquer par des causes spéciales l’apparition mystérieuse. En réalité, l’adhérence de ce souvenir à notre état présent est tout à fait comparable à celle des objets inaperçus aux objets que nous percevons, et Y inconscient joue dans les deux cas un rôle du même genre. Mais nous éprouvons beaucoup de peine à nous représenter ainsi les choses, parce que nous avons contracté l'habitude de souligner les différences, et au contraire d’effacer les res- semblances, entre la série des objets simultanément échelon- nés dans l'espace et celle des états successivement développés dans le temps. Dans la première, les termes se conditionnent d’une manière tout à fait déterminée, de sorte que l’appa- rition de chaque nouveau terme pouvait être prévue. C’est ainsi que je sais, quand je sors de ma chambre, quelles sont les chambres que je vais traverser. Au contraire, mes souve- nirs se présentent dansun ordre apparemment capricieux. L'ordre des représentations est donc nécessaire dans un cas, contingent dans l’autre; et c’est cette nécessité que j'hypo- stasie, en quelque sorte, quand je parle de l’existence des objets en dehors de toute conscience. Si je ne vois aucun 15S LA MEMOIRE ET L’ESPRIT inconvénient à supposer donnée la totalité des objets que je ne perçois pas, c'est parce que l’ordre rigoureusement déter- miné de ces objets leur prête l’aspect d’une chaîne, dont ma perception présente ne serait plus qu'un anneau : cet anneau communique alors son actualité au reste de la chaîne. — Mais, en y regardant de près, on verrait que nos souvenirs forment une chaîne du même genre, et que notre caractère, toujours présent à toutes nos décisions, est bien la synthèse actuelle de tous nos états passés. Sous cette forme condensée notre vie psychologique antérieure existe même plus pour nous que le monde externe, dont nous ne percevons jamais qu’une très petite partie, alors qu’au contraire nous utilisons la totalité de notre expérience vécue. II est vrai que nous la possédons ainsi en abrégé seulement, et que nos anciennes perceptions, considérées comme des individualités distinctes, nous font l’effet ou d’avoir totalement disparu ou de ne repa- raître qu’au gré de leur fantaisie. Mais cette apparence de destruction complète ou de résurrection capricieuse tient simplement à ce que la conscience actuelle accepte à chaque , instant l’utile et rejette momentanément le superflu. Tou- jours tendue vers l’action, elle ne peut matérialiser de nos anciennes perceptions que celles qui s’organisent avec la perception présente pour concourir à la décision fluale. S’il faut, pour que ma volonté se manifeste sur uü point donné de l’espace, que ma conscience franchisse un à uu ces inter- médiaires ou ces obstacles dont l’ensemble constitue ce qu’on appelle la distance dans l'espace, en revanche il lui est utile, pour éclairer cette action, de sauter par-dessus l’inter- valle de temps qui sépare la situation actuelle d’une situation antérieure analogue ; et comme elle s’y transporte ainsi d’un DE L'INCONSCIENT 159 seul boud, toute la partie intermédiaire du passé échappe à ses prises. Les mêmes raisons qui fout que nos perceptions se disposent en continuité rigoureuse dans l’espace font donc que nos souvenirs s’éclairent d’une manière discontinue dans le temps. Nous n’avons pas affaire, en ce qui concerne les objets inaperçus dans l’espace et les souvenirs inconscients dans le temps, à deux formes radicalement différentes de l'existence ; mais les exigences de l’action sont inverses, dans un cas, de ce qu’elles sont dans l’autre/ Mais nous touchons ici au problème capital de l 'existence, problème que nous ne pouvons qu’effleurer, sous peine d’ètre conduits, de question en question, au cœur môme de la métaphysique. Disons simplement qu'en ce qui concerne les choses de l’expérience, — les seules qui nous occupent ici, — l’existence parait impliquer deux conditions réunies : 1° la présentation à la conscience, 2° la connexion logique ou cau- sale de ce qui est ainsi présenté avec ce qui précède et ce qui suit.fLa réalité pour nous d'un état psychologique ou d’un objet matériel consiste dans ce double fait que notre cons- cience les perçoit et qu’ils font partie d’une série, temporelle ou spatiale, où les termes se déterminent les uns les autres. Mais ces deux conditions admettent des degrés, et on conçoit que, nécessaires l’une et l’autre, elles soient inégalement remplies. Ainsi, dans le cas des états internes actuels, la connexion est moins étroite, et la détermination du présent par le passé, laissant une large place à la contingence, n’a pas le caractère d’une dérivation mathématique ; — en revanche, la présenta- tion à la conscience est parfaite, un état psychologique actuel nous livrant la totalité de son contenu dans l’acte même par lequel nous l’apercevons. Au contraire, s’il s’agit des objets 160 LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT extérieurs, c’est la connexion qui est parfaite, puisque ces objets obéissent à des lois nécessaires ; mais alors l’autre con- dition, la présentation à la conscience, n’est jamais que par- tiellement remplie, car l’objet matériel, justement en raison de la multiplicité des éléments inaperçus qui le rattachent à tous les autres objets, nous paraît renfermer en lui et cacher derrière lui infiniment plus que ce qu’il nous laisse voir. — Nous devrions donc dire que l’existence, au sens empirique du mot, implique toujours à la fois, mais à des degrés diffé- rents, l’appréhension consciente et la connexion régulière. Mais notre entendement, qui a pour fonction d’établir des distinctions tranchées, ne comprend point ainsi les choses. Plutôt que d’admettre la présence, dans tous les cas, des deux éléments mêlés dans des proportions diverses, il aime mieux dissocier ces deux éléments, et attribuer ainsi aux objets exté- rieurs d’une part, aux états internes de l’autre, deux modes d’existence radicalement différents, caractérisés chacun par la présence exclusive de la condition qu’il faudrait déclarer simplement prépondérante. Alors l’existence des états psycho- logiques consistera tout entière dans leur appréhension par la conscience, et celle des phénomènes extérieurs, tout entière aussi, dans l’ordre rigoureux de leur concomitance et de leur succession. D’où l’impossibilité de laisser aux objets matériels existants mais nou perçus la moiudre participation à la conscience, et aux états intérieurs non conscients la moindre participation à l’existence. Nous avons montré, au commencement de ce livre, les conséquences de la première illusion : elle aboutit à fausser notre représentation de la matière. La seconde, complémentaire de la première, vicie notre conception de l’esprit, eu répandant sur l’idée de l'in- RAPPORT DU PASSÉ AU PRÉSENT 101 couscient une obscurité artificielle. Notre vie psychologique passée, tout entière, conditionne notre état présent, sans le déterminer d’une manière nécessaire; tout entière aussi elle se révèle dans notre caractère, quoique aucun des états passés ne se manifeste dans le caractère explicitement. Réunies, ces deux conditions assurent à chacun des états psychologiques passés une existence réelle, quoique inconsciente. Mais nous sommes si habitués à renverser, pour le plus grand avantage de la pratique, l'ordre réel des choses, nous subissons à un tel degré l’obsession des images tirées de l’es- pace, que nous ne pouvons nous empêcher de demander où se conserve le souvenir. Nous concevons que des phénomènes physico-chimiques aient lieu dans le cerveau, que le cer- veau soit dans le corps, le corps dans l’air qui le baigne, etc. ; mais le passé, une fois accompli, s’il se conserve, où est-il ? Le mettre, à l’état de modification moléculaire, dans la subs- tance cérébrale, cela paraît simple et clair, parce que nous avons alors un réservoir actuellement donné, qu’il suffirait d’ouvrir pour faire couler les images latentes dans la cons- cience. Mais si le cerveau ne peut servir à un pareil usage, dans quel magasin logerons-nous les images accumulées? On oublie que le rapport de contenant à contenu emprunte sa clarté et son universalité apparentes à la nécessité où nous sommes d’ouvrir toujours devant nous l'espace, de refermer toujours derrière nous la durée. Parce que l’on a montré qu'une chose est dans une autre, on n'a nullement éclairci par là le phénomène de sa conservation. Bien plus : admettons un instant que le passé se survive à l'état de souvenir emma- gasiné dans le cerveau. Il faudra alors que le cerveau, pour conserver le souvenir, se conserve tout au moins lui-même. Bergson. Matière et mémoire. 11 162 LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT Mais ce cerveau, en tant qu’imagé étendue dans l'espace, n’occupe jamais que le moment présent ; il constitue, avec tout le reste de l’univers matériel, une coupe sans cesse renouvelée du devenir universel. Ou bien donc vous aurez à supposer que cet univers périt et renaît, par un véritable miracle, à tous les moments de la durée, ou vous devrez lui transporter la continuité d'existence que vous refusez à la f conscience, et faire de son passé une réalité qui se survit et se prolonge dans son présent : vous n'aurez donc rien gagné à emmagasiner le souvenir dans la matière, et vous vous verrez au contraire obligé d’étendre à la totalité des états du inonde matériel cette survivance indépendante et intégrale du passé que vous refusiez aux états psychologiques. Cette sur- vivance en soi du passé s'impose donc sous une forme ou sous une autre, et la difficulté que nous éprouvons à la concevoir vient simplement de ce que nous attribuons à la série des souvenirs, dans le temps, cette nécessité de contenir et d'être contenus qui n'est vraie que de l'ensemble des corps instan- tanément aperçus dans l’espace. L'illusion fondamentale con- siste à transporter à la durée même, en voie d'écoulement, la forme des coupes instantanées que nous y pratiquons. Mais comment le passé, qui, par hypothèse, a cessé d’être, pourrait-il par lui-même se conserver? N’y a-t-il pas là une contradiction véritable? — Nous répoudous que la question est précisément de savoir si le passé a cessé d’exister, ou s’il a simplement cessé d’être utile. Vous définissez arbitraire- ment le présenter qui est, alors que le présent est simplement \ ce qui se fait. Rien n’est moins que le moment présent, si vous entendez par là cette limite indivisible qui sépare le passé de l’avenir. Lorsque nous pensons ce présent comme devant être, RAPPORT DU PASSÉ AU PRÉSENT 163 il n'est pas encore ; et quand nous le pensons comme existant, il est déjà passé. Que si, au contraire, vous considérez le pré- sent concret et réellement vécu par la conscience, on peut dire que ce présent consiste en grande partie dans le passé immédiat. Dans la fraction de seconde que dure la plus courte perception possible de lumière, des trillions de vibrations ont pris place, dont la première est séparée de la dernière par un intervalle énormément divisé. Votre perception, si instan- tanée soit-elle, consiste donc en une incalculable multitude d’éléments remémorés, et, à vrai dire, toute perception est déjà mémoire. Nous ne percevons, pratiquement, que le passé, le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant l’avenir. La conscience éclaire donc de sa lueur, à tout moment, cette partie immédiate du passé qui, penchée sur l’avenir, tra- vaille à le réaliser et à se l’adjoindre. Uniquement préoccupée de déterminer ainsi un avenir indéterminé, elle pourra répandre un peu de sa lumière sur ceux de nos états plus reculés dans le passé qui s’organiseraient utilement avec notre état présent, c’est-à-dire avec notre passé immédiat ; le reste demeure obscur. C’est dans cette partie éclairée de notre his- toire que nous restons placés, en vertu de la loi fondamentale de la vie, qui est uue loi d’action : de là la difficulté que nous éprouvons à concevoir des souvenirs qui se conserveraient dans l’ombre. Notre répugna uce à admettre la survivance intégrale du passé tient donc à l’orientation môme de notre vie psychologique, véritable déroulemeut d’états où nous avons intérêt à regarder ce qui se déroule, et non pas ce qui est entièrement déroulé. 164 LA MÉMOIRE ET L'ESPRIT Nous revenons ainsi, par un long détour, à notre point de départ. Il y a, disions-nous, deux mémoires profondément dis- tinctes : l’une, fixée dans l’organisme, n’est point autre chose que l’ensemble des mécanismes intelligemment montés qui assurent une réplique convenable aux diverses interpella- tions possibles. Elle fait que nous nous adaptons à la situa- tion présente, et que les actions subies par nous se prolongent d’elles-mêmes en réactions tantôt accomplies tantôt simple- ment naissantes, mais toujours plus ou moins appropriées. Habitude plutôt que mémoire, elle joue notre expérience passée, mais n’en évoque pas l’image. L’autre est la mémoire vraie. Coextensive à la conscience, elle retient et aligne à la suite les uns des autres tous nos états au fur et à mesure qu’ils se produisent, laissant à chaque fait sa place et par conséquent lui marquant sa date, se mouvant bien réelle- ment dans le passé définitif, et non pas, comme la première, dans un présent qui recommence sans cesse. Mais en dis- tinguant profondément ces deux formes de la mémoire, nous n’en avions pas montré le lien. Au-dessus du corps, avec ses mécanismes qui symbolisent l’effort accumulé des actions passées, la mémoire qui imagine et qui répète planait, sus- pendue dans le vide. Mais si nous ne percevons jamais autre chose que notre passé immédiat,’ si notre conscieuce du présent est déjà mémoire, les deux termes que nous avions séparés d’abord vont se souder intimement ensemble. Envi- sagé de ce nouveau point de vue, en effet, notre corps n’est point autre chose que la partie invariablement renaissante de notre représentation, la partie toujours présente, ou plutôt celle qui vient à tout moment de passer. Image lui-même, ce corps ne peut emmagasiner les images, puis- RAPPORT DU PASSÉ AU PRÉSENT 165 qu’il fait partie des images; et c’est pourquoi l’entreprise est chimérique de vouloir localiser les perceptions passées, ou même présentes, dans le cerveau : elles ne sont pas en lui ; c’est lui qui est en elles. Mais cette image toute particulière, qui persiste au milieu des autres et que j’appelle mon corps, constitue à chaque instant, comme nous le disions, une coupe transversale de l’universel devenir. C’est donc le lieu de pas- sage des mouvements reçus et renvoyés, le trait d’union entre les choses qui agissent sur moi et les choses sur lesquelles j’agis, le siège, a en un mot, des phénomènes sensori- moteurs. Si je représente par un cône SAB la totalité des souvenirs accumu- lés dans ma mémoire, la base AB, assise dans le passé, demeure immo- bile, tandis que le sommet S, qui figure à tout moment mon présent, avance sans cesse, et sans cesse aussi touche le plan mobile P de ma représentation actuelle de l’univers. Eu S se concentre l’image du corps ; et, faisant partie du plan P, cette image se borne à recevoir et à rendre les actions émanées de toutes les images dont le plan se compose. La mémoire du corps, constituée par l’ensemble des sys- tèmes sensori-moteurs que l’habitude a organisés, est donc une mémoire quasi instantanée à laquelle la véritable mémoire du passé sert de base. Comme elles ne constituent pas deux choses séparées, comme la première n’est, disions-nous, que la pointe mobile insérée par la seconde dans le plan mouvant de l’expérience, il est naturel que ces deux fonctions se prê- tent un mutuel appui. D’un côté, en effet, la mémoire du passé 160 LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT présente aux mécanismes sensori-moteurs tous les souvenirs capables de les guider dans leur tâche et de diriger la réaction motrice dans le sens suggéré par les leçons de l'expérience : en cela consistent précisément les associations par contiguïté et par similitude/ Mais d'autre part les appareils sensori- moteurs fournissent aux souvenirs impuissants, c’est-à-dire inconscients, le moyen de prendre un corps, de se matéria- liser, enfin de devenir présents. Il faut en effet, pour qu’un souvenir reparaisse à la conscience, qu'il descende des hau- teurs de la mémoire pure jusqu’au point précis où s'accomplit l'action. Eu d’autres termes, c’est du présent que part l'appel auquel le souvenir répond, et c’est aux éléments sensori- moteurs de l’action présente que le souvenir emprunte la chaleur qui donne la vie. N’est-ce pas à la solidité de cet accord, à la précision avec laquelle ces deux mémoires complémentaires s'insèrent l'une dans l’autre, que nous reconnaissons les esprits * bien équi- librés ■», c’est-à-dire, au fond, les hommes parfaitement adaptés à la vie? Ce qui caractérise l’homme d’action, c’est la promptitude avec laquelle il appelle au secours d'une situa- tion donnée tous les souvenirs qui s’y rapportent ; mais c'est aussi la barrière insurmontable que rencontrent chez lui, en se présentant au seuil de la conscience, les souvenirs inutiles ou indifférents. Vivre dans le présent tout pur, répondre à une excitation par une réaction immédiate qui la prolonge, est le propre d’un animal inférieur : l’homme qui procède ainsi est un impulsif. Mais celui-là n’est guère mieux adapté à l’action qui vit dans le passé pour le plaisir d’y vivre, et chez qui les souvenirs émergent à la lumière de la conscience sans profit pour la situation actuelle : ce n'est plus un impul- RAPPORT DU PASSÉ AU PRÉSENT 167 sif, mais un rêveur. Entre ces deux extrêmes se place l’heu- reuse disposition d’une mémoire assez docile pour suivre avec précision les contours de la situation présente, mais assez énergique pour résister à tout autre appel. Le bon sens, ou sens pratique, n’est vraisemblablement pas autre chose. Le développement extraordinaire de la mémoire spontanée chez la plupart des enfants tient précisément à ce qu’ils n’ont pas encore solidarisé leur mémoire avec leur conduite. Ils suivent d’habitude l’impression du moment, et comme l’ac- tion ne se plie pas chez eux aux indications du souvenir, in- versement leurs souvenirs ne se limitent pas aux nécessités de l’action. Ils ne semblent retenir avec plus de facilité que parce qu’ils se rappellent avec moins de discernement. La diminution apparente de la mémoire, à mesure que l’intelli- gence se développe, tient donc à l’organisation croissante des souvenirs avec les actes. La mémoire consciente perd ainsi en étendue ce qu’elle gagne en force de pénétration : elle avait d’abord la facilité de la mémoire des rêves, mais c’est que bien réellement elle rêvait. On observe d’ailleurs cette même exagération de la mémoire spontanée chez des hommes dont le développement intellectuel ne dépasse guère celui de l’en- fance. Un missionnaire, après avoir prêché un long sermon à des sauvages de l’Afrique, vit l’un d’eux le répéter textuelle- ment, avec les mômes gestes, d’un bout à l’autre '. Ma is si notre passé nous demeure presque tout entier caché parce qu’il est inhibé par les nécessités de l’action présente, il retrouvera la force de franchir le seuil de la conscience dans tous les cas où nous nous désintéresserons de l’action I. Ivay, Memory and liow lo improve il, New-York, 1888, p. 18. 168 LA MÉMOIRE ET L’ESPIUT efficace pour nous replacer, en quelque sorte, dans la vie du rêve. Le sommeil, naturel ou artificiel, provoque justement un détachement de ce genre. On nous montrait récemment dans le sommeil une interruption de contact entre les élé- ments nerveux, sensoriels et moteurs1. Môme si l’on ne s’ar- rête pas à cette ingénieuse hypothèse, il est impossible de ne pas voir dans le sommeil un relâchement, au moins fonc- tionnel, de la tension du système nerveux, toujours prêt pendant la veille à prolonger l’excitation reçue en réaction appropriée. Or c’est un fait d’observation banale que 1’ « exal- tation » de la mémoire dans certains rêves et dans certains états somnambuliques. Des souvenirs qu'on croyait abolis reparaissent alors avec une exactitude frappante ; nous revi- vons dans tous leurs détails des scènes d’enfance entièrement oubliées ; nous parlons des langues que nous ne nous souve- nions même plus d’avoir apprises. Mais rien de plus instruc- tif, à cet égard, que ce qui se produit dans certains cas de suffocation brusque, chez les noyés et les pendus. Le sujet, revenu à la vie, déclare avoir vu défiler devant lui, en peu de temps, tous les événements oubliés de sou histoire, avec leurs plus infimes circonstances et dans l'ordre même où ils s’étaient produits2. Un être humain qui rêverait son existence au lieu de la vivre 1. Mathias Duval, Théorie histologique du sommeil ( C . R. de la Soc. de Biologie , 1895, p. 74). — Cf. Lépine, Ibid., p. 85 et Revue de Médecine, août 1894, et surtout Pupin, Le neurone et les hypothèses histologiques. Paris, 1896. 2. AVinslow, Obscure Diseuses of lhe lirain, p. 250 et suiv. — Ribot, Mala- dies de la Mémoire, p. 139 et suiv. — Maury. Le sommeil et les rêves. Paris, 1878, p. 439. — Egger, Le moi des mourants (Revue Dhilosophique, janvier et octobre 1896.) — Cf. le mol de Bail: « La mémoire est une faculté cpii ne perd rien et enregistre tout. » (Cité par llouillard, Les amnésies, Thèse de méd., Paris, 1885, p. 25.) L’IDÉE GÉNÉRALE ET LA MÉMOIRE 169 tiendrait sans doute ainsi sous sou regard, à tout moment, la multitude iufmie des détails de sou histoire passée.TEt celui, au contraire, qui répudierait cette mémoire avec tout ce qu’elle engendre jouerait sans cesse sou existence au lieu de se la représenter véritablement : automate conscient, il suivrait la pente des habitudes utiles qui prolongent l’excitation eu réaction appropriée. Le premier ue sortirait jamais du particu- lier, et même de l’individuel. Laissant à chaque image sa date dans le temps et sa place dans l’espace, il verrait par où elle diffère des autres et non par où elle leur ressemble. L’autre, toujours porté par l’habitude, ne démêlerait au contraire dans une situation que le côté par où elle ressemble pratiquement à des situations antérieures. Incapable sans doute de penser l’universel, puisque l’idée générale suppose la représentation au moins virtuelle d’une multitude d’images remémorées, c’est néanmoins dans l’universel qu'il évoluerait, l’habitude étant à l’action ce que la généralité esta la pensée.^ Mais ces deux états extrêmes, l’un d’une mémoire toute contem- plative qui n’appréhende que le singulier dans sa vision, l’autre d’une mémoire toute motrice qui imprime la marque de la généralité à son action, ne s’isolent et ne se manifestent pleinement que dans des cas exceptionnels. Dans la vie normale, ils se pénètrent intimement, abandonnant ainsi, l’un et l’autre, quelque chose de leur pureté originelle. Le premier se traduit par le souvenir des dillérences, le second par la perception des ressemblances : au confluent des deux courants apparaît l’idée générale. Il ne s’agit pas ici de trancher en bloc la question des idées générales. Parmi ces idées il en est qui n’ont pas pour origine 170 LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT unique des perceptions et. qui ne se rapportent que de très loin à des objets matériels. Nous les laisserons de côté, pour n’envisager que les idées générales fondées sur ce que nous appelons la perception des ressemblances. Nous voulons suivre la mémoire pure, la mémoire intégrale, dans l'effort continu qu’elle fait pour s’insérer dans 1 habitude motrice. Par là nous ferons mieux connaître le rôle et la nature de cette mémoire ; mais par là aussi nous éclaircirons peut-être, en les considérant sous un aspect tout particulier, les deux notions également obscures de ressemblance et de généralité. En serrant d’aussi près que possible les difficultés d'ordre psychologique soulevées autour du problème des idées géné- rales, on arrivera, croyons-nous, à les enfermer dans ce cercle : pour généraliser il faut d’abord abstraire, mais pour abstraire utilement il faut déjà savoir généraliser. C'est au- tour de ce cercle que gravitent, consciemment ou incons- ciemment, nominalisme et conceptualisme, chacune des deux doctrines ayant surtout pour elle l’insuffisance de l’autre. Les nominalistes, en effet, ne retenant de l'idée générale que son extension, voient simplement en elle une série ouverte et indéfinie d’objets individuels. L’unité de l'idée ne pourra donc consister pour eux que dans 1 identité du symbole par lequel nous désignons indifféremment tous ces objets distincts. S'il faut les en croire, nous commençons par percevoir une chose, puis nous lui adjoignons un mot : ce mot, renforcé de la faculté ou de l’habitude de s’étendre à un nombre indéfini d’autres choses, s’érige alors en idée générale. Mais pour que le mot s’étende et néanmoins se limite ainsi aux objets qu’il désigne, encore faut-il que ces objets nous présentent des ressemblances qui, en les, rapprochant les uus des autres, les L’IDÉE GÉNÉRALE ET LA MÉMOIRE 171 distinguent de tous les objets auxquels le mot ne s’applique pas. La généralisatiou ne va donc pas, semble-t-il, sans la considération abstraite des qualités commuues, et, de degré eu degré, le nominalisme va être amené à définir l’idée géné- rale par sa compréhension, et non plus seulement par son extension comme il le voulait d’abord. C’est de cette compré- hension que part le conceptualisme. L’intelligence, d’après lui, résout l’unité superficielle de l’individu en qualités diverses, dont chacune, isolée de l’individu qui la limitait, devient, par là même, représentative d’un genre. Au lieu de considérer chaque genre comme comprenant, en acte , une multiplicité d’objets, on veut au contraire maintenant que chaque objet renferme, en puissance, et comme autant de qua- lités qu'il retiendrait prisonnières, une multiplicité de genres. Mais la question est précisément de savoir si des qualités individuelles, même isolées par un elïort d’abstraction, ne restent pas individuelles comme elles l’étaient d’abord, et si, pour les ériger en genres, une nouvelle démarche de l’esprit n’est pas nécessaire, par laquelle il impose d’abord à chaque qualité un nom, puis collectionne sous ce nom une multipli- cité d’objets individuels. La blancheur d’un lis n’est pas la blancheur d’une nappe de neige ; elles restent, môme isolées de la neige et du lis, blancheur de. lis et blancheur de neige. Elles ne renoncent à leur individualité que si nous tenons compte de leur ressemblance pour leur donner un nom com- mun : appliquant alors ce nom à un nombre indéfini d’objets semblables, nous renvoyons à la qualité, par uue espèce de ricochet, la généralité que le mot est allé chercher daus sou application aux choses. Mais en raisonnant ainsi, ne revient- on pas au point de vue de l'extension qu’on avait abandonné 172 LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT t d’abord? Nous tournons donc bien réellement dans un cercle, le nominalisme nous conduisant au conceptualisme, et le con- ceptualisme nous ramenant au nominalisme. La généralisa- tion ne peut se faire que par uue extraction de qualités com- munes ; mais les qualités, pour apparaître communes, ont déjà dû subir un travail de généralisation. En approfondissant maintenant ces deux théories adverses, on leur découvrirait un postulat commun : elles supposent, l’une et l’autre, que nous partons de la perception d’objets individuels. La première compose le genre par une énumé- ration ; la seconde le dégage par une analyse ; mais c’est sur des individus, considérés comme autant de réalités données à l’intuition immédiate, que portent l’analyse et l’énuméra- tion. Voilà le postulat. En dépit de son évidence apparente, il n’est ni vraisemblable ni conforme aux faits. A priori, en effet, il semble bien que la distinction nette des objets individuels soit un luxe de la perception, de même que la représentation claire des idées générales est un raffinement de l’intelligence. La conception parfaite des genres est sans doute le propre de la pensée humaine ; elle exige un effort de réflexion, par lequel nous effaçons d’une représentation les particularités de temps et de lieu. Mais la réflexion sur ces particularités, réflexion sans laquelle l’individualité des objets nous échapperait, suppose une faculté de remarquer les différences, et par là môme une mémoire des images, qui est certainement le privilège de l’homme et des animaux- supérieurs. Il semble donc bien que nous ne débutions ni par la perception de l’individu ni par la conception du geure, mais par une connaissance intermédiaire, par un sentiment confus de qualité marquante ou de ressemblance : ce senti- L’IDÉE GÉNÉRALE ET LA MÉMOIRE m meut, également éloigné de la généralité pleinement conçue et de l’individualité nettement perçue, les engendre l’une et l’autre par voie de dissociation. L’analyse réfléchie l’épure en idée générale ; la mémoire discriminative le solidifie en per- ception de l'individuel. Mais c’est ce qui paraîtra clairement si l’on se reporte aux origines tout utilitaires de notre perception des choses. Ce qui nous intéresse dans une situation donnée, ce que nous y devons saisir d’abord, c’est le côté par où elle peut répondre à une tendance ou à un besoin : or, le besoin va droit à la ressemblance ou à la qualité, et n’a que faire des différences individuelles. A ce discernement de l’utile doit se borner d’ordinaire la perception des animaux. C’est l’herbe en géné- ral qui attire l’herbivore : la couleur et l’odeur de l’herbe, senties et subies comme des forces (nous n’allons pas jusqu’à dire : pensées comme des qualités ou des genres) sont les seules données immédiates de sa perception extérieure. Sur ce fond de généralité ou de ressemblance sa mémoire pourra faire valoir les contrastes d’où naîtront les différenciations ; il distinguera alors un paysage d’un autre paysage, un champ d’un autre champ ; mais c’est là, nous le répétons, le superflu de la perception et non pas le nécessaire. Dira-t-on que nous ne faisons que reculer le problème, que nous rejetons sim- plement dans l'inconscient l’opération par laquelle se déga- gent les ressemblances et se constituent les genres? Mais nous ne rejetons rien dans l’inconscient, par la raison fort simple que ce n’est pas, à notre avis, un effort de nature psycholo- gique qui dégage ici la ressemblance : cette ressemblance agit objectivement comme une force, et provoque des réactions identiques eu vertu de la loi toute physique qui veut que les LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT jr mômes eiïets d’ensemble suivent les mêmes causes profondes. Parce que l’acide chlorhydrique agit toujours de la même manière sur le carbonate de chaux, — qu’il soit marbre ou craie, — dira-t-on que l’acide démêle entre les espèces les traits caractéristiques d’un genre? Or, il n’y a pas de diffé- rence essentielle entre l’opération par laquelle cet acide tire du sel sa base et l’acte de la plante qui extrait invariable- ment des sols les plus divers les mêmes éléments qui doivent lui servir de nourriture. Faites maintenant un pas de plus: imaginez une conscience rudimentaire comme peut être celle de l’amibe s’agitant dans une goutte d’eau : l'animalcule sen- tira la ressemblance, et non pas la différence, des diverses substances organiques qu’il peut s’assimiler. Bref, on suit du minéral à la plante, de la plante aux plus simples êtres cons- cients, de l’animal à l’homme, le progrès de l’opération par laquelle les choses et les êtres saisissent dans leur entourage ce qui les attire, ce qui les intéresse pratiquement, sans qu'ils aient besoin d’abstraire, simplement parce que le reste de l’entourage reste sans prise sur eux : cette identité de réaction à des actions superficiellement différentes est le germe que la conscience humaine développe en idées générales. Qu’on réfléchisse, en effet, à la destination de notre système nerveux, telle qu’elle paraît résulter de sa structure. Nous voyons des appareils de perception très divers, tous reliés, par l’intermédiaire des centres, aux mêmes appareils moteurs. La sensation est instable; elle peut prendre les nuances les plus variées; au contraire le mécanisme moteur, une fois monté, fonctionnera invariablement de la même manière. Ou peut donc supposer des perceptions aussi différentes que possible dans leurs détails superficiels : si elles se continuent 1,’IUÉE GÉNÉRALE ET LA MÉMOIRE 175 par les mêmes réactions motrices, si l'organisme peut en extraire les mêmes efïets utiles, si elles impriment au corps la même attitude, quelque chose de commun s’en dégagera, et l'idée générale aura ainsi été sentie, subie, avant d’ètre représentée. — Nous voici doue enfin affranchis du cercle où nous paraissions enfermés d’abord. Pour généraliser, disions- nous, il faut abstraire les ressemblances, mais pour dégager utilement la ressemblance il faut déjà savoir généraliser. La vérité est qu’il n'y a pas de cercle, parce que la ressem- blance d'où l’esprit part, quand il abstrait d’abord, n’est pas la ressemblance où l’esprit aboutit lorsque, consciemment, il généralise. Celle d’où il part est une ressemblance sentie, vécue, ou, si vous voulez, automatiquement jouée. Celle où il revient est une ressemblance intelligemment aperçue ou pensée. Et c’est précisément au cours de ce progrès que se construisent, par le double effort de l'entendement et de la mémoire, la perception des individus et la conception des genres, — la mémoire greffant des distinctions sur les ressem- blances spontanément abstraites, l'entendement dégageant de l'habitude des ressemblances l’idée claire de la généralité. Cette idée de généralité n’était à l’origine que notre conscience d’une identité d’attitude dans une diversité de situations; c’était l’habitude môme, remontant de la sphère des mouve- ments vers celle de la pensée. Mais, des genres ainsi esquissés mécaniquement par l’habitude, nous avons passé, par un effort de réflexion accompli sur cette opération même, à Vidée générale du genre ; et une fois celte idée constituée, nous avons construit, cette fois volontairement, un nombre illimité de notions générales. Il n’est pas nécessaire ici de suivre l'intelligence dans le détail de cette construction. Bornons- I7G |,A MÉMOIRE ET L’ESPRIT nous à dire que l’entendement, imitant le travail de la nature, a monté, lui aussi, des appareils moteurs, cette fois artificiels, pour les faire répondre, en nombre limité, à une multitude illimitée d’objets individuels : l’ensemble de ces mécanismes est la parole articulée. Il s’en faut d’ailleurs que ces deux opérations divergentes de l’esprit, l’une par laquelle il discerne des individus, l’autre par laquelle il construit des genres, exigent le même effort et progressent avec une égale rapidité. La première, ne récla- mant que l’intervention de la mémoire, s’accomplit dès le début de notre expérience; la seconde se poursuit indéfini- ment sans s'achever jamais. La première aboutit à constituer des images stables qui, à leur tour, s'emmagasinent dans la mémoire ; la seconde forme des représentations instables et évanouissantes. Arrêtons-nous sur ce dernier point. Nous touchons ici à un phénomène essentiel de la vie mentale. L’essence de l'idée générale, en effet, est de se mouvoir sans cesse entre la sphère de l'action et celle de la mémoire pure. Reportons nous eu effet au schéma que nous avons déjà tracé. Eu S est la perception actuelle que j'ai de mon corps, c’est-à-dire d’un certain équilibre sensori-moteur. Sur la surface de la base AB seront disposés, si l'on veut, mes souvenirs dans leur totalité. Dans le cône ainsi déterminé, l'idée générale oscillera continuellement entre le sommet S et la base A B. En S elle prendrait la forme bien nette d’une attitude corporelle ou d’un mot prononcé; en AB elle revêti- rait l'aspect, non moins net, des mille images individuelles en lesquelles viendrait se briser sou unité fragile. Et c’est pourquoi une psychologie qui s'en tient au tout fait, qui ne connaît que des choses et ignore les progrès, n’apercevra de ce L’IDÉE GÉNÉRALE ET LA MÉMOIRE 177 mouvement que les extrémités entre lesquelles il oscille ; elle fera coïncider l’idée générale tantôt avec l’action qui la joue ou le mot qui l’exprime, tantôt avec les images multiples, en nombre indéfini, qui en sont l’équivalent dans la mémoire. Mais la vérité est que l'idée générale nous échappe dès que nous prétendons la figer à l'une ou l’autre de ces deux extré- mités. Elle consiste dans le double courant qui va de l'une à l’autre, — toujours prête, soit à se cristalliser en mots pro- noncés, soit à s’évaporer en souvenirs. Cela revient à dire qu’entre les mécanismes sensori -mo- teurs figurés par le point S et la totalité des souvenirs dis- posés en AB il y a place, comme nous le faisions pres- sentir dans le chapitre précé- dent, pour mille et mille répétitions de notre vie psy- chologique, figurées par autant de sections A'B', A"B", etc., du même cône. Nous tendons à nous éparpiller en AB à mesure que nous nous détachons davantage de notre état sen- soriel et moteur pour vivre de la vie du rêve; nous tendons à nous concentrer en S à mesure que nous nous attachons plus fermement à la réalité présente, répondant par des réactions motrices à des excitations sensorielles. Eu fait, le moi normal ne se fixe jamais à l’une de ces positions extrêmes ; il se meut entre elles, adopte tour à tour les positions représentées par les sections intermédiaires, ou, en d’autres termes, donne à Bergson. Matière et mémoire. 12 178 LA MÉMOIRE ET L'ESPRIT ses représentations juste assez de l'image et juste assez de l’idée pour qu’elles puissent concourir utilement à l'action présente. De cette conception de la vie mentale inférieure peuvent se déduire les lois de l’association des idées. Mais avant d’appro- fondir ce point, montrons l’insuffisance des théories courantes de l’association. Que toute idée surgissant dans l’esprit ait un rapport de ressemblance ou de contiguïté avec l'état mental antérieur, c’est incontestable; mais une affirmation de ce genre ne nous renseigne pas sur le mécanisme de l’association, et même, à vrai dire, ne nous apprend absolument rien. On chercherait vainement, en effet, deux idées qui n’aient pas entre elles quelque trait de ressemblance ou ne se touchent pas par quelque côté. S’agit-il de ressemblauce? Si profondes que soient les différences qui séparent deux images, on trouvera toujours, en remontant assez haut, un genre commun auquel elles appartiennent, et par conséquent une ressemblance qui leur serve de trait d’union. Considère-t-on la contiguïté? Une perception A, comme nous le disions plus haut, n’évoque « par contiguïté » une ancienne image B que si elle nous rappelle d’abord une image A' qui lui ressemble, car c’est uu souvenir A', et non pas la perception A, qui touche réelle- ment B dans la mémoire. Si éloignés qu'on suppose donc les deux termes A et B l’un de l’autre, il pourra toujours s’éta- blir entre eux un rapport de contiguïté si le terme interca- laire A' entretient avec A uue ressemblance suffisamment lointaine. Cela revient à dire qu'entre deux idées quelconques, choisies au hasard, il y a toujours ressemblance et toujours, L'ASSOCIATION DES IDÉES 179 si l’on veut, contiguïté, de sorte qu’eu découvrant uu rapport de contiguïté ou de ressemblance eutre deux représentations qui se succèdent ou n’explique pas du tout pourquoi l’une évoque l’autre. 4 La véritable question est de savoir comment s’opère la sélection entre une infinité de souvenirs qui tous ressemblent par quelque côté à la perception présente, et pourquoi uu seul d’entre eux, — celui-ci plutôt que celui-là, — émerge à la lumière de la conscience. Mais à cette question l’association- uisme ne peut répondre, parce qu’il a érigé les idées et les images eu entités indépendantes, llottant, à la manière des atomes d’Épicure, dans un espace intérieur, se rapprochant, s’accrochant entre elles quand le hasard les amène dans la sphère d’attraction les unes des autres. Et en approfondissant la doctrine sur ce point, on verrait que son tort a été d'intel- lectualiser trop les idées, de leur attribuer un rôle tout spé- culatif, d’avoir cru qu’elles existent pour elles et non pour uous, d’avoir méconnu le rapport qu’elles ont à l’activité du vouloir. Si les souvenirs errent, indifférents, dans une cons- cience inerte et amorphe, il n’y a aucune raison pour que la perception présente attire de préférence l’un d’eux*: je ne pourrai donc que constater la rencontre, une fois produite, et parler de ressemblance ou de contiguïté, — ce qui revient, an fond, à reconnaître vaguement que les états de conscience ont des allinités les uns pour les autres. Mais cette affiuité môme, qui prend la double forme de la contiguïté et de la ressemblance, l’associationnisme n’en peut fournir aucune explication. La tendance générale à s’associer demeure aussi obscure, dans cette doctrine, que les formes particulières de l’association. Ayant érigé les souvenirs- 180 LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT images individuels en choses tontes faites, données telles quelles au cours de notre vie mentale, l'associationnisme est réduit à supposer entre ces objets des attractions mystérieuses, dont on ne saurait môme pas dire à l’avance, comme de l’at- traction physique, par quels phénomènes elles se manifeste- ront. Pourquoi une image qui, par hypothèse, se suffit à elle- même, viserait-elle en effet à s’en agréger d’autres, ou semblables, ou données en contiguïté avec elle? Mais la vérité est que cette image indépendante est un produit artificiel et tardif de l’esprit. En fait, nous percevons les ressemblances avant les individus qui se ressemblent, et, dans un agrégat de parties contiguës, le tout avant les parties. Nous allons de la ressemblance aux objets ressemblants, en brodant sur la ressemblance, ce canevas commun, la variété des différences individuelles. Et nous allons aussi du tout aux parties, par un travail de décomposition dont on verra plus loin la loi, et qui consiste à morceler, pour la plus grande commodité de la vie pratique, la continuité du réel. L 'association n’est donc pas le fait primitif; c’est par une dissociation que nous débu- tons, et la tendance de tout souvenir à s’en agréger d'autres s’explique par un retour naturel de l’esprit à l'unité indivisée de la perception. v Mais nous découvrons ici le vice radical de l'association- nisme. Etant donnée une perception présente qui forme tour à tour, avec des souvenirs divers, plusieurs associations suc- cessives, il y a deux manières, disions-nous, de concevoir le mécanisme de cette association. Ou peut supposer que la per- ception reste identique à elle-même, véritable atome psycho- logique qui s’en agrège d’autres au fur et à mesure que ces derniers passent à côté de lui. Tel est le point de vue de l’as- L'ASSOCIATION DES IDÉES 181 sociationnisme. Mais il y en a un second, et c’est celui-là précisément que nous avons indiqué dans notre théorie de la reconnaissance. Nous avons supposé que notre personnalité tout entière, avec la totalité de nos souvenirs, entrait, iudi- visée, dans notre perception présente. Alors, si cette percep- tion évoque tour à tour des souvenirs différents, ce n’est pas par une adjonction mécanique d’éléments de plus en plus nombreux qu’elle attirerait, immobile, autour d’elle; c’est par une dilatation de notre conscience tout entière, qui, s’étalant alors sur une plus vaste surface, peut pousser plus loin l’in- ventaire détaillé de sa richesse. Tel, un amas nébuleux, vu dans des télescopes de plus en plus puissants, se résout en un nombre croissant d’étoiles. Dans la première hypothèse (qui n’a guère pour elle que son apparente simplicité et son ana- logie avec un atomisme mal compris), chaque souvenir cons- titue un être indépendant et figé, dont on ne peut dire ni pourquoi il vise à s’en agréger d’autres, ni comment il choisit, pour se les associer en vertu d’une contiguïté ou d’une res- semblance, entre mille souvenirs qui auraient des droits égaux. Il fautsupposer que les idées s’entre-choquent au hasard, ou qu’il s’exerce entre elles des forces mystérieuses, et l’on a encore contre soi le témoignage de la conscience, qui ne nous montre jamais des faits psychologiques flottant à l’état indé- pendant. Dans la seconde, on se borne à constater la solida- rité des faits psychologiques, toujours donnés ensemble à la conscience immédiate comme un tout indivisé que la réflexion seule morcelle en fragments distincts. Ce qu’il faut expliquer alors, ce n’est plus la cohésion des états internes, mais le double mouvement de contraction et d’expansion par lequel la conscience resserre ou élargit le développement de son 182 LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT contenu.' Mais ce mouvement se déduit, comme nous allons voir, des nécessités fondamentales de la vie; et il est aisé de voir aussi pourquoi les « associations » que nous paraissons former le long de ce mouvement épuisent tous les degrés successifs de la contiguïté et de la ressemblance. Supposons en effet, un instant, que notre vie psychologique se réduise aux seules fonctions sensori-motrices. En d’autres termes, plaçons-nous, dans la figure schématique que nous avons tracée (page 177), à ce point S qui correspondrait à la plus grande simplification possible de notre vie mentale. Dans cet état, toute perception se prolonge d’elle-même en réactions appropriées, car les perceptions analogues anté- rieures ont monté des appareils moteurs plus ou moins com- plexes qui n’attendent, pour entrer en jeu, que la répétition du môme appel. Or il y a, dans ce mécanisme, une association par ressemblance, puisque la perception présente agit en vertu de sa similitude avec les perceptions passées, et il y a là aussi une association par contiguïté, puisque les mouvements consécutifs à ces perceptions anciennes se reproduisent, et peuvent même entraîner à leur suite un nombre indéfini d’actions coordonnées à la première. Nous saisissons donc ici, à leur source môme et presque confondues ensemble, — non point pensées, sans doute, mais jouées et vécues, — l’asso- ciation par ressemblance et l’association par contiguïté. Ce ne sont pas là des formes contingentes de notre vie psychologique. Elles représentent les deux aspects complémentaires d’une seule et môme tendance fondamentale, la tendance de tout or- ganisme à extraire d’une situation donnée ce qu’elle a d’utile, et à emmagasiner la réaction éventuelle, sous forme d’habitude motrice, pour la faire servir à des situations du môme genre. PLAN DU RÊVE ET PLAN DE L'ACTION 183 Transportons-nous maintenant, d’un seul bond, à l’autre extrémité de notre vie mentale. Passons, selon notre méthode, de l’existence psychologique simplement « jouée * à celle qui serait exclusivement * rêvée ». Plaçons-nous, en d’autres termes, sur cette base AB de la mémoire (page 177) où se des- sinent dans leurs moindres détails tous les événements de notre vie écoulée. Une conscience qui, détachée de l’action, tiendrait ainsi sous son regard la totalité de son passé, n’aurait aucune raison pour se fixer sur une partie de ce passé plutôt que sur une autre. En un sens, tous ses souvenirs différeraient de sa perception actuelle, car, si on les prend avec la multi- plicité de leurs détails, deux souvenirs ne sont jamais identi- quement la même chose. Mais, en un autre sens, un souvenir quelconque pourrait être rapproché de la situation présente: il suffirait de négliger, dans cette perception et dans ce sou- venir, assez de détails pour que la ressemblance seule apparût. D’ailleurs, une fois le souvenir relié à la perception, une «4. multitude d’événements contigus au souvenir se rattache- raient du même coup à la perception, — multitude indéfinie, qui ne se limiterait qu’au point où l’on choisirait de l’arrêter. Les nécessités de la vie ne sont plus là pour régler l’effet de la ressemblance et par conséquent de la contiguïté, et comme, au fond, tout se ressemble, il s’ensuit que tout peut s’asso- cier. Tout à l’heure, la perception actuelle se prolongeait en mouvements déterminés; maintenant elle se dissout en une infinité de souvenirs également possibles. En AB l’association provoquerait donc un choix arbitraire, comme eu S une démarche fatale. Mais ce ne sont là que deux limites extrêmes où le psycho- logue doit se placer tour à tour pour la commodité de l’étude, 184 LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT et qui, en fait, ne sont jamais atteintes. Il n’v a pas, chez l’homme au moins, d’état purement sensori-moteur, pas plus qu'il n’y a chez lui de vie imaginative sans un substratum d’activité vague. Notre vie psychologique normale oscille, disions-nous, entre ces deux extrémités. D’un cùlé l'état sen- sori-moteur S oriente la mémoire, *dont il n’est, au fond, que l’extrémité acluelle et active ; et d’autre part cette mémoire elle-même, avec la totalité de notre passé, exerce une poussée en avant pour insérer dans l’action présente la plus grande partie possible d’elle-même. De ce double effort résultent, à tout instant, une multitude indéfinie d'états possibles de la mémoire, états figurés par les coupes A'B', A’B", etc., de notre schéma. Ce sont là, disions-nous, autant de répétitions de notre vie passée tout entière. Mais chacune de ces coupes est plus ou moins ample, selon qu’elle se rapproche davan- tage de la base ou du sommet; et, de plus, chacune de ces représentations complètes de notre passé n’amène à la lumière de la conscience que ce qui peut s’encadrer dans l’état sen- sori-moteur, ce qui, par conséquent, ressemble à la percep- tion présente au point de vue de l’action à accomplir.4 Eu d’autres termes, la mémoire intégrale répond à l’appel d'un état présent par deux mouvements simultanés, l'un de trans- lation, par lequel elle se porte tout entière au-devant de l’expérience et se contracte ainsi plus ou moins, sans se diviser, en vue de l’action, l’autre de rotation sur elle-même, par lequel elle s’oriente vers la situation du moment pour lui présenter la face la plus utile. A ces divers degrés de contraction correspondent les formes variées de l'association par ressemblance. Tout se passe donc comme si nos souvenirs étaient répétés LES DIVERS PLANS DE CONSCIENCE 185 un nombre indéfini de fois dans ces mille et mille réductions possibles de notre vie passée. Ils prennent une forme plus banale quand la mémoire se resserre davantage, plus person- nelle quand elle se dilate, et ils entrent ainsi dans une multi- tude illimitée de « systématisations » différentes. Un mot d'une langue étrangère, prononcé à mon oreille, peut me faire penser à celte langue en général ou à une voix qui le prononçait autrefois d’une certaine manière. Ces deux asso- ciations par ressemblance ne sont pas dues à l’arrivée acci- dentelle de deux représentations différentes que le hasard aurait amenées tour à tour dans la sphère d’attraction de la perception actuelle. Elles répondent à deux dispositions men- tales diverses, à deux degrés distincts de tension de la mémoire, ici plus rapprochée de l’image pure, là plus disposée à la réplique immédiate, c’est-à-dire à faction. Classer ces systèmes, rechercher la loi qui les lie respectivement aux divers « tons ® de notre vie mentale, montrer comment chacun de ces tons est déterminé lui-même par les nécessités du moment et aussi par le degré variable de notre effort per- sonnel, serait une entreprise difficile : toute cette psychologie est encore à faire, et nous ne voulons même pas, pour le moment, nous y essayer. Mais chacun de nous sent bien que ces lois existent, et qu’il y a des rapports stables de ce geure. Nous savons, par exemple, quand nous lisons un roman d’analyse, que certaines associations d’idées qu’on nous dépeint sont vraies, qu’elles ont pu être vécues ; d’autres nous choquent ou ne nous donnent pas l’impression du réel, parce que nous y sentons l’effet d’uu rapprochement méca- nique entre des étages différents de l’esprit, comme si l’auteur n’avait pas su se tenir sur le plan qu’il avait choisi de la vio 186 LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT mentale. La mémoire a donc bien ses degrés successifs et distincts de tension ou de vitalité, malaisés à définir, sans doute, mais que le peintre de Lame ne peut pas brouiller entre eux impunément. La pathologie vient d’ailleurs con- firmer ici, — sur des exemples grossiers, il est vrai, — une vérité dont nous avons tous l’instinct. Dans les « amnésies systématisées * des hystériques, par exemple, les souvenirs qui paraissent abolis sont réellement présents ; mais ils se rattachent tous, sans doute, à un certain ton déterminé de vitalité intellectuelle, où le sujet ne peut plus se placer. S’il y a ainsi des plans différents, en nombre indéfini, pour l’association par ressemblance, il en est de même de l’asso- ciation par contiguïté. Dans le plan extrême qui représente la base de la mémoire, il n’y a pas de souvenir qui ne soit lié, par contiguïté, à la totalité des événements qui le précèdent et aussi de ceux qui le suivent. Tandis qu’au point où se con- centre notre action dans l’espace, la contiguïté ne ramène, sous forme de mouvement, que la réaction immédiatement consécutive à une perception semblable antérieure. En fait, toute association par contiguïté implique une position de l’esprit intermédiaire entre ces deux limites extrêmes. Si l’on suppose, ici encore, une foule de répétitions possibles de la totalité de nos souvenirs, chacun de ces exemplaires de notre vie écoulée se découpera, à sa manière, eu tranches déterminées, et le mode de division ne sera pas le même si l'on passe d’un exemplaire à un autre, parce que chacun d’eux est précisément caractérisé par la nature des souvenirs dominants auxquels les autres souvenirs s'adossent comme cà des points d’appui. Plus ou se rapproche de Y action, par exemple, plus la contiguïté tend à participer de la ressem- LES DIVERS PLANS DE CONSCIENCE 187 blauce et à se distinguer ainsi d’un simple rapport de succes- sion chronologique : c'est ainsi qu’on ne saurait dire des mots d’uue langue étrangère, quand ils s’évoquent les uns les autres dans la mémoire, s’ils s’associent par ressemblance ou par contiguïté. Au contraire, plus nous nous détachons de l’action réelle ou possible, plus l’association par contiguïté tend à reproduire purement et simplement les images consé- cutives de notre vie passée. Il est impossible d’entrer ici dans une étude approfondie de ces divers systèmes. Il suffira de faire remarquer que ces systèmes ne sont point formés de souvenirs juxtaposés comme autant d’atomes. Il y a toujours quelques souvenirs dominants, véritables points brillants autour desquels les autres forment une nébulosité vague. Ces points brillants se multiplient à mesure que se dilate notre mémoire. Le processus de localisation d’un souvenir dans le passé, par exemple, ne consiste pas du tout, comme on l’a dit, à plonger dans la masse de nos souvenirs comme dans un sac, pour en retirer des souvenirs de plus en plus rapprochés entre lesquels prendra place le souvenir à localiser. Par quelle heureuse chance mettrions-nous justement la main sur un nombre croissant de souvenirs intercalaires ? Le travail de localisation consiste en réalité dans un effort croissant d’ex- pansion, par lequel la mémoire, toujours présente tout entière à elle-même, étend ses souvenirs sur une surface de plus en plus large et finit par distinguer ainsi, dans un amas jusque- là confus, le souvenir qui ne retrouvait pas sa place. Ici encore, d’ailleurs, la pathologie de la mémoire nous fourni- rait des renseignements instructifs. Dans l’amnésie rétrograde, les souvenirs qui disparaissent de la conscience sont vraisem- blablement conservés sur les plans extrêmes de la mémoire, 188 LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT et le sujet pourra les y retrouver par un effort exceptionnel, comme celui qu’il accomplit dans 1 état d’hypnotisme. Mais, sur les plans inférieurs, ces souvenirs attendaient, en quelque sorte, l’image dominante à laquelle ils pussent s’adosser. Tel choc brusque, telle émotion violente, sera l’événement déci- sif auquel ils s’attacheront ; et si cet événement, en raison de son caractère soudain, se détache du reste de notre histoire, ils le suivront dans l’oubli. On conçoit donc que l’oubli con- sécutif à un choc, physique ou moral, comprenne les événe- ments immédiatement antérieurs, — phénomène bien diffi- cile à expliquer dans toutes les autres conceptions de la mémoire. Remarquons-le eu passant : si l'on refuse d’attri- buer quelque attente de ce genre aux souvenirs récents, et même relativement éloignés, le travail normal de la mémoire deviendra inintelligible. Car tout événement dont le souvenir s’est imprimé dans la mémoire, si simple qu'on le suppose, a occupé uu certain temps. Les perceptions qui ont rempli la première période de cet intervalle, et qui forment maintenant avec les perceptions consécutives un souvenir indivisé, étaient donc véritablement « en l’air » tant que la partie décisive de l’événement n’était pas encore produite. Entre la disparition d’un souvenir avec ses divers détails préliminaires et l’aboli- tion, par l'amnésie rétrograde, d’un nombre plus ou moins grand de souvenirs antérieurs à uu évéuement donné, il y a donc une simple différence de degré, et non pas de nature. De ces diverses considérations sur la vie mentale inférieure découlerait une certaine conception de l’équilibre intellec- tuel. Cet équilibre ne sera évidemment faussé que par la perturbation des éléments qui lui servent de matière. 11 ue L’ATTENTION A LA VIE 189 saurait être question ici d’aborder les problèmes de pathologie mentale ; uous ue pouvons cependant les éluder entièrement, puisque nous cherchons à déterminer la relation exacte du corps à l’esprit. Nous avons supposé que l'esprit parcourait sans cesse l’in- tervalle compris entre ses deux limites extrêmes, le plan de l’action et le plan du rêve. S’agit-il d’une décision à prendre ? Ramassant, organisant la totalité de son expérience dans ce que nous appelons son caractère, il la fera converger vers des actions où vous trouverez, avec le passé qui leur sert de matière, la forme imprévue que la personnalité leur imprime ; mais l’action ne sera réalisable que si elle vient s’encadrer dans la situation actuelle, c’est-à-dire dans cet ensemble de circonstances qui uaît d’une certaine position déterminée du corps dans le temps et dans l'espace. S’agit-il d’un travail intellectuel, d’une conception à former, d’une idée plus ou moins générale à extraire de la multiplicité des souvenirs? Une grande marge est laissée à la fantaisie d’une part, au dis- cernement logique de l’autre : mais l’idée, pour être viable, devra toucher à la réalité présente par quelque coté, c'est- à-dire pouvoir, de degré en degré et par des diminutions ou contractions progressives d’elle-même, être plus ou moins jouée par le corps en même temps que représentée par l’esprit. Notre corps, avec les sensations qu’il reçoit d’un côté et les mouvements qu’il est capable d’exécuter de l’autre, est donc bien ce qui fixe notre esprit, ce qui lui donne le lest et l’équi- libre. L’activité de l’esprit déborde infiniment la masse des souvenirs accumulés, comme cette masse de souvenirs déborde infiniment elle-même les sensations et les mouvements de l’heure présente ; mais ces sensations et ces mouvements cou- J 90 LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT diliouneut ce qu’on pourrait appeler l 'attention à la vie, et c'est pourquoi tout dépend de leur cohésion dans le travail normal de l’esprit, comme dans une pyramide qui se tiendrait debout sur sa pointe. Qu’on jette d’ailleurs un coup d'œil sur la fine structure du système nerveux , telle que l’ont révélée des découvertes récentes. On croira apercevoir partout des conducteurs, nulle part des centres. Des fils placés bout à bout et dont les extré- mités se rapprochent sans doute quand le courant passe, voilà tout ce qu’on voit. Et voilà peut-être tout ce qu’il y a, s'il est vrai que le corps ne soit qu’un lieu de rendez-vous entre les excitations reçues et les mouvements accomplis, ainsi que nous l’avons supposé dans tout le cours de notre travail. Mais ces fils qui reçoivent du milieu extérieur des ébranlements ou des excitations et qui les lui renvoient sous forme de réac- tions appropriées, ces fils si savamment tendus de la péri- phérie à la périphérie, assurent justement par la solidité de leurs connexions et la précision de leurs entre-croisements l’équilibre sensori-moteur du corps, c'est-à-dire son adapta- tion à la situation présente. Relâchez cette tension ou rompez cet équilibre : tout se passera comme si l’attention se déta- chait de la vie. Le rêve et l’aliénation ne paraissent guère être autre chose. Nous parlions tout à l’heure de la récente hypothèse qui attribue le sommeil à une interruption de la solidarité entre neurones. Même si l’on n’accepte pas celte hypothèse (confir- mée pourtant par de curieuses expériences), il faudra bien supposer pendant le sommeil profond une interruption au moins fonctionnelle de la relation établie dans le système uer- vcux entre l’excitation et la réaction motrice. De sorte que le L’ÉQUILIBRE MENTAL 191 rêve serait toujours l’état d’un esprit dont l’attention n’est pas fixée par l’équilibre sensori-nioteur du corps. Et il paraît de plus eu plus probable que cette détente du système nerveux est due à l’intoxication de ses éléments par les produits non éliminés de leur activité normale à l’état de veille. Or, le rêve imite de tout point l’aliénation. Non seulement tous les symp- tômes psychologiques de la folie se retrouvent dans le rêve, — au point que la comparaison de ces deux états est devenue banale, — mais l’aliénation parait bien avoir également son origine dans un épuisement cérébral, lequel serait causé, comme la fatigue normale, par l’accumulation de certains poi- sons spécifiques dans les éléments du système nerveux1. On sait que l'aliénation est souvent consécutive aux maladies infectieuses, et que d'ailleurs on peut reproduire expérimen- talement avec des toxiques tous les phénomènes de la folie -. N'est-il pas vraisemblable, dès lors, que la rupture de l’équi- libre mental dans l'aliénation tient tout simplement à une perturbation des relations sensori-motrices établies dans l’or- ganisme? Cette perturbation suffirait à créer une espèce de vertige psychique, et à faire ainsi que la mémoire et l’atten- tion perdent contact avec la réalité. Qu’on lise les descriptions données par certains fous de leur maladie naissante : on verra qu’ils éprouvent souvent un sentiment d’étrangeté ou, comme ils disent, de « non-réalité », comme si les choses perçues perdaient pour eux de leur relief et de leur soli- dité3. Si nos analyses sont exactes, le sentiment concret que 1. Cette idée a été développée récemment par divers auteurs. On en trouvera l’exposé très systématique dans le travail de Cowles, The mecha- nisin of insanil y (American Journal of Insanity , 1890-91 ). 2. Voir surtout Moreau de Tours, Du hachisch, Paris, 1845. 3. Bail, Leçons sur les maladies mentales, Paris, 1890, p. 608 et suiv. — 192 LA MEMOIRE ET L ESPRIT nous avons do la réalité présente consisterait en effet dans la conscience que nous prenons des mouvements effectifs par lesquels notre organisme répond naturellement aux excita- tions; — de sorte que là où les relations se détendent ou se gâtent entre sensations et mouvements, le sens du réel s’affai- blit ou disparaît b Il y aurait d'ailleurs ici une foule de distinctions à faire, non seulement entre les diverses formes de l’aliénation, mais encore entre l’aliénation proprement dite et ces scissions de la persounalité qu’une psychologie récente en a si curieusement rapprochées*. Dans ces maladies de la personnalité, il semble que des groupes de souvenirs se détachent de la mémoire centrale et renoncent à leur solidarité avec les autres. Mais il est rare qu’on n’observe pas aussi des scissions concomitantes de la sensibilité et de la motricité 3. Nous ne pouvons nous empêcher de voir dans ces derniers phénomènes le véritable substrat matériel des premiers. S’il est vrai que notre vie intellectuelle repose tout entière sur sa pointe, c’est-à-dire sur les fonctions sensori-motrices par lesquelles elle s’insère dans la réalité présente, l’équilibre intellectuel sera diverse- ment troublé selon que ces fonctions seront lésées d’une manière ou d’une autre. Or, à côté des lésions qui affectent la vitalité générale des fonctions sensori-motrices, affaiblis- sant ou abolissant ce que nous avons appelé le sens du réel, il en est d’autres qui se traduisent par une diminution méca- nique, et non plus dynamique, de ces fonctions, comme si Cf. une bien curieuse analyse : Visions, a Personal narrative ( Journal of mental science, 1896, p. ‘284). 1. Voir plus haut, page 148. ‘2. Pierre Janet, Les accidents mentaux, Paris, 1894, p. 292 et suiv. 3. Pierre Janet, L'automatisme psychologique, Paris, 1889, p. 95 cl suiv. DESTINATION DU COUDS 193 certaines connexions sensori-motrices se séparaient purement et simplement des autres. Si notre hypothèse est fondée, la mémoire sera très diversement atteinte dans les deux cas. Dans le premier, aucun souvenir ne sera distrait, mais tous les souvenirs seront moins lestés, moins solidement orientés vers le réel, d’où une rupture véritable de l’équilibre mental. Dans le second, l’équilibre ne sera pas rompu, mais il perdra de sa complexité. Les souvenirs conserveront leur aspect nor- mal, mais renonceront en partie à leur solidarité, parce que leur base sensori-motrice, au lieu d’ètre pour ainsi dire chi- miquement altérée, sera mécaniquement diminuée. Pas plus dans un cas que dans l’autre, d’ailleurs, les souvenirs ne seront directement atteints ou lésés. L’idée que le corps conserve des souvenirs sous forme de dispositifs cérébraux, que les pertes et les diminutions de la mémoire consistent dans la destruction plus ou moins com- plète de ces mécanismes, l’exaltation de la mémoire et l'hal- lucination au contraire dans une exagération de leur activité, n’est donc confirmée ni par le raisonnement ni par les faits. La vérité est qu'il y a un cas, un seul, où l’observation sem- blerait d’abord suggérer cette vue : nous voulons parler de l’aphasie, ou plus généralement des troubles de la reconnais- sance auditive ou visuelle. C'est le seul cas où l’on puisse assigner à la maladie un siège constant dans une circonvolu- tion déterminée du cerveau ; mais c’est précisément aussi le cas où l’on n’assiste pas à l’arrachement mécanique et tout de suite définitif de tels et tels souvenirs, mais plutôt à l’afiai- blissementgraduel et fonctionnel de l’ensemble de la mémoire intéressée. Et nous avons expliqué comment la lésion céré- Bf.rgson. Matière et mémoire. 13 194 LA MÉMOIRE ET L’ESPRIT braie pouvait occasionner cet affaiblissement, sans qu'il faille supposer en aucune manière une provision de souvenirs accu- mulée clans le cerveau. Ce qui est réellement atteint, ce sont les régions sensorielles et motrices correspondant à ce genre de perception, et surtout les annexes qui permettent de les actionner intérieurement, de sorte que le souvenir, ne trou- vant plus à quoi se prendre, finit par devenir pratique- ment impuissant : or, en psychologie, impuissance signifie inconscience. Dans tous les autres cas, la lésion observée ou supposée, jamais nettement localisée, agit par la perturba- tion quelle apporte à l’ensemble des connexions sensori- motrices, soit qu’elle altère cette masse soit qu’elle la frag- mente : d'où une rupture ou une simplification de l’équilibre intellectuel, et, par ricochet, le désordre ou la disjonction des souvenirs. La doctrine qui fait de la mémoire une fonction immédiate du cerveau, doctrine qui soulève des difficultés théoriques insolubles, doctrine dont la complication défie toute imagination et dont les résultats sont incompatibles avec les données de l’observation intérieure, ne peut donc même pas compter sur l’appui de la pathologie cérébrale. Tous les faits et toutes les analogies sont en faveur d'une théorie qui ne verrait dans le cerveau qu’un intermédiaire entre les sensations et les mouvements, qui ferait de cet ensemble de sensations et de mouvements la pointe extrême de la vie mentale, pointe sans cesse insérée dans le tissu des événements, et qui, attribuant ainsi au corps l’unique fonc- tion d’orienter la mémoire vers le réel et de la relier au pré- sent, considérerait cette mémoire même comme absolument indépendante de la matière. En ce sens, le cerveau contribue à rappeler le souvenir utile, mais plus encore à écarter provi- DESTINATION DU CORPS 195 soirement tous les autres. Nous ue voyons pas comment la mémoire se logerait dans la matière; mais nous comprenons bien, — selon le mot profond d'un philosophe contemporain, — que « la matérialité mette en nous l'oubli 1 ». I. Ravaisson, La philosophie en France au .\ixe siècle , 3°éd.,p. 176. I 4- CHAPITRE IV DE LA DÉLIMITATION ET DE LA FIXATION DES IMAGES PERCEPTION ET MATIÈRE. AME ET CORPS Une conclusion générale découle des trois premiers cha- pitres de ce livre : c’est que le corps, toujours orienté vers l’action, a pour fonction essentielle de limiter, en vue de l’action, la vie de l'esprit. Il est par rapport aux représenta- tions un instrument de sélection, et de sélection seulement. Il ne saurait ni engendrer ni occasionner un état intellectuel. S’agit-il de la perception? Par la place qu’il occupe à tout instant dans l’univers, notre corps marque les parties et les aspects de la matière sur lesquels nous aurions prise : notre perception, qui mesure justement notre action virtuelle sur les choses, se limite ainsi aux objets qui influencent actuelle- ment nos organes et préparent nos mouvements. Considère- t-on la mémoire ? Le rôle du corps n'est pas d’emmagasiner les souvenirs, mais simplement de choisir, pour l’amener à la conscience distincte par l’cfïlcaci té réelle qu’il lui confère, le souvenir utile, celui qui complétera et éclaircira la situation présente en vue de l’action finale. Il est vrai que cette seconde sélection est beaucoup moins rigoureuse que la première, parce que notre expérience passée est une expérience individuelle 198 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ et non plus commune, parce que nous avons toujours bien des souvenirs différents capables de cadrer également avec une même situation actuelle, et que la nature ne peut pas avoir ici, comme dans le cas de la perception, une règle inflexible pour délimiter nos représentations. Une certaine marge est donc nécessairement laissée cette fois à la fan- taisie; et si les animaux n'en profitent guère, captifs qu'ils sont du besoin matériel, il semble qu’au contraire l’esprit humain presse sans cesse avec la totalité de sa mémoire contre la porte que le corps va lui entrouvrir : de là les jeux de la fantaisie et le travail de l’imagination, — autant de libertés que l’esprit prend avec la nature. Il n’en est pas moins vrai que l’orientation de notre conscience vers l’action paraît être la loi fondamentale de notre vie psychologique. Nous pourrions à la rigueur nous en tenir là, car c’est pour définir le rôle du corps dans la vie de l'esprit que nous avions entrepris ce travail. Mais d’un coté nous avons soulevé en route un problème métaphysique que nous ne pouvons nous décider à laisser en suspens, et d'autre part nos recherches, quoique surtout psychologiques, nous ont laissé entrevoir à diverses reprises, sinon un moyen de résoudre le problème, au moins un côté par où l’aborder. Ce problème n’est rien moins que celui de l’union de l’àme au corps. Il se pose à nous sous une forme aiguë, parce que nous distinguons profondément la matière de l’esprit. Et nous ne pouvons le tenir pour insoluble, parce que nous définis- sons esprit et matière par des caractères positifs, non par des négations. C’est bien véritablement dans la matière que la perception pure nous placerait, et bien réellement dans l'esprit même que nous pénétrerions déjà avec la mémoire. LE PROBLÈME DU DUALISME 190 D'autre part, la même observation psychologique qui nous a révélé la distinction de la matière et de l’esprit nous fait assister à leur union. On bien donc nos analyses sont entachées d'un vice originel, ou elles doivent nous aider à sortir des difficultés qu’elles soulèvent. L’obscurité du problème, dans toutes les doctrines, tient à la double antithèse que notre entendement établit entre l’étendu et l’inétendu d’une part, la qualité et la quantité de l’autre. Il est incontestable que l’esprit s’oppose d’abord à la matière comme une unité pure à une multiplicité essentielle- ment divisible, que de plus nos perceptions se composent de qualités hétérogènes alors que l’univers perçu semble devoir se résoudre en changements homogènes et calculables. Il y aurait donc l’inextension et la qualité d’un côté, l’étendue et la quantité de l'autre. Nous avons répudié le matérialisme, qui prétend faire dériver le premier terme du second; mais nous n’acceptons pas davantage l'idéalisme, qui veut que le second soit simplement une construction du premier. Nous soutenons contre le matérialisme que la perception dépasse infiniment l’état cérébral ; mais nous avons essayé d’établir contre l’idéalisme que la matière déborde de tous côtés la représentation que nous avons d’elle, représentation que l’esprit y a pour ainsi dire cueillie par un choix intelligent. De ces deux doctrines opposées, l’une attribue au corps et l’autre à l’esprit un don de création véritable, la première voulant que notre cerveau engendre la représentation et la seconde que notre entendement dessine le plan de la nature. Et contre ces deux doctrines nous invoquons le même témoignage, celui de la conscience, laquelle nous montre dans notre corps une image comme les autres, et dans notre enten- 200 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ dement une certaine faculté de dissocier, de distinguer et d’opposer logiquement, mais non pas de créer ou de cons- truire. Ainsi, prisonniers volontaires de l’analyse psycholo- gique et par conséquent du sens commun, il semble qu’après avoir exaspéré les conflits que le dualisme vulgaire soulève, nous ayons fermé toutes les issues que la métaphysique pou- vait nous ouvrir. Mais justement parce que nous avons poussé le dualisme à l’extrême, notre analyse en a peut-être dissocié les éléments contradictoires. La théorie de la perception pure d'un coté, de la mémoire pure de l’autre, préparerait alors les voies à un rapprochement entre l’inétendu et l’étendu, entre la qua- lité et la quantité. Considère-t-on la perception pure ? En faisant de l’état céré- bral le commencement d’une action et pas du tout la condi- tion d’une perception, nous rejetions les images perçues des choses en dehors de l’image de notre corps; nous replacions donc la perception dans les choses mêmes. Mais alors, notre perception faisant partie des choses, les choses participent de la nature de notre perception. L’étendue matérielle n'est plus, ne peut plus être cette étendue multiple dont parle le géomètre; elle ressemble bien plutôt à l’extension indi visée de notre représentation. C’est dire que l’analyse de la percep- tion pure nous a laissé entrevoir dans l’idée d'extension un rapprochement possible entre l’étendu et l’inétendu. Mais notre conception de la mémoire pure devrait conduire, par une voie parallèle, à atténuer la seconde opposition, celle de la qualité et de la quantité. Nous avons séparé radicale- ment, en effet, le pur souvenir de l’état cérébral qui le conti- nue et le rend efficace. La mémoire n’est donc à aucun degré LE PROBLEME DU DUALISME 201 une émanation de la matière ; bien au contraire, la matière, telle que nous la saisissons dans une perception concrète qui occupe toujours une certaine durée, dérive en grande partie de la mémoire. Or, où est au juste la différence entre les qua- lités hétérogènes qui se succèdent dans notre perception concrète et les changements homogènes que la science met derrière ces perceptions dans l’espace? Les premières sont discontinues et ne peuvent se déduire les unes des autres; les seconds au contraire se prêtent au calcul. Mais pour qu’ils s’y prêtent, point n’est besoin d’en faire des quantités pures : autant vaudrait les réduire au néant. 11 suffit que leur hétéro- généité soit assez diluée, en quelque sorte, pour devenir, à notre point de vue, pratiquement négligeable. Or, si toute perception concrète, si courte qu’on la suppose, est déjà la synthèse, par la mémoire, d’une infinité de « perceptions pures » qui se succèdent, ne doit-on pas penser que l’hétéro- généité des qualités sensibles tient à leur contraction dans notre mémoire, l’homogénéité relative des changements objectifs à leur relâchement naturel? Et l’intervalle de la quantité à la qualité ne pourrait-il pas alors être diminué par des considérations de tension, comme par celles d’exten- sion la distance de l’étendu à l’inétendu? Avant de nous engager dans cette voie, formulons le prin- cipe général de la méthode que nous voudrions appliquer. Nous en avons déjà fait usage dans un travail antérieur, et même, implicitement, dans le travail présent. Ce qu’on appelle ordinairement un fait, ce n’est pas la réalité telle qu’elle apparaîtrait à une intuition immédiate, mais une adaptation du réel aux intérêts de la pratique et aux exigences de la vie sociale. L’intuition pure, extérieure ou ^02 conscience et matérialité interne, est celle d’une continuité indivisée. Nous la fraction- nons en éléments juxtaposés, qui répondent, ici à des mots distincts, là à des objets indépendants. Mais justement parce que nous avons rompu ainsi l’unité de notre intuition origi- nelle, nous nous sentons obligés d’établir entre les termes disjoints un lien, qui ne pourra plus être qu'extérieur et sura- jouté. A l’unité vivante, qui naissait de la continuité intérieure, nous substituons l’unité factice d’un cadre vide, inerte comme les termes qu’il maintient unis. Empirisme et dogmatisme s’accordent, au fond, à partir des phénomènes ainsi recons- titués, et diffèrent seulement en ce que le dogmatisme s’attache davantage à cette forme, l’empirisme à cette matière. L’empi- risme, en effet, sentant vaguement ce qu'il y a d’artificiel dans les rapports qui unissent les termes entre eux, s’en tient aux termes et néglige les rapports. Son tort n’est pas de priser trop haut l’expérience, mais au contraire de substituer à l'expérience vraie, à celle qui naît du contact immédiat de l’esprit avec sou objet, une expérience désarticulée et par conséquent sans doute dénaturée, arrangée en tout cas pour la plus grande facilité de l'action et du langage. Justement parce que ce morcellement du réel s’est opéré en vue des exigences de la vie pratique, il n’a pas suivi les ligues inté- rieures de la structure des choses : c’est pourquoi l’empirisme ne peut satisfaire l’esprit sur aucun des grands problèmes, et môme, quand il arrive à la pleine conscience de son principe, s'abstient de les poser. — Le dogmatisme découvre et dégage les difficultés sur lesquelles l’empirisme ferme les yeux ; mais, à vrai dire, il en cherche la solution dans la voie que l'empi- risme a tracée. 11 accepte, lui aussi, ces phénomènes dé- tachés, discontinus, dont l’empirisme se conteule, et s'efforce METHODE A SUIVRE 203 simplement d'en faire une synthèse qui, n’ayant pas été donnée dans nue intuition, aura nécessairement toujours uue forme arbitraire. Eu d’autres termes, si la métaphysique n’est qu'une construction, il y a plusieurs métaphysiques égale- ment vraisemblables, qui se réfutent par conséquent les uues les autres, et le dernier mot restera à une philosophie cri- tique, qui tient toute connaissance pour relative et le fond des choses pour inaccessible à l’esprit. Telle est en effet la marche régulière de la pensée philosophique : nous partons de ce que nous croyons être l’expérience, nous essayons des divers arrangements possibles entre les fragments qui la composent apparemment, et devant la fragilité reconnue de toutes nos constructions, nous finissons par renoncer à cons- truire. — Mais il y aurait une dernière entreprise à tenter. Ce serait d’aller chercher l’expérience à sa source, ou plutôt au- dessus de ce tournant décisif où, s’infléchissant dans le sens de notre utilité, elle devient proprement l’expérience humaine. L’impuissance de la raison spéculative, telle que Kant l’a démontrée, n’est peut-être, au fond, que l’impuissance d'une intelligence asservie à certaines nécessités de la vie corpo- relle et s’exerçant sur une matière qu’il a fallu désorganiser pour la satisfaction de nos besoins. Notre connaissance des choses ne serait plus alors relative à la structure fondamen- tale de notre esprit, mais seulement à ses habitudes superfi- cielles et acquises, à la forme contingente qu’il tient de nos fonctions corporelles et de nos besoins inférieurs. La relati- vité de la connaissance ne serait donc pas définitive. En défaisant ce que ces besoins ont fait, nous rétablirions l’intui- tion dans sa pureté première et nous reprendrions contact avec le réel. 20 't CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ Cette méthode présente, dans l’application, des difficultés considérables et sans cesse renaissantes, parce qu’elle exige, pour la solution de chaque nouveau problème, un effort entièrement nouveau. Renoncer à certaines habitudes de penser et môme de percevoir est déjà malaisé : encore n'est- ce là que la partie négative du travail à faire; et quand on l’a faite, quand on s’est placé à ce que nous appelions le tour- nant de l’expérience, quand on a profité de la naissante lueur qui, éclairant le passage de Y immédiat à Yutile, commence l’aube de notre expérience humaine, il reste à reconstituer, avec les éléments infiniment petits que nous apercevons ainsi de la courbe réelle, la forme de la courbe même qui s’étend dans l’obscurité derrière eux. En ce sens, la tâche du philo- sophe, telle que nous l’entendons, ressemble beaucoup à celle du mathématicien qui détermine une fonction en partant de la différentielle. La démarche extrême de la recherche philo- sophique est un véritable travail d’intégration. Nous avons tenté autrefois l’application de cette méthode au problème de la conscience, et il nous a paru que le tra- vail utilitaire de l’esprit, en ce qui coucerue la perception de notre vie intérieure, consistait dans une espèce de réfraction de la durée pure à travers l’espace, réfraction qui nous per- met de séparer nos états psychologiques, de les amener à nue forme de plus en plus impersonnelle, de leur imposer des noms, enfin de les faire entrer dans le courant de la vie so- ciale. Empirisme et dogmatisme prennent les états intérieurs sous celte forme discontinue, le premier s’en tenant aux états eux-mêmes pour ne voir dans le moi qu’une suite de faits juxtaposés, l’autre comprenant la nécessité d’un lieu, mais ne pouvant plus trouver ce lien que dans une forme ou dans METHODE A SUIVRE 205 uue force, — forme extérieure où s’insérerait l'agrégat, force indéterminée et pour aiusi dire physique qui assurerait la cohésion des éléments. De là les deux points de vue opposés sur la questiou de la liberté : pour le déterminisme, l’acte est la résultante d’une composition mécanique des éléments entre eux ; pour ses adversaires, s’ils étaient rigoureusement d’accord avec leur principe, la décision libre devrait être un fiat arbitraire, une véritable création ex nihilo. — Nous avons pensé qu’il y aurait un troisième parti à prendre. Ce serait de nous replacer daus la durée pure, dont l'écoulement est continu, et où l'on passe, par gradations insensibles, d’un étal à l'autre : continuité réellement vécue, mais artificielle- ment décomposée pour la plus grande commodité de la con- naissance usuelle. Alors nous avons cru voir l’action sortir de ses antécédents par une évolution sui generis, de telle sorte qu'on retrouve daus cette action les antécédents qui l'expliquent, et qu elle y ajoute pourtaut quelque chose d'absolument nouveau, étant en progrès sur eux comme le fruit sur la fleur. La liberté n’est nullement ramenée par là, comme on l’a dit, à la spontanéité sensible. Tout au plus en serait-il ainsi chez l’animal, dont la vie psychologique est surtout alïective. Mais chez l’homme, être pensant, l’acte libre peut s’appeler une synthèse de sentiments et d’idées, et l’évolution qui y conduit une évolution raisonnable. L’artifice de cette méthode consiste simplement, en somme, à distin- guer le point de vue de la connaissance usuelle ou uLile cl celui de la connaissance vraie. La durée où nous nous regar- dons agir, et où il est utile que nous nous regardions, est une durée dont les éléments se dissocieut et se juxtaposent; mais la durée où nous agissons est une durée où nos états se 200 C O N S C I E N C E E T M A T E II I A L I T E fondent les uns dans les autres, et c’est là que nous devons faire effort pour nous replacer par la pensée dans le cas exceptionnel et unique où nous spéculons sur la nature intime de l'action, c’est-à-dire dans la théorie de la liberté. Une méthode de ce genre est-elle applicable au problème de la matière? La question est de savoir si, dans cette « diversité des phénomènes * dont Kant a parlé, la masse confuse à tendance extensive pourrait être saisie en deçà de l’espace homogène sur lequel elle s’applique et par l'inter- médiaire duquel nous la subdivisons, — de même que notre vie intérieure peut se détacher du temps indéfini et vide pour redevenir durée pure. Certes, l’entreprise serait chimérique de vouloir s’affranchir des conditions fondamentales de la perception extérieure. Mais la question est de savoir si cer- taines conditions, que nous tenons d’ordinaire pour fonda- mentales, ne concerneraient pas l’usage à faire des choses, le parti pratique à en tirer, bien plus que la connaissance pure que nous en pouvons avoir. Plus particulièrement, en ce qui regarde l’étendue concrète, continue, diversifiée et en même temps organisée, on peut contester qu’elle soit solidaire de l’espace amorphe et inerte qui la sous-tend, espace que nous divisons indéfiniment, où nous découpons des figures arbi- trairement, et où le mouvement lui-même, comme nous le disions ailleurs, ne peut apparaître que comme une multi- plicité de positions instantanées, puisque rien n'y saurait assurer la cohésion du passé et du présent. On pourrait donc, dans une certaine mesure, se dégager de l’espace saus sortir de l’étendue, et il y aurait bien là un retour à l’immédiat, puisque nous percevons pour tout de bon l'étendue, tandis que nous ne faisons que concevoir l’espace à la manière d'un PERCEPTION ET MATIERE 207 schème. Reprochera-t-on à cette méthode d’attribuer arbi- trairement à la connaissance immédiate une valeur privi- légiée ? Mais quelles raisons aurions-nous de douter d’une connaissance, l’idée même d'en douter nous viendrait-elle jamais, sans les difficultés et les contradictions que la réflexion signale, sans les problèmes que la philosophie pose ? Et la connaissance immédiate ne trouverait-elle pas alors en elle-même sa justification et sa preuve, si l'on pou- vait établir que ces difficultés, ces contradictions, ces pro- blèmes naissent surtout de la figuration symbolique qui la recouvre, figuration qui est devenue pour nous la réalité même, et dont un effort intense, exceptionnel, peut seul réussir à percer l’épaisseur? Choisissons tout de suite, parmi les résultats auxquels l’application de cette méthode peut conduire, ceux qui inté- ressent notre recherche. Nous nous bornerons d’ailleurs à des indications; il ne peut être question ici de construire une théorie de la matière. I. — Tout mouvement, en tant que passage d'un repos à un repos, est absolument indivisible. Il ne s’agit pas ici d’une hypothèse, mais d’un fait, qu’une hypothèse recouvre généralement. Voici, par exemple, ma main posée au point A. Je la porte au point B, parcourant d’un trait l’intervalle. 11 y a dans ce mouvement, tout à la fois, une image qui frappe ma vue et un acte que ma conscience musculaire saisit. Ma conscience me donne la sensation intérieure d’un fait simple, car en A était le repos, en B est le repos encore, et entre A et B se place un acte indivisible ou tout au moins indivisé, passage du repos 208 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ au repos, qui est le mouvement même. Mais ma vue perçoit le mouvement sous forme d’une ligne AB qui se parcourt, et cette ligne, comme tout espace, est indéfiniment décompo- sable. Il semble donc d’abord que je puisse, comme je vou- drai, tenir ce mouvement pour multiple ou pour indivisible, selon que je l’envisage dans l’espace ou dans le temps, comme une image qui se dessine hors de moi ou comme un acte que j’accomplis moi-même. Toutefois, eu écartant toute idée préconçue, je m’aperçois bien vite que je n’ai pas le choix, que ma vue elle-même saisit le mouvement de A en B comme un tout indivisible, et que si elle divise quelque chose, c’est la ligne supposée par- courue et non pas le mouvement qui la parcourt. Il est bien vrai que ma main ne va pas de A en B sans traverser les positions intermédiaires, et que ces points intermédiaires ressemblent à des étapes, en nombre aussi grand qu'on vou- dra, disposées tout le long de la route ; mais il y a entre les divisions ainsi marquées et des étapes proprement dites cette différence capitale qu’à une étape on s’arrête, au lieu qu’ici le mobile passe. Or le passage est un mouvement, et l’arrêt une immobilité. L’arrêt interrompt le mouvement; le passage ne lait qu'un avec le mouvement même. Quand je vois le mobile passer en un point, je conçois sans doute qu’il puisse s’y arrêter ; et lors même qu'il ne s'y arrête pas, j’incline à considérer son passage comme un repos infiniment court, parce qu'il me faut au moins le temps d’y penser ; mais c’est mon imagination seule qui se repose ici, et le rôle du mobile est au contraire de se mouvoir. Tout point de l’espace m’apparaissant nécessairement comme fixe, j'ai bien de la peine à ne pas attribuer au mobile lui-même l'immobi PERCEPTION ET MATIÈRE 209 1 itOr du point avec lequel je le fais pour un moment coïncider ; il me semble alors, quand je reconstitue le mouvement total, que le mobile a stationné un temps infiniment court à tous les poiuts de sa trajectoire. Mais il ne faudrait pas confondre les données des sens, qui perçoivent le mouvement, avec les artifices de l’esprit qui le recompose. Les sens, laissés à eux- mêmes, nous présentent le mouvement réel, entre deux arrêts réels, comme un tout solide et indivisé. La division est l’œuvre de l’imagination, qui a justement pour fonction de fixer les images mouvantes de notre expérience ordinaire, comme l’éclair instantané qui illumine pendant la nuit une scène d'orage. Nous saisissons ici, dans son principe même, l’illusion qui accompague et recouvre la perception du mouvement réel. Le mouvement consiste visiblement à passer d’un point à un autre, et par suite à traverser de l’espace. Or l’espace tra- versé est divisible à l’infini, et comme le mouvement s’ap- plique, pour ainsi dire, le long de la ligne qu’il parcourt, il parait solidaire de cette ligne et divisible comme elle. Ne l’a- t-il pas dessinée lui-même? N’en a-t-il pas traversé, tour à tour, les points successifs et juxtaposés ? Oui sans doute, mais ces points n’ont de réalité que dans une ligne tracée, c’est-à-dire immobile ; et par cela seul que vous vous repré- sentez le mouvement, tour à tour, en ces dilTérents points, vous l’y arrêtez nécessairement; vos positions successives ne sont, au fond, que des arrêts imaginaires. Vous substituez la trajectoire au trajet, et parce que le trajet est sous-tendu par la trajectoire, vous croyez qu’il coïncide avec elle. Mais comment un progrès coïnciderait- il avec une chose, un mou- vement avec une immobilité ? Bergson. Matière et mémoire. ïi 210 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ Ce qui facilite ici l’illusion, c’est que nous distinguons des moments dans le cours de la durée, comme des positions sur le trajet du mobile. A supposer que le mouvement d’un point à un autre forme un tout indivisé, ce mouvement n’en remplit pas moins un temps déterminé, et il suffit qu’on isole de cette durée un instant indivisible pour que le mobile occupe à ce moment précis une certaine position, qui se détache ainsi de toutes les autres. L’indivisibilité du mouvement implique donc l’impossibilité de l’instant, et une analyse très sommaire de l’idée de durée va nous montrer en effet, tout à la fois, pourquoi nous attribuons à la durée des instants, et comment elle ne saurait en avoir. Soit un mouvement simple, comme le trajet de ma main quand elle se déplace de A en B. Ce trajet est donné à ma conscience comme un tout indivisé. Il dure, sans doute; mais sa durée, qui coïncide d’ailleurs avec l’aspect intérieur qu’il prend pour ma conscience, est com- pacte et indivisée comme lui. Or, tandis qu'il se présente, en tant que mouvement, comme un fait simple, il décrit dans l’espace une trajectoire que je puis considérer, pour simplifier les choses, comme une ligne géométrique: et les extrémités de cette ligne, en tant que limites abstraites, ne sont plus des lignes mais des points indivisibles. Or, si la ligne que le mo- bile a décrite mesure pour moi la durée de son mouvement, comment le point où la ligne aboutit ne symboliserait -il pas une extrémité de celte durée? Et si ce point est un indivi- sible de longueur, comment ne pas terminer la durée du trajet par un indivisible de durée? La ligue totale représen- tant la durée totale, les parties de cette ligne doivent corres- pondre, semble-t-il, à des parties de la durée, et les points de la ligne à des moments du temps. Les indivisibles de durée PERCEPTION ET MATIERE 21 ! ou moments du temps naissent clone d’un besoin de symétrie; on y aboutit naturellement dès qu’on demande à l’espace une représentation intégrale de la durée. Mais voilà précisément l’erreur. Si la ligne AB symbolise la durée écoulée du mou- vement accompli de A en B, elle ne peut aucunement, immo- bile, représenter le mouvement s’accomplissant , la durée s’écoulant; et de ce que cette ligue est divisible en parties, et de ce qu’elle se termine par des points, on ne doit conclure ni que la durée correspondante se compose de parties sépa- rées ni qu’elle soit limitée par des instants. Les arguments de Zénon d’Élée n’ont pas d’autre origine que cette illusiou. Tous consistent à faire coïncider le temps et le mouvement avec la ligne qui les sous-tend, à leur attri- buer les mêmes subdivisions, enfin à les traiter comme elle. A cette confusion Zénon était encouragé par le sens commun, qui transporte d'ordinaire au mouvement les propriétés de sa trajectoire, et aussi par le laugage, qui traduit toujours èn espace le mouvement et la durée. Mais le sens commun et le langage sont ici dans leur droit, et même, en quelque sorte, fout leur devoir, car envisageant toujours le devenir comme une chose utilisable, ils n’ont pas plus à s’inquiéter de l’orga- nisation intérieure du mouvement que l’ouvrier de la struc- ture moléculaire de ses outils. En tenant le mouvement pour divisible comme sa trajectoire, le sens commun exprime sim- plement les deux faits qui seuls importent dans la vie pra- tique : 1° que tout mouvement décrit un espace: 2° qu’eu chaque point de cet espace le mobile 'pourrait s’arrêter. Mais le philosophe qui raisonne sur la nature intime du mouve- ment est tenu de lui restituer la mobilité qui eu est l'essence, et c’est ce que ne fait pas Zénon. Par le premier argument (la 212 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ Dichotomie) on suppose le mobile au repos, pour ne plus envi- sager ensuite que des étapes, en nombre indéfini, sur la ligue qu'il doit parcourir : vous chercheriez vainement, nous dit-on, comment il arriverait à franchir l’intervalle. Mais on prouve simplement ainsi qu’il est impossible de construire a priori le mouvement avec des immobilités, ce qui n'a jamais fait de doute pour personne. L’unique question est desavoir si, le mouvement étant posé comme un fait, il y a une absurdité en quelque sorte rétrospective à ce qu’un nombre infini de points ait été parcouru. Mais nous ne voyons rien là que de très naturel, puisque le mouvement est un fait indivisé ou une suite de faits indivisés, tandis que la trajectoire est indéfiniment divisible. Dans le second argument (l’Achille), on consent à se donner le mouvement, on l’attribue même à deux mobiles, mais, toujours par la même erreur, on veut que ces mouvements coïncident avec leur trajectoire et soient, comme elle, arbitrairement décomposables. Alors, au lieu de reconnaître que la tortue fait des pas de tortue et Achille des pas d’Achille, de sorte qu’après un certain nombre de ces actes ou sauts indivisibles Achille aura dépassé la tortue , on se croit eu droit de désarticuler comme on veut le mouvement d’Achille et comme on veut le mouvement de la tortue : on s’amuse ainsi à reconstruire les deux mouvements selon une loi de formation arbitraire, incompa- tible avec les conditions fondamentales de la mobilité. Le môme sophisme apparaît plus clairement encore dans le troi- sième argument (la Flèche), qui consiste à conclure, de ce qu’on peut fixer des points sur la trajectoire d'un projectile, qu’on a le droit de distinguer des moments indivisibles dans la durée du trajet. Mais le plus instructif des arguments de PERCEPTION ET MATIERE 213 Zénon est peut-être le quatrième (le Stade), qu'on a, croyons- nous, bien injustement dédaigné, et dont l’absurdité n’est plus manifeste que parce qu'on y voit étalé dans toute sa franchise le postulat dissimulé dans les trois autres1. Sans nous engager ici dans une discussion qui ne serait pas à sa place, bornons-nous à constater que le mouvement immé- diatement perçu est un fait très clair, et que les diffi- cultés ou contradictions signalées par l’école d’Élée con- cernent beaucoup moins le mouvement lui-même qu’une réorganisation artificielle, et non viable, du mouvement par l’esprit. Tirons d’ailleurs la conclusion de tout ce qui précède : II. — Il y a des mouvements réels. 1. Rappelons brièvement cet argument. Soit un mobile qui se déplace avec une certaine vitesse et qui passe simultanément devant deux corps dont l'un est immobile et dont l’autre se meut à sa rencontre avec la même vitesse que lui. En même temps qu'il parcourt une certaine longueur du premier corps, il franchit naturellement une longueur double du second. I)'où Zenon conclut « qu’une durée est double d’elle-même •■. — Raisonne- ment puéril, dit-on, puisque Zénon ne tient pas compte de ce que la vitesse est double, dans un cas, de ce qu’elle est dans l’autre. — D’accord, mais comment, je vous prie, pourrait-il s'en apercevoir ? Que, dans le même temps, un mobile parcoure des longueurs différentes de deux corps dont l’un est en repos et l’autre en mouvement, cela est clair pour celui qui fait de la durée une espèce d’absolu, et la met soitdansla conscience soit dans quelque chose qui participe de la conscience. Pendant qu’une portion déterminée de cette durée consciente ou absolue s'écoule, en effet, le même mobile parcourra, le long des deux corps, deux espaces doubles l'un de l’autre, sans qu’on puisse conclure de là qu’une durée est double d’elle-même, puisque la durée reste quelque chose d'indépendant de l'un et l'autre espace. Mais le tort de Zénon, dans toute son argumentation, est justement de laisser de côté la durée vraie pour n’en considérer que la trace objective dans l’espace. Comment les deux traces laissées par le même mobile ne mériteraient-elles pas alors une égale considération, en tant que mesures de la durée ? Et comment ne représenteraient-elles pas la même durée, lors même qu’elles seraient doubles l'une de l’autre ? En con- cluant de là qu'une durée « est double d'elle-même -, Zénon restait dans la logique de son hypothèse, et son quatrième argument vaut exactement autant que les trois autres. 214 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ Le mathématicien, exprimant avec plus de précision une idée du sens commun, définit la position par la distance à des points de repère ou à des axes, et le mouvement par la variation de la distance. Il ne connaît donc du mouvement que des changements de longueur; et comme les valeurs ab- solues de la distance variable entre un point et un axe, par exemple, expriment tout aussi bien le déplacement de Taxe par rapport au point que celui du point par rapport à l’axe, il attribuera indifféremment au même point le repos ou la mo- bilité. Si donc le mouvement se réduit à un changement de distance, le môme objet devient mobile ou immobile selon les points de repère auxquels on le rapporte, et il n'y a pas de mouvement absolu. Mais les choses changent déjà d’aspect quand on passe des mathématiques à la physique, et de l’étude abstraite du mou- vement à la considération des changements concrets qui s’ac- complissent dans l'univers. Si nous sommes libres d'attribuer le repos ou le mouvement à tout point matériel pris isolément, il n'en est pas moins vrai que l'aspect de l’univers matériel change, que la configuration intérieure de tout système réel varie, et que nous n’avons plus le choix, ici, entre la mobilité elle repos : le mouvement, quelle qu’en soit la nature intime, devient une incontestable réalité. Admettons qu'on ne puisse dire quelles parties de l’ensemble se meuvent ; il n’y en a pas moins du mouvement dans l'ensemble. Aussi ne faut-il pas s’étonner si les mômes penseurs qui considèrent tout mouve- ment particulier comme relatif traitent de la totalité des mouvements comme d’un absolu. La contradiction a été relevée chez Descartes, qui, après avoir donné à la thèse de la relativité sa forme la plus radicale en affirmant que tout mou- PE 11 CEP T ION ET MATIERE 215 vemeut est « réciproque * formule les lois du mouvement comme si le mouvement était un absolu1 2. Leibniz, et d’autres après lui, ont signalé cette contradiction3 4 : elle tient simple- ment à ce que Descartes traite du mouvement en physicien après l’avoir défini en géomètre. Tout mouvement est relatif * pour le géomètre : cela signifie seulement, à notre sens, qu'il n'y a pas de symbole mathématique capable d’exprimer que ce soit le mobile qui se meut plutôt que les axes ou les points auxquels on le rapporte. Et c'est bien naturel, puisque ces symboles, toujours destinés à des mesures, ne peuvent expri- mer que des distances. Mais qu’il y ait un mouvement réel, personne ne peut le contester sérieusement : sinon, rien ne changerait dans l’univers, et surtout on ne voit pas ce que signifierait la conscience que nous avons de nos propres mouvements. Dans sa controverse avec Descartes, Morus fai- sait plaisamment allusion à ce dernier point : « Quand je suis assis tranquille, et qu’un autre, s’éloignant de mille pas, est rouge de fatigue, c’est bien lui qui se meut et c’est moi qui me repose *.» Mais s’il y a un mouvement absolu, peut-on persister à ne voir dans le mouvement qu'un changement de lieu ? 11 faudra alors ériger la diversité de lieu en différence absolue, et dis- tinguer des positions absolues dans un espace absolu. New- ton est allé jusque-là5, suivi d’ailleurs par Euler6 et par 1. Descartes, Principes, II, 29. 2. Principes, II" partie, § 37 et suiv. 3. Leibniz, Specimen dynamicum (Matlierh. Scliriften , Gerhardt, 2° sec- tion, 2° vol., p. 216). 4. II. Morus, Scripta philosophica, 1079, t. II, p. 248. 5. Newton, Principia (éd. Thomson, 1871, p. 0 et suiv.). 0. Euler, Theoria motus corporum solide rum, 1765, p. 30-33. 216 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ d’autres. Mais cela peut-il s’imaginer ou même se concevoir? Un lieu ne se distinguerait absolument d’un autre lieu que par sa qualité, ou par son rapport à l’ensemble de l’espace : de sorte que l'espace deviendrait, dans cette hypothèse, ou composé de parties hétérogènes ou fini. Mais à un espace fini nous donnerions un autre espace pour barrière, et sous des parties hétérogènes d’espace nous imaginerions un espace homogène comme support : dans les deux cas, c’est à l’espace homogène et indéfini que nous reviendrions néces- sairement. Nous ne pouvons donc nous empêcher ni de tenir tout lieu pour relatif, ni de croire à un mouvement absolu. Dira-t-on alors que le mouvement réel se distingue du mouvement relatif en ce qu’il a une cause réelle, en ce qu'il émane d’une force ? Mais il faudrait s’entendre sur le sens de ce dernier mot. Dans les sciences de la nature, la force n’est qu'une fonction de la masse et de la vitesse; elle se mesure à l’accélération; on ne la connaît, on ne l’évalue que par les mouvements qu’elle est censée produire dans l’espace. Soli- daire de ces mouvements, elle en partage la relativité. Aussi les physiciens qui cherchent le principe du mouvement absolu dans la force ainsi définie sont-ils ramenés, par la logique de leur système, à l’hypothèse d’un espace absolu qu'ils voulaient éviter d’abord ‘. 11 faudra donc se rejeter sur le sens méta- physique du mot, et étayer le mouvement aperçu dans l’es- pace sur des causes profondes, analogues à celles que notre conscience croit saisir dans le sentiment de l’effort. Mais le sentiment de l’effort est-il bien celui d’une cause profonde? Et des analyses décisives n’ont-elles pas montré qu’il n’y a I. En particulier Newton. PERCEPTION ET MATIÈRE 217 rien autre chose, dans ce sentiment, que la conscience des mouvements déjà effectués ou commencés à la périphérie du corps? C'est donc en vain que nous voudrions fonder la réalité du mouvement sur une cause qui s’en distingue : l’analyse nous ramène toujours au mouvement lui-même. Mais pourquoi chercher ailleurs? Tant que vous appuyez le mouvement contre la ligne qu’il parcourt, le même point vous parait tour à tour, selon l’origine à laquelle vous le rapportez, en repos ou en mouvement. Il n’eu est plus de même si vous extrayez du mouvement la mobilité qui en est l’essence. Quand mes yeux me donnent la sensation d’un mouvement, cette sensation est une réalité, et quelque chose se passe effec- tivement, soit qu’un objet se déplace à mes yeux, soit que mes yeux se meuvent devant l’objet. A plus forte raison suis- je assuré de la réalité du mouvement quand je le produis après avoir voulu le produire, et que le sens musculaire m’eu apporte la conscience. C’est dire que je touche la réalité du mouvement quand il m’apparaît, intérieurement à moi, comme un changement d’état ou de qualité. xMais alors, com- ment n’en serait-il pas de même quand je perçois des chan- gements de qualité dans les choses? Le son diffère absolu- ment du silence, comme aussi un son d’un autre son. Entre la lumière et l’obscurité, entre des couleurs, entre des nuan- ces, la différence est absolue. Le passage de l’une à l’autre est, lui aussi, un phénomène absolument réel. Je tiens donc les deux extrémités de la chaîne, les sensations musculaires en moi, les qualités sensibles de la matière hors de moi, et pas plus dans un cas que dans l’autre je ne saisis le mouvement, si mouvement il y a, comme une simple relation : c’est un absolu. — Entre ces deux extrémités viennent se placer les 218 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ mouvements des corps extérieurs proprement dits. Comment distinguer ici un mouvement apparent d’un mouvement réel ? De quel objet, extérieurement aperçu, peut-on dire qu'il se meut, de quel autre qu’il reste immobile? Poser une pareille question, c’est admettre que la discontinuité établie par le sens commun entre des objets indépendants les uns des autres, ayant chacun leur iudividualité, comparables à des espèces de personnes, est uue distinction fondée. Dans l'hypothèse contraire, en effet, il ne s’agirait plus de savoir comment se produisent, dans telles parties déterminées de la matière, des changements de position, mais comment s’accomplit, dans le tout , un changement d’aspect, changement dont il nous reste- rait d’ailleurs à déterminer la nature. Formulons donc tout de suite notre troisième proposition : III. — Toute division de la matière en corps indépendants aux contours absolument déterminés est une division artificielle. Un corps, c'est à-dire un objet matériel indépendant, se présente d’abord à nous comme un système de qualités, où la résistance et la couleur, — données de la vue et du tou- cher, — occupent le centre et tiennent suspendues, en quelque sorte, toutes les autres. D’autre part, les dounées de la vue et du toucher sont celles qui s’étendent le plus manifestement dans l’espace, et le caractère essentiel de l’espace est la con- tinuité. U y a des intervalles de silence entre les sous, car l’ouïe n’est pas toujours occupée; entre les odeurs, entre les saveurs on trouve des vides, comme si l’odorat et le goût, ne fonctionnaient qu’accidentellement : au contraire, dès que nous ouvrons les yeux, notre champ visuel tout entier se colore, et puisque les solides sont nécessairement contigus PERCEPTION ET MATIÈRE 219 les uus aux autres, notre toucher doit suivre la superficie ou les arêtes des objets sans jamais rencontrer d’interruption véritable. Comment morcelons-nous la continuité primitive- ment aperçue de l’étendue matérielle eu autant de corps, dont chacun aurait sa substance et son individualité? Sans doute cette continuité change d’aspect, d’un moment à l’autre : mais pourquoi ne constatons-nous pas purement et simple- ment que l’ensemble a changé, comme si l’on avait tourné un kaléidoscope? Pourquoi cherchons-nous enfin, dans la mobilité de l'ensemble, des pistes suivies par des corps en mouvement? Une continuité mouvante nous est donnée, où tout change et demeure à la lois : d’où vient que nous disso- cions ces deux termes, permanence et changement, pour représenter la permanence par des corps et le changement par des mouvements homogènes dans l’espace ? Ce n’est pas là une donnée de l’intuition immédiate ; mais ce n’est pas davantage une exigence de la science, car la science, au con- traire, se propose de retrouver les articulations naturelles d'un univers que nous avons découpé artificiellement. Bien plus, en démontrant de mieux en mieux l’action réciproque de tous les points matériels les uns sur les autres, la science revient, eu dépit des apparences, comme nous allons le voir, à l’idée de la continuité universelle. Science et conscience sont, au fond, d’accord, pourvu qu’on envisage la conscience dans ses données les plus immédiates et la science dans ses aspirations les plus lointaines. D’où vient alors l’irrésistible tendance à constituer un univers matériel discontinu, avec des corps aux arêtes bien découpées, qui changent de place, c’est-à-dire de rapport entre eux? A côté de la conscience et de la science, il y a la vie. Au- 220 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ dessous des principes de la spéculation, si soigneusement ana- lysés parles philosophes, il y a ces tendances dont on a négligé l’étude et qui s’expliquent simplement par la nécessité où nous sommes de vivre, c’est-à-dire, en réalité, d’agir. Déjà le pouvoir conféré aux consciences individuelles de se manifester par des actes exige la formation de zones matérielles distinctes qui correspondent respectivement à des corps vivants : en ce sens, mon propre corps, et, par analogie avec lui, les autres corps vivants, sont ceux que je suis le mieux fondé à distin- guer dans la continuité de l’univers. Mais une fois ce corps constitué et distingué, les besoins qu’il éprouve l’amènent à en distinguer et à en constituer d’autres. Chez le plus humble des êtres vivants, la nutrition exige une recherche, puis un contact, enfin une série d’efforts convergeant vers un centre : ce centre deviendra justement l’objet indépendant qui doit servir de nourriture. Quelle que soit la nature de la matière, on peut dire que la vie y établira déjà une première discon- tinuité, exprimant la dualité du besoin et de ce qui doit ser- vir à le satisfaire. Mais le besoin de se nourrir n'est pas le seul. D’autres s’organisent autour de lui, qui ont tous pour objet la conservation de l’individu ou de l'espèce : or, chacun d’eux nous amène à distinguer, à côté de notre propre corps, des corps indépendants de lui que nous devons rechercher ou fuir. Nos besoins sont donc autant de faisceaux lumineux qui, braqués sur la continuité des qualités sensibles, y des- sinent des corps distincts. Ils ne peuvent se satisfaire qu’à la condition de se tailler dans cette continuité un corps, puis d’y délimiter d’autres corps avec lesquels celui-ci en- trera en relation comme avec des personnes. Établir ces rapports tout particuliers eutre des portions ainsi découpées PERCEPTION ET MATIERE 221 de la réalité sensible est justement ce que nous appelons civre. Mais si cette première subdivision du réel répond beau- coup moins à l’intuition immédiate qu’aux besoins fondamen- taux de la vie, comment obtiendrait-on une connaissance plus approchée des choses en poussant la division plus loin encore ? Par là ou prolonge le mouvement vital; on tourne le dos à la connaissance vraie. C’est pourquoi l’opération grossière qui consiste à décomposer le corps eu parties de môme nature que lui nous conduit à une impasse, incapables que nous nous sentons bientôt de concevoir ni pourquoi cette division s’arrêterait, ni comment elle se poursuivrait à l’inlini. Elle représente, eu effet, une forme ordinaire de Y action utile, mal à propos transportée dans le domaine de la connaissance pure. On n’expliquera donc jamais par des particules, quelles qu’elles soient, les propriétés simples de la matière : tout au plus suivra-t-on jusqu’à des corpuscules, artificiels comme le corps lui-même, les actions et réactions de ce corps vis-à-vis de tous les autres. Tel est précisément l’objet de la chimie. Elle étudie moins la matière que les corps; on conçoit donc qu'elle s’arrête à un atome, doué encore des propriétés géné- rales de la matière. Mais la matérialité de l’atome se dissout de plus en plus sous le regard du physicien. Nous n’avons aucune raison, par exemple, de nous représenter l’atome comme solide, plutôt que liquide ou gazeux, ni de nous figurer l’action réciproque des atomes par des cliocs plutôt que de toute autre manière. Pourquoi pensons-nous à un atome solide, et pourquoi à des chocs ? Parce que les solides, étant les corps sur lesquels nous avons le plus manifestement prise, sont ceux qui nous intéressent le plus dans nos rap- £22 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ ports avec le monde extérieur, et parce que le contact est le seul moyen dont nous paraissions disposer pour faire agir notre corps sur les autres corps. Mais des expériences fort simples montrent qu’il n’y a jamais contact réel entre deux corps qui se poussent1 2; et d’autre part la solidité est loin d’être un état absolument tranché de la matière*. Solidité et choc empruntent donc leur apparente clarté aux habitudes et nécessités de la vie pratique; — des images de ce genre ne jettent aucune lumière sur le fond des choses. S'il y a d'ailleurs une vérité que la science ait mise au-dessus de toute contestation, c’est celle d'une action réciproque de toutes les parties de la matière les unes sur les autres. Entre les molécules supposées des corps s'exercent des forces attrac- tives et répulsives. L'influence de la gravitation s’étend à travers les espaces interplanétaires. Quelque chose existe donc entre les atomes. On dira que ce n'est plus de la matière, mais de la force. Ou se figurera, tendus entre les atomes, des fils qu’on fera de plus eu plus minces, jusqu'à ce qu’on les ait rendus invisibles et même, à ce qu'on croit, immaté- riels. Mais à quoi pourrait servir cette grossière image? La conservation de la vie exige sans doute que nous distinguions, dans notre expérience journalière, des choses inertes et des actions exercées par ces choses dans l’espace. Comme il nous est utile de fixer le siège de la chose au point précis où nous pourrions la toucher, ses contours palpables deviennent pour nous sa limite réelle, et nous voyous alors dans son action un 1. Voir, à ce sujet, Maxwell, Action al a distance ( Scientific papers , Cambridge, 1890, t. 11, p. 313-314). 2. Maxwell, Molecular constitution of bodies Scientific papers , I. II. p. 018). — Van dcr Waals a montré, d'autre part, la continuité des états liquide et gazeux. PERCEPTION ET MATIERE 223 je ne sais quoi qui s'en détache et en diffère. Mais puisqu’une théorie de la matière se propose justement de retrouver la réalité sous ces images usuelles, toutes relatives à nosbesoius, c'est de ces images qu’elle doit s'abstraire d'abord. Et, de fait, nous voyons force et matière se rapprocher et se rejoindre à mesure que le physicien en approfondit les effets. Nous voyons la force se matérialiser, l’atome s'idéaliser, ces deux termes converger vers une limite commune, l’univers retrouver ainsi sa continuité. On parlera encore d’atomes ; l'atome con- servera même son individualité pour notre esprit qui l’isole; mais la solidité et l'inertie de l'atome se dissoudront soit en mouvements, soit en lignes de force, dont la solidarité réci- proque rétablira la continuité universelle. A cette conclusion devaient nécessairement aboutir, quoique partis de points tout différents, les deux physiciens de ce siècle qui ont pénétré le plus avant dans la constitution de la matière, Thomson et Faraday. Pour Faraday, l’atome est un « centre de forces ». Il entend par là que l’individualité de l’atome consiste dans le point mathématique où se croisent les lignes de force, indé- finies. rayonnant à travers l’espace, qui le constituent réelle- ment : chaque atome occupe ainsi, pour employer ses expres- sions, « l’espace tout entier auquel la gravitation s’étend », et « tous les atomes se pénètrent les uns les autres1 ». Thomson, se plaçant dans un tout autre ordre d’idées, suppose un fluide parfait, continu, homogène et incompres- sible, qui remplirait l’espace : ce que nous appelons atome serait un anneau de forme invariable tourbillonnant dans cette continuité, et qui devrait ses propriétés à sa forme, son 1. Faraday, A spéculai ion concerning electric conduction ( Philos . Magazine, 3e série, vol. XXIV.) 224 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ existence et par conséquent son individualité à son mouve- ment'. Mais dans l’une et l’autre hypothèses, nous voyons s’évanouir, à mesure que nous approchons des derniers éléments de la matière, la discontinuité que notre perception établissait à la surface. L’analyse psychologique nous révélait déjà que cette discontinuité est relative à nos besoins: toute philosophie de la nature finit par la trouver incompatible avec les propriétés générales de la matière. A vrai dire, tourbillons et ligues de force ne sont jamais dans l’esprit du physicien que des figures commodes, destinées à schématiser des calculs. Mais la philosophie doit se demander pourquoi ces symboles sont plus commodes que d’autres et permettent d’aller plus loin. Pourrions-nous, en opérant sur eux, rejoindre l’expérience, si les notions auxquelles ils cor- respondent ne nous signalaient pas tout au moins une direc- tion où chercher la représentation du réel ? Or, la direction qu’ils indiquent n’est pas douteuse ; ils nous montrent, che- minant à travers l'étendue concrète, des modifications, des perturbations, des changements de tension ou d’énergie, et rien autre chose. C’est par là surtout qu’ils tendent à rejoindre l’analyse purement psychologique que nous avions d'abord donnée du mouvement, et qui nous le présentait, non comme un simple changement de rapport entre des objets auxquels il s’ajouterait comme un accident, mais comme une réalité véritable et en quelque sorte indépendante. Ni la science ni la conscience ne répugneraient donc à cette dernière propo- sition : I. Thomson, On vortex atoms Proc, of Ihe Ilot/. Soc. of Edinb., 1867' . — Une hypothèse du même genre avait été émise par Graham, On l/ie moleculur mobility of ycises (Proc. of t fie Roy. Soc., 1863, p. 621 et suiv.). DUREE ET TENSION IV. — Le mouvement réel est plutôt le transport d'ïin état que d’une chose. En formulant ces quatre propositions, nous n'avons fait, eu réalité, que resserrer progressivement l’intervalle entre deux termes qu'on oppose l’un à l’autre, les qualités ou sen- sations, et les mouvements. A première vue, la distance paraît infranchissable. Les qualités sont hétérogènes entre elles, les mouvements homogènes. Les sensations, indivisibles par essence, échappent à la mesure; les mouvements, toujours divisibles, se distinguent par des différences calculables de direction et de vitesse. On se plaît à mettre les qualités, sous forme de sensations, dans la conscience, tandis que les mou- vements s’exécutent indépendamment de nous dans l’espace. Ces mouvements, se composant entre eux, ne donneraient jamais que des mouvements; par un processus mystérieux, uotre conscience, incapable de les toucher, les traduirait en sensations qui se projetteraient ensuite dans l’espace et vien- draient recouvrir, on ne sait comment, les mouvements qu'elles traduisent. I)e là deux mondes différents, incapables de communiquer autrement que par un miracle, d’un coté celui des mouvements dans l’espace, de l’autre la conscience avec les sensations. Et, certes, la différence reste irréductible, comme nous l’avons montré nous-mêmes autrefois, entre la qualité, d’une part, et la quantité pure de l’autre. Mais la question est justement de savoir si les mouvements réels ne présentent entre eux que des différences de quantité, ou s’ils ne seraient pas la qualité môme, vibrant pour ainsi dire intérieurement et scandant sa propre existence eu un nombre souvent incalculable de moments. Le mouvement que la mé- canique étudie n’est qu’une abstraction ou un symbole, une Bergson. Matière et mémoire. 15 226 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ commune mesure, uu dénomiualeur commun permettant de comparer entre eux tous les mouvements réels ; mais ces mouvements, envisagés en eux-mêmes, sont des indivisibles qui occupent de la durée, supposent un avant et un après, et relient les moments successifs du temps par un fil de qualité variable qui ne doit pas être sans quelque analogie avec la continuité de notre propre conscience. Ne pouvons-nous pas concevoir, par exemple, que l’irréductibilité de deux couleurs aperçues tienne surtout à l'étroite durée où se contractent les trillions de vibrations qu’elles exécuteut en un de nos ins- tants ? Si nous pouvions étirer cette durée, c'est-à-dire la vivre dans un rythme plus lent, ne verrions-nous pas, à mesure que ce rythme se ralentirait, les couleurs pâlir et s’allonger en impressions successives, encore colorées sans doute, mais de plus en plus près de se confondre avec des ébranlements purs ? Là où le rythme du mouvement est assez lent pour cadrer avec les habitudes de notre conscience, — comme il arrive pour les notes graves de la gamme par exemple, — ne sentons-nous pas la qualité perçue se décoin poser d’elle-même en ébranlements répétés et successifs, reliés entre eux par une continuité intérieure? Ce qui nuit d’ordinaire au rapprochement, c’est l'habitude prise d’atta- cher le mouvement à des éléments, — atomes ou autres, — qui interposeraient leur solidité entre le mouvement lui- même et la qualité en laquelle il se contracte. Comme notre expérience journalière nous montre des corps qui se meu- vent, il nous semble que, pour soutenir les mouvements élé- mentaires auxquels les qualités se ramènent, il faille au moins des corpuscules. Le mouvement n'est plus alors pour notre imagination qu’un accident, une série de positions, uu DUREE ET TENSION' 227 changement de rapports; et comme c’est une loi de notre représentation que le stable y déplace l'instable, l’élément important et central devient pour nous l’atome, dont le mou- vement ne ferait plus que relier les positions successives. Mais cette conception n’a pas seulement l'inconvénient de ressusciter pour l’atome tous les problèmes que la matière soulève ; elle n’a pas seulement le tort d’attribuer une valeur absolue à cette division de la matière qui paraît surtout répondre aux besoins de la vie; elle rend encore inintelli- gible le processus par lequel nous saisissons dans notre per- ception, tout à la fois, un état de notre conscience et une réalité indépendante de nous. Ce caractère mixte de notre perception immédiate, cette apparence de contradiction réa- lisée, est la principale raison théorique que nous ayons de croire à un monde extérieur qui ne coïncide pas absolument avec notre perception; et comme on la méconnaît dans une doctrine qui rend la sensation tout à fait hétérogène aux mouvements dont elle ne serait que la traduction cons- ciente, cette doctrine devrait, semble-t-il, s’en tenir aux sen- sations, dont elle a fait l’unique donnée, et ne pas leur adjoindre des mouvements qui, sans contact possible avec elles, n’en sont plus que le duplicat inutile. Le réalisme ainsi entendu se détruit donc lui-même. En définitive, nous n’avons pas le choix : si notre croyance à un substrat plus ou moins homogène des qualités sensibles est fondée, ce ne peut être que par un acte qui nous ferait saisir ou deviner, dans la qualité même, quelque chose qui dépasse notre sensation, comme si cette sensation était grosse de détails soupçonnés et inaperçus. Son objectivité, c’est-à-dire ce qu’elle a de plus qu’elle ne donne, consistera précisément alors, comme nous 228 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ le faisions pressentir, dans l’immense multiplicité des mou- vements qu’elle exécute, en quelque sorte, à l’intérieur de sa chrysalide. Elle s’étale, immobile, en surface; mais elle vit et vibre en profondeur. A vrai dire, personne ne se représente autrement le rapport de la quantité à la qualité. Croire à des réalités distinctes des réalités aperçues, c’est surtout reconnaître que l’ordre de nos perceptions dépend d’elles, et non pas de nous. Il doit donc y avoir, dans l’ensemble des perceptions qui occupent un moment donné, la raison de ce qui se passera au moment suivant. Et le mécanisme ne fait que formuler avec plus de précision cette croyance quand il affirme que les états de la matière peuvent se déduire les uns des autres. Cette déduc- tion n’est possible, il est vrai, que si l’on découvre, sous l'hé- térogénéité apparente des qualités sensibles, des éléments homogènes et calculables. Mais, d’autre part, si ces éléments sont extérieurs aux qualités dont ils doivent expliquer l’ordre régulier, ils ne peuvent plus rendre le service qu'on leur demande, puisque les qualités ne s’y surajoutent alors que par une espèce de miracle et n’y correspondent qu’en vertu d’une harmonie préétablie. Force est donc bien de mettre ces mouvements dans ces qualités, sous forme d’ébranlements intérieurs, de considérer ces ébranlements comme moins homogènes et ces qualités comme moins hétérogènes qu'ils ne le paraissent superficiellement, et d’attribuer la différence d’aspect des deux termes à la nécessité, pour cette multiplicité en quelque sorte indéfinie, de se contracter dans une durée trop étroite pour en scander les moments. Insistons sur ce dernier point, dont nous avons déjà touché un mot ailleurs, mais que nous tenons pour essen- DUREE ET TENSION 223 tiel. La durée vécue par notre conscience est une durée au rythme déterminé, bien différente de ce temps dont parle le physicien et qui peut emmagasiner, dans un intervalle donné, un nombre aussi grand qu'on voudra de phénomènes Daus l’espace d’une seconde, la lumière rouge, — celle qui a la plus grande longueur d’onde et dont les vibrations sout par conséquent les moins fréquentes, — accomplit 400 trill ions de vibrations successives. Veut-ou se faire une idée de ce nombre? On devra écarter les vibrations les unes des autres assez pour que notre conscience puisse les compter ou tout au moins en enregistrer explicitement la succession, et l'on cherchera combien celte succession occuperait de jours, de mois, ou d’années. Or, le plus petit iutervalle de temps vide dout nous ayons conscience est égal, d’après Exner, à 1 Z mil- lièmes de seconde ; encore est-il douteux que nous puissions percevoir de suite plusieurs intervalles aussi courts. Admet- tons cependant que nous en soyons capables indéfiniment. Imaginons, en un mot, uue conscieuce qui assisterait au défilé de 400 trillions de vibrations, toutes instantanées, et seulement séparées les unes des autres par les 2 millièmes de seconde nécessaires pour les distinguer. Un calcul fort simple montre qu'il faudra plus de 25 000 ans pour achever l’opération. Ainsi cette sensation de lumière rouge éprouvée par nous pendant une seconde correspond, en soi, à une suc- cession de phénomènes qui, déroulés dans notre durée avec la plus grande économie de temps possible, occuperait plus de 250 siècles de notre histoire. Est-ce concevable ? Il faut distinguer ici entre notre propre durée et le temps eu géné- ral. Dans notre durée, celle que notre conscience perçoit, un intervalle donné ne peut contenir qu’un nombre limité de 230 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ phénomènes conscients. Concevons-nous que ce contenu aug- mente, et quand nous parlons d’un temps indéfiniment divi- sible, est-ce bien à cette durée que nous pensons ? Tant qu’il s'agit d’espace, on peut pousser la division aussi loin qu’on veut ; on ne change rien ainsi à la nature de ce qu’on divise. C’est que l’espace nous est extérieur, par défini- tion ; c’est qu’une partie d’espace nous paraît subsister lors môme que nous cessons de nous occuper d’elle. Aussi avons- nous beau la laisser indivisée, nous savons qu’elle peut attendre, et qu’un nouvel effort d’imagination la décompose- rait à son tour. Comme d’ailleurs elle ne cesse jamais d’ètre espace, elle implique toujours juxtaposition et par consé- quent division possible. L’espace n’est d’ailleurs, au fond, que le schème de la divisibilité indéfinie. Mais il en est tout autrement de la durée. Les parties de notre durée coïncident avec les moments successifs de l’acte qui la divise ; autant nous y fixons d’instants, autant elle a de parties ; et si notre conscience ne peut démêler dans un intervalle qu’un nombre déterminé d’actes élémentaires, si elle arrête quelque part la division, là s’arrête aussi la divisibilité. En vain notre imagi- nation s’efforce de passer outre, de diviser les dernières par- ties à leur tour, et d’activer en quelque sorte la circulation de nos phénomènes intérieurs : le même effort, par lequel nous voudrions pousser plus loin la division de notre durée, allon- gerait cette durée d’autant. Et néanmoins nous savons que des millions de phénomènes se succèdent pendant que nous en comptons quelques-uns à peine. Ce n’est pas seulement la physique qui nous le dit ; l’expérience grossière des sens nous le laisse déjà deviner ; nous pressentons dans la nature des successions beaucoup plus rapides que celles de nos DURÉE ET TENSION 231 états intérieurs. Comment les concevoir, et quelle est cette durée dont la capacité dépasse toute imagination ? Ce n’est pas la notre, assurément ; mais ce n’est pas davan- tage cette durée impersonnelle et homogène, la même pour tout et pour tous, qui s’écoulerait, indifférente et vide, en dehors de ce qui dure. Ce prétendu temps homogène, comme nous avons essayé de le démontrer ailleurs, est une idole du langage, une fiction dont on retrouve aisément l’origine. En réalité, il n’y a pas un rythme unique de la durée; on peut imaginer bien des rythmes différents, qui, plus lents ou plus rapides, mesureraient le degré de tension ou de relâchement des consciences, et, par là, fixeraient leurs places respectives dans la série des êtres. Cette représentation de durées à élas- ticité inégale est peut-être pénible pour notre esprit, qui a contracté l’habitude utile de substituer à la durée vraie, vécue par la conscience, un temps homogène et indépendant; mais d’abord il est facile, comme nous l’avons montré, de démasquer l’illusion qui rend une telle représentation pénible, et ensuite cette idée a pour elle, au fond, l’assenti- ment tacite de notre conscience. Ne nous arrive-t-il pas de percevoir en nous, pendant notre sommeil, deux personnes contemporaines et distinctes dont l’une dort quelques mi- nutes tandis que le rêve de l’autre occupe des jours et des semaines? Et l’histoire tout entière ne tiendrait-elle pas en un temps très* court pour une conscience plus tendue que la notre, qui assisterait au développement de l’humanité en le contractant, pour ainsi dire, dans les grandes phases de son évolution? Percevoir consiste donc, en somme, à condenser des périodes énormes d’une existence infiniment diluée en quelques moments plus différenciés d’une vie plus intense, et 232 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ à résumer ainsi une très longue histoire. Percevoir signifie immobiliser. C’est dire que nous saisissons, dans l’acte de la perception, quelque chose qui dépasse la perception même, sans que cependant l’univers matériel difïère ou se distingue essentiel- lement de la représentation que nous eu avons. En un sens, ma perception m'est, bien intérieure, puisqu’elle contracte en un moment unique de ma durée ce qui se répartirait, en soi, sur un nombre incalculable de moments. Mais si vous suppri- mez ma conscience, l’univers matériel subsiste tel qu'il était : seulement, comme vous avez fait abstraction de ce rythme particulier de durée qui était la condition de mon action sur les choses, ces choses rentrent en elles-mêmes pour se scan- der en autant de moments que la science en distingue, et les qualités sensibles, sans s’évanouir, s’étendent et se délayent dans une durée incomparablement plus divisée. La matière se résout ainsi en ébranlements sans nombre, tous liés dans une continuité ininterrompue, tous solidaires entre eux, et qui courent en tous sens comme autant de frissons. — Reliez les uns aux autres, en un mot, les objets discontinus de votre expérience journalière ; résolvez ensuite la continuité immo- bile de leurs qualités en ébranlements sur place; attachez- vous à ces mouvements en vous dégageant de l’espace divi- sible qui les sous-tend pour n’en plus considérer que la mobi- lité, cet acte indivisé que votre conscience saisit dans les mouvements que vous exécutez vous-même : vous obtiendrez de la matière une vision fatigante peut-être pour votre ima- gination, mais pure, et débarrassée de ce que les exigences de la vie vous y font ajouter dans la perception extérieure. — Rétablissez maintenant ma conscieuce, et, avec elle, les exi- ÉTENDUE ET EXTENSION 233 gences de la vie : de très loin en très loin, et en franchissant chaque fois d'énormes périodes de l’histoire intérieure des choses, des vues quasi instantanées vont être prises, vues cette fois pittoresques, dont les couleurs plus tranchées con- densent une infinité de répétitions e.t de changements élé- mentaires. C’est ainsi que les mille positions successives d'un coureur se contractent en une seule attitude symbolique, que notre œil perçoit, que l’art reproduit, et qui devient, pour tout le monde, l’image d’un homme qui court. Le regard que nous jetons autour de nous, de moment en moment, ne saisit donc que les effets d’une multitude de répétitions et d'évolutions intérieures, effets par là même discontinus, et dont nous rétablissons la continuité par les mouvements relatifs que nous attribuons à des * objets » dans l’espace. Le changement est partout, mais en profondeur ; nous le loca- lisons çà et là, mais en surface; et nous constituons ainsi des corps à la fois stables quant à leurs qualités et mobiles quant à leurs positions, un simple changement de lieu contractant en lui, à nos yeux, la transformation universelle. Qu’il y ait, en un certain sens, des objets multiples, qu’un homme se distingue d’un autre homme, un arbre d’un arbre, une pierre d’une pierre, c’est incontestable, puisque chacun de ces êtres, chacune de ces choses a des propriétés caractéris- tiques et obéit à une loi déterminée d’évolution. Mais la séparation entre la chose et son entourage ne peut être abso- lument tranchée; on passe, par gradations insensibles, de l’une à l’autre : l’étroite solidarité qui lie tous les objets de l’univers matériel, la perpétuité de leurs actions et réactions 234 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ réciproques, prouve assez qu’ils n’ont pas les limites précises que nous leur attribuons. Notre perception dessine, en quelque sorte, la forme de leur résidu; elle les termine au point où s’arrête notre action possible sur eux et où ils ces- sent, par conséquent, d’intéresser nos besoins. Telle est la première et la plus apparente opération de l’esprit qui per- çoit : il trace des divisions dans la continuité de l’étendue, cédant simplement aux suggestions du besoin et aux nécessi- tés de la vie pratique. Mais pour diviser ainsi le réel, nous devons nous persuader d’abord que le réel est arbitrairement divisible. Nous devons par conséquent tendre au-dessous de la continuité des qualités sensibles, qui est l’étendue concrète, un filet aux mailles indéfiniment déformables et indéfiniment décroissantes : ce substrat simplement conçu, ce scbème tout idéal de la divisibilité arbitraire et indéfinie, est l'espace homogène. — Maintenant, eu même temps que notre percep- tion actuelle et pour ainsi dire instantanée effectue cette divi- sion de la matière en objets indépendants, notre mémoire solidifie en qualités sensibles l’écoulement continu des choses. Elle prolonge le passé dans le présent, parce que notre action disposera de l’avenir dans l’exacte proportion où notre perception, grossie par la mémoire, aura contracté le passé. Répoudre à une action subie par une réaction immé- diate qui en emboîte le rythme et se continue dans la même durée, être dans le présent, et dans un présent qui recom- mence sans cesse, voilà la loi fondamentale de la matière : en cela consiste la nécessité. S’il y a des actions libres ou tout au moins partiellement indéterminées, elles ne peuvent apparte- nir qu’à des êtres capables de fixer, de loin en loin, le devenir sur lequel leur propre devenir s’applique, de le solidifier en ÉTENDUE ET EXTENSION 235 moments distincts, d'en condenser ainsi la matière et, en se l’assimilant, de la digérer en mouvements de réaction qui pas- seront à travers les mailles de la nécessité naturelle. La plus ou moins haute tension de leur durée, qui exprime, au fond, leur plus ou moins grande intensité de vie, détermine ainsi et la force de concentration de leur perception et le degré de leur liberté. L'indépendance de leur action sur la matière am- biante s'affirme de mieux en mieux à mesure qu’ils se déga- gent davantage du rythme selon lequel cette matière s’écoule. De sorte que les qualités sensibles, telles qu’elles figurent dans notre perception doublée de mémoire, sont bien les moments successifs obtenus par la solidification du réel. Mais pour distinguer ces moments, et aussi pour les relier ensemble par un fil qui soit commun à notre propre existence et à celle des choses, force nous est bien d’imaginer un schème abstrait de la succession en général, un milieu homogène et indifférent qui soit à l’écoulement de la matière, dans le sens de la longueur, ce que l’espace est dans le sens de la largeur : en cela consiste le temps homogène. Espace homogène et temps homogène ne sont donc ni des propriétés des choses, ni des conditions essentielles de notre faculté de les con- naître : ils expriment, sous une forme abstraite, le double travail de solidification et de division que nous faisons subir à la continuité mouvante du réel pour nous y assurer des points d’appui, pour nous y fixer des centres d’opéra- tion, pour y introduire enfin des changements véritables ; ce sont les schèmes de notre action sur la matière. La première erreur, celle qui consiste à faire de ce temps et de cet espace homogènes des propriétés des choses, conduit aux insurmontables difficultés du dogmatisme métaphysique, — 236 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ mécanisme ou dynamisme, — le dynamisme érigeant en autant d’absolus les coupes successives que nous pratiquons le long de l’univers qui s'écoule et s’efforçant vainement alors de les relier entre elles par une espèce de déduction qualita- tive, le mécanisme s’attachant plutôt, dans l’une quelconque des coupes, aux divisions pratiquées dans le sens de la lar- geur, c’est-à-dire aux différences instantanées de grandeur et de position, eL s’efforçant non moins vainement d'engendrer avec la variation de ces différences, la succession des qualités sensibles. Se rallie-t-on, au contraire, à l’autre hypothèse ? veut-on, avec Kant, que l’espace et le temps soient des formes de notre sensibilité? On aboutit à déclarer matière et esprit » également inconnaissables. Maintenant, si l’on compare les deux hypothèses opposées, on leur découvre un fond com- mun : en faisant du temps homogène et de l’espace homo- gène ou des réalités contemplées ou des formes de la contem- plation, elles attribuent l’une et l’autre à l'espace et au temps un intérêt plutôt spéculatif que vital. Il y aurait dès lors place, entre le dogmatisme métaphysique d'un côté et la phi- losophie critique de l’autre, pour une doctrine qui verrait dans l’espace et le temps homogènes des principes de division et de solidification introduits dans le réel en vue de l’action, et non de la connaissance, qui attribuerait aux choses une durée réelle et une étendue réelle, et verrait enfin l'origine de toutes les difficultés non plus dans cette durée et cette éten- due qui appartiennent effectivement aux choses et se mani- festent immédiatement à notre esprit, mais dans l'espace et le * temps homogènes que nous tendons au-dessous d’elles pour diviser le continu, fixer le devenir, et fournir à notre activité des points d’application. ÉTENDUE ET EXTENSION 237 Mais les conceptions erronées de la qualité sensible et de l’espace sont si profondément enracinées dans l'esprit qu’on ne saurait les attaquer sur un trop grand nombre de points à la fois. Disons donc, pour en découvrir un nouvel aspect, qu’elles impliquent ce double postulat, également accepté par le réalisme et par l’idéalisme : 1° entre divers genres de qua- lités il n’v a rien de commun ; 2° il n’y a rien de commun, non plus, entre l’étendue et la qualité pure. Nous prétendons au contraire qu’il y a quelque chose de commun entre des qualités d’ordre différent, qu’elles participent toutes de l'éten- due à des degrés divers, et qu’on ne peut méconnaître ces deux vérités sans embarrasser de mille difficultés la méta- physique de la matière, la psychologie de la perception, et plus généralement la question des rapports de la conscience avec la matière. Sans insister sur ces conséquences, bornons- nous pour le moment à montrer, au fond des diverses théories de la matière, les deux postulats que nous contestons, et remontons à l’illusion d’où ils procèdent. L’essence de l’idéalisme anglais est de tenir l’étendue pour une propriété des perceptions tactiles. Comme il ne voit dans les qualités sensibles que des sensations, et dans les sensations elles-mêmes que des états d’âme, il ne trouve rien, dans les qualités diverses, qui puisse fonder le parallélisme de leurs phénomènes : force lui est donc bien d’expliquer ce parallélisme par une habitude, qui fait que les perceptions actuelles de la vue, par exemple, nous suggèrent des sensa- tions possibles du toucher. Si les impressions de deux sens différents ne se ressemblent pas plus que les mots de deux langues, c’est en vain qu’on chercherait à déduire les données de l’un des données de l’autre ; elles n’ont pas d’élément com- 238 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ mun. Et il n’y a rien de commun non plus, par conséquent, entre l'étendue, qui est toujours tactile, et les données des sens autres que le toucher, lesquelles ne sont étendues eu aucune manière. Mais le réalisme atomistique, à son tour, qui met les mou- vements dans l’espace et les sensations dans la conscience, ne peut rien découvrir de commun entre les modifications ou phénomènes de l’étendue et les sensations qui y répondent. Ces sensations se dégageraient de ces modifications comme des espèces de phosphorescences, ou bien encore elles traduiraient dans la langue de l’âme les manifestations de la matière; mais pas plus dans un cas que dans l’autre elles ne refléte- raient l’image de leurs causes. Sans doute elles remontent toutes à une origine commune, qui est le mouvement dans l’espace; mais justement parce qu’elles évoluent en dehors de l’espace, elles renoncent, en tant que sensations, à la parenté qui liait leurs causes. Rompant avec l’espace, elles rompent aussi entre elles, et ne participent ainsi ni les unes des autres, ni de l’étendue. Idéalisme et réalisme ne diffèrent donc ici qu'en ce que le premier fait reculer l’étendue jusqu’à la perception tactile, dont elle devient la propriété exclusive, tandis que le second repousse l’étendue plus loin encore, en dehors de toute per- ception. Mais les deux doctrines s’accordent à affirmer la dis- continuité des divers ordres de qualités sensibles, comme aussi le passage brusque de ce qui est purement étendu à ce qui n’est étendu en aucune manière. Or, les principales diffi- cultés qu’elles rencontrent l'une et l’autre dans la théorie de la perception dérivent de ce postulat commun. Veut-on eu effet, avec Berkeley, que toute perception d'é- ÉTENDUE ET EXTENSION 239 tendue se rapporte au toucher? On pourra, à la rigueur, refuser l’extension aux douuées de l’ouïe, de l’odorat et du goût ; mais il faudra au moins expliquer la genèse d’un espace visuel, correspondant à l’espace tactile. On allègue, il est vrai, que la vue finit par devenir symbolique du toucher, et qu’il n'y a rien de plus, dans la perception visuelle des rapports d’espace, qu'une suggestion de perceptions tactiles. Mais on nous fera difficilement comprendre comment la perception visuelle du relief, par exemple, perception qui fait sur nous une impression sui generis, d'ailleurs indescriptible, coïncide avec le simple souvenir d’une sensation du toucher. L’asso- ciation d’un souvenir à une perception présente peut com- pliquer cette perception en l’enrichissant d’un élément connu, mais non pas créer un nouveau genre d’impression, une nou- velle qualité de perception : or la perception visuelle de relief présente un caractère absolument original. Dira-t-on qu’on donne l'illusion du relief avec une surface plate? On établira par là qu’une surface, où les jeux d’ombre et de lumière de l'objet en relief sont plus ou moins bien imités, suffit à nous rappeler le relief; mais encore faut-il, pour que le relief soit rappelé, qu'il ait été d’abord pour tout de bon perçu. Nous l’avons déjà dit, mais nous ne saurions trop le répéter : nos théories de la perception sont tout entières viciées par cette idée que si un certain dispositif produit, à un moment donné, l'illusion d une certaine perception, il a toujours pu suffire à produire cette perception môme; — comme si le rôle de la mémoire n’était pas justement de faire survivre la complexité de lelfet à la simplification de la cause! Dira-t-ou que la rétine est elle-même une surface plate, et que si nous perce- vons par la vue quelque chose d’étendu, ce ne peut être eu 240 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ tout cas que l’image rétinienne ? Mais n’est-il pas vrai, comme nous l’avons montré au début de ce livre, que, dans la per- ception visuelle d'un objet, le cerveau, les nerfs, la rétine et l'objet lui-même forment un tout solidaire, un processus con- tinu dont l’image rétinienne n’est qu'un épisode : de quel droit isoler cette image pour résumer toute la perception en elle? Et puis, comme nous l’avons montré également', une surface pourrait-elle être perçue comme surface autrement que dans un espace dont on rétablirait les trois dimensions? Berkeley, du moins, allait jusqu’au bout de sa tbèse : il déniait à la vue toute perception de l’étendue. Mais les objections que nous élevons n’en acquièrent alors que plus de force, puisqu'on ne comprend pas comment se créerait par une simple associa- tion de souvenirs ce qu'il y a d’original dans nos perceptions visuelles de la ligue, de la surface et du volume, perceptions si nettes que le mathématicien s'eu contente, et raisonne d’ordinaire sur un espace exclusivement visuel. Mais n'insis- tons pas sur ces divers points, non plus que sur les arguments contestables tirés de l'observation des aveugles opérés : la théorie, classique depuis Berkeley, des perceptions acquises de la vue ne paraît pas devoir résister aux assauts multipliés de la psychologie contemporaine8. Laissant de côté les diffi- cultés d’ordre psychologique, nous uous bornerons à appeler l'attention sur un autre point, qui est pour nous l’essentiel. Supposons un instant que la vue ne nous renseigne origiuai- 1. Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, 1SS9, p. 77 et 78. 2. Voir, à ce sujet : Paul Janet, La perception visuelle de la distance. Revue philosophique, 1879, t. VII, p. I et suiv. — William James, Prin- ciples nf Psi/cholor/)/, |. 11, chap. xxii. — Cf. au sujet de la perception visuelle de l'étendue : Dunan, L’espace visuel et l’espace tactile Revue philosophique , février et avril 1888, janvier 1889). ÉTENDUE ET EXTENSION 211 renient sur aucune des relations d'espace. La forme visuelle, le relief visuel, la distance visuelle deviennent alors les sym- boles de perceptions tactiles. Mais il faudra qu’on nous dise pourquoi ce symbolisme réussit. Voici des objets qui chan- gent de forme et qui se meuvent. La vue constate des varia- tions déterminées qu’eusuite le toucher vérifie. Il y a donc, dans les deux séries visuelle et tactile ou dans leurs causes, quelque chose qui les fait correspondre l'une à l’autre et qui assure la constance de leur parallélisme. Quel est le principe de cette liaison ? Pour l’idéalisme anglais, ce ne peut être que quelque deus ex machina, et nous sommes ramenés au mystère. Pour le réa- lisme vulgaire, c’est dans un espace distinct des sensations que se trouverait le principe de la correspondance des sensa- tions entre elles; mais cette doctrine recule la difficulté et môme l’aggrave, car il faudra qu’elle nous dise comment un système de mouvements homogènes dans l’espace évoque des seusations diverses qui n’ont aucun rapport avec eux. Tout à l'heure, la genèse de la perception visuelle d'espace par simple association d’images nous paraissait impliquer une véritable création ex nihilo; ici, toutes les sensations naissent de rien, ou du moins n'ont aucun rapport avec le mouvement qui les occasionne. Au fond, cette seconde théorie diffère beau- coup moins qu’on ne croit de la première. L’espace amorphe, les atomes qui se poussent et s’entre choquent, ne sont point autre chose que les perceptions tactiles objectivées, détachées des autres perceptions en raison de l’importance exception- nelle qu'on leur attribue, et érigées en réalités indépendantes pour être distinguées par là des autres sensations, qui en deviennent les symboles. Ou les a d’ailleurs vidées, dans cette Bergson. Matière et mémoire. 16 242 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ opération, d’une partie de leur contenu ; après avoir fait con- verger tous les sens vers le toucher, on ne conserve plus, du toucher lui-même, que le schème abstrait de la perception tactile pour construire avec lui le monde extérieur. Faut-il s’étonner qu’entre cette abstraction, d’une part, les sensations de l’autre, on ne trouve plus de communication possible? Mais la vérité est que l’espace n'est pas plus en dehors de nous qu’en nous, et qu’il n’appartient pas à un groupe privilégié de sensations. Toutes les sensations participent de l'étendue: toutes poussent dans l’étendue des racines plus ou moins profondes ; et les difficultés du réalisme vulgaire viennent de ce que, la parenté des sensations entre elles ayant été extraite et posée à part sous .forme d’espace indéfini et vide, nous ne voyons plus ni comment ces sensations participent de l'éten- due ni comment elles se correspondent entre elles. L’idée que toutes nos sensations sont extensives à quelque degré pénètre de plus en plus la psychologie contemporaine. On soutient, non sans quelque apparence déraison, qu’il n'y a pas de sensation sans « extensité1 » ou sans « un sentiment de volume2 ». L’idéalisme anglais prétendait réserver à la perception tactile le monopole de l’étendue, les autres sens ne s’exerçant dans l’espace que dans la mesure où ils nous rappellent les données du toucher. Une psychologie plus attentive nous révèle, au contraire, et révélera sans doute de 1. Ward, article l'sychology de YEncyctop. Britannica. 2. W. James, Principles of Psychology, t. II, p. 134 et suiv. — Remar- quons en passant qu’on pourrait, à la rigueur, attribuer cette opinion à Kant, puisque Y Esthétique transcendantale ne fait pas de différence entre les données des divers sens en ce qui concerne leur extension dans l'es- pace. Mais il ne faut pas oublier que le point de vue de la critique est tout autre que celui de la psychologie, et qu’il suffit à son objet que toutes nos sensations finissent par être localisées dans l’espace quand la perception a atteint sa forme définitive. ETENDUE ET EXTENSION 213 mieux eu mieux la uécessité de tenir toutes les sensations pour primitivement extensives, leur étendue pâlissant et s’ef- façant devant l'intensité et l’utilité supérieures de l’étendue tactile, et sans doute aussi de l’étendue visuelle. Ainsi entendu, l'espace est bien le symbole de la fixité et de la divisibilité à l’infini. L’étendue concrète, c’est-à-dire la diversité des qualités sensibles, n’est pas en lui ; c’est lui que nous mettons en elle. Il n’est pas le support sur lequel le mouvement réel se pose; c’est le mouvement réel, au con- traire, qui le dépose au-dessous de lui. Mais notre imagina- tion, préoccupée avant tout de la commodité de l’expression et des exigences de la vie matérielle, aime mieux renverser l’ordre naturel des termes. Habituée à chercher son point d’appui dans un monde d’images toutes construites, immo- biles, dont la fixité apparente reflète surtout l’invariabilité de nos besoins inférieurs, elle ne peut s’empêcher de croire le repos antérieur à la mobilité, de le prendre pour point de repère, de s’installer en lui, et de ne plus voir enfin dans le mouvement qu’une variation de distance, l’espace précédant le mouvement. Alors, dans un espace homogène et indéfini- ment divisible elle dessinera une trajectoire et fixera des positions : appliquant ensuite le mouvement contre la trajec- toire, elle le voudra divisible comme cette ligne et, comme elle, dépourvu de qualité. Faut-il s’étonner si notre entende- ment, s’exerçant désormais sur cette idée qui représente jus- tement l’inversion du réel, n’y découvre que des contradic- tions ? Ayant assimilé les mouvements à l’espace, on trouve ces mouvements homogènes comme l’espace; et comme on ne veut plus voir entre eux que des différences calculables de direction et de vitesse, toute relation est abolie entre le mou- 244 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ vement et la qualité. Il ne reste plus alors qu'à parquer le mouvement dans l’espace, les qualités dans la conscience, et à établir entre ces deux séries parallèles, incapables par hypo- thèse de se rejoindre jamais, une mystérieuse correspondance. Rejetée dans la conscience, la qualité sensible devient impuis- sante à reconquérir l’étendue. Relégué dans l’espace, et dans l’espace abstrait, où il n’y a jamais qu’un instant unique et où tout recommence toujours, le mouvement renonce à cette solidarité du présent et du passé qui est son essence même. Et comme ces deux aspects de la perception, qualité et mou- vement, s’enveloppent d’une égale obscurité, le phénomène de la perception, où une conscience enfermée en elle-même et étrangère à l’espace traduirait ce qui a lieu dans l'espace, devient un mystère. — Ecartons au contraire toute idée pré- conçue d’interprétation ou de mesure, plaçons-nous face à face avec la réalité immédiate : nous ne trouvons plus une distance infranchissable, plus de différence essentielle, pas môme de distinction véritable entre la perception et la chose perçue, entre la qualité et le mouvement. Nous revenons ainsi, par un long détour, aux conclusions que nous avions dégagées dans le premier chapitre de ce livre. Notre perception, disions-nous, est originairement dans les choses plutôt que dans l’esprit, hors de nous plutôt qu'en nous. Les perceptions des divers genres marquent autant de directions vraies de la réalité. Mais cette perception qui coïn- cide avec son objet, ajoutions-nous, existe en droit plutôt qu’en fait : elle aurait lieu dans l’instantané. Dans la percep- tion concrète la mémoire intervient, et la subjectivité des qualités sensibles tient justement à ce que notre conscience, L’AME ET LE CORPS 245 qui commence par u'ètre que mémoire, prolonge les uns dans les autres, pour les contracter dans une intuition unique, une pluralité de moments. Conscience et matière, âme et corps entraient ainsi en contact dans la perception. Mais cette idée restait obscure par un certain côté, parce que notre perception, et par conséquent aussi notre conscience, semblaient alors participer de la divi- sibilité qu'on attribue à la matière. Si nous répugnons natu- rellement, dans l’hypothèse dualiste, à accepter la coïnci- dence partielle de l’objet perçu et du sujet qui perçoit, c’est parce que nous avons conscience de l’unité indivisée de notre perception, au lieu que l’objet nous paraît être, par essence, indéfiniment divisible. De là l’hypothèse d'une conscience avec des sensations inextensives, placée en face d’une multi- plicité étendue. Mais si la divisibilité de la matière est tout entière relative à notre action sur elle, c’est-à-dire à notre faculté d’en modifier l’aspect, si elle appartient, non à la ma- tière même, mais à l’espace que nous tendons au-dessous de cette matière pour la faire tomber sous nos prises, alors la difficulté s’évanouit. La matière étendue, envisagée dans son ensemble, est comme une conscience où tout s’équilibre, se compense et se neutralise ; elle offre véritablement l’indivisi- bilité de notre perception ; de sorte qu’inversement nous pouvons, sans scrupule, attribuer à la perception quelque chose de l’étendue de la matière. Ces deux termes, perception et matière, marchent ainsi l’un vers l’autre à mesure que nous nous dépouillons davantage de ce qu’on pourrait appeler les préjugés de l’action : la sensation reconquiert l’extension, l’étendue concrète reprend sa continuité et son indivisibilité naturelles. Et l’espace homogène, qui se dressait entre les 246 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ deux termes comme une barrière insurmontable, n’a plus d’autre réalité que celle d’un schème ou d’un symbole. Il intéresse les démarches d’un être qui agit sur la matière, mais non pas le travail d’un esprit qui spécule sur son essence. Par là même s’éclaircit, dans une certaine mesure, la ques- tion vers laquelle toutes nos recherches convergent, celle de l’union de l’àme et du corps. L’obscurité de ce problème, dans l’hypothèse dualiste, vient de ce que l’on considère la matière comme essentiellement divisible et tout état d’àme comme rigoureusement inextensil, de sorte que l’on commence par couper la communication entre les deux termes. Et en appro- fondissant ce double postulat, on y découvre, en ce qui con- cerne la matière, une confusion de l’étendue concrète et indivisible avec l'espace divisible qui la sous-tend, comme aussi, en ce qui concerne l’esprit, l’idée illusoire qu'il n’y a pas de degrés, pas de transition possible, entre l’étendu et l’inétendu. Mais si ces deux postulats recèlent une erreur commune, s’il y a passage graduel de l’idée à l’image et de l’image à la sensation, si, à mesure qu’il évolue ainsi vers l'ac- tualité, c’est-à-dire vers l’action, 1 état d’àme se rapproche davantage de l’extension, si enfin cette extension, une fois atteinte, reste indivisée et par là ne jure en aucune manière avec l’unité de l’âme, on comprend que l’esprit puisse se poser sur la matière dans l’acte de la perception pure, s'unir à elle par conséquent, et néanmoins qu’il s'eu distingue radicale- ment. Il s’en distingue eu ce qu’il est, même alors, mémoire, c’est-à-dire synthèse du passé et du présent en vue de l'ave- nir, en ce qu’il contracte les moments de cette matière pour s’eu servir et pour se manifester par des actions qui sont la raison d’être de son union avec le corps. Nous avions donc L’AME ET LE COUPS 247 raison de dire, au début de ce livre, que la distinction du corps et de l’esprit ne doit pas s’établir en fonction de l’es- pace, mais du temps. Le tort du dualisme vulgaire est de se placer au point de vue de l’espace, de mettre d’un côté la matière avec ses modi- fications dans l’espace, de l’autre des seusations inextensives dans la conscience. De là l’impossibilité de comprendre com- ment l’esprit agit sur le corps ou le corps sur l’esprit. De là les hypothèses qui ne sont et ne peuvent être que des consta- tations déguisées du fait, — l’idée d’un parallélisme ou celle d’une harmonie préétablie. Mais de là aussi l’impossibilité de constituer soit une psychologie de la mémoire, soit une méta- physique de la matière. Nous avons essayé d’établir que cette psychologie et cette métaphysique sont solidaires, et que les difficultés s’atténuent dans un dualisme qui, partant de la perception pure où le sujet et l’objet coïncident, pousse le développement de ces deux termes dans leurs durées respec- tives, — la matière, à mesure qu’on en continue plus loin l'analyse, tendant de plus en plus à n’être qu’une succession de moments infiniment rapides qui se déduisent les uns des autres et par là s'équivalent ; l’esprit étant déjà mémoire dans la perception, et s’affirmant de plus en plus comme un prolon- gement du passé dans le présent, un progrès, une évolution véritable. Mais la relation du corps à l’esprit en devient-elle plus claire? A une distinction spatiale nous substituons une dis- tinction temporelle : les deux termes en sont-ils plus capables de s’unir? 11 faut remarquer que la première distinction ne comporte pas de degrés : la matière est dans l’espace, l’esprit est hors de l'espace ; il n’y a pas de transition possible entre 248 CONSCIENCE ET MATERIALITE eux. Au contraire, si le rôle le plus humble de l’esprit est de lier les moments successifs de la durée des choses, si c'est dans cette opération qu’il prend contact avec la matière et par elle aussi qu’il s’en distingue d’abord, on conçoit une infinité de degrés entre la matière et l’esprit pleinement déve- loppé, l’esprit capable d’action non seulement indéterminée, mais raisonnable et réfléchie. Chacun de ces degrés succes- sifs, qui mesure une iutensité croissante de vie, répond à une plus haute tension de durée et se traduit au dehors par un plus grand développement du système sensori-moteur. Con- sidère-t-on alors ce système nerveux ? Sa complexité crois- sante paraîtra laisser une latitude de plus en plus grande à l’activité de l’être vivant, la faculté d’attendre avant de réagir, et de mettre l’excitation reçue en rapport avec une variété de plus en plus riche de mécanismes moteurs. Mais ce n’est là que le dehors, et l’organisation plus complexe du système nerveux, qui semble assurer une plus grande indépendance à l’être vivant vis-à-vis de la matière, ne fait que symboliser matériellement cette indépendance même, c’est-à-dire la force intérieure qui permet à l’être de se dégager du rythme d’écoulement des choses, de retenir de mieux en mieux le passé pour influencer de plus en plus profondément l’avenir, c’est-à-dire enfin, au sens spécial que nous donuons à ce mot, sa mémoire. Ainsi, entre la matière brute et l’esprit le plus capable de réflexion il y a toutes les intensités possibles de la mémoire, ou, ce qui revient au même, tous les degrés de la liberté. Dans la première hypothèse, celle qui exprime la distinction de l’esprit et du corps eu termes d’espace, corps et esprit sont comme deux voies ferrées qui se couperaient à angle droit; dans la seconde, les rails se raccordent selon L’AME ET LE COIU'S 249 une courbe, de sorte qu’on passe insensiblement d’une voie sur l’autre. Mais y a-t-il là autre chose qu’une image? Et la distinction ne reste-t-elle pas tranchée, l’opposition irréductible, eutre la matière proprement dite et le plus humble degré de liberté ou de mémoire? Oui sans doute, la distinction subsiste, mais l’union devient possible, puisqu’elle serait donnée, sous la- forme radicale de la coïncidence partielle, dans la perception pure. Les difficultés du dualisme vulgaire ne viennent pas de ce que les deux termes se distinguent, mais de ce qu’on ne voit pas comment l’un des deux se greffe sur l’autre. Or, nous l'avons montré, la perception pure, qui serait le plus bas degré de l’esprit, — l’esprit sans la mémoire, — ferait véritablement partie de la matière telle que nous l’entendons. Allons plus loin : la mémoire n’intervient pas comme une fonction dont la matière n’aurait aucun pressentiment et qu’elle n’imiterait pas déjà à sa manière. Si la matière ne se souvient pas du passé, c’est parce qu'elle répète le passé sans cesse, parce que, soumise à la nécessité, elle déroule une série de moments dont chacun équivaut au précédent et peut s’en déduire: ainsi, son passé est véritablement donné dans son présent. Mais un être qui évolue plus ou moins librement crée à chaque moment quelque chose de nouveau : c’est donc en vain qu’on chercherait à lire son passé dans son présent si le passé ne se déposait pas en lui à l’état de souvenir. Ainsi, pour reprendre une métaphore qui a déjà paru plusieurs fois dans ce livre, il faut, pour des raisons semblables, que le passé soit joué par la matière, imaginé par l’esprit. RESUME ET CONCLUSION I. — L’idée que nous avous dégagée des laits et confirmée par le raisonnement est que notre corps est un instrument d’action, et d’action seulement. A aucun degré, en aucun sens, sous aucun aspect il ne sert à préparer, encore moins à expliquer une représentation. S’agit-il de la perception exté- rieure ? Il n’y a qu’une différence de degré, et non pas de nature, entre les facultés dites perceptives du cerveau et les fonctions réflexes de la moelle épinière. Tandis que la moelle transforme les ébranlements reçus en mouvement plus ou moins nécessairement exécuté, le cerveau les met en rapport avec des mécanismes moteurs plus ou moins librement choi- sis; mais ce qui s’explique par le cerveau dans nos percep- tions, ce sont nos actions commencées, ou préparées, ou suggérées, ce ne sont pas nos perceptions mêmes. — S’agit-il du souvenir ? Le corps conserve des habitudes motrices capa- bles de jouer à nouveau le passé ; il peut reprendre des atti- tudes où le passé s’insérera ; ou bien encore, par la répétition de certains phénomènes cérébraux qui ont prolongé d’an- ciennes perceptions, il fournira au souvenir un point d’attache avec l’actuel, un moyen de reconquérir sur la réalité présente 252 RÉSUMÉ ET CONCLUSION une influence perdue : mais en aucun cas le cerveau n’emma- gasinera des souvenirs ou des images. Ainsi, ni dans la per- ception, ni dans la mémoire, ni, à plus forte raison, dans les opérations supérieures de l’esprit, le corps ne contribue directement à la représentation. En développant cette hypo- thèse sous ses multiples aspects, en poussant ainsi le dua- lisme à l’extrême, nous paraissions creuser entre le corps et l’esprit un abîme infranchissable. En réalité, nous indiquions le seul moyen possible de les rapprocher et de les unir. II. — Toutes les difficultés que ce problème soulève, en effet, soit dans le dualisme vulgaire, soit dans le matérialisme •et dans l’idéalisme, viennent de ce que l’on considère, dans les phénomènes de perception et de mémoire, le physique et le moral comme des duplicata l’un de l’autre. Me placerai-je au point de vue matérialiste de la conscience-épiphénomène? Je ne comprends pas du tout pourquoi certains phénomènes •cérébraux s’accompagnent de conscience, c’est-à-dire à quoi sert ou comment se produit la répétition consciente de l'uni- vers matériel qu’on a posé d'abord. — Passerai-je à l'idéa- lisme? Je ne me donnerai alors que des perceptions, et mou corps sera l’une d’elles. Mais tandis que l’observation me montre que les images perçues se bouleversent de fond en comble pour des variations très légères de celle que j’appelle mon corps (puisqu’il me suffit de fermer les yeux pour que mou univers visuel s’évanouisse), la science m’assure que tous les phénomènes doivent se succéder et se conditionner selon un ordre déterminé, où les effets sont rigoureusement proportionnés aux causes. Je vais doue être obligé de cher- cher dans cette image que j’appelle mon corps, et qui me suit partout, des changements qui soient les équivalents, cette RÉSU-MK ET CONCLUSION 253 lois bien réglés et exactement mesurés les uns sur les autres, des images qui se succèdent autour de mon corps : les mou- vements cérébraux, que je retrouve ainsi, vont redevenir le duplicat de mes perceptions. Il est vrai que ces mouvements seront des perceptions encore, des perceptions « possibles », de sorte que cette seconde hypothèse est plus intelligible que l’autre ; mais en revanche elle devra supposer à son tour une inexplicable correspondance entre ma perception réelle des choses et ma perception possible de certains mouvements cérébraux qui ne ressemblent à ces choses en aucuue manière. Qu’on y regarde de près: ou verra que l’écueil de tout idéa- lisme est là ; il est dans ce passage de l’ordre qui nous appa- raît dans la perception à l’ordre qui uous réussit dans la science, — ou, s'il s’agit plus particulièrement de l’idéalisme kantien, dans le passage de la sensibilité à l’enteudement. — Resterait alors le dualisme vulgaire. Je vais mettre d’un côté la matière, de l’autre l’esprit, et supposer que les mouvements cérébraux sont la cause ou l’occasion de ma représentation des objets. Mais s’ils en sont la cause, s’ils suffisent à la pro- duire, je vais retomber, de degré en degré, sur l’hypothèse matérialiste de la conscience-épiphénomène. S’ils n’en sont que l’occasion, c’est qu’ils n’y ressemblent en aucune manière ; et dépouillant alors la matière de toutes les qualités que je lui ai conférées dans ma représentation, c’est à l’idéalisme que je vais revenir. Idéalisme et matérialisme sont donc les deux pôles entre lesquels ce genre de dualisme oscillera tou- jours; et lorsque, pour maintenir la dualité des substances, il se décidera à les mettre l’une et l’autre sur le même rang, il sera amené à voir en elles deux traductions d’un même original, deux développements parallèles, réglés à l’avance. 254 RÉSUMÉ ET CONCLUSION d'un seul et môme principe, à nier ainsi leur influence réci- proque, et, par une conséquence inévitable, à faire le sacri- fice de la liberté. Maintenant, en creusant au-dessous de ces trois hypothèses, je leur découvre un fond commun : elles tiennent les opéra- tions élémentaires de l’esprit, perception et mémoire, pour des opérations de connaissance pure. Ce qu’elles mettent à l’origine de la conscience, c’est tantôt le duplicat inutile d’une réalité extérieure, tantôt la matière inerte d’une cons- truction intellectuelle toute désintéressée : mais toujours elles négligent le rapport de la perception à l’action et du souvenir à la conduite. Or, on peut concevoir sans doute, comme une limite idéale, une mémoire et une perception désintéressées; mais, en fait, c’est vers l’action que perceplion et mémoire sont tournées, c’est cette action que le corps prépare. S’agit- il de la perception ? La complexité croissante du système ner- veux met l’ébranlement reçu en rapport avec une variété de plus en plus considérable d’appareils moteurs et fait esquis- ser simultanément ainsi un nombre de plus en plus grand d’actions possibles. Considère-t-on la mémoire? Elle a pour fonction première d'évoquer toutes les perceptions passées analogues à une perception présente, de nous rappeler ce qui a précédé et ce qui a suivi, de nous suggérer ainsi la décision la plus utile. Mais ce n’est pas tout. En nous faisant saisir dans une intuition unique des moments multiples de la durée, elle nous dégage du mouvement d’écoulement des choses, c’est-à-dire du rythme de la nécessité. Plus elle pourra con- tracter de ces moments en un seul, plus solide est la prise qu’elle nous donnera sur la matière; de sorte que la mémoire d’un être vivant paraît bien mesurer avant tout la puissance RÉSUMÉ ET CONCLUSION 2oo de son action sur les choses, et n’en être que la répercussion intellectuelle. Partons donc de cette force d’agir comme du principe véritable; supposons que le corps est un centre d’action, un centre d’action seulement, et voyons quelles con- séquences vont découler de là pour la perception, pour la mémoire, et pour les rapports du corps avec l’esprit. III. — Pour la perception d’abord. Voici mon corps avec ses « centres perceptifs ». Ces centres sont ébranlés, et j’ai la représentation des choses. D’autre part, j’ai supposé que ces ébranlements ne pouvaient ni produire ni traduire ma per- ception. Elle est donc en dehors d’eux. Où est-elle? Je ne saurais hésiter : en posant mon corps, j’ai posé une certaine image, mais, par là aussi, la totalité des autres images, puisqu’il n’y a pas d’objet matériel qui ne doive ses qualités, ses déterminations, son existence enfin à la place qu’il occupe dans l’ensemble de l’univers. Ma perception ue peut donc être que quelque chose de ces objets eux-mêmes; elle est en eux plutôt qu’ils ne sont en elle. Mais qu’est-elle au juste de ces objets? Je vois que ma perception paraît suivre tout le détail des ébranlements nerveux dits sensitifs, et d'autre part je sais que le rôle de ces ébranlements est uniquement de préparer des réactions de mon corps sur les corps environ- nants, d’esquisser mes actions virtuelles. C’est doue que per- cevoir consiste à détacher, de l’ensemble des objets, l’action possible de mon corps sur eux. La perception n’est alors qu'une sélection. Elle ne crée rien; son rôle est au contraire d’éliminer de l’ensemble des images toutes celles sur les- quelles je n’aurais aucune prise, puis, de chacune des images retenues elles-mêmes, tout ce qui n’intéresse pas les besoins de l’image que j’appelle mon corps. Telle est du moins 256 RÉSUMÉ ET CONCLUSION l’explication très simplifiée, la description schématique de ce que nous avons appelé la perception pure. Marquons tout de suite la position que nous prenions ainsi entre le réalisme et l’idéalisme. Que toute réalité ait une parenté, une analogie, un rapport enfin avec la conscience, c’est ce que nous concédions à l’idéa- lisme par cela même que nous appelions les choses des « images ». Aucune doctrine philosophique, pourvu qu'elle s’entende avec elle-même, ne peut d’ailleurs échapper à cette conclusion. Mais si l’on réunissait tous les états de conscience, passés, présents et possibles, de tous les êtres conscients, on n’aurait épuisé par là, selon nous, qu’une très petite partie de la réalité matérielle, parce que les images débordent la percep- tion de toutes parts. Ce sont précisément ces images que la science et la métaphysique voudraient reconstituer, restau- rant dans son intégralité une chaîne dont notre perception ne tient que quelques anneaux. Mais pour établir ainsi entre la perception et la réalité le rapport de la partie au tout, il fal- lait laisser à la perception son rôle véritable, qui est de pré- parer des actions. C’est ce que ne fait pas l’idéalisme. Pour- quoi échoue-t-il, comme nous le disions tout à l’heure, à passer de l’ordre qui se manifeste dans la perception à l'ordre qui réussit dans la science, c’est-à-dire de la contingence avec laquelle nos sensations paraissent se succéder au déter- minisme qui lie les phénomènes de la nature? Précisément parce qu’il attribue à la conscience, dans la perception, un rôle spéculatif, de sorte qu’on ne voit plus du tout quel intérêt cette conscience aurait à laisser échapper entre deux sensa- tions, par exemple, les intermédiaires par lesquels la seconde se déduit de la première. Ce sont ces intermédiaires et leur RÉSUMÉ ET CONCLUSION 257 ordre rigoureux qui demeurent alors obscurs, soit qu’on érige ces intermédiaires eu « seusatious possibles », selon l’expression de Mill, soit qu’on attribue cet ordre, comme le fait Kant, aux substructions établies par l’entendement im- personnel. Mais supposons que ma perception consciente ait une destination toute pratique, qu’elle dessine simplement, dans l’ensemble des choses, ce qui intéresse mon action pos- sible sur elles : je comprends que tout le reste m’échappe, et que tout le reste, cependant, soit de môme nature que ce que je perçois. Ma connaissance de la matière n’est plus alors ni subjective, comme elle l’est pour l’idéalisme anglais, ni rela- tive, comme le veut l’idéalisme kantien. Elle n’est pas subjec- tive, parce qu’elle est dans les choses plutôt qu’eu moi. Elle n’est pas relative, parce qu’il n’y a pas entre le « phénomène » et la i chose » le rapport de l’apparence à la réalité, mais simplement celui de la partie au tout. Par là nous semblions revenir au réalisme. Mais le réa- lisme, si on ne le corrige sur un point essentiel, est aussi inacceptable que l'idéalisme, et pour la môme raison. L’idéa- lisme, disions-nous, ne peut passer de l’ordre qui se manifeste dans la perception à l’ordre qui réussit dans la science, c’est- à-dire à la réalité. Inversement, le réalisme échoue à tirer de la réalité la connaissance immédiate que nous avons d’elle. Se place-t on en effet dans le réalisme vulgaire? On a d’un côté une matière multiple, composée de parties plus ou moins indépendantes, dilluse dans l’espace, et de l’auLre un esprit qui ne peut avoir aucun point de contact avec elle, à moins qu’il n’en soit, comme veulent les matérialistes, l’inintelligible épiphénomène. Considère-t-on de préférence le réalisme kan- tien? Entre la chose eu soi, c’est-à-dire le réel, et la diversité Bkrgsox. Matière et mémoire. 17 2Î18 RÉSUMÉ ET CONCLUSION sensible avec laquelle nous construisons notre connaissance, on ne trouve aucun rapport concevable, aucune commune mesure. Maintenant, en approfondissant ces deux formes extrêmes du réalisme, on les voit converger vers un même point : l’une et l’autre dressent l’espace homogène comme une barrière entre l’intelligence et les choses. Le réalisme naïf fait de cet espace un milieu réel où les choses seraient en suspension; le réalisme kantien y voit un milieu idéal où la multiplicité des sensations se coordonne; mais pour l’un et pour l’autre ce milieu est donné d’abord, comme la condition nécessaire de ce qui vient s’y placer. Et en approfondissant cette commune hypothèse à son tour, on trouve qu’elle con- siste à attribuer à l’espace homogène un rôle désintéressé, soit qu’il rende à la réalité matérielle le service de la soutenir, soit qu’il ait la fonction, toute spéculative encore, de fournir aux sensations le moyen de se coordonner entre elles. De sorte que l’obscurité du réalisme, comme celle de l'idéalisme, vient de ce qu’il oriente notre perception consciente, et les conditions de notre perception consciente, vers la connais- sance pure, non vers l’action. — Mais supposons maintenant que cet espace homogène ne soit pas logiquement antérieur, mais postérieur aux choses matérielles et à la connaissance pure que nous pouvons avoir d’elles; supposons que l’étendue précède l’espace ; supposons que l’espace homogène concerne notre action, et notre action seulement, étant comme uu filet infiniment divisé que nous tendons au-dessous de la con- tinuité matérielle pour nous en rendre maîtres, pour la décomposer dans la direction de nos activités et de nos besoins. Alors nous n’y gagnons pas seulement de rejoindre la science, qui nous montre chaque chose exerçant son influence sur RÉSUMÉ ET CONCLUSION 259 toutes les autres, occupaut par conséquent en un certain sens la totalité de l’étendue (bien que nous n’apercevions de cette chose que sou centre et que nous en arrêtions les limites au point où notre corps cesserait d’avoir prise sur elle). Nous n’y gagnons pas seulement, en métaphysique, de résoudre ou d’atténuer les contradictions que soulève la divisibilité dans l’espace, contradictions qui naissent toujours, comme nous l'avons montré, de ce qu’on ne dissocie pas les deux points de vue de l’action et de la connaissance. Nous y gagnons sur- tout de faire tomber l'insurmontable barrière que le réalisme élevait entre les choses étendues et la perception que nous en avons. Tandis, en effet, qu’on posait d’un côté une réalité exté- rieure multiple et divisée , de l’autre des sensations étrangères à l’étendue et sans contact possible avec elle, nous nous aper- cevons que l’étendue concrète n’est pas divisée réellement, pas plus que la perception immédiate n’est véritablement inexteusive. Partis du réalisme, nous revenons au même point où l'idéalisme nous avait conduits; nous replaçons la percep- tion dans les choses. Et nous voyons réalisme et idéalisme tout près de coïncider ensemble, à mesure que nous écartous le postulat, accepté sans discussion par l’un et par l’autre, qui leur servait de limite commune. En résumé, si nous supposons une continuité étendue, et, dans cette continuité même, le centre d’action réelle qui est figuré par notre corps, cette activité paraîtra éclairer de sa lumière toutes les parties de la matière sur lesquelles à chaque instant elle aurait prise. Les mêmes besoins, la même puissance d’agir qui ont découpé notre corps dans la matière vont délimiter des corps distincts dans le milieu qui uous environne. Tout se passera comme si nous laissions 260 RÉSUMÉ ET CONCLUSION filtrer l’action réelle des choses extérieures pour eu arrêter et eu retenir l’action virtuelle : cette action virtuelle des choses sur notre corps et de notre corps sur les choses est notre perception même. Mais comme les ébranlements que notre corps reçoit des corps environnants déterminent sans cesse, dans sa substance, des réactions naissantes, et que ces mouvements intérieurs de la substance cérébrale donnent ainsi à tout moment l’esquisse de notre action pos- sible sur les choses, l’état cérébral correspond exactement à la perception. Il n’en est ni la cause, ni l’eflet, ni, en aucun ✓ sens, le duplicat : il la continue simplement, la perception étant notre action virtuelle et l'état cérébral notre action commencée. IV. — Mais cette théorie de la * perception pure » devait être aLténuée et complétée tout à la fois sur deux points. Cette perception pure, en effet, qui serait comme un fragment détaché tel quel de la réalité, appartiendrait à un être qui ne mêlerait pas à la perception des autres corps celle de son corps, c’est-à-dire ses affections, ni à son intuition du mo- ment actuel celle des autres moments, c’est-à-dire ses sou- venirs. En d’autres termes, nous avons d'abord, pour la commodité de l’étude, traité le corps vivant comme un point mathématique dans l’espace et la perception cons- ciente comme un instant mathématique dans le temps. Il fallait restituer au corps son étendue et à la perception sa durée. Par là nous réintégrions dans la conscience ses deux éléments subjectifs, l’affectivité et la mémoire. Qu’est-ce qu'une affection ? Notre perception, disions-nous, dessine l’action possible de notre corps sur les autres corps. Mais notre corps, étant étendu, est capable d'agir sur lui- RÉSUMÉ ET CONCLUSION 261 même aussi bien que sur les autres. Dans notre percep- tion entrera donc quelque chose de notre corps. Toute- fois, lorsqu'il s’agit des corps environnants, ils sont, par hypothèse, séparés du nôtre par un espace plus ou moins considérable, qui mesure l’éloignement de leurs promesses ou de leurs menaces dans le temps : c’est pourquoi notre perception de ces corps ne dessine que des actions pos- sibles. Au contraire, plus la distance décroît entre ces corps et le nôtre, plus l'action possible tend à se transformer en action réelle, l’action devenant d’autant plus urgente que la distance est moins considérable. Et quand cette distance devient nulle, c’est-à-dire quand le corps à percevoir est notre propre corps, c’est une action réelle, et non plus virtuelle, que la perception dessine. Telle est précisément la nature de la douleur, elTort actuel de la partie lésée pour remettre les choses en place, effort local, isolé, et par là même condamné à l’insuccès dans un organisme qui n’est plus apte qu’aux effets d’ensemble. La douleur est donc à l’endroit où elle se produit, comme l’objet est à la place où il est perçu. Entre l’affection sentie et l’image perçue il y a cette différence que l’affection est dans notre corps, l’image hors de notre corps. Et c’est pourquoi la surface de notre corps, limite commune de ce corps et des autres corps, nous est donnée à la fois sous forme de sensations et sous forme d’image. Dans cette intériorité de la sensation affective consiste sa subjectivité, dans cette extériorité des images en général leur objectivité. Mais nous retrouvons ici l’erreur sans cesse renaissante que nous avons poursuivie à travers tout le cours de notre travail. On veut que sensation et perception existent pour elles-mêmes ; on leur attribue un rôle tout spéculatif ; RÉSUMÉ ET CONCLUSION 202 et comme ou a négligé ces actions réelles et virtuelles avec lesquelles elles font corps et qui serviraient à les distinguer, on ne peut plus trouver entre elles qu’une différence de degré. Alors, profitant de ce que la sensation affective n’est que va- guement localisée (à cause de la confusion de l’effort qu’elle enveloppe), on la déclare tout de suite inextensive ; et on fait de ces affections diminuées ou sensations inextensives les matériaux avec lesquels nous construirions des images dans l’espace. Par là on se condamne à n’expliquer ni d’où viennent les éléments de conscience ou sensations, qu'on pose comme autant d’absolus, ni comment, inextensives, ces sensations rejoignent l’espace pour s’y coordonner, ni pour- quoi elles y adoptent un ordre plutôt qu’un autre, ni enfin par quel moyen elles réussissent à y constituer une expé- rience stable, commune à tous les hommes. C’est au contraire de cette expérience, théâtre nécessaire de notre activité, qu'il faut partir. C’est donc la perception pure, c’est-à-dire l’image, qu’on doit se donner d’abord. Et les sensations, bien loin d’être les matériaux avec lesquels l’image se fabrique, appa- raîtront au contraire alors comme l’impureté qui s’y mêle, étant ce que nous projetons de notre corps dans tous les autres. V. — Mais tant que nous eu restons à la sensation et à la perception pure, on peut à peine dire que nous ayons affaire à l’esprit. Sans doute nous établissons contre la théorie de la conscience-épiphénomène qu'aucun état cérébral n'est l’équivalent d’une perception. Sans doute la sélection des perceptions parmi les images eu général est l’effet d'un discernement qui annonce déjà l'esprit. Sans doute enfin l’univers matériel lui-même, défini comme la totalité des RÉSUMÉ ET CONCLUSION 2G3 images, est une espèce de conscience, une conscience où tout se compense et se neutralise, une conscience dont toutes les parties éventuelles, s’équilibrant les unes les autres par des réactions toujours égales aux actions, s’empêchent récipro- quement de faire saillie. Mais pour toucher la réalité de l’esprit, il faut se placer au point où une conscience indivi- duelle, prolongeant et conservant le passé dans un présent qui s’en enrichit, se soustrait ainsi à la loi môme de la nécessité, qui veut que le passé se succède sans cesse à lui- même dans un présent qui le répète simplement sous une autre forme, et que tout s’écoule toujours. En passant de la perception pure à la mémoire, nous quittions définitivement la matière pour l’esprit. VI. — La théorie de la mémoire, qui forme le centre de notre travail, devait être à la fois la conséquence théorique et la vérification expérimentale de notre théorie de la perception pure. Que les états cérébraux qui accompagnent la perception n’en soient ni la cause ni le duplicat, que la perception entre- tienne avec son concomitant physiologique le rapport de l’action virtuelle à l’action commencée, c’est ce que nous ne pouvions établir par des faits, puisque tout se passera dans notre hypothèse comme si la perception résultait de l’état cérébral. Dans la perception pure, en effet, l’objet perçu est un objet présent, un corps qui modifie le nôtre. L’image en est donc actuellement donnée, et dès lors les faits nous per- mettent indifféremment de dire (quittes à nous entendre très inégalement avec nous-mêmes) que les modilicatious céré- brales esquissent les réactions naissantes de notre corps ou qu’elles créent le duplicat conscient de l’image présente. Mais il en est tout autrement pour la mémoire, car le sou- 251 RÉSUMÉ ET CONCLUSION venir est la représentation d’un objet absent. Ici les deux hypothèses donneront des conséquences opposées. Si. dans le cas d’un objet présent, un état de notre corps suffisait déjà à créer la représentation de l’objet, à plus forte raison cet état suffira-t-il encore dans le cas du même objet absent. Il faudra donc, dans cette théorie, que le souvenir naisse de la répétition atténuée du phénomène cérébral qui occasionnait la perception première, et consiste simplement dans une perception affaiblie. D’où cette double thèse : La mémoire n'est qu’une fonction du cerveau, et il n’ij a qu’une différence d'intensité entre la 'perception et le souvenir. — Au contraire, si l’état cérébral n’engendrait aucunement notre perception de l’objet présent mais la continuait simplement, il pourra encore prolonger et encore faire aboutir le souvenir que nous en évoquerons, mais non pas le faire naître. Et comme, d’autre part, notre perception de l’objet présent était quelque chose de cet objet lui-même, notre représentation de l’objet absent sera un phénomène de tout autre ordre que la per- ception, puisqu’il n’y a entre la présence et l’absence aucun degré, aucun milieu. D’où cette double thèse, inverse de la précédente : La mémoire est autre chose qu’une fonction du cerveau, et il n’y a pas une différence de degré, mais de nature , entre la perception et le souvenir. — L’opposition des deux théories prend alors une forme aiguë, et l'expérience peut cette fois les départager. Nous ne reviendrons pas ici sur le détail de la vérification que nous avons tentée. Rappelons-en simplement les points essentiels. Tous les arguments de fait qu’on peut invoquer en faveur d’une accumulation probable des souvenirs dans la substance corticale se tirent des maladies localisées de RÉSUMÉ ET CONCLUSION 265 la mémoire. Mais si les souvenirs étaient réellement déposés dans le cerveau, aux oublis nets correspondraient les lésions du cerveau caractérisées. Or, dans les amnésies où toute une période de notre existence passée, par exemple, est brusquement et radicalement arrachée de la mémoire, on n’observe pas de lésion cérébrale précise ; et au contraire dans les troubles de la mémoire où la localisation cérébrale est nette et certaine, c’est-à-dire dans les aphasies diverses et dans les maladies de la reconnaissance visuelle ou audi- tive, ce ne sont pas tels ou tels souvenirs déterminés qui sont comme arrachés du lieu où ils siégeraient, c’est la faculté de rappel qui est plus ou moins diminuée dans sa vitalité, comme si le sujet avait plus ou moins de peine à amener ses souvenirs au contact de la situation présente. C’est donc le mécanisme de ce contact qu’il faudrait étudier, afin de voir si le rôle du cerveau ne serait pas d’en assurer le fonc- tionnement, bien plutôt que d’emprisonner les souvenirs eux- mèmes dans ses cellules. Nous étions amené ainsi à suivre dans toutes ses évolutions le mouvement progressif par lequel le passé et le présent arrivent au contact l’un de l’autre, c’est-à-dire la reconnaissance. Et nous avons trouvé, en elïet, que la reconnaissance d’un objet présent pouvait se faire de deux manières absolument différentes, mais que, dans aucun des deux cas, le cerveau ne se comportait comme un réser- voir d’images. Tantôt, en effet, par une reconnaissance toute passive, plutôt jouée que pensée, le corps fait correspondre à une perception renouvelée une démarche devenue automa- tique : tout s’explique alors par les appareils moteurs que l’habitude a montés dans le corps, et des lésions de la mémoire pourront résulter de la destruction de ces mécanismes. 266 RÉSUMÉ ET CONCLUSION Tantôt, au contraire, la reconnaissance se fait activement, par des images-souvenirs qui se portent au-devant de la per- ception présente; mais alors il faut que ces souveuirs, au moment de se poser sur la perception, trouvent moyen d’ac- tionner dans le cerveau les mômes appareils que la perception met ordinairement en jeu pour agir : sinon, condamnés d’avance à l’impuissance, ils n’auront aucune tendance à s’actualiser. Et c’est pourquoi, dans tous les cas où une lésion du cerveau atteint une certaine catégorie de souvenirs, les souvenirs atteints ne se ressemblent pas, par exemple, en ce qu’ils sont de la môme époque, ou en ce qu’ils ont une parenté logique entre eux, mais simplement en ce qu’ils sont tous auditifs, ou tous visuels, ou tous moteurs. Ce qui paraît lésé, ce sont donc les diverses régions sensorielles et motrices ou, plus souvent encore, les annexes qui permettent de les actionner de l’intérieur même de l’écorce, bien plutôt que les souvenirs eux-mêmes. Nous sommes allé plus loin, et, par une étude attentive de la reconnaissance des mots ainsi que des phénomènes de l'aphasie sensorielle, nous avons essayé d’établir que la reconnaissance ne se faisait pas du tout par un réveil mécanique de souvenirs assoupis dans le cerveau. Elle implique, au contraire, une tension plus ou moins haute de la conscience, qui va chercher dans la mémoire pure les souvenirs purs, pour les matérialiser progressivement au contact de la perception présente. Mais qu’est-ce que cette mémoire pure, et que sont ces souvenirs purs? En répondant à cette question, nous com- plétions la démonstration de notre thèse. Nous venions d’en établir le premier point, à savoir que la mémoire est autre chose qu’une fonction du cerveau. Il nous restait à montrer, RÉSUMÉ ET CONCLUSION 267 par l’analyse du « souvenir pur », qu'il n'y a pas entre le souvenir et la perception une simple différence de degré, mais une différence radicale de nature. VII. — Signalons tout de suite la portée métaphysique, et non plus simplement psychologique, de ce dernier problème. C’est sans doute une thèse de pure psychologie que celle-ci : • le souvenir est une perception affaiblie. Mais qu’on ne s’y trompe pas : si le souvenir n’est qu’une perception plus faible, inversement la perception sera quelque chose comme un souvenir plus intense. Or, le germe de l’idéalisme anglais est là. Cet idéalisme consiste à ne voir qu’une différence de degré, et non pas de nature, entre la réalité de l’objet perçu et l’idéalité de l’objet conçu. Et l’idée que nous construisons la matière avec nos états intérieurs, que la perception n’est qu’une hallucination vraie, vient de là également. C’est cette idée que nous n’avons cessé de combattre quand nous avons traité de la matière. Ou bien donc notre conception de la matière est fausse, ou le souvenir se distingue radicalement de la perception. Nous avons ainsi transposé un problème métaphysique au point de le faire coïncider avec un problème de psychologie, que l’observation pure et simple peut trancher. Comment le tranche-t-elle? Si le souvenir d’une perception n’était que cette perception affaiblie, il nous arriverait, par exemple, de prendre la perception d’un son léger pour le souvenir d’un bruit intense. Or, pareille confusion ne se produit jamais. Mais on peut aller plus loin, et prouver, par l’observation encore, que jamais la conscience d’uu souvenir ne commence par être un état actuel plus faible que nous chercherions à rejeter dans le passé après avoir pris conscience de sa fai- 268 RÉSUMÉ ET CONCLUSION blesse : comment d’ailleurs, si nous n’avions pas déjà la repré- sentation d'un passé précédemment vécu, pourrions-nous y reléguer les états psychologiques les moins intenses, alors qu’il serait si simple de les juxtaposer aux états forts comme une expérience présente plus confuse à une expérience pré- sente plus claire? La vérité est que la mémoire ne consiste pas du tout dans une régression du présent au passé, mais au contraire dans un progrès du passé au présent. C’est dans le passé que nous nous plaçons d’emblée. Nous partons d’un « état virtuel », que nous conduisons peu à peu, à travers une série de plans de conscience différents, jusqu’au terme où il se matérialise dans une perception actuelle, c’est-à-dire jusqu’au point où il devient un état présent et agissant, c’est- à-dire enfin jusqu’à ce plan extrême de notre conscience où se dessine notre corps. Dans cet état virtuel consiste le souvenir pur. D’où vient qu’on méconnaît ici le témoignage de la cons- cience ? D’où vient qu’on fait du souvenir une perception plus faible, dont on ne peut dire ni pourquoi nous la reje- tons dans le passé, ni comment nous en retrouvons la date, ni de quel droit elle réapparaît à un moment plutôt qu'à un autre ? Toujours de ce qu’on oublie la destination pratique de nos états psychologiques actuels. On fait de la perception une opération désintéressée de l’esprit, une contemplation seule- ment. Alors, comme le souvenir pur ne peut évidemment être que quelque chose de ce genre (puisqu’il ne correspond pas à une réalité présente et pressante), souvenir et perception deviennent des états de même nature, entre lesquels on ne peut plus trouver qu’une différence d’intensité. Mais la vérité est que notre présent ne doit pas se définir ce qui est plus RESUME ET CONCLUSION 269 intense : il est ce qui agit sur nous et ce qui nous fait agir, il est sensoriel et il est moteur; — notre présent est avant tout l'état de notre corps. Notre passé est au contraire ce qui n’agit plus, mais pourrait agir, ce qui agira en s’insérant clans une sensation présente dont il empruntera la vitalité. Il est vrai qu’au moment où le souvenir s’actualise ainsi en agis- sant, il cesse d’être souvenir, il redevient perception. On comprend alors pourquoi le souvenir ne pouvait pas résulter d’un état cérébral. L’état cérébral continue le sou- venir; il lui donne prise sur le présent par la matérialité qu’il lui confère; mais le souvenir pur est une manifestation spirituelle. Avec la mémoire nous sommes bien véritablement dans le domaine de l’esprit. VIII. — Nous n’avions pas à explorer ce domaine. Placés au confluent de l’esprit et de la matière, désireux avant tout de les voir couler l’un dans l’autre, nous ne devions retenir de la spontanéité de l’intelligence que son point de jonction avec un mécanisme corporel. C’est ainsi que nous avons pu assister au pliéuojnèue de l’association des idées, et a la naissance des idées générales les plus simples. Quelle est l’erreur capitale de l’associationnisme? C’est d’avoir mis tous les souvenirs sur le même plan, d’avoir mé- connu la distance plus ou moins considérable qui les sépare de l’état corporel présent, c’est-à-dire de l’action. Aussi n’a- t-il pu expliquer ni comment le souvenir adhère à la percep- tion qui l’évoque, ni pourquoi l’association se fait par res- semblance ou contiguïté plutôt que de toute autre manière, ni enfin par quel caprice ce souvenir déterminé est élu parmi les mille souvenirs que la ressemblance ou la conti- guïté rattacherait aussi bien à la perception actuelle. C’est 270 RÉSUMÉ ET CONCLUSION dire que l’associationnisme a brouillé et confondu tous les plans clc conscience différents, s’obstinant à ne voir dans un souvenir moins complet qu’un souvenir moins complexe, alors que c’est en réalité un souvenir moins rêvé, c’est-à-dire plus proche de l’action et par là même plus banal, plus capable de se modeler, — comme un vêtement de confection, — sur la nouveauté clc la situation présente. Les adversaires de l’associationnisme l’ont d’ailleurs suivi sur ce terrain. Ils lui reprochent d’expliquer par des associations les opérations supérieures de l’esprit, mais non pas de méconnaître la vraie nature de l’association elle-même. Là est pourtant le vice ori- ginel de l’associationnisme. Entre le plan de l’action, — le plan où notre corps a con- tracté son passé en habitudes motrices, — et le plan de la mémoire pure, où notre esprit conserve dans tous ses détails le tableau de notre vie écoulée, nous avons cru apercevoir au contraire mille et mille plans de conscience différents, mille répétitions intégrales et pourtant diverses de la totalité de notre expérience vécue. Compléter un souvenir par des détails plus personnels ne consiste pas du tout à juxtaposer mécani- quement des souvenirs à ce souvenir, mais à se transporter sur un plan de conscience plus étendu, à s’éloiguer de l’action dans la direction du rêve. Localiser un souvenir ne consiste pas davantage à l’insérer mécaniquement entre d’autres sou- venirs, mais à décrire, par une expansion croissante de la mémoire dans son intégralité, un cercle assez large pour que ce détail du passé y figure. Ces plans ne sont pas donnés, d’ailleurs, comme des choses toutes faites, superposées les unes aux autres. Ils existent plutôt virtuellement, de cette existence qui est propre aux choses de l’esprit. L’intelligence, RÉSUMÉ ET CONCLUSION 271 se mouvant à tout moment le long de l’intervalle qui les sépare, les retrouve ou plutôt les crée à nouveau sans cesse : sa vie consiste dans ce mouvement même. Alors nous com- prenons pourquoi les lois de l’association sont la ressem- blance et la contiguïté plutôt que d’autres lois, et pourquoi la mémoire choisit, parmi les souvenirs semblables ou contigus, certaines images plutôt que d'autres images, et enfin comment se forment, par le travail combiné du corps et de l’esprit, les premières notions générales. L’intérêt d'un être vivant est de saisir dans une situation présente ce qui ressemble à une situation antérieure, puis d’en rapprocher ce qui a précédé et surtout ce qui a suivi, afin de profiter de son expérience passée. De toutes les associations qu’on pourrait imaginer, les associations par ressemblance et par contiguïté sont donc d’abord les seules qui aient une utilité vitale. Mais pour com- prendre le mécanisme de ces associations et surtout la sélec- tion en apparence capricieuse qu’elles opèrent entre les souvenirs, il faut se placer tour à tour sur ces deux plans extrêmes que nous avons appelés le plan de l’action et le plan du rêve. Dans le premier ne figurent que des habitudes motrices, dont on peut dire que ce sont des associations jouées ou vécues plutôt que représentées : ici, ressemblance et con- tiguïté sont fondues ensemble, car des situations extérieures analogues, en se répétant, ont fini par lier certains mouve- ments de notre corps entre eux, et dès lors la môme réaction automatique dans laquelle nous déroulerons ces mouvements contigus extraira aussi de la situation qui les occasionne sa ressemblance avec les situations antérieures. Mais à mesure qu’on passe des mouvements aux images, et des images plus pauvres aux images plus riches, ressemblance et contiguïté 272 RÉSUMÉ ET CONCLUSION se dissocient : elles finissent par s’opposer sur cet autre plan extrême où aucune action n’adhère plus aux images. Le choix d’une ressemblance parmi beaucoup de ressemblances, d’une contiguïté parmi d’autres contiguïtés, ne s’opère donc pas au hasard : il dépend du degré sans cesse variable de tension de la mémoire, qui, selon qu’elle incline davantage à s’insérer dans l’action présente ou à s’en détacher, se transpose tout entière dans un ton ou dans uu autre. Et c'est aussi ce double mouvement de la mémoire entre ses deux limites extrêmes qui dessine, comme nous l’avons montré, les premières notions générales, l’habitude motrice remontant vers les images semblables pour en extraire les similitudes, les images semblables redescendant vers l’habitude motrice pour se confondre, par exemple, dans la prononciation automa- tique du mot qui les unit. La généralité naissante de l’idée consiste donc déjà dans une certaine activité de l'esprit, dans un mouvement entre l’action et la représentation. Et c'est pourquoi il sera toujours facile à une certaine philosophie, disions-nous, de localiser l'idée générale à une des deux extrémités, de la faire cristalliser en mots ou évaporer en souvenirs, alors qu’elle consiste en réalité dans la marche de l’esprit qui va d’une extrémité à l’autre. IX. — Eu nous représentant ainsi l'activité mentale élé- mentaire, en faisant cette fois de notre corps, avec tout ce qui l’environne, le dernier plan de notre mémoire, l'image extrême, la pointe mouvante que notre passé pousse à tout moment dans notre avenir, nous confirmions et nous éclair- cissions ce que nous avions dit du rôle du corps, eu même temps que nous préparions les voies à un rapprochement entre le corps et l’esprit. RÉSUMÉ ET CONCLUSION 273 Après avoir étudié tour à tour, eu effet, la perception pure et la mémoire pure, il nous restait à les rapprocher l’une de l’autre. Si le souvenir pur est déjà l'esprit, et si la perception pure serait encore quelque chose de la matière, nous devions, en nous plaçant au point de jonction entre la perception pure et le souvenir pur. projeter quelque lumière sur l’action réci- proque de l’esprit et de la matière. Eu fait, la perception « pure », c’est-à-dire instantanée, n’est qu’un idéal, une limite. Toute perception occupe une certaine épaisseur de durée, prolonge le passé dans le présent, et participe par là de la mémoire. En prenant alors la perception sous sa forme concrète, comme une synthèse du souvenir pur et de la per- ception pure, c’est-à-dire de l’esprit et de la matière, nous resserrions dans ses plus étroites limites le problème de l’union de l’âme au corps. Tel est l’effort que nous avons tenté dans la dernière partie surtout de notre travail. L’opposition des deux principes, dans le dualisme en géné- ral, se résout en la triple opposition de l’inétendu à l’étendu, de la qualité à la quantité, et de la liberté à la nécessité. Si notre conception du rôle du corps, si nos analyses de la per- ception pure et du souvenir pur doivent éclaircir par quelque côté la corrélation du corps à l'esprit, ce ne peut être qu’à la condition de lever ou d’atténuer ces trois oppositions. Exarni- nons-les donc tour à tour, en présentant ici sous une forme plus métaphysique les conclusions que nous avons voulu tenir de la seule psychologie. 1° Si Ton imagine d’un côté une étendue réellement divisée en corpuscules, par exemple, de l’autre une conscience avec des sensations par elles-mêmes inextensives qui viendraient se projeter dans l’espace, ou ne trouvera évidemment rien de Bergson. Matière et mémoire. 18 274 RÉSUMÉ ET CONCLUSION commun entre cette matière et cette conscience, entre le corps et l’esprit. Mais cette opposition de la perception et de la matière est l’œuvre artificielle d’un entendement qui décom- pose et recompose selon ses habitudes ou ses lois : elle n’est pas donnée à l'intuition immédiate. Ce qui est donné, ce ne sont pas des sensations inextensives : comment iraient-elles rejoindre l’espace, y choisir un lieu, s'y coordonner enfin pour construire une expérience universelle ? Ce qui est réel, ce n’est pas davantage une étendue divisée en parties indé- pendantes : comment d’ailleurs, n’ayant ainsi aucun rapport possible avec notre conscience, déroulerait-elle une série de changements dont l’ordre et les rapports correspondraient exactement à l’ordre et aux rapports de nos représentations? Ce qui est donné, ce qui est réel, c'est quelque chose d'inter- médiaire entre l’étendue divisée et l’inétendu pur : c'est ce que nous avons appelé Y extensif. L'extension est la qualité la plus apparente de la perception. C’est en la consolidant et en la subdivisant au moyen d'un espace abstrait, teudu par nous au-dessous d’elle pour les besoins de l'action, que nous coustituons l’étendue multiple et indéfiniment divisible. C'est en la subtilisant au coutraire, c’est en la faisant tour à tour dissoudre en sensations affectives et évaporer en contrefaçons des idées pures, que nous obtenons ces sensations inexteu- sives avec lesquelles nous cherchons vainement ensuite à reconstituer des images. Et les deux directions opposées dans lesquelles nous poursuivons ce double travail s'ou- vrent à nous tout naturellement, car il résulte des néces- sités mômes de l'action que l’étendue se découpe pour nous en objets absolument indépendants (d'où une indication pour subdiviser l’étendue), et qu’on passe par degrés iuseu- RÉSUMÉ ET CONCLUSION 275 sibles de l’affection à la perception (d’où une tendance à supposer la perception de plus en plus inextensive). Mais notre entendement, dont le rôle est justement d’établir des distinctions logiques et par conséquent des oppositions tranchées, s’élance dans les deux voies tour à tour, et dans chacune d’elles va jusqu’au bout. Il érige ainsi, à l’une des extrémités, une étendue indéfiniment divisible, à l’autre des sensations absolument inextensives. Et il crée ainsi l'oppo- sition dont il se donne ensuite le spectacle. 2° Beaucoup moins artificielle est l’opposition de la qualité à la quantité, c’est-à-dire de la conscience au mouvement : mais cette seconde opposition n’est radicale que si l’on com- mence par accepter la première. Supposez en effet que les qualités des choses se réduisent à des sensations inextensives affectant une conscience, en sorte que ces qualités représen- tent seulement, comme autant de symboles, des changements homogènes et calculables s’accomplissant dans l’espace, vous devrez imaginer entre ces sensations et ces changements une incompréhensible correspondance. Renoncez au contraire à établir à priori entre eux cette contrariété factice : vous allez voir tomber une à une toutes les barrières qui semblaient les séparer. D’abord, il n’est pas vrai que la conscience assiste, enroulée sur elle-même, à un défilé intérieur de perceptions inextensives. C’est donc dans les choses perçues elles-mêmes que vous allez replacer la perception pure, et vous écarterez ainsi un premier obstacle. Vous en rencontrez, il est vrai, un second : les changements homogènes et calculables sur les- quels la science opère semblent appartenir à des éléments multiples et indépendants, tels que les atomes, dont ils ne seraient que l’accident; cetLe multiplicité va s’interposer 276 RÉSUMÉ ET CONCLUSION entre la perception et son objet. Mais si la division de reten- due est purement relative à notre action possible sur elle, l’idée de corpuscules indépendants est à fortiori schématique et provisoire; la science elle-même, d'ailleurs, nous autorise à l’écarter. Voilà une seconde barrière tombée. Un dernier inter- valle reste à franchir : celui qui sépare l'hétérogénéité des qualités de l’homogénéité apparente des mouvements dans l’étendue. Mais justement parce que nous avons éliminé les éléments, atomes ou autres, que ces mouvements auraient pour siège, il ne peut plus être question ici du mouvement qui est l’accident d’un mobile, du mouvement abstrait que la mécanique étudie et qui n’est, au fond, que la commune me- sure des mouvements concrets. Comment ce mouvement abstrait, qui devient immobilité quand on change de point de repère, pourrait-il fonder des changements réels, c'est-à-dire sentis? Comment, composé d’une série de positions instan- tanées, remplirait-il une durée dout les parties se prolongent et se continuent les uues dans les autres? Une seule hypo- thèse reste donc possible, c’est que le mouvement concret, capable, comme la conscience, de prolonger son passé dans son présent, capable, en se répétant, d’engendrer les qualités sensibles, soit déjà quelque chose de la conscience, déjà quelque chose de la sensation. Il serait cette môme sensation diluée, répartie sur un nombre infiniment plus grand de moments, cette môme sensation vibrant, comme nous disions, à l’intérieur de sa chrysalide. Alors un dernier point reste- rait à élucider: comment s’opère la contraction, non plus sans doute de mouvements homogènes en qualités distinctes, mais de changements moins hétérogènes eu changements plus hétérogènes? Mais à celle question répond notre ana- RÉSUMÉ ET CONCLUSION 277 lyse de la perception concrète : cette perception, synthèse vivante de la perception pure et de la mémoire pure, résume nécessairement dans son apparente simplicité une multipli- cité énorme de moments. Entre les qualités sensibles envisa- gées dans notre représentation, et ces mômes qualités traitées comme des changements calculables, il n’y a donc qu'une différence de rythme de durée, une différence de tension inté- rieure. Ainsi, par l’idée de tension nous avons cherché à lever l'opposition de la qualité à la quantité, comme par l’idée d'extension celle de l’inétendu à l’étendu. Extension et tension admettent des degrés multiples, mais toujours déterminés. La fonction de l’entendement est de détacher de ces deux genres, extension et tension, leur contenant vide, c’est-à-dire l'espace homogène et la quantité pure, de substituer par là à des réalités souples, qui comportent des degrés, des abstrac- tions rigides, nées des besoins de l’action, qu’on ne peut que prendre ou laisser, et de poser ainsi à la pensée réfléchie des dilemmes dont aucune alternative n’est acceptée par les choses. 3° Mais si l’on envisage ainsi les rapports de l’étendu à l’inétendu, de la qualité à la quantité, on aura moins de peine à comprendre la troisième et dernière opposition, celle de la liberté à la nécessité. La nécessité absolue serait repré- sentée par une équivalence parfaite des moments successifs de la durée les uns aux autres. En est-il ainsi de la durée de l’univers matériel? Chacun de ses moments pourrait-il se déduire mathématiquement du précédent? Nous avons supposé dans tout ce travail, pour la commodité de l’étude, qu’il en était bien ainsi; et telle est en effet la distance entre le rythme de notre durée et celui de l’écoulement des choses 278 RÉSUMÉ ET CONCLUSION que la contingence du cours de la nature, si profondément étudiée par une philosophie récente, doit équivaloir pratique- ment pour nous à la nécessité. Conservons donc notre hypo- thèse, qu’il y aurait pourtant lieu d’atténuer. Même alors, la liberté ne sera pas dans la nature comme un empire dans un empire. Nous disions que cette nature pouvait être considérée comme une conscience neutralisée et par conséquent latente, une conscience dont les manifestations éventuelles se tien- draient réciproquement en échec et s’annuleraient au moment précis où elles veulent paraître. Les premières lueurs qu’y vient jeter une conscience individuelle ne l’éclairent donc pas d’une lumière inattendue : cette conscience n’a fait qu'é- carter un obstacle, extraire du tout réel une partie virtuelle, choisir et dégager enfin ce qui l’intéressait; et si, par cette sélection intelligente, elle témoigne bien qu’elle tient de l'es- prit sa forme, c’est de la nature qu’elle tire sa matière. Eu même temps d’ailleurs que nous assistons à l'éelosion de cette conscience, nous voyons se dessiner des corps vivants, capables, sous leur forme la plus simple, de mouvements spontanés et imprévus. Le progrès de la matière vivante con- siste dans une différenciation des fonctions qui amène la for- mation d’abord, puis la complication graduelle d'un système nerveux capable de canaliser des excitations et d’organiser des actions : plus les centres supérieurs se développent, plus nombreuses deviendront les voies motrices entre lesquelles une même excitation proposera à l'action un choix. Une latitude de plus en plus grande laissée au mouvement dans l’espace, voilà bien eu effet ce qu’on voit. Ce qu’on ne Voit pas, c’est la tension croissante et concomitante de la cons- cience dans le temps. Non seulement, par sa mémoire des RÉSUMÉ ET CONCLUSION 279 expériences déjà anciennes, cette conscience retient de mieux eu mieux le passé pour l’organiser avec le présent dans une décisiou plus riche et plus neuve, mais vivant d’une vie plus intense, contractant, par sa mémoire de l’expérience immé- diate, un nombre croissant de moments extérieurs dans sa durée présente, elle devient plus capable de créer des actes dont l’indétermination interne, devant se répartir sur une multiplicité aussi grande qu’on voudra des moments de la matière, passera d’autant plus facilement à travers les mailles de la nécessité. Ainsi, qu'on l’envisage dans le temps ou dans l'espace, la liberté paraît toujours pousser dans la nécessité des racines profondes et s’organiser intimement avec elle. L’esprit emprunte à la matière les perceptions d’où il tire sa nourriture, et les lui rend sous forme de mouvement, où il a imprimé sa liberté. TABLE DES MATIÈRES Avant-propos i CHAPITRE PREMIER De la sélection des images pour la représentation. Le rôle du corps 1 CHAPITRE II De la reconnaissance des images. La mémoire et le cerveau . . 73 CHAPITRE III De la survivance des images. La mémoire et l’esprit. 143 CHAPITRE IV De la délimitation et de la fixation des images. Perception et matière. Ame et corps 197 Résumé et conclusion 251 ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSE V