2 r o UWlCKLLimU m -7 JAN 1965 iiTcii to be taken t^^i^^ BIBLIOTHEQUE DE PHILOSOPHIE GONTEMPORAINE L E R I R E ESSAI SUR LA SIGNIFICATION DU COMIQUE HENRI BERGSON Maitre de conferences a TEcole Normale superieure. PARIS ANGIENNE LIBRAIRIE GERMEU BAILLIERE ET C fElix alcan, Editeur 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108 1900 LE R 1 R E DU AlEME AUTEUR Essai sur les donnees immediates de la conscience 2^ edition, 1898, i volume in-8° dela Bibliotheqiie dc philo Sophie Gontemporaine (Felix Alcan, editeur). . . 3 fr. 70 Matiere et memoire, essai sur la relation du corps j I'esprit, 2^ edition, 1900, i volume in-8° de la i^t6/to//jfrj«ef/( philosophie contemporainc. . . , 5 fr. ; LE RIRE ESSAI SUR LA SIGNIFICATION DU GOMIQUE Henri BERGSON Maitrc de conferences u I'Ecole jNo'rmalc superieurc. PARIS ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIERE & C" FELIX ALCAN, EDITEUR 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108 1900 Tous droits reserves AVANT-PROPOS Nous reunissons eri volume trois articles sur le Rive (ou plutot sur le rire specialement provoque par le comique) que nous avons publics recemment dans la Revue de Paris. Ges articles avaient pour objet cle determiner les principales « categories » comiques, de grouper le plus grand nombre -pos- sible de fails et d'en degager les lois ; ils excluaient, par leur forme meme, les discussions tlieoriques ct la critique des systemes. Devions-nous, en les reeditant, y joindre un examen des travaux rela- tifs au meme sujet et comparer nos conclusions a celles de nos devanciers ? Notre these y cut gagne en solidite peut-etre ; mais notre exposition se fut compliquee demesuremcnt, en meme temps VI AVANT-PROPOS qu'cllc eut doniie un Aoluinc hors dc proportion avcc rimporlancc dii siijct trade. \ous nous deci- dons, cii consequence, a reproduire les articles tels qu ils ont paru. Nous y joignons simplenient I'indication des principales reclierclies cntrepriscs sur la question du comique dans les Ircnlc dernieres annees. Hecker, Pliysiologie and Psychologie des Lacliens und des Komischen, 1870. Dumont , Tkeorie scientifiqiie dc la sensibiUte , 1870, p. 202 ct siiiv. Cr. , du memc auteur, Les causes da rive, 1862. Courdavcaux, Etades sar le comiqac, 1870. Darwin, L expression des emotions, trad, fr., 1877, P* ct suiv. Philbcrt, Le rire, i883. l^ain, Les emotions et la volonte, trad. I'r., i885, p. 2/19 ct suiv. Ivraepelin, Zar Psychologie des Komischen (^Philos. Sta- dien, vol. II, 1880). Piderit, La mimicjue et la physiognomic, trad, fr., 1888, p. 1 36 ct suiv. Spencer, Essais, trad, fr., 1891, vol. I, p. 298 et suiv. : Physiologic da rire. AVANT-PROPOS VII Penjon, Le rire et la liberie (Revue philosophique, 1898, t. II). Melinand, Pourqiioi rit-on ? (Revue des Deux-Mondes, fevrier 1895). Pvibot, La psychologle des sentiments, 1896, p. 342 et suiv. Lacombe, Du coniique et da spirituel (Revue de melaphy- sique et de morale, 1897). Stanley Hall and A. Allin, The psychology of laughing, tickling and the comic (American journal of Psychology, vol. IX, 1897). Lipps, Komik and Humor, 1898. Gf., du meme auteur, Psychologic der Komik (Philosophische Monatshefte, vol. XXIV, XXY). Heymans, Zur Psychologie der Komik (Zeitschr. f. Psych, u. Phys. der Sinnesorgane, vol. XX, 1899). LE RIRE CHAPITRE PREMIER DU COMIQUE EN GENERAL. LE COMIQUE DES FORMES ET LE COMIQUE DES MOUYEMENTS. FORCE D 'EXPAN- SION DU COMIQUE. Que signifie le rire.^ Q^'y a-t-il au fond du risible Que trouverait-on de commun entre une grimace de pitre, un jeu de mots, un quiproquo de vaudeville, une scene de fine comedie .^^ Quelle distillation nous donnera I'essence, toujours la meme, a laquelle tant de produits divers emprun- tent ou leur indiscrete odeur ou leur parfum de- licat.^^ Les plus grands penseurs, depuis Aristote, se sont attaques a ce petit probleinc, qui toujours se derobe sous I'elfort, glisse, s'ecliappe, se re- Bercson. 1 2 LE liiiu: dressc, impertinent clcfi jete a la speculalion pliilosopliique. Notre excuse, pour aborder le probleme a violi'C tour, est que nous ne Aiscrons pas a enfermer la fantaisie comique dans une definition. 'Nous voyons en elle, avant tout, quelque chose dc vivant. Nous la traiterons, si legerc soit-elle. avec le respect qu'on doit a la vie. Nous nous bornerons a la re- garder grandir et s'epanouir. De forme en forme, par gradations insensibles, elle accomplira sous nos yeux de bien singulieres metamorphoses. Nous ne dedaignerons rien dc ce que nous aurons vu. Peut-etre gagnerons-nous d'ailleurs a ce contact soutenu quelque chose dc plus souple qu'une de- finition theorique, — une connaissance pratique et intime, comme celle qui nait d une longue ca- maraderie. Et peut-etre trouA erons-nous aussi que nous avons fait, sans le vouloir, une connaissance utile. Raisonnable, a sa facon, jusque dans sesplus grands ecarts, methoclique dans sa folic, revant, je le veux bien, mais evoquant en reve des visions qui sont tout de suite acceptees et comprises d'une societe entiere, comment la fantaisie comique ne DU COMIQUE EN GENERAL 3 nous renselgnerait-elle pas sur les procedes de travail de rimagination liumaine, et plus particu- lierement de rimagination sociale, collective, po- pulaire? Issue de la A ie reelle, apparentee a I'art, comment nc nous dirait-clle pas aussi son mot sur I'art et sur la vie? Nous allons presenter d'abord trois observations que nous tenons pour fondamentales. Elles por- tent moins sur le comique lui-meme que sur la place ou il faut le cherclier. I Yoici le premier point sur lequel j'appellerai rattention. II n'y a pas de comique en deliors de ce qui est proprement humain. Un paysage pourra etre beau, gracieux, sublime, insignifiant oulaid; il ne sera jamais risible. On rira d'un animal, mais parce qu'on aura surpris chez lui une attitude d'liomme ou une expression bumaine. On rira d'un chapeau ; mais ce qu'on raille alors, ce n'est pas le morceau de feutre ou de paille, c'est la forme /i LK nmr: que dcs liommes lui on I donnec. c'cst Ic caprice humain dont il a pris le moulc, Jc ine deniaiidc comment im fait aussi important, dans sa simpli- cite, n'a pas fixe daAantage Fatten tion dcs pliilo- soplies. Plusieurs out defmi riiomme « nn animal qui sait rire )). lis auraient aussi bicn pu Ic de- finir un animal qui fait rire, car si quelquc auire animal y parvient. on quelquc objet inanime. c est toujours par une ressemblance avec riioinmc. par la marque que riiomme y imprime on par Tusage que riiomme en fait. Je Aoudrais signaler maintenant. comme uii symptome non moins digne de remarquc. Vinsen- sibilite qui accompagne d'ordinaire le rire. II semble que le comique ne puisse produire son ebranlemeiit qu a la condition de tomber sur une surface d'ame bicn calme, bicn iinie. L'indifference est son milieu naturel. Le rire n'a j)as de plus grand ennemi que I'emotion. Je ne veux pas dire que nous ne puissions rire d'line personne qui nous inspire de la pitie, par exemple. on meme de I'afPection : seulemeiit alors, pour qiielques instants, il faudra oublier cctte affection , faire taire cette DU COMIQUE E> GENERAL 5 pitie. Dans une societe cle piires intelligences on ne pleurerait probablement plus, mais on rimit peut-etre encore ; tanclis que cles ames invariable- ment sensibles, accorclees a I'unisson cle la vie, ou tout eyenement se prolongerait en resonance sentimentale, ne connaitraient ni ne comprcn- draient le rire. Essayez, un moment, cle vous in- teresser a tout ce cjui se clit et a tout ce cj^ui se fait, agissez, en imagination, avec ceux qui agissent, sentez avec ceux c[ui sentent, donnez enfm a votre sympathie son plus large epanouissement : comme sous un coup cle baguette magique vous verrez les objets les plus legers prendre clu poicls, et une co- loration severe passer sur toutes choses. Detacliez- vous maintenant, assistez a la vie en spectateur indifferent: bien des drames tourneront a la co- medie. II suffit cjue nous boucliions nos oreilles an son cle la musique, clans un salon ou Ton danse, pour cjue les danseurs nous paraissent aussitot ridicules. Combien d'actions bumaines resiste- raient a une epreuve cle ce genre? et ne A^errions- nous pas beaucoup d'entre elles passer tout a coup du grave au plaisant, si nous les isolions de la 6 LE lUllE musique dc senliment qui Ics accompagne P Lc comique exige clone eiifin, pour produiic loul son efieL quelque chose eommc une aneslliesic mo- * menlanee du eoeur. II s'adresse a rinlelligcnee pure. Seulement, eette intelligenee doit loujours rester en contaet avee d'autres intelligences. Yoila le troisieme fait sur lequel je desirais attirer I'atlcn- lion. On ne gouterait pas le comique si Ton sc sentait isole. 11 semble que le rire ait besoin d un echo. Ecoutez le bien : ce n'est pas un son articule, net, termine; c'est quelque chose qui voudrait se prolonger en se repercutant de proche en proclic. quelque chose qui commence par un eclat pour sc con tinner par des roulements, ainsiquc le tonnerre dans la montagne. Etpourtant cettc repercussion ne doit pas aller a rinfini. Ellepeut cheminer a l inlc- rieur d'un cercle aussi large qu'on voudra ; le ccrcle n'enreste pas moins ferme. Notre rire est toujours le rire d'un groupe. II vous est pcut-etre arrive, assis en Avagon on a table d bote, d'entendre des voyageurs se raconter des liistoires qui devaient etre comiques pour eux puisqu'ils en riaient de bon DU COMIQUE EN GENERAL ^ coeur. Vous auriez ri commc cux si yous cussiez ete de leur societe. Mais n'cii elant pas, vous n'aviez aucune envie de rire. Un liomme, a qui I on demandait pourquoi il ne pleurait pas a un sermon ou tout le monde A^ersait des larmes, re- pondit : « Je ne suis pas de la paroisse. » Ce que cet homme pensait des larmes serait bien plus vrai du rire. Si franc qu'on le suppose, le rire cache toujours une arriere-pensee d'entente, je dirai presque de complicite, avec d'autres rieurs, reels ou imaginaires. Combien de fois n'a-t-on pas dit que le rire du spectateur, an theatre, est d'autant 'plus large que la salle est plus pleineP Combien de fois n'a-t-on pas fait remarquer, d'autre part, que beaucoup d'efFets comiques sont intraduisibles d'une langue dans une autre, relatifs par conse- quent aux mocurs et aux idees d'une societe parti- culiere? Mais c'est pour n aA oir pas compris I'im- portance de ce double fait qu'on a vu dans le comique une simple curiosite ou Tesprit s'amuse, et dans le rire lui-meme un phenomene etrange, isole, sans rapport avec le reste de I'activite hu- maine. De la ces definitions qui tendent a faire du 8 LE RIRE comiquc uric relation al)slraite apcrcuc par I'cspril entre dcs itlecs, « contraslc iiUcllcclucl ». a aJjsiir- dite scnsMc », etc., definitions cpii. menic si elles convenaient reellement a tontes les formes da co- mique, n'expliqueraient pas le moins du monde pourquoi le comique nous fait rire. D'ou vicn- drait, en effet, que cette relation logiqne particu- liere, aussitot apergue, nous contracte, nous dilate, nous secoue, alors que toutes les autrcs laisscnt notre corps indifTerent? Ce n'est pas par ce cote que nous aborderons le probleme. Pour com- prendre le rire, il faut le replacer dans son milieu naturel, qui est la societe, il faut surtout en de- terminer la fonction utile, qui est une fonction sociale. Telle sera, disons-le des maintenant. I'idee directrice de toutes nos reclierclies. Le rire doit repondre a certaines exigences de la vie en com- mun. Le rire doit avoir une signification sociale. Marquons nettement le point ou viennent con- verger nos trois observations preliminaires. Le comique naitra, semble-t-il, quand des liommes reunis en groupe dirigeront tons leur attention sur un d'entre eux, faisant taire leur sensibilite et DU COMIQUE EN GENERAL Q exercant leur seule intelligence. Quel est main- tenant le point particulier sur lequel clevra se diriger leur attention? a quoi s'emploiera ici I'in- telligence? Repondrc a ces questions sera deja serrer de plus pres le probleme. Mais quelques exemples deviennent indispensables. II Un homme, qui courait dans la rue, trebuche et tombe : les passants rient. On ne rirait pas de lui, je pense, si Ton pouvait supposer que la fan- taisie lui est venue tout a coup de s'asseoir par terre. On rit de ce qu'il s'est assis involontaire- ment. Ce n'est done pas son cliangement brusque d'attitude qui fait rire, c'est ce qu'il y a d'invo- lontaire dans le cliangement, c'est la maladresse. Une pierre etait peut-etre sur le cliemin. 11 aurait iallu changer d'allure ou tourner I'obs- tacle. Mais par manque de souplesse, par distrac- tion ou obstination du corps, par un ejjet de raideur ou de vitesse acquise, les muscles ont con- 1. lO LE RIRE tinue d'accomplir Ic meiiie inouvcincnt quand les circonslaiices demaiidaient autre chose. C'est poiirquoi Fhomme est tombe. et c'cst de qiioi les passants rient. Voici maintenaiit une persoiinc qui vaqiie a ses petites occLqDatioiis avec une regularite matliema- tique. Seulement, les objets qui rentourcnt ont ete truques par un mauvais plaisant. Elle trempe sa plume dans Ten crier et en retire de la bouc. croit s'asseoir sur une chaise solide et s'etend sur le parquet, enfin agit a contre-sens ou fonctionnc a vide, toujours par un elFet de vitesse acquise. L'habitude avait imprime un elan. II aurait fallu arreter le mouA^ement ou I'inflechir. Mais point du tout, on a continue machinalement en ligne droite. La victime d'une farce d'atelier est done dans une situation analogue a celle du coureur qui tombe. Elle est comique pour la meme raison . Ce qu'il y a de risible dans un cas comme dans I'autre, c'est une certainc vaidear de mecanique la ou Ton A^oudrait trouver la souplessc attentive et la vivante flexibilite d'une personne. II y a entre les deux cas cette seule difference que le premier DU COMIQUE EN GENERAL I I s'est procluit de lui-meme, lanclis que le second a ete obtenu artificiellcment. Le passant, tout a riieure, ne faisait qu'observer; ici le mauvais plaisant expeiimente. Toutefois, dans les deux cas, c'est une circon- stance exterieure qui a determine I'eflet. Le comique est done accidentel ; il reste, pour ainsi dire, a la surface de la personne. Comment penetrera-t-il a Finterieur ? 11 faudra que la raideur mecanique n'ait plus besoin, pour se reveler, d'un obstacle place devant elle par le hasard des circonstances ou par la malice de I'homme. II faudra qu'elle tire de son propre fonds, par une operation naturelle, I'occasion sans cesse renouvelee de se manifester exterieurement. Imaginons done un esprit qui soit toujours a ce qu it vient de faire, jamais a ce qu it fait, comme une melodic qui retarderait sur son accompagnement. Imaginons une certaine inelasti- cite native des sens et de rintelligence, qui fasse que Ton continue de voir ce qui n'est plus, d'en- tendrece qui ne resonne plus, de dire ce qui ne convient plus, enfin de s'adapter a une situation passee et imaginairc quand on devrait se modeler 12 LE HIRE sur la realite presente. Le comique s'installera cette fois dans la personne meme : c ost la personne qui lui fournira tout, matiere et forme, cause ct occa- sion. Est-il etonnant que le distrait (car tel est Ic personnage que nous t enons de decrire) ait tente generalement la verve des auteurs comiques ? Quand La Bruyere rencontra ce caractere sur son cliemin, il comprit, en I'analysant, qu it tenait une recette pour la fabrication en gros des efPets amu- sants. II en abusa. II fit de Menalque la plus tongue et la plus minutieuse des descriptions, revenant, insistant, s'appesantissant outre mesure. La facilite du sujet le retenait. Avec la distraction, en efPet. on n est peut-etre pas a la source meme du comi- que, mais on est surement dans un certain courant de faits et d'idees qui vient tout droit de la source. On est sur une des grandes pentes naturelles du rire. Mais TefFet de la distraction pent se renforccr a son tour. H y a une loi generate dont nous venous de trouver une premiere application et que nous formulerons ainsi : quand un certain efTet comique derive d une certaine cause, I'^tfet nous parait DU COMIQUE EA GENERAL 1 3 d'autant plus comique que nous jugeons plus naturelle la cause. Nous rions deja de la distraction qu'on nous presente coninie un simple fait. Plus risible sera la distraction que nous aurons vue naitre et grandir sous nos yeux, dont nous connaitrons I'origine et dont nous pourrons reconstituer This- toire. Supposons done, pour prendre un exemple precis, qu'un personnage ait fait des rornans d amour ou de cliCAalerie sa lecture habituelle. Attire, fascine par ses heros, il detaclie vers eux, petit a petit, sa pensee et sa volonte. Le voici qui circule par mi nous a la maniere dun somnam- bule. Ses actions sont des distractions. Seulement, toutes ces distractions se rattachent a une cause connue et positive. Ce ne sont plus, purement et simplement, des absences ; elles s expliquent par la presence du personnage dans un milieu bien defini, quoique imaginaire. Sans doute une clmte est toujours une clmte : mais autre chose est de se laisser choir dans un puits parce qu'on regardait n'importe ou ailleurs, autre chose y tomber parce qu'on visait une etoile. C'est bien une etoile que Don Quichotte conlemplait. Quelle profondeur de 1 4 LE RIRE comique que celle du romanesque et cle I'esprit de chimere ! Et pourtant, si Ton retablit I'idee de distraction qui doit servir d'intermediaire, on yoit ce comique tres profond se relier au comique le plus superficiel. Oui, ces esprits chimeriques, ces exaltes, ces fous si etrangemcnt raisonnables nous font rire en touchant les memes cordes en nous, en actionnant le meme mecanisme interieur, que la Aictime d'une farce d'atelier ou le passant qui glisse dans la rue. Ce sont bien, eux aussi, des coureurs qui tombent et des naifs qu'on mystifie, coureurs d'ideal qui trebucbent sur les realites, reveurs candides que gueite malicieusement la Aie. Mais ce sont sur tout de grands distraits, a^ec cette superiorite sur les autres que leur distraction est SYstematique, organisee autour d une idee cen- trale, — que leurs mesa ventures aussi sont bien liees, liees par l iuexoral^le logique que la realite applique a corriger le revc, — et qu'ils proA oquent ainsi autour d'eux, par des efPets capables de s'ad- ditionner toujours les uns aux autres, un rire indefiniment grandissant. Faisons maintenant un pas de plus. Ce que la " DU COMIQUE EN GENERAL 1 5 raideur de I'idee fixe est a I'esjDrit, certains vices ne le seraient-ils pas au caractere? Mauvais pli de la nature ou contracture de la volonte, le vice ressemble souvent a une courbure de l ame. Sans doute il y a des vices ou Tame s'installe profonde- ment avec tout ce qu elle porte en elle de puissance fecondante, et qu elle entraine, vivifies, dans un cercle mouvant de transfigurations. Ceux-la sont des vices tragiques. Mais le A^ce qui nous rendra comiques est au contraire celui qu'on nous apporte du dehors comme un cadre tout fait oii nous nous insererons. II nous impose sa raideur au lieu de nous emprunter notre souplesse. Nous ne le com- pliquons pas : c'est lui, au contraire, qui nous simplifie. La me parait precisement resider, — comme j'essaierai de le montrer en detail dans la derniere partie de cette etude, — la difference essentielle entre lacomedie et le drame. Un drame, meme quand il nous peint des passions ou des A^ces qui portent un nom, les incorpore si bien a la personne que leurs noms s'oublient, que leurs caracteres generaux s'eflacent, et que nous ne pen- sons plus du tout a eux, mais a la personne qui I 6 LE lURE les aljsoi'be ; c'est poiirquoi le litre d un dramc ne peut guere etre qu'uii nom propre. Au contraire, beaucoup de comedies j^ortent un nom commun : I'Avare, le Joaear, etc. Si je vous demande d'ima- giner une piece qui puisse s'appeler le Jaloux, par exemple, vous verrez que Sganarelle vous A iendra a I'esprit, ou George Dandiii, mais non pas Othello ; le Jaloux ne peut etre qu un titre de comedie. G'est que le Adce comique a beau s'unir aussi inti- mement qu'on voudra aux personnes : il n'en con- serve pas moins son existence independante et simple ; il reste le personnage central, invisible et present, auquel les personnages de chair et d os sont suspendus sur la scene. Parfois il s amuse a les entrainer de son poids et a les faire rouler avec lui le long d'une pente. Mais plus souvent il jouera d'eux comme d'un instrument ou les manoeuvrera comme des pantins. Regardez de pres ; vous verrez que I'art du poete comique est de nous faire si bien connaitre ce Adce, de nous introduire, nous specta- teurs, a tel point dans son intimite, que nous fmis- sons par obtenir de lui quelques fds de la marion- nette dont il joue ; nous en jouons alors a notre DU COMIQUE E_\ GENKllAL I7 tour ; une par tie de notre plaisir vient de la. Done iei encore, c'est bien une espece d'automatisme qui nous fait rire . Et c'est, je le repete, un auto- matisme tres voisin de la simple distraction. II suffira, pour s'en convaincre, de remarquer qu'un personnage comique est generalement comique dans I'exacte mesure ou il s'ionore lui-meme. Le comique est inconscient . Comme s'il usait a rebours de I'anneau de Gyges, il se rend invisible a lui-meme en devenant A'isible a tout le monde. Un personnage de tragedie ne changera rien a sa conduite parce qu'il saura comment nous la jugeons ; il y pourra per- severer, memeavecla pieine conscience de ce qu'il est, meme avec le sentiment tres net de l liorreur qu'il nous inspire. Maisun defaut ridicule, des qu'il se sent ridicule, cherclie a se modifier, au moins exterieurement. Si Harpagon nous voyait rire de son avarice, je ne dis pas qu'il s'en corrigerait, mais il nous la montrerait moins, ou il nous la montrerait autrement. Disons-le des maintenant, c'est en ce sens surtout que le rire cliatie les moeurs. II fait que nous tachons tout de suite de paraitre ce que nous devrions etre, ce que nous I 8 LE UIHE finirons sans doute un jour par etre veritablemcnt. Je lie pousserai pas plus loin celte analyse pour Ic moment. Du coureur qui tombe au naif qu'on myslifie, cle la mystification a la distraction, de la distraction a I'exaltation, de I'exaltation aux diverses deformations de la volonte et du carac- tere, nous venous de suivre le progres par lequcl le comique s'installe de plus en plus prolbndement dans la personne, sans cesser pour taut de nous rappeler, dans ses manifestations les plus subtiles, quelque chose de ce que nous apercevions dans ses formes plus grossieres, un effet d'automatisme et de raideur. Nous pouA^ons maintenant obtenir une premiere vue, prise de bien loin, il est Arai, vague et confuse encore, sur le cote risible de la nature humaine et sur la fonction ordinaire du lire. Ge que la vie et la societe exigent de cliacun de nous , c ost une attention constamment en eveil, qui discerne les contours de la situation presente, c ost aussi une certaine elasticitc du corps et de I'esprit, qui nous mette a meme de nous y adapter. Tension et elasticile, voila deux forces complementaires Tune de I'autre que la vie DU COMIQUE EX GENERAL 1 9 met en jeu. Font-elles gravement defaut au corps? ce sont les accidents de tout genre, les infirmites, la maladie. A I'esprit? ce sont tons les degres de la pauvrete psychologique, tontes les varietes de la folic. Au caractere enfin? vous aACz les inadap- tations profondes a la vie sociale, sources de misere, parfois occasions de crime, line fois ecar- tees ces inferiorites qui interessent le serieux de I'existence (et elles tendent a s'eliminer elles- memes dans ce qu'on a appele la lutte pour la vie), la person ne pent Aivre, et vivre en commun aACC d'autres personnes. Mais la societe demande autre chose encore. II ne lui suffit pas de a ivre ; elle tient a vivre bien. Ce qu'elle a maintenant a redouter, c'est que chacun de nous, satisi'ait de donner son attention a ce qui concerne I'essentiel de la vie, se laisse aller jDour tout le reste a I'auto- matisme facile des habitudes contractees . Ce qu'elle doit craindre aussi, c'est que les membres dont elle se compose, au lieu de viser a un equi- libre de plus en plus delicat de volontes qui s'in- sereront de plus en plus exactement les unes dans les autres, se contentent de respecter les 20 LE RIllE conditions Ibudamenlales dc cct equilibrc : iin accord lout fait eiitre les personiies iie lui .siiflit pas, clle voudrait uii efibrt constant d'adapta- tion reciproquc. Tontc mideur dn caracterc , de Fesprit et meme dn coi'ps, sera done snspeetc a la societe, parce qn'ellc est le signe possible d'une activite qui s'endort et anssi d'nnc acli- vite qui s isole, qui tend a s'ecarter du centre commun autour duquel la societe gravitc, d'une excentricite enfin . Et pourtant la societe ne peut intervenir ici par une repression materiellc, puisqu'elle n'est pas atteinte materiellement. Elle est en presence de quelque chose qui Tinquiete, mais a titre de symptome seulement, — a peine une menace, tout an plus un gestc. C'est done par un simple geste qu'elle y repondra. Le rire doit etre quelque chose dc ce genre, une espece de geste social. Par la crainte qu'il inspire, il reprime les excentricites, tient constammcnt en eveil et en contact reciproquc certaines activites d'ordre accessoire qui risqueraient de s isoler et de s'endormir, assouplit enfm tout ce qui pent rester de raideur mecaniquc a la surface du corps DU COMIQUE EN GENERAL social. Le rire ne releve done pas de I'esthetique pure, puisqu'ilpoursuit(iiieonseiemment, et meme immoralement dans beaueoup de cas particuliers) un but utile de perfectionnement general. II a quelque chose d'estlietique cependant, puisque le comique nait au moment precis ou la societe et la personne, delivrees du souci de leur conserva- tion, commencent a se traiter elles-memes comme des oeuvres d'art. En un mot, si Ton trace un cercle autour des actions et dispositions qui com- promettent la vie individuelle ou sociale et qui se cliatient elles-memes par leurs consequences natu- relles, il reste en dehors de ce terrain d'emotion et de lutte, dans une zone neutre ou I'liomme se donne simplement en spectacle a Fhomme, une certaine raideur du corps, de I'esprit et du carac- tere, que la societe voudrait encore eliminer pour obtenir de ses membres la plus grande elasticite et la plus haute sociabilite possibles. Cette raideur est le comique, et le rire en est le cliatiment. Gardons-nous pourtant de prendre cette formule pour une definition du comique. Elle ne convient qu a des cas elementaires, theoriques, jDarfaits, ou 'I'l LE RIUE le comiquc est pur de tout melange. Nous iie la donnoDspas davanlagc pour unc explication. Nous en ferons plutot, si vous voulez, Ic leiimoiiv cpii accompagnera toutes nos explications. II y faudra penser toujours, mais sans s'y appesantir Irop, un peu comme le Lon escrimcur doit penser aux mouvements discontinus de la Iccon tandis que son corps s'abandonne a la continuite de I'assauL Maintenant, c'est la continuite nienie des fornies comiques que nous allons tacher de retablir, res- saisissant le fil qui va des pitreries du clown aux jeux les plus raffines dela comedie, suivant co fd dans ses detours souvent imj^revus, stationnant de loin en loin pour regarder autour de nous, re- montant enfin, si c'est possible, an point oii le fil est suspendu et d'oiinous apparaitra peut-etre, — puisque le comique se balance enlrc la vie et Fart, — le rapport general de Tart a la vie. Ill Commen^ons par le plus simple. Qu'est-ce qu'une pbysionomie comique.^ Doi^i yient une LE COMIQUE DES FOUMES 2 3 expression ridicule clu visage? Et qu'est-ce qui distingue ici le comique du laid? Ainsi posee, la question n'a guere pu etre resolue qu'arbitraire- nient. Si simple qu'elle paraisse, elle est deja trop subtile pour se laisser aborder de front. Ilfaudrait commencer par definir la laideur, puis clierclier ce que le comique y ajoute : or, la laideur n'est pas beaucoup plus facile a analyser que la beaule. Mais nous allons essayer d un artifice qui nous ser- vira souvent. Nous allons epaissir le probleme, pour ainsi dire, en grossissant I'efPet jusqu'a rendre visible la cause. Aggravons done la laideur, poussons-la jusqu'a la difPormite, et voyons comment on pas- sera du difPorme au ridicule. II est incontestable que certaines difPor mites out sur les autres le triste privilege de faire rire quel- ques personnes. C'est ainsi qu'on pourra rire de certains bossus, par exemple. Je n'entrerai pas ici dans des details inutiles. Je demanderai seule- ment au lecteur de vouloir bien passer en revue les dilTormites diverses, puis de les diviser en deux groupes, d'un cotecelles que la nature a orientees vers le risible, de I'autre celles qui s en ecartent 5^4 LK lunr: absolument. Jc crois qii'il aboutira sans peine a degager la loi suivantc : Peat devenir comique ioute diffonnite quane personne bie/i conformee arriverait a coritrefaire. Ne serait-ce pas alors cpie Ic ])ossii fait I'cfTet cVun lionime cpii se tieiit mal? Son dos anrait con- tracte un mauvaispli. Par obstination materielle. par raideur, il persisterait dans I'habitnde con- tractee. Tachez de voir avec vos yeux seulemcnt. Ne reflechissez pas et surtout ne raisonnez pas. Effacez Facquis; allez a la recherche de Timpres- sion naive, immediate, originelle. G'est bien une vision de ce genre que a^ous ressaisirez. \ous aurez devant vous un liomme quia voulu se raidirdans une certaine attitude, et, si I on pouvait parler amsi, faire grimacer son corps. Revenons maintenant an point que nous vou- lions eclaircir. En attenuant la difformite risible, nous devrons obtenir la laideur comique. Done, une expression risil)le du visage sera cello qui nous fera penser a quelque chose de raidi, de fige, pour ainsi dire, dans la mobilite ordinaire de la physionomie. Un tic consolide, une grimace LE COMIQUE DES FORMES 2 5 fixee, voila ce que nous y verrons, Dira-t-on que toute expression liabituelle clu visage, fut-elle gra- cieuse et belle, nous clonne cette meme imjDression d'un pli contracte pour toujoursP Mais il y a ici une distinction importante a faire. Quand nous parlons d une beaute et meme d une laideur ex- pressives, quand nous disons qu'un visage a de Fexpression, il s'agit d une expression stable pcut- etre, mais que nous devinons mobile. Elle con- serve, dans sa fixite, une indecision ou se des- sinent confusement toutes les nuances possibles de I'etat d ame qu elle exprime : telles, les cliaudes promesses de la journee se respirent dans certaines matinees vaporeuses de printemps. Mais une ex- pression comique du visage est celle qui ne pro- met rien de plus que ce qu'elle donnc. G est une grimace unique et definitive. On dirait que toute la vie morale de la personnc a cristallise dans ce systeme. Et c'est pourquoi un visage est d'aulant plus comique qu'il nous suggerc mieux I'idee de quelque action simple, mecanique, ou la person- nalite serait absorbee a tout jamais. II y a des vi- sages qui paraissent occupes a pleurcr sans cesse, Bergson. 2 d'aulrcs a rirc ou a sHIler, craulies a soiilllcr eler- nellemcnt dans vine Irompette imaginairc. Cc sent Ics plus comiques de ions Ics visages. Ici encore sc verifie la loi d apres laquelle l effet est d'anlant plus comique que nous en expliquons plus nalu- turellemcnt la cause. Automatisme, raideur, pli conlracte et garde, yoila par ou une jiliysionomie nous fait rire. Mais cet effet gagne en in tensile quand nous pouvons rattaclier ces caractercs a une cause profonde, a une certaine distraction Jonda- mentale de la personne, comme si Tame s'elait laisse fasciner, hypnotiser, par la materialite d une action simple. On comprendra alors le comique de la carica- ture. Si reguliere que soit une pliysionomie. si harmonieuses qu'on en suppose les lignes. si souples les mouvements, jamais I'equilibrc n'en est aljsolument parfait. On y demelera toujours I'indication d un pli qui s'annonce, I'esquisse d'une grimace possible, enfm une deformation preferee oii se contournerait plutot la nature. L'art du caricaturiste est de saisir ce mouvement par- fois imperceptible, et de le rcndre visible a tous LE COMIQUE DES FORMES 27 les yeax en ragraridissant. II lait grimacer scs modeles coinme ils grimaceraient eiix-memes s'ils allaient jusqu'au bout de lour grimace. II devine, sous les liarmdnies superficielles de la forme, les revokes profondes de la matiere. II realise des dis- proportions et des deformations qui ont du exister dans la nature a I'etat de velleite, mais qui n'ont pu aboutir, refoulees parune force meilleure. Son art, qui a quelque chose de diabolique, releve le demon qu'aA^ait terrasse I'ange. Sans doute c'est un art qui exagere, et pourtant on le definit tres mal quand on lui assigne pour but une exagera- tion, car il y a des caricatures plus ressemblantes que des portraits, des caricatures ou I'exageration est a peine sensible, et inversement on pent exa- gerer a outrancc sans obtcnir un veritable efPet de caricature. Pour que Fexageration soit comique, il faut qu elle n'apparaisse pas comme le but, mais comme un simple moyen dont le dessinateur se sert pour rendre manifestes a nos yeux les con- torsions qu'il voit se preparer dans la nature. C'est cette contorsion qui importe, c'est elle qui inte- resse. Et voila pourquoi on ira la clierclier jusque 28 LE HIRE dans Ics elements dc la pliysionomie qui sont in- capables de mouvcmcnt, dans la conrbure d un nez ct meme dans la forme d une oreille. C/cst que la forme est toujours pour nous le dessin d un mouvement. Le caricaiuriste qui altere la dimen- sion dun nez mais qui en respecle la for mule, qui I'allonge par exemple dans le sens meme on Tallongeait deja la nature, fait veritablement gri- macer ce nez: desormais I'original nous parailra, lui aussi, avoir voulu s'allonger et faire la grimace. En ce sens, on pourrait dire que la nature obtient souvent elle-meme des succes de caricaturiste. Dans le mouvement par lequcl elle a fendu cette bouclie, retreci ce men ton, gonfle cette joue, il semble qu'elle ait reussi a aller jusqu'au bout de sa grimace, trompant la surveillance moderatrice d'une force plus raisonnable. Nous rions alors d'un visage qui est a lui-meme, pour ainsi dire, sa propre caricature. En resume, quelle que soit la doctrine a laquelle notre raison se rallie, notre imagination a sa pliilosopliie bien arretec : dans loute forme bu- maine elle apercoit TefPort d une ame qui faconne LE COMIQUE DES FORMES 29 la matiere, ame infiniment souple, eternellemeiit mobile, sousiraite a la pesanteur parce que ce n'est pas la terre qui I'attire. De sa legerete ailee cette ame communique quelque chose au corps qu elle anime ; rimmaterialite qui passe ainsi dans la ma- liere est ce qu'on nomme la grace. Mais la matiere resiste et s'obstine. Elle tire a elle, ellc vouclrait convertir a sa proj)re inertie et faire degenerer en automatisme Tactivite toujours en eveil de ce principe superieur. Elle voudrait fixer les mouve- ments intelligemment varies du corps en plis stu- pidement contractes, solidifier en grimaces durables les expressions mouvantes de la pliysionomie, im- primer enfin a toute la personne une attitude telle qu'elle paraisse enfoncee et absorbee dans la ma- terialite de quelque occupation mecanique au lieu de se renouveler sans cesse au contact d'un ideal Aivant. La ou la matiere reussit ainsi a epaissir exterieurement la vie de l ame, a en figer le mou- vement, a en contrarier eniin la grace, elle obtient du corps un effet comique. Si done on voulait defmir ici le comique en le rapprocliant de son contraire, il faudrait I'opposer a la grace plus 2. So LE KIllE encore qu*a la beaute. II est plutut laidcur que laideur. IV Nous allons passer clu comique des formes a celui des gestes ei des mouvements. J'enonce lout de suite la loi qui me parait gouverner tous les fails de ce genre. Elle se deduit d'ailleurs sans peine des considerations qu'on Adent de lire. Les attitudes, gestes et mouvements du corps humain sont risibles dans Vexacte mesure ou ce corps nous fait penser a une simple mecanique. Je ne suivrai pas celte loi dans le detail de ses applications immediates. EUes sont innombrables. Pour la verifier direc lenient, il suffirait d'etudier de pres I'ceuvre des dessinateurs comiques, en ecartant tout le cote caricature, donl nous avons donne une explication speciale, et en negligeant aussi la part de comique qui n'est pas inlierente au dessin lui-meme. Car il ne landrail pas s'y tromper, le comique du dessin est souvent un comique d'emprunt, dont la litleralure fail tous LE COMIQUE DES MOUVEMENTS 3 1 les frais. Je veux dire que le dessinateur pent sc doubler d'un auteur satirique, voire d'un vaiide- villiste, et que nous rions bien moins alors des dessins eux-memes que de la satire ou de la scene de comedie que nous y trouvons re23resentee. Mais si I on s'attaclie an dessin avec la ferme volonte de ne penser qu'au dessin, on trouvera, je crois, que le dessin est toujours comique en proportion de la nettete, et aussi de la discretion, avec lesquelles il nous fait voir dans I'liomme un pantin articule. II faut que cette suggestion soit nette, et que nous apercevions clairement, comme par transparence, un niecanisme demontable a Finterieur de la per- sonne. Mais il faut aussi que la suggestion soit discrete, et que I'ensemble de la personne, ori chaque membre a ete raidi en piece mecanique, continue a nous donner I'impression d'un etre qui vit. L'eflTet comique est d'autant plus saisis- sant, I'art du dessinateur est d'autant plus con- somme, que ces deux images, celle d'une personne et celle d'une mecanique, sont plus exactement inserees I'une dans l autre. Et F origin alite de cliaque dessinateur comique pourrait se defmir 32 LK RJRl- par le genre paiiiculier de vie qu'il coininunique a un simple pan tin. Mais je laisse de cote les applications ininie- diates du principe et je n'insistcrai ici (pie sur des consecpiences plus lointaines. La vision d'uiie mecanique qui fonctionnerait a I'interieur de la personne est chose qui perce a travers une Ibule d'effets amusants ; mais c'est le plus souvent une vision fuyante, qui se pcrd tout de suite dans le rire qu'elle jorovoque. II iaut un effort d'analyse et de reflexion pour la fixer. Yoici par exemple, cliez un orateur, le geste qui ri valise avec la parole. Jaloux de la parole, le geste court tout le temps derriere la j^ensee et demande, lui aussi, a servir dinterprete. Soil, mais qu il s'astreigne alors a suivre la pensee dans le detail de ses evolutions. L'idee est chose qui grandit, bourgeonne, fleurit, murit, du commen- cement a la fin du discours. Jamais elle ne s'ar- rete, jamais elle ne se repete. II laut qu'elle change a tout instant, car cesser de changer serait cesser de Aivre. Que le geste s'anime done comme elle! Qu'il acceptc la loi fondamentale de la vie. qui LE COMIQUE DES MOUVEMEMS 33 est de ne se repeter jamais ! Mais voici qu'un certain mouvement du bras ou de latete, toujours le meme, me parait revenir periodiquement. Si je le remarque, s'il suffit a me distraire, si je I'attends au passage et s il arrive qiiand je l at- tends, involontairement je rirai. PourquoiP Parce que j'ai maintenaiit devant moi une mecaniqiie qui fonctionne automatiquement. Ce n est plus de la vie, c'est de Tautomatisme installe dans la vie et imitant la vie. C'est du comique. Voila aussi pourquoi des gestes, dont nous ne songions pas a rire, deviennent risibles quand une nouvelle personne les imite. On a cherclie des explications bien comj)liquees a ce fait tres simple. Pour pen qu'on y reflecliisse, on verra que nos etats d'ame cliangent d'instant en instant, et que si nos gestes suivaient fidelement nos mouve- ments interieurs, s'ils vivaient commenous vivons, ils ne se repeteraient jamais : par la, ils defieraient toute imitation. Nous ne commencons done a devenir imitables que la ou nous cessons d'etre nous-memes. Je veux dire qu'on ne pent imiter de nos gestes que ce qu'ils ont de mecanique- 3/| Li: UlUE men I uniforme ct, par la mcmc, d'eUangcr a noire j)ersonnalile vivanle. Iinilcr qiielqu'un, c esl degager la part d'aulomalismeqii ilalaissee s'inlro- duire dans sapersonne. C'est done, par definilion meme, le rendre comique, el iln esl pas eloniianl que rimitalion fasse rire. Mais si I'imitation des gestes esl deja risible par elle-meme, elle le deviendra plus encore quand die s'appliquera a les inilecliir, sans les deformer, dans le sens de quelque operation mecanique, celle de scier du bois, par exemple, ou de Irapper sur une enclume, ou de lirer infaligablemenl un cordon de sonnelle imaginaire. Ce n'est pas que la Yulgarile soil I'essence du comique (quoiqu'ellc y enlre cerlainemenl pour quelque cliose). C'cst plutot c[ue le geste saisi parail plus irancliement macliinal quand on pent le ra I lacker a une ope- ration simple, comme s'il elait mecanique par destination. Suggerer celle interpretation meca- nique doit elre un des procedes favoris de la parodie. Je viens de le deduire a priori, mais je pense que les pitres en ont depuis longlemps Fin tuition. LE COMIQUE DES MOUVEMENTS 35 Ainsi me parait se resoudre la petite enigme proposee par Pascal clans un passage des Pensees : (( Deux visages semblables, dont aucun iie fait rire en particulier, font rire ensemble par leur ressemblance. » On dirait de meme : « Les gestes d un orateur, dont aucun n'est risible en particu- lier, font rire par leur repetition. » C'est que la A'ie bien vivante ne devrait jamais se repetcr. La ou il y a repetition, similitude complete, nous soupconnons toujours du mecanique fonctionnant derriere le vivant. Analysez votre impression en face de deux visages qui se ressemblent trop : vous verrez que vous pensez a deux exemplaires obtenus avec un meme moule, ou a deux em- preintes du meme cachet, ou a deux reproduc- tions du meme cliche, enlin a un procede de fabrication industrielle. Get inflechissement de la vie dans la direction de la mecanique est ici la vraie cause du rire. Et le rire sera bien plus fort encore si Ton ne nous presente plus sur la scene deux j^ersonnages seulement, comme dans I'exemple de Pascal, mais plusieurs, mais le plus grand nombre possible. 3G LE RIllK tous ressemblants cnlre cux, et qui vonl. vlcn- nent, dansent, se demejiciit eiiscml)lc, cii preiiaiit en meme temps les memes attitudes, en gcsticu- lant de la meme maniere. Celte Ibis nous pensons distinctement a dcs marionnctles. Des fds iinisi- Lles nous paraissent relier les bras aux Ijras, Ics jamljcs aux jambes, cbacpie muscle d une plivsio- jiomie au muscle analogue de l autre : rinflexibi- lite de la correspondance fait que la mollessc des formes se solidifie elle-meme sous nos yeux, et que tout durcit en mecanique. Tel me semble etre Fartifice de ce divertissement un pen gros. Je ne sais si ceux qui l executent out lu Pascal, mais ils ne font, a coup sur, qu'aller jusqu'au bout d une idee que le texte de Pascal suggere. Et si la cause du rire est, sans aucun doule, la vision d un effet mecanique dans le second cas, elle devait I'etre deja, mais plus subtilement, dans le premier. En continuant maintenant dans cetle voie. on aper^oit confusement des consequences de pkis en plus lointaines, de plus en plus importantes aussi, de la loi que nous venous de poser. On FORCE d'eXPANSION DU COMIQUE ,87 pressent des visions plus fayantes encore d'effets mecaniqnes, visions suggerees par les actions complexes de Fhomme et non plus simplement par ses gestes. On devine que Ics artifices usuels de la comedie, la repetition periodique d'un mot ou d une scene , I'interversion symetrique des roles, le developpement geometrique des quipro- quos, et beaucoup d autres jeux encore, pourront deriver leur force comique de la meme source, Fart du vaudcAdlliste etant peut-etre de nous pre- senter une articulation visiblement mecanique d'evenements liumains tout en leur conservant faspect exterieur de la vraisemblance, c'est-a-dire la souplesse apparente de la vie. Mais n'anticipons pas sur des resultats que le progres de I'analyse devra degager methodiquement. Y Avant d'aller plus loin, reposons - nous un moment et jetons un coup d'a'il autour de nous. Nous le faisions pressentir au debut de ce travail : Bergsok. 3 38 LK Rinii il serait cliimerique clc vouloir tirer tons les ellels comiques cl'une sculc formulc simple. La Ibrmule existe bien, en un certain sens ; mais elle ne sc cleroule pas regulieremcnt. Je venx dire qne la cleduclion doit s'arreter de loin en loin a quelques cffets dominateurs, et que ces effets apparaissent cliacun comme des modeles autour desquels se disposent, en cercle, de nouveaux effets qui leur ressemblent. Ces derniers ne se dednisent pas de la formule, mais ils sont comiques par leur parente avec ceux qui s en dednisent. Pour citer encore une fois Pascal, je defmirai volontiers ici la mar- che de I'esprit par la cour]je que ce geometre etudia sous le nom de roulette, la courbe que decrit un point de la circonierence d une roue quand la voiture avance en ligne droite : ce point tourne comme la roue, quoiqu il avance comme la voiture. On bien encore il faudra penser a une immense avenue comme on en voit dans la foret de Fontainebleau , avec des croix on carrefours qui la jalonnent de loin en loin : a cliaqne carreibur on tournera autour de la croix, on poussera une reconnaissance dans les voies qui s'ouvrent, apres FORCE D 'expansion DU COMIQUE quoi Ton revieiidra a la direction premiere. Nous sommes a un de ces carrefours. Da mecanique plaque sar da vivant, voila une croix ou il faut s'arreter , image centrale d'ou Fimagination rayonne dans des directions divergentes. Quelles sont ces directions? Je crois en apercevoir trois principales. Nous allons les sui^re Tune apres Tautre, puis nous reprendrons notre chemin en ligne droite. I. — D'abord, cette vision du mecanique et du vivant inseres I'un dans I'autre nous fait obliquer vers I'image plus vague d'une raideur quelconque appliquee sur la mobilite de la vie, s'essayant maladroilement a en suivre les lignes et a en contrefaire la souplesse. On devine alors combien il sera facile a un vetement de devenir ridicule. On pourrait presque dire que toute mode est risible par quel que cote. Seulemcnt, quand il s'agit de la mode actuelle, nous y sommes tellement habitues que le vetement nous parait faire corps avec ceux qui le portent. Notre imagination ne Ten detaclie pas. L idee ne nous vient plus d'opposer la rigi- dite inerte de I'enveloppe a la souplesse vivante de /|0 LK RIRE robjet eiiAeloppe. Lc comiquc rcste done ici ii I'elat latent. Tout au plus reussim-t-il a pcrcer quand I'ineompatibilite naturelle sera si proibnde entre renveloppant et Fenveloppe qu'un rappro- chement meme seculairc n'aura pas I'eussi a conso- lider leur union : tel est le cas de noire eliapcau. par exemple. Mais supppsez un oi iginal qui s'lia- bille aujourd'hui a la mode d'autrefois ; notre attention est appelee alors sur le costume, nous le distinguons absolument de la personne, nous disons que la personne se deguise (comme si tout Aete- ment ne deguisait pas), et le cote risible de la mode passe de I'ombre a la lumiere. Nous commencons a entrevoir ici quelques-unes des enormes difficultes de detail que lc probleme du comique souleve. Une des raisons qui ont du susciter bien des theories erronees ou insuffisantes du rire, c'est que beaucoup de choses sont comi- ques en droit sans I'etre en fait, la continuite de I'usage ayant assoupi en elles la yertu comique. II faut une solution brusque de continuite, une rup- ture avec la mode, pour que cette vertu se reveille. On croira alors que cette solution de continuite FORCE d'eXPA>SION DL COMIQUE fait naitre le comique, taiidis qu elle se borne a nous le faire remarquer. On expliquera le rire par la surprise, par le contraste, etc., definitions qui s appliqueraient aussi bien a une foule de cas oii nous n'avons aucune envie de rire. La verite est loin d'etre aussi simple. Mais nous voici arrives a I'idee de deguisement. Elle tient d une delegation reguliere, comme nous Acrions de le montrer, le pouvoir de faire rire. II ne sera pas inutile de cherclier comment elle en use. Pourquoi rions-nous d'une chevelure qui a passe du brun au blond. D oii vient le comique d un nez rubicond.^ Et pourquoi rit-on d un negre Question embarrassante, semble-t-il, puisque des psYcliologues tels que Hecker, Kraepelin, Lipps, se la poserent tour a tour et y repondirent diver- sement. Je ne sais pourtant si elle n'a pas ete re- solue un jour devant moi, dans la rue, par un simple coclier, qui traitait de (( mal lave )) le client negre assis dans sa voiture. Mal lave! un visage noir serait done pour notre imagination un visage barbouille d'encre ou de suie. Et. consequemment, /1 2 LE RIRE un nez rouge ne peut etre qu'im nez siir lequcl on a passe Line couclie clc vermilion. A oici done que le deguisement a passe quelque chose de sa verlu comique a des cas ou I on ne se deguise plus, mais ou Ton aurait pu se deguiser. Tout a I'lieure, le vetement liabituel avait beau el re distinct de la personne; il nous semblait faire corps avec die, parce que nous etions accoutumes a le voir. Main- tenant, la coloration noire ou rouge a beau etre inlierente a la peau : nous la tenons pour plaquee artificiellement, parce qu'elle nous surprend. De la, il est vrai, une nouAclle serie de diffi- cultes pour la tlieorie du comique. Une proposition comme celle-ci : (( mes yetements liabituels font partie de mon corps » est absurde aux yeux de la raison. Neanmoins I'imagination la tient pour A^raie. (( Un nez rouge est un nez peint », (( vm negre est un blanc deguise », absurdites encore pour la raison qui raisonne, mais verites tres cer- taines pour la simple imagination. II y a done une logique de I'imagination qui n est pas la logique de la raison , qui s'y oppose meme parfois. et aA cc laquelle il faudra pourtant que la philosopliie FORCE DEXPANSION DU COMIQUE compte, non seulement pour l etude du comiquc, mais dans toutes Ics reclierchcs du meme ordre. C'est quelque chose comme la logiquc du rcA^e, mais d un reve qui ne serait pas abandonne au ca- price de la fantaisie individuelle, etant le reve reve par la societe entiere. Pour la reconstituer, un effort d un genre tout particulier est necessaire, par lequel on souleA^era la croute exterieure de jugements bien lasses et d'idees solidement as- sises, pour regarder couler tout au fond de soi- meme, ainsi qu'une nappe d ean souterraine, une certaine continuite fluide d'images qui entrent les unes dans les autres. Gette interpenetration des images ne se fait pas au liasard. Elle obeit a des lois, on plutot a des habitudes, qui sont a I'ima- gination ce que la logique est a la pen see. Suivons done cette logique de l imagination dans le cas particulier qui nous occupe. Un homme qui se deguise est comique. Un homme qu'on croirait deguise est comique encore. Par extension, tout deguisement va devenir comique, non pas seulement celui de I'liomme, mais celui de la societe egalement, et meme celui de la nature. /l4 LE RIIIE Gominoncons par la nature. On rit d un cliien a moitie lonclu, d un parterre aux Oeurs artificielle- ment colorees, d un hois dont les arbres sont ta- pisses d'afficlies electorales, ete. Chereliez la rai- son; vous vcrrez qu on pense toujours a une mascarade. Mais le comique, ici, est bien attenue. II est trop loin de la source. A eut-on le ren- forcer II faudra remonter a la source meme, rapproclier rimage deriA ee , celle d une mas- carade, de rimage primitive, qui etait, on s en souvient, celle d un trucage mecanique de la vie. Une nature trucpiee mecaniquement, Aoila alors un mo til francliement comique, sur lequel la fan- laisie pourra executer des variations avec la certi- tude d'obtenir un succes de gros rire. On se rap- pelle le passage si amusant de Tartarin sur les Alpes ou Bompard fait accepter a Tartarin (et un pen aussi, par consequent, an lecteur) l idee d une Suisse machinee comme les dessous de TOpera, exploitee par une compagnie qui y entretient cas- cades, glaciers et fausses crevasses. Meme motif encore, mais transpose en un tout autre ton, dans les Novel Notes de riiumoriste anglais Jerome K. FORCE d'expansion du comique Jerome. Une vieille chatelaine, qui ne veut pas que ses bonnes oeuvres lui causent Irop de deran- gement, fait installer a proximite dc sa demeure des atliees a convertir qu'on lui a fabriques tout expres, de braves gens dont on a fait des ivrognes pour qu'elle put les guerir de leur vice, etc. II y a des mots comiques oii ce motif se retrouve a I'etat de resonance lointaine, mele a une naivete, sincere ou feinte, qui lui sert d'accompagnement. Par exemple, le mot d une dame que I'astronome Cassini avait invitee a venir voir une eclipse de lune, et qui arriva en retard : (( M. de Cassini A^oudra bien recommencer pour moi » . Ou encore cctte exclamation d'un personnage de Gondinet, arrivant dans un ville et apprenant qu'il cxiste un volcan eteint aux environs : « lis avaient un vol- can, et ils I'ont laisse s'eteindre! » Passons a la societe. Yivant en clle, vivant d'elle, nous ne pouvons nous empecher de la traiter comme un etre vivant. Risible sera done toute image qui nous suggerera Fidee d une societe qui se deguise et, pour ainsi dire, d une mascarade sociale. Or cette idee sc forme des que nous aper- 3. 46 LE 1\1I\E cevons dc rinerte, du loul lail, du confeclionne enfiii, a la surface de la sociele vivante. G'est de la raideur encore, ct qui jure a\cc la souplesse iu- terieure dc la vie. Le cote cereinouieux de la vie sociale dcvra done renfermer loujours un comique latent, lequel n'altendra qu'une occasion pour eclater an grand jour. On pourrait dire que les ceremonies sont an corps social ce que le vetemenl est au corps individuel : elles doivent leur gravile a ce qu'elles s'identifient pour nous avec Tobjet serieux auquel Fusage les attache, elles pcrdent cette gravite des que notre imagination les enisole. De sorte qu'il suffit, pour qu'une ceremonie dc- Aienne comique, que notre attention se concenlre sur ce qu'elle a de ceremonieux, et que nous nc- gligions sa matiere, comme disent les pliilosoplies, pour ne plus penser qu a sa forme. Je n'insiste pas sur ce point. Cliacuti sait avec quelle facilite la verve comique s'exerce sur les actes sociaux a forme arretee, depuis une simple distribution de recompenses jusqu'a une seance de tribunal. Au- tant de formes et de formules, autantde cadres tout faits on le comique s'inserera. FORCE d'eXPANSION DU COMIQUE /I7 Mais ici encore on accentuera le comique en le rapprochant cle sa source. De I'idee de travestisse- ment, qui est derivee, il faudra remonter alors a ridee primitive, celle d un mecanisme superpose a la vie. Deja la forme compassee de lout cere- monial nous suggere une image de ce genre. Des que nous oublions I'objet grave d'une solennile ou d'une ceremonie, ceux qui y prennent part nous font I'effet de s'y mouvoir comme des marion- nettes. Leur. mobilite se regie sur rimniobilite d'une formule. G'est de Tautomatismxe. Mais I'automatisme parfait sera, par exemple, celui du fonctionnaire fonctionnant comme une sim- ple macliine, ou encore Tinconscience d'un reglement administratif s'appliquant avec une fa- talite inexorable et se prenant pour une loi de la nature. Je cueille dans un journal, tout a fait an hasard, un exemple de ce genre de comique. II y aunedizaine d'anuees, un grand paquebot fit nau- frage dans les environs de Dieppe. Quelques pas- sagers se sauvaient a grand'peine dans une embar- cation. Des douaniers, qui s etaient bravement porles a leur secours, commencerent par leur de- 48 LE RIRE mancler « s'ils n'avaicnl rieii a declarer ». Jc Irouve quelque chose d'analogue, quoique l idee soit plus subtile, dans ce mot d un depute interpellant le ministre au lendemain d un crime retentissant commis en chemin de fer : (( L'assassin, apres avoir aclieve sa victime, a du descendre du train a contre-A oie, en violation des reglements adminis- tratifs. )) Un mecanisnie insere dans la nature, une regle- menlation automatique de la societe, voila, en somme, les deux types d'effets amusants oii nous aboutissons. II nous reste, pour conclure, a les combiner ensemble et ii a oir ce qui en resullera. Le resultat de la combinaison, ce sera evidem- ment I'idee d'une reglementation liumaine se substituant au lois meuics de la nature. On se rappelle la reponse de Sganarelle a Geronte quand celui-ci lui fait observer que le coeur est du cote gauche et le foie du cote droit : « Oui, ccla etait autrefois ainsi, mais nous avons change tout cela, et nous faisons main tenant la medecine d'une methode toute nouvelle. )) Et la consultation des deux medecins de M. de Pourceaugaac : « Le rai- FORCE d'eXPANSION DU COMIQUE 4 9 sonnement que vous en aA^ez fait est si clocte et si beau qu'il est impossi}3le que le malade ne soit pas melancolique hypocondriaque ; et quand il ne le seraitpas, il faudrait qu'il le devint, pour la beaute des clioses que vous avez dites et la justesse du raisonnement que aous avez fait. » Nous pourrions multiplier les exemples ; nous n'aurions qu a faire defder devant nous, l un apres I'autre, tons les medecins de Moliere. Si loin que paraisse d'ailleurs aller ici la fantaisie comique, la realite se cliarge quelquefois de la depasser. Un pliilosoplie contemporain, argumentateur a ou- trance, auquel on representait que ses raisonne- ments irreprocliablement deduits avaient I'expe- rience contre eux, mit tin a la discussion par cette simple parole : (( L'experience a tort. » C'est que I'idee de regler administrativement la vie est ]3lus repandue qu'on ne pense ; elle est naturelle a sa maniere, quoique nous venions de I'obtenir par un procede artiliciel de recomposition. Onpourrait dire qu'elle nous livre la quintessence meme du pedantisme, lequel n'est pas autre cliose, au fond, que Fart pretendant en remontrcr a la nature. 5o LE RIRE Ainsi, pour tout resumer, le memc cflet va toujours se sulitilisant, clepuis l idee d une meca- nisation ardficielle du corps Immain, si Ton peut s'exprimer ainsi, jusqu'a celle d'une substitution quelconque de I'artificiel au naturel. Unc logique de moins en moins serree, qui ressemble de plus en plus alalogique des songes, transporte la meme relation, dans des spheres de plus en plus liautes, entre des termes de plus en plus immaleriels, un reglenient administratif fmissant par etre a une loi naturelle ou morale, par exemple, ce que le vele- ment confectionne estau corps qui vit. Des trois di- rections oi^i nous devious nous engager, nous avons suivimaintenant la premiere jusqu'au bout. Passons a la seconde, et voyons ori elle nous conduira. II. — Du mecanique plaque sur du vivant, voila encore notre point de depart. D'ou venail ici le comique.^ De ce que le corps vivant se raidissait en machine. Le corps vivant nous semblait done devoir etre la souplesse parfaite, I'activite toujours en eveil d un principe toujours en travail. Mais cetle activite appartiendrait reellement a l ame FORCE d'eXPANSION DU COMIQUE 5 1 plutot qu'au corps. EUe serait la flamme meme de la vie, ailumee en nous par un principe superieur, et apercue a travers le corps par un effet cle trans- parence. Quand nous ne voyons dans le corps vi- vant que grace et souplesse, c'est que nous negli- geons ce qu'il y a en lui de pesant, de resistant, de materiel enfin ; nous oublions sa materialite pour ne penser qu a sa vitalite, vitalite que notre imagination attribue au principe meme de la vie intellectuelle et morale. Mais supposons qu'on ap- pelle notre attention sur cette materialite du corps. Supposons qu'au lieu de participer de la legerete du principe qui I'anime, le corps ne soit plus a nos yeux qu'une enveloppe lourde et embarras- sante, lest importun qui retient a terre une ame impatiente de quitter le sol. Alors le corps de- viendra pour I'ame ce que le vetement etait tout a I'heure pour le corps lui-meme, une matiere inerte posee sur une energie viA^ante. Et I'impres- sion du comique se produira des que nous aurons le sentiment net de cette superposition. ]Nous Taurons surtout quand on nous montrera Fame taquinee par les besoins du corps, — d un cote la 52 LE HIRE personnalite morale avec sou energic intclligcm- ment variee, cle Tautre le corps .slupidement mo- notone, inlerrompant loiijom-.s tout avec sou obstination de machine. Plus ces exigences du corps serout mesquines et uniformement repetees, plus I'effet sera saisissant. Mais ce n'est la qu'unc question de degre, et la loi generate de ces plie- nomenes pourrait se formuler ainsi : Est coinlquc tout incident qui appelle notre attention sur le physique dune personne alors que le moral est en cause. Pourquoi rit-on d un orateur qui eternue au moment le plus pathetique de son discoursP D o'i vient le comique de cette phrase d'oraison func- hre, citee pat- un pliilosoplie allemand : (( II elaiL vertueux et tout rond » P Toujours de ce que notre attention est hrusquement ramenee de I'amc sur le corps. Les exemples aljondent dans la \i2 journaliere. Mais si Ton ne veut pas se donner la peine de les cliercher, on n'a qu'a ouvrir au hasard un Yolume de Lahiche. Ou tombera presque sure- ment sur quelque elFet de ce genre. Ici c'est un orateur dont les plus belles periodes sont coupees FORCE d'eXPA>SIO> DU COMIQUE 53 par les elaiicemeiits d'uiie dent malade, ailleurs c'est un personnage qui ne prend jamais la parole sans s'interrompre pour se plaindre de ses souliers trop etroits ou de sa ceinture irop serree, etc. Une personne que son corps embarrasse, voila I'image qui nous est suggeree dans tons ces exemples. Si un embonpoint excessif est risible, c'est sans doute parce qu'il evoque une image du meme genre. Et je crois bien que c'est la encore ce qui rend quel- quefois la timidite un peu ridicule. Le timide pent donner I'impression d'une personne que son corps gene, et qui clierclie autour d'elle un endroit ou le deposer. Aussi le poete tragique a-t-il soin d'eviter tout ce qui pourrait appeler notre attention sur la materialite de seslieros. Des que le souci du corps intervient, une infiltration comique est a craindre. C'est pourquoi les lieros de tragedie ne boiA-ent pas, ne mangent pas, ne se chaufTent pas. Meme, autant que possible, ils ne s'assoient pas. S'asseoir au milieu d'une tirade serait se rappeler qu'on a un corps. Napoleon, qui etait psychologue a ses lieures, avait remarque qu'on passe de la tragedie 54 LE HIRE a la conieclie par le seiil fait de s'asseoir. Yoici comment il s'exprimc a ce sujet dans le Journal incdit du baron Gonrgaud (d s'agit d une cnlrcvuc avec la reinc de Prusse apres lena) : (( EUe me rc(;ut snr un ton tragiqne comme Chimene : Sire, justice! justice! Magdebourg ! Elle continuait sur ce ton qui m'embarrassait fort. Enfin. pour la faire clianger, je la priai de s'asseoir. Rien ne coupe mieux une scene tragique, car quand on est assis, cela de\dent comedie. » Elargissons maintenant cette image : le corps pre- nant le pas sur Vdme. Nous allons obtenir quelque chose de plus general : la forme voulant primer le fond, la lettre cherchant chicane d Vesprit. Ne serait-cc pas cette idee que la comedie clierclic a nous suggerer quand elle ridiculise une profes- sion .^^ Elle fait parler I'avocat, le juge, le medccin, comme si c'elait pen de cliose que la sanle et la justice, I'essentiel etant qu'il y ait des medccins. des avocats, des juges, et que les formes exle- rieures de la profession soient respectces scrupu- leusement. Ainsi le moyen se substitue a la fin, la forme au fond, et ce n est plus la profession FORCE D EXPANSION DC COMIQUE 00 qui est faite pour le public, mais le public pour la profession. Le souci constant de la forme, I'appli- cation macliinale des regies, creent ici une espece d automatisme professionnel, comparable a celui que les habitudes du corps imposent a l ame et risible comme lui. Les exemples en abondent au theatre. Sans entrer dans le detail des variations executees sur ce theme, citons deux on trois textes ou le theme lui-meme est defmi dans toute sa simplicite : (( On n'est oblige qu'a traiter les gens dans les formes )), dit Diafoirus dans le Malade imacjinaire. Et Baliis , dans V Amour medecin : (( II vaut mieux mourir selon les regies que de recliapper contre les regies, (dlfaut toujours garder les formalites, quoi qu'ilpuisse arriver )), disait deja Desfonandres dans la meme comedie. Et son confrere Tomes en donnait la raison : (( Un liomme mort n'est qu un liomme mort, mais une forma- lite negligee porte un notable prejudice a tout le corps des medecins ». Le mot de Brid'oison, pour renfermer une idee un pen difPerente, n'en est pas moins significatif : (( La-a forme, voyez-A^ous, la-a forme. Tel ritd'un juge en habit court, qui tremble 56 LE III HE au seul aspect d'un procureur en robe. La-a forme, la-a forme. » Mais ici se preseiite la premiere applicalion cl'ime loi qui apparaitra cle plus en plus clairement, je I'espere, a mesure que nous avancerons clans noire travail. Quancl le musicien donne une note sur un instrument, d'autres notes surgissent d'elles- memes, moins sonores que la premiere, liees a elle par certaines relations deflnies, et qui lui impri- ment son timbre en s'y surajoutant : ce sonl, comme on dit en physique, les harmoniques du son fondamental. Je crois que la fantaisie comique. jusque dans ses inventions les plus extrava- gantes, obeit a une loi du meme genre. Consi- derez par exemple cette note comique : la forme voulant primer le fond. Si nos analyses sonlexactes, elle doit avoir pour liarmonique celle-ci : le corps taquinant I'esprit, le corps prenant le pas sur Fesprit. Done, des que le poete comique donnera la premiere note, instinctivement et involontaire- ment il y surajoutera la secondc. En d'autres termes, il douhlera de quelque ridicule physique le ridicule professionnel. FoncE D 'expansion du comiqle 57 Quancl le juge Brid'oison arrive sur la scene en begayant, n'est-il pas vrai qu'il nous prepare, par son begaiement meme, a comprendre le phe- nomene de cristallisation intellectuelle dont il va nous donner le spectacle? Quelle parente secrete pent bien lier cette defectuosite physique a ce retrecissement moral? Je ne sais, mais on sent que la relation existe, quoiqu'elle soit inexpri- mable. Peut-etre fallait-il que cette machine a juger nous apparut en meme temps comme une machine a parler. Quoi qu it en soit, nulle autre harmonique ne pouvait completer mieux le son fondamental. Quand Moliere nous presente les deux docteurs ridicules de F Amour medecin, Bahis et Macroton, il fait parler Tun d eux tres lentement, comme s'il scandait son discours syllabe par syllabe , tandis que I'autre bredouille. Meme contraste entre les deux avocats de M. de Pourceaugnac. Presque toujours, c'est dans le rythme de la parole que reside la singularite physique destinee a comple- ter le ridicule professionnel. Et la ou Tauteur n'a pas indique un defaut de ce genre, il est rare que r)8 LE niiU': ractcur nc clicrchc pas instinclivemcnt a le com- poser. II y a clone bien une parente naturello. naturel- lemeiit reeonnue, entre ees deux images epic nous rapproeliions Time de I'aulre, I'esprit s'immobi- bsant dans certames formes, le corps se raidissant selon certains defauts. Que notre aticnlion soil detournee clu fond sur la forme on dn moral snr le pbysique, c'est la meme impression qui est transmise a notre imagination dans les deux cas ; c'est, dans les deux cas, le meme genre de conii- que. Ici encore nous avonsvoulu suivre fideleinent une direction naturelle du mouvement de I'ima- gination. Cette direction, on s en souyient, etait la seconde de celles qui s'offraient a nous a parlir d'une image centrale. Une troisieme et dernierc voie nous reste ouverte. C'est dans cclle-la que nous allons maintenant nous engager. III. — Revenons done une derniere fois a notre image centrale : du mecanique plaque sur du vivant. L'etre vivant dont il s'agissait surtout ici etait un etrebumain, unepersonne. Le dispositif mecanique FORCE D^EXPANSJON DU COMIQUE OQ est au contraire une chose. Ce qui faisait done lire, c'etait la transfiguration momentanee d une personne en chose, si I on veut regarder Timage de ce hiais. Passons alors de I'idee precise d'une mecanique a Tidee plus vague de chose en general. Nous aurons une nouvelle serie d'images risihles, qui s'obtiendront, pour ainsi dire, en estompant les contours des premieres, etqui nous conduiront a cette nouvelle loi : Nous rions toutes les fois quwie personne nous donne 1 impression tVune chose. On rit de Sancho Panca renverse sur une cou- verture et lance en Fair comme un simple ballon. On rit du baron de Munchausen devenu boulet de canon et cheminant a travers I'espace. Mais peut-etre certains exercices des clowns de cirque fourniraient-ils une verification plus precise de la meme loi. II faudrait, il est vrai, fairc abstraction des faceties que le clown brode sur son theme principal, et ne retenir que ce theme lui-meme, c'est-a-dire les attitudes, gambades et mouvements divers qui sont ce qu'il y ade proprcment (( cloAvni- que )) dans I'art du cloAvn. A deux reprises seule- 6o LE BIRE ment j'ai pu observer ce genre de comique a l elat pur, et dans les deux cas j'ai eu la memc impres- sion. La premiere fois, les cloAvnsallaient, venaient, se cognaient, tombaient et rebondissaicnt selon un rythme uniformement accelere, avec la visible preoccupation dc menager un crescendo. Et. deplus en plus, c'etait sur le rebondissement que Talten- tion du public etait attiree. Peu a peu on perdait de vue qu'on eut affaire a des hommes en cliair et en OS. On pensait a des paquets quelconques qui se laisseraient choir et s'entre-clioqueraient. Puis la A'ision se precisait. Les formes paraissaient s'ar- rondir, les corps se rouler et comme se ramasser en boule. Enfin apparaissait I'image vers laquelle toute cette scene evoluait sans doute inconsciem- ment : des ballons de caoutchouc, lances en tons sens les uns contre les autres. — La seconde scene, plus grossiere encore, ne hit pas moins instructive. Deux personnages parurent, a la tete enorme, au crane entieremeiit denude. lis etaient amies de grands batons. Et, a tour de role, chacun laissait tomber son baton sur la tete de l aulrc. Ici encore une gradation etait observec. A cliaquc FORCE d'expansion DU COMIQUE 6 1 coup YGQu, les corps paraissaient s'alourclir, sc figer, eiwahis par une rigidite croissante. La riposte arrivait, de plus eu plus reiardee, mais de plus en plus pesante et retentissante. Les cranes resonnaient Ibrmidablement dans la salle silen- cieuse. Finalement, raides et lents, droits comme des I, les deux corps se penclierent Fun vers Fautre, les batons s'abattirent une derniere ibis sur les tetes avec un bruit de maillets enormes tombant sur des poutres de chene, et tout s'etala sur le sol. A ce moment apparut dans toute sa nettete la suggestion que les deux artistes avaient graduellement enfoncee dans Fimagination des spectateurs : (( Nous allons devenir, nous sommes dcvenus des mannequins de bois massif » . Un obscur instinct pent faire pressentir ici a des esprits incultes quelques-uns des plus subtils resultats de la science psycliologique. On sait qu'il est j)ossible d'evoquer chez un sujet hypno- tise, par simple suggestion, des visions lialluci- natoires. On lui dira qu'un oiscau est pose sur sa main, et il apercevra Foiseau, et il le verra s'en- voler. Mais il s'en faut que la suggestion soit Bergsox, 4 G2 LE iurp: tOLijours acceptec avec une pareille docilite. Son- vent Ic magnetisenr no reussit a la faire penetrcr que pen a pen, par insinuation graduelle. II par- tira alors ties objets reellement percus par le snjet, et il tacliera d'en rendre la perception dc plus en plus confuse : puis, de degre en degre, il lera sortir de cette confusion la forme precise de l objet dont il vent creer I'liallucination. C'est ainsi qu il arrive a bien des personnes, quand elles vont s'endormir, de voir ces masses colorees, fluides et informes, qui occupent le cliamp de la vision, se solidifier insensiblement en objets distincts. Le passage graduel du confus an distinct est done le procede de suggestion par excellence. Je crois qu'on le retrouverait au fond de beaucoup de suggestions comiques, surtout dans le comique grossier, la on parait s'accomplir sous nos yeux la transformation d une personne en chose. Mais il y a d'autres precedes plus discrets, en usage chez les poetes par exemple, qui tendent peut-elre inconsciemment a la meme fin. On pent, par certains dispositifs de rythme, de rime et d asso- nance, bercer notre imagination, la ramencr du FORCE d'eXPA>SIO> DU COMIQUE 6o meme au meme en un balancement regulier, el la preparer ainsi a recevoir clocilement la vision sug- geree. Ecoutez ces vers de Regnard, et voyez si I'image fuyante d'une poupee ne Iraverserait pas le champ de voire imagination : ...Plus, il doit a maints paiticuliers La somme de dix mil une livre une obole, Pour Favoir sans rclache un an sur sa parole Habille, Yoiture, chaufTe, chausse, gante, Alimente, rase, desaltere, porte. Ne trouvez-AOus pas quelque chose du meme genre dans ce couplet de Figaro (quoiqu'on clier- clie peut-etre ici a suggerer l image d un animal plutot que celle d'une chose) : (( Quel homme cst-ceP — G est un beau, gros, court, jeune vieil- lard, gris pommele, ruse, rase, hlasc, qui guette et furette, et gronde et geint tout a la fois. » Entre ces scenes tres grossieres et ces sugges- tions tres subtiles il y a place pour une multitude innombrable d'effets amusants, — tons ceux qu'on obtient en s'exprimant sur des personnes comme on le ferait sur de simples choses. Je n'en cueil- lerai qu'un on deux exemples dans le theatre de 6/| LE IllUE Labiche, oil ils abondent. M. Perrichon, au mo- ment cle monter eii wagon, s'assure qu'il n'oublie auciin de ses colis : (( Quatre, cincj, six, ma femme sept, ma fille huit et moi neuf. » II y a line autre piece oil iiii pere vante la science de sa fille en ces termes : « Elle vous dira sans broncher tons Ics rois de France cpii out eu lieu. » Ce qui out eu lieu, sans precisement convertir les rois en simples clioses, les assimile a des evenements imper- sonnels. Notons-le a propos de ce dernier exemple : il il'est pas necessaire d'aller jusqu'au bout de Fiden- tification entre la person ne et la chose pour que I'eilet comique se produise. II suffit qu'on entre dans cette Aoie, en aflectant, par exemple, de confondre la personne avec la fonction qu elle exerce. Je ne citerai que ce mot d'un maire de yillage dans un roman d' About : (( M. le prefet, qui nous a toujours conserve la meme bienveillance. quoiqu'on Fait change plusieurs fois depnis i8/i7.... » Tous ces mots sont faits sur le meme modele. Nous pourrions en composer indefiniment, main- i FORCE d' EXPANSION DU COMIQUE 65 tenant que nous posseclons la formule. Mais I'art du conteur et du vaudevilliste ne consiste pas simplement a composer le mot. Le difficile est de donner au mot sa force de suggestion, c'est-a-dire de le rendre acceptable. Et nous ne Tacceptons que parce qu'il nous parait ou sortir d un etat d'ame ou s'encadrer dans les circonstances. Ainsi nous savons que M. Perrichon est tres emu au moment de faire son premier voyage. L expression (( avoir lieu » est de celles qui out du reparaitre bien des fois dans les legons recitees par la fdle devant son pere ; elle nous fait penser a une reci- tation. Et enfin I'admiration de la machine admi- nistrative pourrait, a la rigueur, aller jusqu'a nous faire croire que rien n est change au prefet quand il change de nom, et que la fonction s'accomplit independamment du fonctionnaire. Nous voila bien loin de la cause originelle du rire. Telle forme comique, inexplicable par elle- meme, ne se comprend en elTet que par sa ressem- blance aA^ec une autre, laquelle ne nous fait rire que par sa parente avec une troisieme, et ainsi de suite pendant tres longtemps, de sorte que Tana- 66 LE RIRE lyse psycliologique, si eclairee et si penetraiile qu'on la suppose, s'egarera necessairement si elle ne dent pas le fil le long cluquel Fimprcssion co- mique a chemine d'une extremite cle la serie a I'autre. D'ou vient cette continuite cle progresP Quelle est clone la j)ression, cjuelle est Tetrange poussee cjui fait glisser ainsi le comicjue d image en image, cle plus en plus loin du point d'origine, juscju'a ce cju'il se fractionne et se percle en ana- logies iniiniment lointaines? Mais cjuelle est la force c[ui divise et subclivise les branches cle I'arbre en rameaux, la racine en radicelles? Une loi ine- luctable conclamne ainsi toute energie vivante, p^our le pen qui lui est alloue cle temps, a couvrir le plus qu'elle pourra d'espace. Or c'est bien une energie viA'ante cjue la fantaisie comicjue, plante singuliere qui a pousse vigoureusement sur les parties rocailleuses clu sol social, en attendant cjue la culture lui permit cle rivaliser avec les procluits les plus raffines cle l art. Nous sommes loin clu grand art, il est vrai, avec les exemples de co- micjue qui viennent cle passer sous nos veux. Mais nous nous en rapproclierons deja davantage. sans FORCE d'eXPANSION DU COMIQUE 67 y atteindre tout a fait encore, dans le cliapilre qui ya suivrCi Au-dessous de Fart, il y a Tartifice. G'est dans cette zone des artifices, mitoyenne entre la nature et I'art, que nous penetrons main- tenant. Nous allons traiter du vaudevilliste et de riiomme d'esprit. CHAPlTllE II LE COMIQUE DE SITUATION ET LE COMIQUE DES MOTS I Nous avons etuclie le comique dans les formes, les attitudes, les mouyemenls en general. Nous devons le recherclier maintenant dans les actions et dans les situations. Certes, ce genre de comi- que se rencontre assez iacilement dans la vie de tons les jours. Mais ce n est peut-etre pas la qu'il se prete le mieux a I'analyse. S'il est vrai que le theatre soit un grossissement et une simplification de la vie, la comedie pourra nous fournir, sur ce point particulier de notre sujet, plus crinstruclion que la vie reelle. Peut-etre meme devrions-nous pousser la simplification plus loin encore, remon- ter a nos souvenirs les plus anciens, cliercher, LE COMIQUE DE SITUATION Of) i dans les jeux qui amuserent I cnlaiit, la premiere i ebauche des combiiiaisons qui font rirc riiomme. '\ Trop souvent nous parlous de nos sentiments de ^ plaisir et de peine comme s'ils naissaient vieux, ■ comme si chacun d'eux n'avait pas son liistoirc. ] Trop souvent surtout nous meconnaissons ce qu'il J a d'encore enfantin, pour ainsi dire, dans la pin- j part de nos emotions joyeuses. Combien de plaisirs j presents se reduiraient pourtant, si nous les exami- j nions de pres, a n'etre que des souvenirs de plai- \ sirs passes ! Que resterait-il de beaucoup de nos I emotions si nous les ramenions a ce qu'elles out | de strictement senti, si nous en retrancliions tout \ ce qui est simplement rememore ? Qui sait meme \ i si nous ne devenons pas, a partir d un certain age, impermeables a la joie fraiclie et neuve, et si les j plus douces satisfactions de I'liomme mur pen- j vent etre autre chose que des sentiments d'enfance ] revivifies, brise parfumee que nous envoie par boufFees de plus en plus rarcs un passe de plus en : plus lointain ? Quelque reponse d'ailleurs qu'on i fasse a cette question tres generale, un point reste ' liors de doute : c'est qu'il ne pent pas y avoir solu- 1 ; yO LE lllllE lion clc continuite en ti e le plaisir clu jeu, cliez Fenfant, et le meme plaisir cliez riiomme. Or la comeclie est bieii un jeu, uii jeu qui iniite la vie. Et si, dans les jeux de Fenfant, alors qu il inaiiceu- vre poupees et pantins, tout se fait par fieelles, ne sont-ce pas ces memes fieelles que nous devons retrouver, amincies par Fusage, dans les fils qui nouent les situations de comedie ? Parlous done des jeux de Fenfant. Suivons le progres insensi- ble par lequel il fait grandir ses pantins, les aiiime, et les amene a cet etat d'indecision finale oii, sans cesser d'etre des pantins, ils sont pourtant devenus des homnies. Nous aurons ainsi des personnages de comedie. Et nous pourrons verifier sur eux la loi que toutes nos precedentes analyses nous lais- saient prevoir, loi par laquelle nous definirons les situations de vaudeville en general : Est comique tout arrangement d'actes et tVevenements qui fious donne, inserees Vune dans V autre, V illusion de la vie et la sensation nette d'un arrangement mecanique. I . Le diahle a ressort. — Nous avons tons joue autrefois avec le diable qui sort de sa Ijoite, On LE COMIQUE DE SITUATION 7 1 I'aplatit, il se redresse. On le repousse plus bas, il rebondit plus liaut. On l ecrase sous son cou- vercle, et souvent il fait tout sauter. Je ne sais si ce jouet est tres ancien, mais le genre d'amuse- ment qu'il renfernie est cerlainement de tons les temps. C'est le conflit de deux obstinations, dont I'une, purement mecanique, finit pourtant d'ordi- naire par ceder a I'autre, qui s en amuse. Le chat qui joue avec la souris, qui la laisse chaque fois partir comme un ressort pour Tarreter net d'un coup de patte, se donne un amusement du meme genre . Passons alors au theatre. C'est par cehii de Guignol que nous devons commencer. Quand le commissaire s'aventure sur la scene, il recoit aussi- tot, comme de juste, un coup de baton qui I'as- somme. II se redresse, un second coup I'aplatit. Nouvelle recidive, nouveau chatiment. Sur le rytlime uniforme du ressort qui se tend et se detend, le commissaire s'abat et se releve, tandis que le rire de I'auditoire va toujours grandissant. Imaginons maintenant un ressort plutot moral, une idee qui s'exprime, qu'on reprime, et qui 72 LE RlUE s'exprime encore, un ilot de paroles qui s elance, qu'on arrete et qui repart loujours. Nous aurons cle nouveau la vision d une force qui s'obstine et d'un autre entelenient qui la combat. Mais ceite vision aura perdu de sa nialerialile. Nous ne serous plus a Guignol ; nous assisterons a une vraie comedie. Beaucoup de scenes comiques se ramenent en effet a ce type simple. Ainsi, dans la scene du Manage force entre Sganarelle et Pancrace, tout le comique vient du con flit qui s'etablit entre Fidee de Sganarelle, qui veut forcer le pliilosoj^lie a I'ecouter, et l obstmation du pliilosoplie, verita- ble machine a parler qui fonctionne automatique- ment. A mesure que la scene avance, l image du cliable a ressort se dessine mieux, si bien qu'a la fin les personnages eux-memes en adoptent le mouvement, Sganarelle repoussant cliaque fois Pancrace dans la coulisse, Pancrace revenant cliaque fois sur la scene pour discourir encore. Et quand Sganarelle reussit a faire rentrer Pancrace et a I'enfermer a Finterieur de la maison (j'allais dire au fond do la boite), tout a coup la tete de |i LE COMIQUE DE SITUATION ']3 Pancrace reapparait par la fenetre qui s'ouvre, coinme si elle faisait sauter un couvercle. Meme jeu cle scene dans le Malade imaginaire. La medecine offensee de verse sur Argan, par la bouclie de M. Purgon, la menace de toutes les maladies. Et cliaque fois qu' Argan se souieve de son fauteuil, comme pour fermer la bouclie a Purgon, nous voyons celui-ci s'eclipser un instant, comme si on I'enfoncait dans la coulisse, puis, comme mu par un ressort, remonter sur la scene avec une malediction nouvelle. Une meme excla- mation sans cesse repetee : (( Monsieur Purgon ! » scande tons les moments de cette petite scene. Serrons de plus pres encore I'image du ressort qui se tend, se detend et se re tend. Degageons-en l essentiel. Nous allons obtenir un des procedes usuels de la comedie classique, la repetition. D'ou vient le comique de la repetition d'un mot au theatre ? Je clierclie vainement une tlieorie du comique qui reponde d une maniere satisfaisante a cette question tres simple. Et la question reste en effet insoluble, tant qu'on vent trouver Texpli- cation d'un trait amusant dans ce trait lui-meme, Bergson. 5 7 a LE RIRE isole cle tout cc qu'il nous suggere. Nullc part nc se traliit mieux Finsuffisance cle la methode cou- raule. Mais la verite est que si on laissc dc cote quelques cas tres speciaux sur lesquels nous revien- drons plus loin, jamais la repetition d'un mot n est risible par elle-meme. Elle ne nous fait rire que parce qu'elle symbolise un certain jeu particulier d'elements moraux, symbole lui-meme d'un jeu tout materiel. C'est le jeu du cliat qui s'amuse avec la souris, le jeu de I'enfant qui pousse et repousse le diable an fond de sa boite, — mais raf- line, spiritualise, transporte dans la spliere des sentiments et des idees. Enoncons la loi qui de- finit, selon nous, les principaux eflTets comiques de repetition de mots au tlieatre : Dans une repeii- iion comiqaede mots ily a genemlement deux termes en presence, un sentiment comprime qui se detend eomme un ressort, et une idee qui s'amuse a compri- mer de nouveau le sentiment. Quand Dorine raconte a Orgon la maladie de sa femme, et que celui-ci Finterrompt sans cesse pom- s'enquerir de la sante de Tartuffe, la question qui reyient toujours : (( Et Tartuffe P » nous donne la LE COMIQUE DE SITUATION 76 sensation tres nette d'un ressort qui part. C'est ce ressort que Dorine s'amuse a repousser en reprenant chaque fois le recit dela maladie d'Elmire. Et lorsque Scapin yient annoncer au vieux Geronte que son fils a ete emmene prisonnier sur la fameuse galere, qu'ilfautle racheter bien vite, il joue avec Tavarice de Geronte absolument comme Dorine avec I'aveu- glement d'Orgon. L'avarice, a peine comprimee, repart tout de suite automatiquement, et c'est cet automatisme que Moliere a voulu marquer par la repetition machinale d'une phrase ou s'exprime le regret de I'argent qu'il va falloir doniier : (( Que diable allait-il faire dans cette galere ? » Meme observation pour la scene ou Valere represente a Harpagon qu'il aurait tort de marier sa fille a un liomme qu'elle n'aime pas. (( Sans dot ! » inter- rompt toujours l'avarice d'Harpagon. Et nous entre- voyons, derriere ce mot qui revient automatique- ment, tout un mecanisme a repetition monte par I'idee fixe. Quelquefois, il est vrai, ce mecanisme est plus malaise a apercevoir. Et nous touclions ici a une nouvelle difEculte de theorie du comique. H y a 76 LE RTRE cles cas ou lout rinteret d'linc scene est clans un personnage unique qui se dedouble, son interlocu- teur jouant le role d'un simple prisme. pour ainsi dire, au travers duquel s'efTectue le dedoublement. Nous risquons alors de iaire fausse route si nous clierchons le secret de I'eiret produit dans ce que nous voyons et entendons, dans la scene exterieure qui se joue entre les personnages, et non pas dans la comedie tout interieure que cette scene ne fait que refracter. Par exemple, quand Alceste repond obstinement (( Je ne dis pas cela ! » a Oronte qui lui demande s'il trouve ses vers mauvais, la repe- tition est comique, et pourtant il est clair qu'Oronte ne s'amuse pas ici avec Alceste au jeu que nous decrivions tout a Theure. Mais qu'on y prenne garde ! il y a en realite ici deux hommes dans Alceste, d'un cote le (( misanthrope)) qui s'est jure maintenant de dire aux gens leurfait, et d'autre part le gentilhomme qui ne pent desapprendre tout d'un coup les formes de lapolitesse, ou meme peut-etre simplement I'homme excellent, qui recule au moment decisif ou il faudrait passer de la tlieo- rie a Taction, blesser un amour-propre, faire de la LE COMIQUE DE SITUxVTION 77 peine. La veritable scene n'est plus alors entre Alceste et Oronte,mais h'len entre Alceste et Alceste lui-meme. De ces deux Alceste, il y en a un qui vouclrait eclater, et I'autre qui lui lerme la bouclie au moment ou il a a tout dire. Cliacun des (( Je ne dis pas cela ! » represente un effort croissant pour refouler quelque chose qui pousse et presse pour sortir. Le ton de ces (( Je ne dis pas cela! » devient done de plus en plus Adolent, Alceste se fachant de plus en plus — non j)as contre Oronte, comme il le croit, mais contre lui-meme. Et c est ainsi que la tension du ressort va toujours se renouA^elant, toujours se renibr^ant, jusqu'a la detente finale. Le mecanisme de la repetition est done bien en- core le meme. Qu'un homme se decide a ne plus jamais dire que ce qu'il pense, dut-il (( rompre en visiere a tout le genre humain », cela n est pas necessaire- ment comique ; c est de la vie, et de la meilleure. Qu'un autre homme, par douceur de caractere, egoi'sme ou dedain, aime mieux dire aux gens ce qui les flatte, ce n'est que de la yie encore ; il n'y a rien la pour nous faire rire. Reunissez meme 78 LE RIRE ces deux liommes en un seul, faites que votre per- sonnage liesite entre une franchise qui blesse et une politesse qui Irompe, celte lutte de deux sen- timents contraires ne sera pas encore comique, elle paraitra tres serieuse, si les deux sentiments arrivent a s'organiser par leur contrariete meme, a progresser ensemble, a creer un etat d'ame com- posite, enfin a adopter un modus vivendi qui nous donne purement et simj)lement I'impression com- plexe de la vie. Mais supposez maintenant, dans un liomme bien vivant, ces deux sentiments irreducti- bles et raides ; faites que I'liomme oscille de Fun a Fautre ; faites surtout que cette oscillation devienne franchement mecanique en adoptant la forme con- nue d un dispositif usuel, simple, enfantin ; vous aurez cette fois I'image que nous avons trouvee jusqu'ici dans tons les objets risibles, vous aurez da, mecanique dans du vivant, vous aurez du comique. Nous nous sommes assez appesantis sur cette premiere image, celle du diable a ressort, pour faire comprendre comment la fantaisie comique con- vertit pen a pen un mecanisme materiel en un me- canisme moral. Nous allons examiner un ou deux LE COMIQUE DE SITUATION 79 autres jeux, mais en nous bornant maintenant a des indications sommaires. II. Le paiitin a ficelles. — Innombrables sont les scenes de comedie ou un personnage croit par- ler et agir librement, oii ce personnage conserve par consequent tout Fessentiel de la A^e, alors qu'envisage d'un certain cote il ajDparait comme un simple jouet entre les mains d'un autre qui s'en amuse. Du pantin que Fenfant manoeuvre avec une ficelle a Geronte et a Argante manipules par Scaj)in, Fintervalle est facile a francliir. Ecoutez plutot Scapin lui-meme : (( La machine est toute trou- vee )), et encore : (( C'est le ciel qui les amene dans mes filets », etc. Par un instinct nature!, et parce qu'on aime mieux, en imagination au moins, etre dupeur que dupe, c'est du cote des fourbes que se met le spectaleur. II lie par tie avec eux, et desormais, comme Fenfant qui a obtenu d'un ca- inarade qu'il lui prate sa poupee, il fait lui-meme aller et vcnir sur la scene le fantoclie dont il a pris en main les ficelles. Toutefois cette derniere condition n'est pas indispensable. Nous pouvons 8o LE HIRE aussi hien rester exterieurs u cc qui se passe, pourvu que nous conservions la s.ensation bien nette d'un agencement mecaniquc. C'est ce qui arrive clans tons les cas oii un personnage oscille entre deux partis opposes a prendre, cliacun de ces deux partis le tirant a lui tour a tour : tel. Pa- nurge demandant a Pierre et a Paul s'il doit se marier. Remarquons que I'auteur comique a tou- jours soin alors de personnijier les deux partis contraires. A defaut du spectateur, il faut au moins des acteurs pour tenir les ficelles. Tout le serieux de la vie lui vient de notre li- berie. Les sentiments que nous avons muris, les passions que nous avons couvees, les actions que nous avons dcliberees, arretces, executecs, enfm ce qui vient de nous et ce qui est bien notre. voila ce qui donne a la Yie son allure quelquefois drama tiquc et generalement grave. Que faudrait-il pour trans- former tout cela en comedieP II faudrait se figurer que la liberte apparente recouvre un jeu de ficelles, et que nous sommes ici-bas, comme dit le poete, ... d'humblcs marionneltcs Dont le fil est au mains de la jXecessite. LE COMIQUE DE SITUATION 8l II n'ya done pas de scene reelle, serieuse, drama- tique menie, que la fantaisie ne puisse pousser au comique par revocation de cette simple image. II n'y a pas de jeu auquel un champ plus vaste soil ouvert. III. La boule de neige. — A mesure que nous avanrons dans cette etude des procedes de come- die, nous comprenons mieux le role que jouent les reminiscences d'enfance. Cette reminiscence porte peut-etre moins sur tel ou tel jeu special que sur le dispositif mecanique dont ce jeu est une application. Le meme dispositif general pent d'ailleurs se retrouver dans des jeux tres differents, comme le meme air d'opera dans beaucoup de fantaisies musicales. Ce qui importe ici, ce que I'esprit relient, ce qui passe, par gradations iu- sensibles, des jeux de I'enfanta ceux de I'liomme, c'est le schema de la combinaisou, ou, si vous A^oulez, la formule abstraite dont ces jeux sont des applications particulieres. Yoici, par exemple, la boule de neige qui route, et qui grossit en roulant. Nous pourrions aussi bien penser a des soldats de 5. 83 LE HIRE plomb ranges a la file les uns des autres : si Ton pousse le premier, il tombe sur le second, lecpiel abat le troisieme. et la situation va s'aggravant jusqu a ce que tous soient par terre. Ou bien en- core ce sera un cbateau de cartes laborieusement monte : la premiere qu'on touclie liesite a se de- ranger, sa voisine ebranlee se decide plus vite, et le travail de destruction, s "accelerant en route, court vertigineusement a la catastrophe finale. Tous ces objets sont tres dilferents, mais ils nous suggerent, pourrait-on dire, la meme vision abs- traite, celle d un effet qui sepropage en s'ajoutant a lui-meme, de sorte que la cause, insignifiante a I'origine, aboutit par un progres necessaire a un resultat aussi important qu'inattendu. Ouvrons maintenant un livre d'images pour enfants : nous allons voir ce dispositif s'aclieminer deja Acrs la forme d une scene comique. Voici par exemple (j'ai pris an liasard une (( serie d'Epinal ))) un vi- siteur qui entre avec j)recipitation dans un salon : il pousse une dame, qui renverse sa tasse de the sur un vieux monsieur, lequel glisse contre une vitre qui tombe dans la rue sur la tete d'un agent LE COMIQUE DE SITUATION 83 qui met toute la police sur pied, etc. Meme clispo- sitif dans bien des images pour grandes personnes. Dans les « liistoires sans paroles » que crayon- nent les dessinateurs comiques, il y a tres souvent un objet qui se deplace et des personnes qui en sont solidaires : alors, de scene en scene, le cban- gement de position de I'objet amene mecanique- ment des cliangements de situation de plus en plus graves entre les personnes. Passons mainte- nant a la comedie. Combien de scenes bouffonnes, combien de comedies meme vont se ramener a ce type simple ! Qu'on relise le recit de Gliican- neau dans les Plaideurs : ce sont des proces qui s'engrenent dans des proces, et le mecanisme Ibnctionne de plus en plus vite (Racine nous donne ce sentiment d'une acceleration croissante en pressant de plus en plus les termes de proce- dure les uns contre les autres) jusqu'a ce que la poursuite engagee pour une botte de foin coute au plaideur le plus clair de sa fortune. Meme ar- rangement encore dans certaiiies scenes de Don Quicliotte, par exemple dans la scene de Tliotel- lerie, ou un singulier encliaiiiement de circons- 84 LE RIRE lances amciie le mulcticr a fiappcr Sancho. qui frappe sur Maritorne, sur la quelle toml^e lanber- giste, etc. Arrivons enfin an vaudeville conlempo- rain. Est-il besoin cle rappeler toutes les formes sous lesquelles cettc meme combinaison se pre- senteP II y en a une clont on use assez souvent : c'est de faire qu'un certain objet materiel (une lettre par exemple) soit d'une importance capitale pour certains person nages et qu'il faille le relrou- ver a tout prix. Get objet, qui ecliappe toujours quand on croit le tenir, roule alors a Iravers la piece en ramassant sur sa route des incidents de plus en plus graves, de plus en plus inattendus. Tout cela ressemble bien plus qu'on ne croirait d'abord a un jeu d'enfant. C'est toujours reffet de la boule de neige. Le propre d'une combinaison mecanique est d'etre generalement reversible. L'enfant s'amuse a A^oir une bille lancee contre des quilles renverser tout sur son passage en multipliant les degats ; il rit plus encore lorsque la bille, apres des lours, detours, besilations de tout genre, revient a son point de depart. En d'aulres lermes, le mccanisme LE COMIQUE DE SITUATION 85 que nous clecrivions tout a Tlicure est cleja comi- que quancl il est rectiligne ; il Test clavantage quancl il devient circulaire, et que tous les efforts du personnage aboutissent, par un engren age fatal de causes et d'effets, a le ramener pureraent et simplement a la meme place. Or, on Acrrait que bon nombre de Aaudevilles gravitent autour de cette idee. Un cbapeau de paille d'ltalie a ete mange par un cliCA al. Un seul cbapeau semblable existe dans Paris, il faut a tout prix qu'on le re- trouve. Ge cbapeau, qui recule toujours au mo- ment ou on va le saisir, fait courir le personnage principal, lequel fait courir tous les autres qui s'accrocbent a lui : tel, Faimant entraine a sa suite, par une attraction qui se transmet de procbe en proche, les brins de Umaille de fer suspendus les uns aux autres. Et lorsque, en- fin, d incident cn incident, on croit toucbcr au but, le cbapeau tant desire se trouve etre celui-la meme qui a ete mange. Meme odyssee dans une autre comedie non moins celebre de Labicbe. On nous montre d'abord, faisant leur quotidienne jDar- tic de cartes ensemble, un vieux garcon et une 86 LE HIRE yieillc fille qui soiit cle vieilles connaissances. lis se sont adresses tons deux, cliacun de son cole, a unc memc ageiice matriinoniale. A Ira vers mille difficultes, ct de mesaventure en mesaventure. ils courent cote a cote, tout le long de la piece, a Fen- trevue qui les remet purenient et simplement en presence Tun de Tautre. Meme effet circulaire, me me re tour au point de depart dans une piece plus recente. Un mari persecute croit ecliapper a sa femme et a sa belle-mere par le divorce. 11 se remarie ; et voici que le jeu combine du divorce ct du mariage lui ramene son ancienne iemme, ag- gravee, sous forme de nouvelle belle-mere. Quand on songe a Tintensite et a la frequence de ce genre de comique, on comprend qu'il ait frappe l imagination de certains pbilosoplies. Faire beaucoup de cliemin pom* revcnir, sans le savoir, au point de depart, c'est fournir un grand effort pour un resultat nul. On pouvait etre tente de definir le comique de cette derniere maniere. Telle parait etre I'idee de Herbert Spencer : le rire serail rindice d'un effort qui rencontre tout a coup le vide. Kantdisait deja : « Le rire vienld'une attentc f LE COMIQUE DE SITUATION 87 qui se resout subitement en rien ». Je reconnais que ces definitions s'appliqueraient a nos derniers exemples ; encore faudrait-il apporter cerlaines restrictions a la formule, car 11 y a bien des efforts inutiles qui ne font pas rire. Mais si nos derniers exemples nous presentent une grande cause abou- tissant a un petit effet, nous en aA ons cite d'autres, tout de suite auparavant, qui devraient se defmir de la maniere inverse : un grand effet sortant d'une petite cause. La verite est que cette seconde definition ne vaudrait guere mieux que la pre- miere. La disproportion entre la cause et I'effet, qu'elle se presente dans un sens ou dans I'autre, n'est jamais la source directe du rire. Nous rions de quelque cliose que cette disproportion pent, dans certains cas, manifester, je veux dire de Far- rangement inccanique special qu'elle nous laisse apercevoir par transparence derriere la serie des effets et des causes. Negligez cet arrangement, vous abandonncz le scul fil conducteur qui puisse A^ous guider dans le labyrinthe du comique, et la regie que vous aurez suivie, applicable peut-etrc a quelques cas convenablementclioisis, reste exposee 88 LE RIHE a la mauvaise rencontre clu premier exemple venu qui Taneantira. Mais pourquoi rions-nous dc cet arrangement mecanique? Que I'histoire d'un individu ou celle d'un groupe nous apparaisse, a un moment donne, comme un jeu d'engrenages, de ressorts ou de ficelles, cela est etrange, sans doute, mais d'oii vient le caractere special de cette etrangete? pour- quoi est-elle comique? A cette question, qui s'est deja posee a nous sous bien des formes, nous ferons toujours la meme reponse. Le mecanisme raide que nous surprenons de temps a autre, comme un intrus, dans la vivante continuite des clioses humaines a pour nous un interet tout particulier, parce qu'd est comme une distraction de la A ie. Si les CA^enements pouvaient etre sans cesse attentifs a leur propre cours, il n'y aurait pas de coincidences, jDas de rencontres, pas de series circulaires ; tout se deroulerait en avant et progresserail toujours. Et si tons les liommes etaient toujours attentifs a la vie, si nous reprenions constamment contact avec autrui et aussi avec nous-memes, jamais rien ne paraitrait se produire LE COMIQUE DE SITUATION OQ en nous par ressorts ou ficelles. Le comique est ce cote de la personne par lequel cllc ressemble a une chose, cet aspect des evenements humains qui imite, par sa raideur d un genre tout particulier le mecanisme pur et simple, rautomatisme, enfin le mouA^ement sans la vie. II exprime done une imperfection individuelle ou collective qui appelle la correction immediate. Le rire est cette correc- tion meme. Le rire est un certain geste social, qui souligne et reprime une certaine distraction spe- ciale des liommes et des evenements. Mais ceci meme nous invite a clierclier plus loin et plus haut. Nous nous sommes amuses jusqu'ici a retrouver dans les jeux de I'homme cer tallies combmaisons mecaniques qui divertis- sent I'enfant. C'etait la une maniere tout empiri- que de proceder. Le moment est venu de tenter une deduction methodique et complete, d'aller puiser a leur source meme, dans leur principe permanent et simple, les procedes multiples et A^ariables du theatre comique. Ce theatre, disions- nous, combine les evenements de maniere a insi- nuer un mecanisme dans les formes exterieures QO LE HIRE cle la vie. Determiiions done les caraeteres essen- liels par les quels la vie, envisagee du dehors, parait trancher sur un simple mecanisiiie. 11 nous suffira alors de passer aux caraeteres opposes pour obtenir la formule abstraite, cette fois generale et complete, de tous les procedes de comedie reels et possibles. La vie se presente a nous comme une cerlainc evolution dans le temps, et comme une certaine complication dans I'espace. Consideree dans le temps, elle est le progres continu d un etre qui vieillit sans cesse : c'est dire qu'elle ne revient jamais en arriere, et ne se repete jamais. Envisa- gee dans I'espace, elle etale a nos yeux des elements coexistants si intimement solidaires entre eux, si exclusivementfaits les uns pour les autres, qu'aucun d'eux ne pourrait appartenir en meme temps a deux organismes differents : chaque etre vivant est un systeme clos de plienomenes, incapable d inter- ferer avec d' autres syslemes. Cliangement continu d'aspect, irreversibilite des phenomenes, indivi- dualite parfaite d'une serie enfermee en elle-meme, voila les caraeteres exterieurs (reels ou apparents, LE COMIQLE DE SITUATION QI peu importe) qui distinguent le vivaiit clu simple mecanique. Prenons-en le contrepied : nous aurons trois procedes que nous appellerons , si vous voulez, la repetition, Vinversion et X interference des series. II est aise de voir que ces procedes sont ceux du vaudeville, et qu'il ne saurait y en avoir d'autres. On les trouverait dabord, melanges a doses variables, dans toutes les scenes que nous venous de passer en revue, et a j^lus forte raison dans les jeux d" enfant dont elles reproduisent le meca- nisme. \ous ne nous attarderons pas a faire cette analyse. II sera plus utile d etudier ces procedes a l etat pur sur des exemples nomeaux. Rien ne sera plus facile d'ailleurs, car cest sou vent a I'etat jiurqu'onles rencontre dans la comedie classique. aussi bien que dans le theatre contemporain. I. La repetition. — II ne s'agit plus, comme tout a riieure. d un mot ou d'une phrase qu un personnage repete, mais d'une situation, c'est-a- dire d une combinaison de circonstances , qui revient telle quelle a plusieurs reprises, tranchant 92 LE RIRE ainsi sur Ic cours cliangcaTdrde la vie. L experience nous piescnte deja ce genre de comique, mais a l elat rudimenlaire seulemenL Ainsi, je renconlre un jour dans la rue un ami que je n'ai pas vu depuis longtemj^s ; la situation n'a rien de comi- que. Mais si, le meme jour, je le rencontre de nouA cau, et encore une troisieme etune quatrieme fois , nous finissons par rire ensemble de la (( coincidence » . Figurez-vous alors une serie d'evenements imaginaires qui vous donne suffi- sammeirt 1' illusion de la vie, et supposez, au milieu de cette serie qui progresse, une meme scene qui se reproduise, soil entre les memes per- sonnages, soit entre des personnages differents : vous aurez une coincidence encore, mais beaucoup plus extraordinaire . Telles sont les repetitions qu'on nous presente au theatre. Elles sont d'au- tant plus comiques que la scene repetee est plus complexe et aussi qu'elle est amenee plus naturel- lement, — deux conditions quiparaissent s'exclure, et que I'habilete de lauteur dramatique devra reconcilier. Le vaudeville contemporain use de ce procede LE COMIQUE DE SITUATION QO SOUS toutes ses formes. Une cles plus connues con- siste a promener un certain groupe cle person- nages, d'acte en acte, dans les milieux les plus diA'ers, de maniere a faire renaitre dansdes circons- tances toujours nouvelles une meme serie d'eve- nements ou de mesaA entures qui se correspondent symetriquement . Plusieurs pieces de Moliere nous o (Trent une meme composition d evenements qui se repete d'un bout de la comedie a Fautre. Ainsi VEcoIe (les Femmes ne fait que ramener et repeter un certain efiPet a trois temps : i'' temps, Horace ra- conte a Arnolplie ce qu'il a imagine pour tromper le tuteur d'Agnes. qui se trouve etre Arnolplie lui-meme : a*" temps. Arnolplie croit avoir pare le coup ; 3" temps, Agnes fait tourner les precautions d' Arnolplie au profit d" Horace. Meme periodicite reguliere dans YEcole des Maris, dans YEtourdi, et surtout dans George Dandin, ou le meme effet a trois temps se retrouve : i'^'" temps, George Dandin s'apercoit que sa femme le trompe : 2^ temps, il appelle ses beaux-parents a son secours : 3° temps, c'est lui, George Dandin. qui fait des excuses. 9 4 LE RIRE Parfois, c ost en ti c cles groupes dc personnages dilTcrents que sc rcproduira la meme scene. II n'est pas rare alors que Ic premier groupe com- prcnne les maitres, et le second les domestique Les domes tiques viendront repeter dans un autr6 ton, transposee en style moins no}3le, une scene deja jouee par les maitres. Une par tie du Depit amoureux est construite sur ce plan, ainsi qu'_4m- phitryon. Dans une amusante petite comedie de Benedix, Der Eigensinn, I'ordre est inverse ; ce sont les maitres qui reproduisent une scene d'ob- stination dont leurs domes tiques leur ont domie Texemple. Mais, quels que soient les personnages entre les- quels des situations symetriques sont menagees, une difference profonde parait subsister entre la comedie classique et le theatre contemporain. In- troduire dans les evenements un certain ordre mathematique en leur conservant neanmoins I'as- pect de la vraisemblance, c'est-a-dire de la vie, voila toujours ici le but. Mais les moyens em- ployes different. Dans la plupart des vaudevilles, on travaille directement I'esprit du spectateur. Si LE COMIQUE DE SITUATION extraordinaire en efTet que soit la coincidence, elle deviendra acceptable par cela seul qu'elle sera accejD tee, et nous Taccepterons si Ton nous a prepares peu a peu a la recevoir. Ainsi procedent souvent les auteurs contemporains. Au contraire, dans le theatre de Moliere, ce sont les dispositions des personnages, et non pas celles du public, qui font que la repetition parait naturelle. Chacun de ces personnages represente une certaine force ap- pliquee dans une certaine direction, et c'est parce que ces forces, de direction constante, se compo- sent necessairement entre elles de la meme ma- niere, que la meme situation se reproduit. La co- medie de situation, ainsi entendue, confine done a la comedie de caractere. Elle merite d'etre appelee classique, s'il est vrai que I'art classique soit celui qui ne pretend pas tirer de I'efTet plus qu'il n'a mis dans la cause. II. U inversion. — Ge second procede a tant d'analogie avec le premier que nous nous conten- terons de le definir sans insister sur les appli- cations. Imaginez certains personnages dans une gU LE RIRE certaine situation : a^ous obticndrez une scene comique en faisant que la situation sc retourne et que les roles soient intervertis. Dc ce genre est la double scene de sauvctage dans le T oyage de M. Perrichon. Mais il n'est nienie pas necessaire que les deux scenes symetriques soient jouees sous nos yeux. On pent ne nous en montrer qu'une, pourvu qu'on soit sur que nous pensons a I'autre. C'est ainsi que nous rions du prevenu qui fait de la morale au juge, de I'enfant cjui pretend donner des lecons a ses parents, enfin de tout ce qui vient se classer sous la rubrique du (( monde ren- verse ». Souvent on nous presentera un personnage qui prepare les fdets oi^i il viendra lui-meme se faire prendre. L'liistoire du jDcrsecuteur vie time de sa persecution, du clupeur dupe, fait le fond de bien des comedies. Nous la trouvons deja dans Fan- cienne farce. L'ayocat Patlielin indique a son client un stratageme pour tromper le juge : le client usera du stratageme pour ne pas payer l'ayocat. Une femme acariatre exige de son mari qu'il fasse tons les travaux du menage ; elle en a LE COMIQUE DE SITUATION 97 consigne le detail sur un (( rolet ». Qu'elle tombe maintenant au fond d une cuve, son mari refusera de Ten tirer : (( cela n est pas sur son rolet ». La litterature modern e a execute bien d'autres varia- tions sur le theme du voleur vole. II s'agit tou- jours, au fond, dune interversion de roles, et d une situation qui se retourne contre celui qui la cree. Ici se veriflerait une loi dont nous avons deja signale plus d une application. Quand une scene comique a ete souvent reproduite, elle passe a I'etat de (( categoric » ou de modele. Elle devient amusante par elle-meme, independamment des causes qui font qu'elle nous a amuses. Alors des scenes nouvelles, qui ne sont pas comiques en droit, pourront nous amuser en fait si elles res- semblent a celle-la par quelque cote. Elles evoque- ront plus ou moins confusement dans notre es- prit une image que nous savons drole. Elles yiendront se classer dans un genre ou figure un type de comique officiellement reconnu. La scene du (( voleur vole » est bien de cette espece. Elle iiradie sur une foule d'autres scenes le comique Behgson. 6 QO LE RIRE qu'elle reiiferme. Elle Unit par rendrc comiquc toute mesaA eiiture qu'on s'cst allirec par sa fautc, quelle que soit la faute, quelle que soit la mesa- A enture, — que dis-je P uue allusion a cette mesa- venture, un mot qui la rappelle. (( Tu l as aouIu. George Dandin », ce mot n'aurait rien d'aniusant sans les resonances comiques qui le prolongent. III. — Mais nous avons assez parle de la repe- tition et de 1 inversion. Nous arrivons a Y interfe- rence ties series. C'est un efFet comique dont il est bien difficile de degager la formule, a cause de Fextraordinaire variete des formes sous lesquelles il se presente au theatre, \oici peut-etre comme il faudrait le definir : Line situation est ioujours comique quand elle appartient en nienie temps a deux series d evenements ahsolument independantes, et quelle pent s' interpreter a la fois dans deux sens tout differ ents. On pensera tout de suite au quiproquo. Et le quiproquo est bien en effet une situation qui pre- sente en meme temps deux sens differents, Tun simplement possible, celui que les acteurs lui pre- LE COMIQUE DE SITUATION ()() tent, Tautre reel, celui que le public lui donne. Nous apercevons le sens reel cle la situation, parce qu'on a eu soin cle nous en montrer toutes les faces ; mais les acteurs ne connaissent cliacun que Tune cl elles : cle la leur meprise, cle la le juge- ment faux c[u'ils portent sur ce qu'on fait autour d'eux comme aussi sur ce qu'ils font eux-memes. Nous allons cle ce jugement faux an jugement Yvai ; nous oscillons entre le sens possible et le sens reel ; et c'est ce balancenient cle notre esprit entre deux interpretations opposecs c^ui apparait d'abord dans ramusement que le c£uiproc|uo nous clonne. On comprend que certains pliilosophes aient ete sur tout frappes cle ce balancenient, et cjue c[uelques-uns aient yu I'essence meme clu co- mique dans un choc, ou clans une superposition, cle cleux jugements qui se contredisent. Mais leur defmition est loin cle convenir a tons les cas, et la meme ou elle convient, elle ne clefinit pas le prin- cipe clu comique, mais seulement une cle ses con- sequences plus ou moins lointaines. II est aise de voir, en eflet, que le quiprocpo theatral n est c|ue le cas particulier d un plienomene beaucoup plus lOO LE HIRE general, rinterference des series independantes. et que d ailleurs le quiproquo ii'est pas risible par lui-meme, mais seulement coinme si(jne d une in- terference de series. Dans tout quiproquo, en effet. cliacun des per- sonnages est insere dans une serie d evenements qui le concernent, dont il a la representation exacte, et sur lesquels il regie ses paroles et ses actes. Ghacune des series interessant chacun des personnages se developpe d'une maniere indepen- dante ; mais elles se sont rencontrees a un certain moment dans des conditions telles que les actes et les paroles qui font partie de Tune d'elles pussent aussi bien couAcnir a I'autre. De la la meprise des personnages, de la TequiAoque ; mais cette equivoque n est pas comique par elle-meme ; elle ne l est que parce qu'elle manifeste la coincidence des deux series independantes. La preme en est que I'auteur doit conslamment s'ingenier a rame- ner notre attention sur ce double fait, I'indepen- dance et la coincidence. Et il y arrive d'ordinaire eu renouvelant sans cesse la fausse menace d'une dissociation entre les deux series qui coincident. A LE COMIQUE DE SITUATION lOI cliaque instant tout a a craquer, et tout se raccom- mode : c'est ce jeu qui fait rire, Jjien plus que le va-et-yient de notre esprit entre deux afRrmations contradictoires. Et il nous fait rire parce qu it rend manifeste a nos yeux I'interference de deux series independantes, source veritable de I'eflet comique . Aussi le quiproquo ne peut-il etre qu'un cas particulier. G'est un des moyens (le plus artificiel peut-etre) de rendre sensible I'interference des series; mais ce n est pas le seul. Au lieu de deux series contemporaines, on pourrait tout aussi bien prendre une serie d'evenements anciens et une autre actuelle : si les deux series arrivent a inter- ferer dans notre imagination, il n'y aura plus qui- proquo, et pourlant le meme eflet comique conti- nuera a se produire. Pensez a la captivite de Bonivard dans le chateau de Gliillon : voila une premiere serie de faits. Representez-vous ensuite Tartarin A oyageant en Suisse, arrete, emprisoniie : seconde serie, independante de la premiere. Faites maintenant que Tartarin soil rive a la propre cliaine de BoniAard et que les deux histoires 6. I03 LE HIRE paraisseiit uii instant coincider, vous aurcz une scene tres amusante, une des plus amusantes que la fantaisie de Daudet ait tracees. Beaucoup d'inci- dents du genre heroi-comique se decomposeraient ainsi. La transposition, toujours comique, de I'ancien en moderne s'inspire de la meme idee. Labicliea use du procede sous toutes ses formes. Tantot il commence par constitucr les series in- dependantes et s'amuse ensuite a les faire inter- ferer entre elles ; il prendra un groupe ferme, une noce par exemple, et le fera tomber dans des mi- lieux tout a fait etrangers ou certaincs coincidences lui permettront de s'intercaler momentanement. Tantot il conservera a travers toute la piece un seul et meme systeme de personnages, mais il fera que quelques-uns de ces personnages aient quclque cliose a dissimuler, soient obliges de s "entendre entre eux, jouent enfin une petite comedie au mi- lieu de la grande : a tout moment I'une des deux comedies deranger I'autre, puis tout s'arrange etla coincidence des deux series se retablit. Tantot enfin c'est une serie d'evenements tout ideale qu'il intercalera dans la serie reelle, par exemple un LE COMIQUE DE SITUATION Io3 passe qii'on voudrait cacher, et qui fait sans cesse irruption dans le present, et qu'on arrive chaque fois a reconcilier avec les situations qu'il semblait devoir bouleverser. Mais toujours nous retrouvons les deux series independantes, et toujours la coin- cidence partielle. [ , Nous ne pousserons pas plus loin cette analyse des procedes de vaudeville. Qu'il y ait interference de series, immersion ou repetition, nous voyons que I'objet est toujours le meme : obtenir ce que nous avons appele une mecanisation de la vie. On prendra un systeme d'actions et de relations, et on le repe- tera tel quel, ou on le retournera sens dessus des- sous, ou on le transportera en bloc dans un autre systeme avec lequel il coincide en partie, — toutes operations qui consistent a traiter la vie comme un niecanisme a repetition, avec efPets reversibles et pieces intercliangeables. La vie reelle est un vaudeville dans I'exacte mesure oii elle produit naturellement des eflets du meme genre, et par consequent dans I'exacte mesure ou elle s'oublie elle-meme, car si elle faisait toujours attention, elle serait continuite variee, progres irreversible, unite lOa LE RIRE indivisce. Et c ost pourquoi Ic coiniqiic dcs cvene- meiits pout se clermir une distraction des clioses, de Jiienie que le comique d un caractere individuel tient toujours, comnie nous le faisions pressenlir et comme nous le prouverons plus loin, a une certaine distraction fondamentale de la personne. Mais cette distraction des evenements est excep- tionnelle. Les effets en sont legers. Et elle est en tout cas incorrigible, de sorte qu it ne sert a rien d en rire. G'est pourquoi l id^e ne serail pas venue de I'exagerer, de I'eriger en systemc, de creer un art pour elle, si le rire n'etait toujours un plaisir et si I'hunianite ne saisissait au vol la moindre occasion de le faire naitre. Ainsi s'explique le vau- deville, qui est a la vie reelle ce que le pantin articule est a I homnie qui marclie. une exageration tres artificielle d une certaine raideur naturelle des clioses. Le fil qui le relie a la vie reelle est bien fragile. Ge n est gucre qu'un jeu. su])ordonne. comme tons les jeux, a une convention d abord acceptee. La comedie de caractere pousse dans la vie des racines autrement profondes. C'est d'elle surtout que nous nous occuperons dans la derniere LE COMIQUE DE MOTS Io5 partie de notre etude. Mais nous devons d'abord analyser un certain genre de comique qui res- semble par bien des cotes a celui du vaudeville, le comique de mots. II II y a peut-etre quelque cliose d'artificiel a faire une categoric speciale pour le comique de mots, car la plupart des effets comiques que nous avons etudies jusqu'ici se produisaient deja par I'inter- mediaire du langage. Mais il faut distinguer entre le comique que le langage exprime, et celui que le langage cree. Le premier pourrait, a la rigueur, se traduire d'une langue dans une autre, quitte a perdre la plus graiide partie de son relief en pas- sant dans une societe nouA^elle, autre par ses moeurs, par sa litterature, et surtout par ses associations d idees. Mais le second est generalement intradui- sible. 11 doit tout ce qu'il est a la structure de la phrase ou au clioix des mots. II ne constate pas, a I'aide du langage, certaines distractions particu- I06 LE RIllE lieres des liommes ou cles evencmenls. 11 soiiligiie les distractions du langage lui-meme. C'est le langage lui-meme, ici, qui devient comique. II est vrai que les phrases ne se font pas toulcs seules, et que si nous rions d'ellcs. nous pourrons rire de leur auteur par la meme occasion. Mais cette derniere condition ne sera pas indispensable. La phrase, le mot, auront ici une force comique independante. Et la preuve en est que nous serous tres embarrasses, dans la plupart de ces cas. pour dire de qui nous rions, bien que nous sentions confusement parfois qu'il y a quelqu'un en cause. La personne en cause, d'ailleurs, n'est pas tou- jours celle qui parle. II y aurait ici une importante distinction a faire entre le spirituel et le comique. J 'incline a croire qu'un mot est dit comique quand il nous fait rire de celui qui le prononce, et spirituel quand il nous fait rire d'un tiers ou rire de nous. Mais, le plus souvent, nous ne saurions decider si le mot est comique ou spirituel. 11 est risible simplement. Peut-etre faudrait-il, avant d'aller plus loin, LE COMIQUE DE MOTS IO7 examiner cle plus pres ce qu'on enteiid par esprit. Car un mot d'esprit nous fait tout au moins sou- rire, de sorte qu'une etude du rire ne serai t pas complete si elle negligeait d'approlbndir la nature de I'esprit, d'en eclaircir I'idee. Mais je crains cjue cette essence tres subtile ne soit de celles qui se decomposent a la lumiere. Distinguons d'abord deux sens du mot esprit, Tun plus large, I'autre plus etroit. Au sens le plus large du mot, il me semble qu'on appelle esprit une certaine maniere dramatirjue de penser. Au lieu de manier ses idees comme des symboles indif- lerents, I'homme d'esprit les voit, les entend, et surtout les fait dialoguer enlre elles comme des personnes. II les met en scene, et lui-meme, un pen, se met en scene aussi. Un peuple spirituel est necessairement un peuple epris du theatre. Dans tout homme d'esj)rit il y a quelque chose du poete, de meme que dans tout bon liseur il y a le commencement d un comedien. Je fais ce rappro- chement a dessein, parce qu'on etablirait sans peine une proportion entre les quatre termes. Pour bien lire, il suffit de posseder la partie intellec- I08 LE RIRE tuelle cle I'art du comeclien ; mais pour hicn joucr, il faut etre comeclien de toute son ame et dans toute sa per Sonne. Ainsi la creation poetique exige un certain oubli de soi, qui n est pas par ou peclie d'ordinaire riiomme d esprit. Celui-ci transparait toujours derriere ce qu il dit et ce qu'il fait. II ne s'y absorbe pas, parce qu'il n'y met que son intel- ligence. Tout poete pourra done se reveler liomme d esprit quand il lui plaira. II n aura rien besoin d'acquerir pour cela ; il aurait plutot a perdre quelque chose. II lui suffirait de laisser ses idees converser entre elles « pour rien, pour le plai- sir )). II n'aurait qu a desserrer le double lien qui maintient ses idees en contact avec ses sentiments et son ame en contact avec la A ie. Enfm il tour- nerait a I'liomme d esprit s'il ne voulait plus etre poete par le coeur aussi, mais seulement par l in- telligence. Mais si Fesprit consiste en general a voir les choses sub specie theatri, on concoit qu'il puisse etre 23lus particulierement tourne vers une certaine variete de Tart dramatique, la comedie. De la un LE COMIQUE DE MOTS IO9 sens plus etroit clu mot, le seul qui nous interesse d'ailleurs au point cle vue cle la tlieorie du rire. On appellera cette fois esprit une certaine dispo- sition a esquisser en passant des scenes de comedie, mais a les esquisser si discretement, si legerement, si rapidement, que tout est deja fini quand nous comniengons a nous en apercevoir. Quels sont les acteurs de ces scenes ? A qui riiomme d'esprit a-t-il affaire ? D'abord a ses interlocuteurs eux-memes, quand le mot est une replique directe a I'un d eux. Souvent a une per- sonne absente, dont il suppose qu'elle a parte et qu'il lui repond. Plus souvent encore a tout le monde, je veux dire au sens commun, qu'il prend a partie en tournant au paradoxe une idee cou- rante, ou en utilisant un tour de phrase accepte, en parodiant une citation ou un proverbe. Com- parez ces petites scenes entre elles, vous A^errez que ce sont presque toujours des variations sur un theme de comedie que nous connaissons bien, celui du (( voleur vole ». On saisit une metaphore, une phrase, un raisonnement, et on les retourne contrc celui qui les fait ou qui pour rait les faire, Bergson. 7 no LE RlinJ cle maniere qu'il ait dit cc qu'il ne- voulail pas dire ct qu'il vienne lui-memc, en quelque sorle, se faire prendre an piege du langage. Mais le theme du (( voleur vole » n'est pas le seul possi- ble. Nous avons passe en revue bien des especcs de comique ; il n'en est pas une seule qui ne puisse s'aiguiser en trait d esprit. Tout mot d" esprit se pretera done a une analyse dont nous pouvons donner maintenant , pour ainsi dire, la formule pliarmaceutique. Yoici cette formule. Prenez le mot, epaississez-le d abord en scene jouee, cliercliez ensuite la categorie comi- que a laquelle cette scene appartiendrait : vous reduirez ainsi le mot d esprit a ses plus simples elements et vous en aurez l explication complete. Appliquons cette metliode a un exemple clas- sique. (( J ai mal a votre poitrine », ecrivait M"'^ de ScAigne a sa fille malade. Voila un mot d esprit. Si notre theorie est exacte, il nous suffira d ap- puyer sur le mot, de le grossir et de I'epaissir, pour le voir s'etaler en scene comique. Or nous trouvons precisement cette petite scene, toute faite, dans V Amour mddeciii de Moliere. Le faux medecin LE COMIQUE DE MOTS HI Clitandre, appele pour doniier ses soiiis a la fille de Sganarcllc, se coniente de later le pouls a Sganarelle lui-rneme, apres quoi il conclut sans hesitation, en se fondant sur la sympatliie qui doit exister entre le pere et la fille : (( Votre lllle est bien malade ! » Voila done le passage effectue du spirituel au comique. II ne nous reste plus alors, pour completer notre analyse, qu a chercher ce qu'il y a de comique dans I'idee de porter un diagnostic sur I'enfant apres auscultation du pere ou de la mere. Mais nous savons qu'une des for- mes essentielles de la fantaisie comique consiste a nous representer riiommevivant comme une espece de pan tin articule, et que souvent, pour nous determiner a former cette image, on nous montre deux ou plusieurs personnes qui parlent et agis- sent comme si elles etaient reliees les unes aux aulres par d'invisibles ficelles. N'est-ce pas cette idee qu'on nous suggere ici en nous amenant a materialiser, pour ainsi dire, la sympathie que nous etablissons entre la fille et son pere ? Nous comprenons bien, maintenant, pourquoi les auteurs qui ont traite de 1 esprit ont du se borner a 11^ LE RIRE noter Fextraordinaire coiriplexite des clioses que ce terme designe, sans reussir jamais a le definir. II y a }3ien des facons d'etre spiriluel, presque aulant qu'il y en a de ne I'etre pas. Comment aperecvoir ce qu'elles ont de commmi entre elles, si I on ne commence par determiner la relation generale du spirituel au comique ? Mais une fois cetle relation degagee, tout s'eclaircit. Entre le comique ct le spirituel on decouvre alors le meme rapport qu'entre une scene faite et la fugitive indication d une scene a faire. Autant le comique pent pren- dre de formes, autant I'esprit aura de A arietes cor- respondantes. C'est done le comique, sous toutes ses formes, qu'il faut defmir d'abord, en retrouAant (ce qui est deja bien assez difficile) le ill qui conduit d'une forme a Tautre. Et par la meme on aura analyse I'esprit, qui apparaitra alors comme n'etant que du comique volatilise. Mais suivre la me- thode inverse, clierclier directement la for mule de I'esprit, c'est aller a un ecbec certain. Que dirail- on du cliimiste qui auraitles corps a discretion dans son laboratoire, et qui pretendrait ne les etudier qu'a Fetat de simples traces dans I'atmosphere? LE COMIQUE DE MOTS Il3 Mais cette comparaison du spirituel et du comi- qiie nous indique en meme temps la marche a suivre pour I'etude du comique de mots. D'un cote, en efFet, nous a oyons qu'il n'y a pas de diffe- rence essentielle entre un mot comique et un mot d'esprit, et d'autre part le mot d'esprit, quoique lie a une figure de langage, evoque toujours limage confuse ou nette d une scene comique. Cela revient a dire que le comique du langage doit correspondre, point par point, au comique des actions et des situations et qu'il n'en est, si Ton pent s'exprimer ainsi, que la projection sur le plan des mots. Revenons done au comique des actions et des situations. Considerons les princi- paux procedes par lesquels on I'obtient. Appliquons ces procedes au clioix des mots et a la construction des phrases. Nous aurons ainsi toutes les formes possibles du comique de mots et toutes les varietes de I'esprit. I. Se laisser aller, par un effet de raideur ou de vitesse acquise, a dire ce qu'on ne A^oulait pas dire ou a faire ce qu'on ne voulait pas faire, yoila, Il4 . IE KIKE nous le Savons, une des grandes sources du comi- que. C'est pourquoi la distraction est essenlielle- ment risible. C'est pourquoi aussi on rit do cc qu'il pent y avoir de raide, de tout fait, de meca- nique, enfin, dans le geste, les attitudes et menie les traits de la physionomie. Ce genre do raideur s'observe-t-il aussi dans le Ian gage ? Oui, sans doute, puisqu'il y a des formules toutes failcs et des phrases stereotypees. Un personnage qui s'exprimerait toujours dans ce style serait iiiva- riablement comique. Mais pour qu'une phrase isolee soit comique par elle-meme, une fois deta- chee de celui qui la prononce, il ne sulFit pas que ce soit une phrase toute faite, il faut encore qu'elle porte en elle un signe auquel nous reconnaissions. sans hesitation possible, qu'elle a ele prononcee automatiquement. Et ceci ne pent arriver que loj s- que la phrase renferme une absurdite manifeste, soit une erreur grossiere, soit surtout une contradic- tion dans les termes. De la cette regie generale : On obtiendra toujours un mot comique en inserant une idee absurde dans un moule de phrase consacre. (( Ce sabre est le plus beau jour de ma vie )), LE COMIQUE DE MOTS I I O dit M. Prudhomme. Traduisez la phrase en anglais ou en allemand, elle deviendra simplement absurde, de comique qu'elle etait en francais. G'est que (( le plus beau jour de ma vie » est une de ces fins de phrase toutes faites auxquelles notre oreille est habituee. II suffit alors, pour la rendre comi- que, de metlre en pleine lumiere I'automatisme de celui qui la prononce. G'est a quoi 1 on arrive en y inserant une absurdite. L'absurdite n'est pas du tout ici la source du comique. Elle n'est qu'un moyen tres simple et tres efficace de nous le reveler. Nous n'avons cite qu'un mot de M. Prudhomme . Mais la plupart des mots qu'on lui attribue sont faits sur le meme modele. M. Prudhomme est I'homme des phrases toutes faites. Et comme il y a des phrases toutes faites dans toutes les langues, M. Prudhomme est toujours transposable, quoi- qu'il soit rarement traduisible. Quelquefois la phrase banale sous le convert de laquelle l'absurdite passe est un pen plus difficile aapercevoir. « Je n'aime pas a travailler entre mes repas)), a dit un paresseux. Le mot ne serait pas Il6 LE IIIIIE amusant, s'il n'y avail ce salutaire preceple d'liv- giene : « II nc fan t pas maiigcr ciitrc scs repas ». Quelqucfois aussi I'eilet sc compliqiie. An lieu cVun seul moule dc phrase Ijanal, il y en a denx on Irois qui s'emboitent I'un dans Tautre. Soil, par exemple, ce mot d'un personnage dc Labiche : (( II n'y a que Dieu qui ait le droit de tuer son scmblable ». II me semble qn'on profile ici de deux propositions qui nous sont familieres :« C esl Dieu qui dispose de la vie des liommes », et : (( C'est un crime, pour Fhomme, que de tuer son scmblable )). Mais ces deux propositions sont com- binees de maiiiere a Iromper notre oreille el a nous donner Timprcssion d'une dc ces phrases qn'on repele et qn'on accepte machinalement. De la une somnolence de notre attention, que tout a coup I'absurdite reveille. Ces exemples suffiront a faire comprendre comment une des formes les plus imporlantes du comique se projette et se simplifie sur le plan du langage. Passons a une forme moins generate. II. — (( Nous rions toutes les ibis que noire LE COMIQUE DE MOTS I 1 7 attention est detournee sur le j)hysique d une per- sonne, alors que le moral etait en cause » : voila une loi que nous avons posee dans la premiere par tie de notre travail. Appliquons-la au langage. On pourrait dire que la plupart des mots presen- tent un sens physique et un sens moral, selon qu'on les prend au propre ou au figure. Tout mot commence en effet par designer un objet concret ou une action materielle ; mais peu a peu le sens du mot a pu se spiritualiser en relation abstraite ou en idee pure. Si done notre loi se conserve ici, elle devra prendre la forme suivante : On ohlient un effet comique toutes les fois quon affecte cVentendre une expression au propre, alors quelle etait employee au figure. Ou encore : Des que notre attention se concentre sur la materialite cVune metaphor e, I'idee exprimee devient comique. (( Tons les arts sontfreres )) ; dans cette phrase, le mot (( frere » est pris metaplioriquement pour designer une ressemblance plus ou moins pro- fonde^ Et le mot est si souvent employe ainsi que nous ne pensons plus, en I'entendant, a la relation concrete et materielle que toute parente implique. 7. Il8 LE RIRE Nous y penserions deja davautage si Ton nous disait : (( Tous les arts sont cousins, » parce que le mot (( cousin » est moins souvent prisau figure : aussi ce mot se teiudrait-il ici d'une nuance comi- que legere. Allez main tenant jusqu'au bout, sup- posez qu'on attire violemment notre attention sur la materialite de F image en choisissant une relation de parent e incompatible avec le genre des tcrmes que cette parente doit unir, vous aurez un effet risible. G'est le mot bien connu, attjibue encore, je crois, a M. Prudhomme : (( Tous les arts sont soeurs )) . (( II court apres I'esprit » , disait- on devant Boufflers d'un tres prctentieux personnage. Si Boufflers avait repondu : (( II ne I'attrapera pas », c ent ete le commencement d'un mot d'esprit ; mais ce n'en eut ete que le commencement, parce que le terme « attraper » est pris au figure presque aussi souvent que le terme (( courir », et qu'il ne nous contraint pas assez Adolemment a materialiser I'ima^e de deux coureurs lances fun derricre o I'autre. Voulez-vous que la replique me paraisse tout a fait spirituelle ? II iaudra que vous emprun- LE COMIQUE DE MOTS I I f) tiez au vocabiilaire clu sport uii lerme si coiicret, si viA'ant, que je ne puisse m'einpecher d'assister pour tout de bon a la course. G'est ce que fait BouMers : (( Je parie pour Tesprit ». Nous disions que I'esprit consiste souvent a proionger I'idee d'un interlocuteur jusqu'au point ou il exprimerait le contraire de sa pensee et oii il viendrait se faire prendre lui-meme, pour ainsi dire, au piege de son discours. Ajoutons mainte- nant que ce piege est presque toujours une meta- phore ou une 'comparaison dont on retourne contre lui la materialite. On se rappelle ce dialogue entre une mere et son fds dans les Faux Bonshommes : (( Mon ami, la Bourse est un jcu dangereux. On gagne un jour etl'on perdle lendemain. — Ehbien, je ne jouerai que tons les deux jours ». Et, dans la meme piece, l edifianle conversation de deux financiers : (( Est-ce bien loyal, ce que nous faisons la? Car enfin, ces malheureux actionnaires, nous leur prenons I'argent dans la poche — Et dans quoi voulez-vous done que nous le prenions ? » Aussi obtiendra-t-on un effet amusant toutes les fois qu'on dcA^eloppera un symbole ou un embleme 120 LE RIKE dans le sens de leur materialite ct qu'on alTeclera de conserver a ce devcloppenient la meme valeur symbolique qu a rembleme. Dans un tres joyeux vaudeville, on nous presenle un fonctionnaire de Monaco dont I'uniforme est convert de medaUles alors qu une seule decoration lui a ete conferee : (( C'est, dit-il, que j'ai place ma medaille sur un numero de la roulette, et comme ce numero est sorti, j ai eu droit a trente-six fois ma mise. » N*est-ce pas un raisonnement tout a fait semblable que celui de Giboyer dans les Effrontes? On parte d'une mariee de quarante ans qui porte des fleurs d'oranger sur sa toilette de noce : (( EUe aurait droit a des oranges », dit Giboyer. Mais nous n'en fmirions pas si nous devious prendre une a une toutes les lois que nous avons enoncees, et en cherclier la verification sur ce que nous avons appele le plan du langage. Nous ferons mieux de nous en tenir aux trois propositions generales de notre dernier cliapitre. Nous avons montre que des (( series d evenements » pou- A^aient devenir comiques soit par repetition, soit par inversion, soit enfin par interferenee. LE COMIQUE DE MOTS 121 Nous allons voir qu'il en est de meme des series de mots. Prendre des series d'evenements et les repelcr dans un nouAeau ton ou dans un nouveau milieu, ou les interverlir en leur conservan t encore un sens, ou les meler de maniere que leurs significa- tions respectives interferent entre elles, cela est toujours comique, disions-nous, parce que c'est obtenir de la vie qu'elle se laisse traiter mecani- quement. Mais la pen see, elle aussi, est chose qui Ait. Et le langage, qui traduit la pensee, devrait etre aussi vivant qu'elle. On devine done qu'une phrase deviendra comique si elle donne encore un sens en se retournant, ou si elle exprime indiffe- remment deux systemes d'idees tout a faic inde- jDcndants, ou enfin si on Fa obtenue en transpo- sant une idee dans un ton qui n'est pas le sien. Telles sont bien en ellet les trois lois fondamen- tales de ce qu'on pourrait appeler la transforma- tion comique des propositions, comme nous allons le montrer sur quelques exemples. Disons d'abord que ces trois lois sont loin d'avoir une egale importance au point de vue de 122 LE 111 RE la iheorie clu comique. Uinverslon est le proccde le moins interessant. Mais il doit etre d'une appli- cation facile, car j'ai remarque que les prolbs- sionnels de 1' esprit, des qu'ils entendent pronon- cer une phrase, cherchent si Ton n'obtiendrail pas encore un sens en la renversant, par exemple en mettant le sujet a la place du regime et le re- gime a la place du sujet. II n'est pas rare qu'on se serve de ce moyen pour refuter une idee en termes plus on moins jDlaisants. Dans une come- die de Labiclie, un personnage crie an localairc d'au-dessus, qui lui salit son balcon : « Pourquoi jetez-vous vos pipes sur ma terrasse ? » A quoi la Yoix du locataire repond : (( Pourquoi meltez- vous Yotre terrasse sous mes pipes ? » Mais je n'ln- siste pas sur ce genre d' esprit. On en multiplie- rait trop aisement les exemples. \J interference de deux systemes d'idees dans la meme plirase est une source intarissable d'elTcts plaisants. II y a bien des inoyens d'obtenir ici riiiterference, c'est-a-dire de donner a la meme phrase deux signilications independantes qai se superposent. Le moins estimable de ces moycns LE COMIQUE DE MOTS 123 est le calembour. Dans le calembour, c'est bien la meme phrase qui parait presenter deux sens in- dependants, mais ce n'est qu'une apparence, et il y a en realite deux phrases differentes, composees de mots difFerents, qu'on affecte de confondre entre elles en profitant de ce qu'elles donnent le meme son a I'oreille. Du calembour on passera d'ailleurs j)ar gradations insensibles au veritable jeu de mots. Ici les deux systemes d'idees se re- couvrent reellement dans une seule et meme phrase et on a affaire aux memes mots ; on profite simplement de la diversite de sens qu'un mot pent prendre, dans son passage surtout du propre au figure. Aussi ne trouvera-t-on souvent qu'une nuance de difTerence entre le jeu de mots, d'une part, et la metaphore poetique ou la comparaison instructive de I'autre. Tandis que la comparaison qui instruit et I'iniage qui frappe nous paraissent toujours manifester I'accord intime du langage et de la nature, envisages comme deux formes pa- ralleles de la A'ie, le jeu de mots nous fait plutot penser a un laisser-aller du langage, qui oubUerait un instant sa destination veritable et pretendrait 124 LE RIRE main ten ant regler les clioses sur lui, au lieu de sc regler sur elles. Le jeu de mots traliit done tou- jours une distraction momentanee du langagc. ct c'est d'aillenrs par la qu'il est amusant. Inversion et interference, en somme, ne sont que des jeux d'esprit aboutissant a des jeux de mots. Beaucoup plus profond est le comique de la transposition. La transposition est en elTet au langage courant ce que la repetition est a la co- medie . Nous disions que la repetition est le procede favori de la comedie classique. Elle consiste a dis- poser les evenements de maniere qu'une scene sc reproduise, soit entre les memes personnages dans de nouvelles circonstances, soit entre des person- nages nouveaux dans des situations identiqucs. C'est ainsi qu'on fera repeter par les valets, en langage moins noble, une scene deja jouee par les maitres. Supposez main tenan t des idees exprimecs dans le style qui leur convient et encadrees ainsi dans leur milieu naturel. Si vous imaginez un dis- positif qui leur permette de se transporter dans un milieu nouveau en conserAant les rapports LE COMIQUE DE MOTS 125 qu'elles ont entrc elles, ou, en d'autres tcrmes, si A^ous les amenez a s'exprimer en un tout autre style et a se transposer en un tout autre ton, c'est le langage qui vous donnera cette fois lacomedie, c'est le langage qui sera coniique. Point ne sera besoin, d'ailleurs, de nous presenter efFectivement les deux expressions de la meme idee, I'expres- sion transposee et Texpression naturelle. Nous connaissons Fexpression naturelle, en effet, puis- que c'est celle que nous trouvons d'instinct. C'est done sur I'autre, et sur I'autre seulement, que portera l elTort d'invention comique. Des que la seconde nous est presentee, nous supj^leons, de nous-memes, la premiere. D'ou cette regie gene- rale : On obtiendra toujour s un ejjet comique en transposant ^expression naturelle d'une idee dans un autre ton. Les moyens de transposition sont si nombreux et si varies, le langage j)resente une si ri€lie con- tinuite de tons, le comique pent passer ici par un si grand nombre de degres, depuis la plus plate bouffonnerie jusqu'aux formes les plus liautes de Y humour et de l ironie, que nous renoncons a 126 LE lUllE faire unc enumeration complete. 11 nous suffira, apres avoir pose la regie, cl'en verifier de loin en loin les principales applications. On pourrait d'aborcl distinguer deux tons ex- tremes, Ic solennel et le familier. On obtiendra les efFets les plus gros par la simple transposition de I'un dans I'autre. De la, deux directions opposees de la fantaisie comique. Transpose-t-on en familier le solennel ? On a la parodie. Et l effet de parodie, ainsi defnii, se pro- longera jusqu'a des cas ou I'idee exprimee en termes familiers est de celles qui devraient, ne fut-ce que par habitude, adopter un autre ton. Exemple, cette description du lever de I'aurore, citee par Jean Paul Ricliter : « Le ciel commen- cait a passer du noir au rouge, semblable a un lio- rnard qui cuit. )) On remarquera que Texprcssion de clioses antiques en termes de la vie moderne donne le meme effet, a cause de Taureole de poesie qui entoure l antiquite classiquc. C'est, sans aucun doute, le comique de la pa- rodie qui a suggere a quelques pliilosoplies, en ])articulicr a Alexandre Bain, I'idee de definir le LE COMIQUE DE MOTS 127 comique en general par la degradation. Le risible naitrait (( quancl on nous presente une chose, au- paravant respectee, comme mediocre et yHq ». Mais si notre analyse est exacte, la degradation n'est qu'une des formes de la transposition, et la transposition elle-msme n'est qu'un des moyens d'obtenir le rire. II y en a une multitude d'autres, et la source du rire doit etre chercliee beaucoup plus haut. D'ailleurs, sans alter aussi loin, il est aise de Yoir que si la transposition du solennel en trivial, du meilleur en pire, est comique, la trans- position inverse pent I'etre encore davantage. On la trouve aussi souvent que l autre. Et on pourrait, ce me semble, en distinguer deux for- mes principales, selon qu'elle porte sur la gran- dear des objets ou sur leur valear. Parler des petites choses comme si clles etaient grandes, c'est, d'une maniere generate, exagerer. L exageration est toujours comique quand elle est prolongee et surtout quand elle est systematique : c'est alors, en efTet, qu'elle apparait comme un procede de transposition. Elle fait si bien rire que quelques auteurs out pu definir le comique par 128 LE HIKE rexageratioii, comme d'autres TaA aient clefiiii par la degradation. En realite, l exageration, lout comme la degradation, nest quune ccrlainc forme d une certaine espece de comiquc. Mais e'en est une forme tres frappante. EUe a doiine naissance an poeme heroi'-comique, genre un peu use, je le veux bien, mais dont on retrouve les restes chez tons ceux qui sont enclins a exagerer methodiquement. On pourrait dire de la Aanlar- dise, souA'ent, que c est par son cote lieroi-conii- que qu elle nous fait rire. Plus artificielle, mais plus raffinee aussi, est la transposition de has en liaut qui s 'applique a la valeur des clioses, et non plus a leur grandeur. Exp rimer lionnetement une idee mallionnetc, prendre une situation scabreuse, ouun metier bas. ou une conduite vile, et les decrire en termes dc stride respectability, cela est generalement comi- que. J'emploie a dessein un mot anglais : la chose elle-meme, en eflet, est bien anglaise. On en trou- Aerait d innombrables exemples cliez Dickens, chez Thackeray, dans la litterature anglaise en ge- neral. Notons-le en j^assant : l intensite de l effet COMIQtjE DE MOTS I^Q lie depend pas ici de sa longueur. Un mot suffira parfois, pourvu que ce mot nous laisse entrevoir tout un SYsteme de transposition accepte dans un certain milieu, et qu'il nous revele, en quelque sorte, une organisation morale de l immoralite. Je ne citerai que cette observation d un haul fonc- tionnaire a un de ses subordonnes, dans un roman de Gogol : (( Tu voles trop pour un fonctionnairc de ton grade. )) Pour resumer ce qui precede, nous dirons qu'il y a d'abord deux termes de comparaison extremes, le tres grand et le tres petit, le meilleur et le j)ire, entre lesquels la transposition pent s'elfectuer dans un sens ou dans Fautrc. Maintenant, en resserrant pen a peu I'intervalle, on obtiendrait des termes a contraste de moins en moins brutal, et des effets de transposition comique de plus en plus sub tils. La plus generate de ces oppositions serait peut- ctre celle du reel a I'ideal, de ce qui est a ce qui devrait etre. Ici encore la transposition pourra se faire dans les deux directions iuA crses. Tantot on enoncera ce qui devrait etre en feignant de croire l8o LE niRK que c'est precisemcnt cc qui est : eu cela eousl.stc Yironie. Taulot, au coutraire, on decrira minu- tieusement et meliculeusemeut ce qui est, en afTec- tant de croire que c'est bien ainsi que les elioses devraient etre : ainsi precede souvent Y /tumour. L'humour, ainsi defmie, est I'inverse de Firouie. Elles sont, I'une et I'autre, des formes de la sa- tire, mais rironie est de nature oratoire. tandis que riiumour a un air scientilique. On accentue I'ironie en se laissant soulever de plus eu plus liaut par I'idee du bien qui devrait etre : c'est pourquoi rironie pent s'echauffer interieurement jusqu'a devenir, en quelque sorte, de I'eloquence sous pression. On accentue l'humour, au coutraire, en descendant de plus en plus bas a Tinterieur du mal qui est, pour en noter les particularites avec une plus froide indifference. Plusieurs auteurs, Jean Paulentre autres, out remarque que riiumour affec- tionne les termes concrets, les details techniques, les faits j)recis. Si notre analyse est exacte, ce n'est pas la un trait accidentel de I'lmmour, e'en est I'essence meme. L'humoriste est un moraliste qui se deguise en savant, quelque chose comme LE COMIQUE DE MOl'^ lOI un anatomiste qui ne ferait cle la dissection que pour nous degouter, et I'lmmour, au sens restreint ou nous prenons ici Ic mot, est bien une transpo- sition du moral en scienlifique. En retrecissant encore rintervalle des termes qu'on transpose I'un dans I'autre, on obtiendrait maintenant des systemes de transposition comique de plus en plus speciaux. Ainsi, certaines profes- sions ont un A ocabulaire tecbnique : combien n'a-t-on pas obtenu d'elFets risibles en transposant dans ce langage professionnel les idees de la vie commune ! Egalement comique est rextension de la langue des affaires aux relations mondaines, par e temple cette pbrase d un personnage de La- biclie faisant allusion a une lettre d' invitation qu'il a rccue : « Votre amicale du 3 del'ecoule », et transposant ainsi la formule commerciale : (( \ otre lionorec du 3 courant. )) Ce genre de comique pent d'ailleurs atteindre une profondeur particu- liere quand il ne decele plus seulement une habi- tude professionnelle, mais un vice de caractere. On se rappelle les scenes des Faux Bonshommes et de la Famille Denoiton ou le mariage est traite 1 33 LE lllllE comme une alTaire. et oii Ics questions de senti- ment se posent en termes strictement commer- ciaux. Mais nous touclions ici au point ou les parti- cularites de Ian gage ne font que traduire les par- ticularites de caractere, et nous devons en reserver pour notre prochain cliapitre I'etude plus appro- fondie. Ainsi qu'il fallait s'y attendre, et comme on a pu le voir par tout ce qui precede, le comique de mots suit de pres le comique de situation et vient se perdre, aA^ec ce dernier genre de comique lui-meme, dans le comique de caractere. Le laii- gage n'aboutit a des clTets risibles que parce qu'il est une oeuvre Immaine, modelee aussi exactement que j)Ossible sur les formes de Tesprit Immain. Nous sentons en lui quelquc chose qui vit de notre vie; et si cette vie du langage etait complete et parfaite, s'il n'y avait rien en elle de fige, si le langage enfin etait un organisme tout a fait unifie, incapable de se scindcr eii organismes indepcn- dants, il echapperait au comique, comme y ecliap- perait d'ailleurs aussi une ame a la vie liarmo- nieusement fondue, unie, semblablc a une nappe LE COMIQUE DE MOTS 1 33 d'eau bien tranquille. Mais il n'y a pas d'etang qui ne laisse floiter des feuilles mortes a sa surface, pas d ame liumaine sur laquelle ne se poseiit des habitudes qui la raidissent centre elle-meme en la raidissant centre les autres, pas de langue enfin assez soujdIc, assez profondement vivante, assez presente tout entiere a cliacune de ses parties pour eliminer le tout fait et pour resister aussi aux ope- rations mecaniques d'inversion, de transposi- tion, etc., qu'on voudrait executer sur elle commc sur une simple chose. Le raide, le tout fait, le mecanique, par opposition au souple, au conti- nuellement cliangeant, au vivant, la distraction par opposition a I'attention, enfin Fautomatisme par opposition a I'activite libre, voila, en somme, ce que le rire souligne ct voudrait corriger. Nous avons demande a cette idee d'eclairer notre depart au moment ou nous nous cngagions dans Fanalyse du comique. Nous I'avons vue briller a tons les tournants decisifs de notre clieniin. G 'est par elle maintenant que nous allons abordcr une recherche plus importante et, nous Fesperons, plus instruc- tive. Nous nous proposons, en cffet, d'etudier les Bergsoa'. 3 I 3 .4 LE HIRE caractercs comiqucs, ou plutot dc determiner les conditions csscnticlles dc la comedie dc caractcre, mais en tacliant que cette elude contribue a nous faire comprendrc lavraie nature dcl'art, ainsi que le rapport general de I'art a la vie. f CHAPITRE III LE COMIQUE DE CARACTERE I Nous avons suivi le comique a travers plusieurs de ses tours et detours, cliercliant comment il s'infiltre dans une forme, une attitude, un geste, une situation, une action, un mot. Avec Fanalyse des caracteres comiques, nous arriA ons maintenant a lapartie ]a plus importante dc notre taclie. G'en serait d ailleurs aussi la plus difficile, si nous avions cede a la tentation de defmir le risible sur quel- ques exemples frappants, et par consequent gros- siers : alors, a mesure que nous nous serious eleves vers les manifestations du comique les plus liautes, nous aurions yu les faits glisser entre les mailles trop larges de la definition qui voudrait les retenir. 1 36 LE i;iKE Mais nous avons suivi cii realite la methodc inverse ; c'cst clu liaut vers Ic has que nous avons clirige la lumierc. Convaincus que le rire a une signification ct une porlce sociales, quelc comique exprime avant tout une certaine inaclaptalion parti- culiere cle la personne a la societe, qu'il n'y a de comique enfin que I homme, c'est rhonimc, c est le caractere que nous avons vise d'abord. La diill- culte etait bien plutot alors d expliquer comment il nous arm^e de rire d autre cliose que d un carac- tere, et par quels subtils plienomenes d impregna- tion, de combinaison ou de melange, le comique pent s'insinuer dans un simple mouvement, dans une situation impersonnelle, dans une phrase inde- pendante. Tel est le traA^ail que nous avons fait jusqu'ici. Nous nous clonnions le metal pur, et tons nos efforts ne tendaient quli reconstituer le minerai. Mais c est le metal lui-meme que nous allons etudier maintenant. Rienne sera plus facile, car nous avons affaire cette fois a un element simple. l\egardons-le depres, etvoyons comment il reagit a tout le reste. II y a des etats d'ame, disions-nous, dont on LE COMIQUE DE CARACTERE 1 3'] s'emeut des qu'on les connait, cles joies et des tris- tesses avec lesquelles on sympathise, des passions et des vices qui provoquent Fetonnement doulou- reux, ou la terreur, ou la pitie cliez ceux qui les contemplent, enfin des sentiments qui se prolon- gent d'ame en ame par des resonances sentimen- tales. Tout cela interesse I'essentiel de la vie. Tout cela est serieux, parfois meme tragique. Oii la personne d'autrui cesse de nous emouvoir, la seu- lement pent commencer la comedie. Et elle com- mence avec ce qu'on pourraitappeler le raidissement contre la vie sociale. Est comique tout personnage qui suit automatiquement son chemin sans se soucier de prendre contact avec les autres. Lc rire est la pour corriger sa distraction et pour le lirer de son reve. S'il est permis de comparer aux petites chosesles grandes, nous rappellerons ici cequi se passe a Fentree de nos Ecoles. Quand le candidat a franchi les redou tables epreuves de Fexamen, il lui reste a en allronter d'autres, celles que ses camarades plus anciens lui preparent pour le former a la societe nouvelle ou il penetre et, comme ils disent, pour lui assouplir le caractere. Toute petite 8. 1 38 LE HIRE societe qui se forme au sciii de la grande est porlee ainsi, par un vague iustiuct, a inventcr un mode de correction et d'assouplissement pour la raidcur des habitudes contractees ailleurs et qu'il va falloir modifier. La societe proprement dite ne procede pas autrement. II faut que cliacun de ses membres reste attentif a ce qui renvironne, se modele sur I'entourage, evite enfin de s'enfermer dans son caractere ainsi que dans une tour d'ivoire. Et c'est pourquoi elle fait planer sur chacun , sinonla menace d'une correction, du moins la perspective d une humiliation qui, pour etre tres legere, n'en est pas moins redoutec. Telle doit etre la fonction du rire. Toujours un pen humiliant pour celui qui en est Tobjet, le rire est veritablement une espece de brimade sociale. De la le caractere equivoque du comique. 11 n'appartient ni tout a fait a Tart, ni tout a fait a la vie. D'un cote les personnages de la vie reelle ne nous feraient jamais rire si nous n etions capa- bles d'assister a leurs demarches comme a un spectacle que nous regardons du liaut de notre loge ; ils ne sont comiques a nos yeux que parce LE COMIQUE DE CARACTERE iSq qu'ils nous donnentla comedie. Mais d'autre part, meme au theatre, le plaisir du rirc n'cst pas uii plaisir pur, je A'Cux dire un plaisir exclusivcment esthetique, absolument desinteresse. II s'y mele toujours une arriere-pensee que la sociele a pour nous quand nous ne I'avons pas nous-memes. 11 y entre toujours I'intention inavouee d'humilier, et par la, il est vrai, de corriger, tout au moins exte- rieurement. G'est pourquoi la comedie est bien plus pres de la vie reelle que le drame. Plus un drame a de grandeur, plus profonde est I'elabora- tion a laquelle le poete a du soumettre la realite pour en degager le tragique a I'etat pur. Au con- traire, c'est dans ses formes inferieures seulement, c'est dans le vaudeville et la farce, que la comedie tranche sur le reel : plus elle s'eleve, plus elle tend a se confondre avec la vie, et il y a des scenes de la vie reelle qui sont si voisines de la haute come- die que le theatre j^ourrait se les approprier sans y changer un mot. II suit de la que les elements du caractere comique seront les memes au theatre et dans la vie. Quels sont-ils.^ Nous n'aurons pas de peine a les deduire. 1^0 LE HIRE On a souvent dit que les defauts legers dc nos semblables sont ceux qui nous font lire. Jerecon- nais qu'il y a une large part de yerite dans cctle opinion, et neanmoins je ne puis la croirc lout a fait exacte. D'abord, en matiere de defauts, la limi te est assez malaisee a tracer entre le leger et Ic grave : peut-etre n'est-ce pas parce qu un defaut est leger qu'il nous fait rire, mais parce qu'il nous fait rire que nous le trouAons leger ; rien ne desarme comme le rire. Mais on pent aller plus loin, et soutenir qu'il y a des defauts dont nous rions tout en les sacliant graves : par exemplc I'avarice d'Harpagon. Etenfm il faut bien s avoucr, — quoiqu'il en coute un pen de le dire, — que nous ne rions pas seulement des defauts de nos semblables, mais aussi, quelquefois, dc leurs qua- lites. Nous rions d'Alcesle. On dira que ce n est pas I'bonnetete d'Alceste qui est comique, mais la forme particuliere que I'bonnetete prend cbez lui, et, en somme, un certain travers qui nous la gate. Je le veux bien, mais il n'en est pas moins vrai que ce travers d'Alceste, dont nous rions, rend son honnetete risible, et c'est la le point important. LE COMIQUE DE CARACTEllE 1 4 1 Concluons clone enfin que le eomique n'est pas toujours I'indiee d'un defaut, au sens moral du mot, et que si Ton tient a y voir un defaut, et un defaut leger, il faudra indiquer a quel signe precis se distingue ici le leger du graA^e. La verite est que le personnage eomique pent, a la rigueur, etre en regie avec la stricte morale. 11 lui reste seulement a se mettre en regie avec la societe. Le caractere d'Alceste est celui d'un par- fait lionnete liomme. Mais il est insociable, et par la meme eomique. Un vice souplc serait moins facile a ridiculiser qu'une vertu inflexible. C'est la raideur qui est suspecte a la societe. C'est done la raideur d'Alceste qui nous fait rire, quoique cette raideur soit ici honnetete. Quiconque s'isole s' ex- pose au ridicule, parce que le eomique est fait, en grandepartie, de cet isolement meme. Ainsi s'ex- plique que le eomique soit si souvent relatif aux moeurs, aux idees, — tranchons le mot, aux pre- juges d'une societe. Toutefois il faut bien reconnaitre, a Thonneur de I'bumanite, que I'ideal social et I'ideal moraine different pas essentiellement. Nous pouvons done 1^2 LE HIRE aclmettre qu'cn regie generalc ce sont bieii Ics clefauts d'autrui qui nous font rirc, — quittes a ajouter, il est vrai, que ces defauts nous font rire en raison de leur insociahilite plutot que de leur immoralite. Rcstcrait alors a savoir quels sont les defauts qui peuvent devenir comiqucs, ct dans quels cas nous les jugeons trop sericux pour en rire . Mais a cette question nous aA^ons deja repondu implicitement. Lecomique, disions-nous, s'adressc a l intelligence pure ; le rire est incompatible avec Femotion. Peignez-moi un defaut aussi leger que vous voudrez : si vous me le presentez de maniere a emouvoir ma sympathie, ou ma crainte, on ma pitie, c'est fini, je ne puis plus en rire. Choisissez an contraire un vice profond et meme, en general, odieux : vous pourrcz le rendre comique si vous reussissez d'abord, par des artifices appropries, a faire qu'il me laisse insensible. Je ne dis pas qu 'alors le vice sera comique ; je dis que des lors il pourra le devenir. // ne faat pas qu'il inemeiive, voilala seule condition reellementnecessaire, quoi- qu'elle ne soit surement pas suffisanle. LE COMIQUE DE CARACTERE 1 1[3 Mais comment le poete comique s'y prendra- t-il pour m'empeclier cle m'einouvoir ? La question est embarrassante. Pour la tirertout a fait au clair, il fauclrait s'engager clans un orclre clc rccherclies assez nouveau, analyser la sympatliie artificielle que nous apportons au theatre, determiner dans quels cas nous acceptons, dans quels cas nous re- fusons de partager des joies et des soulTrances imaginaires. II y a un art de bercer notre sensibi- lite et de lui preparer des reves, ainsi qu'a un sujet magnetise. Et il y en a un aussi de decourager notre sympatliie au moment precis oii elle pour- rait s'offrir, de telle maniere que la situation, meme serieuse, ne soil pas prise au serieux. Deux procedes me paraissent dominer ce dernier art, que le poete comique apj)lique plus on moins inconsciemment. Le premier consiste a isoler, au milieu de Fame du personnage, le sentiment qu'on lui prete, et a en faire pour ainsi dire un etat parasite done d'une existence independante. En general, un sentiment intense gagne de proclie en proclie tons les autres etats d ame et les teint de la coloration qui lui est propre : si I on nous fait l/|4 LE RIRE assister alors a cette impregnation graduelle, nous finissons, pen a pcu, par nous impregner nous- memes d'unc emotion corrcspondante. On pour- rait dire, — pour recourir a une autre image, — qu'une emotion est dramatiquc, communicative, quand toutes Ics liarmoniques y sont donnees hxqc la note fondamcntale. C'est parce que I'acteur vibre ainsi tout entier que le public pourra vibrer a son tour. Au contraire, dans I'emotion qui nous laisse indifferents et qui deviendra comiquc, il y a toujours une raideur qui I'empeclie d'entrer en relation avec le reste de Fame oii elle siege. Cette raideur pourra s'accuser, a un moment donne, par des mouvements de pantin et provoquer alors le rire, mais deja auparavant elle contrariait notre sympatliie : comment se mettre a Funisson d'une ame qui n'est pas a Funisson d'elle-meme II y a dans Y Avars une scene qui cotoie le drame. C'est celle ou Femprunteur et Fusurier, qui ne s'etaient pas encore vus, se rencontrent face a face et se trouvent etre le fds et le pere. Nous serious veritablement ici dans le drame si F avarice et le sentiment paternel, s'entre-clioquant dans Fame LE COMIQUE DE CARACTERE I/JB d'Harpagon, y amenaient une combinaison plus ou moins originale. Mais point du tout. L'entrevue n'a pas plutot pris fin que le pere a tout oublie. Rencoutrant de nouveau son fits, il fait a peine allusion a cette scene si grave : (( Et vous, mon fits, a qui j'ai la bonte de pardonner Hiistoire de tantot, etc. » L'avarice a done passe a cote du reste sans y toucher, sans en etre toucliee, distrai- tement. Elle a eu beau s ins taller dans Tame, elle a beau etre devenue maitresse de la maison ; elle n'en reste pas moins une etrangere. Tout autre serait une avarice de nature tragique. On la verrait attirer a elle, absorber, s'assimiler, en les transfor- mant, les di verses puissances de I'etre : sentiments et affections, desirs et aversions, vices et vertus, tout cela deviendrait une matiere a laquelle l'ava- rice communiquerait un nouveau genre de vie. Telle est, a ce qu it me semble, la premiere diffe- rence essentielle entre la haute comedie et le drame. II y en a une seconde, beaucoup plus apparente, et qui derive d'ailleurs de la premiere. Quand on nous peint un etat d'ame avec l intention de le Bergson. 9 I^G LE RIRE rciulic dramatiquc ou simplcmciit dc nous Ic fairc prendre au sericux, on rachemine pen a pen vers des actions qui en donnent la mesurc cxacte. C'est ainsi que l avarc combincra tout en auc du gain, el que le faux devot, en affectant de ne rcgarder que le ciel, manoeuvrera le plus liabilement pos- sible sur la terre. La comedie n exclut certes pas les combinaisons de ce genre ; je n'en veux pour preuve que les machinations de Tartuffe. Mais c'est la ce que la comedie a de commun avec le drame, et pour s'en distinguer, pour nous empe- cher de prendre au serieux raclion serieuse, pour nous preparer enfin a rire, elle use d'un moven dont je donnerai ainsi la formule : au lieu de co/i- centrer iiotve attention sur les actes, elle la dirige plutdt sur les gestes. J'cntcnds ici par gestes les attitudes, les mouAcments et meme les discours par lesquels un etat d'ame se manifeste sans but, sans profit, par le seul effet d'une csj)ece de de- mangeaison interieure. Le geste ainsi defmi dif- fere profondement de Taction. L'action est voulue, en tout cas consciente ; le geste ecliaj)pe, il est automatique. Dans Taction, c'est la persoimc tout LE COMIQUE DE CARACTERE 1^7 entiere qui donne ; clans le geste, une partie isolee de lapersonne s'exj)rime, a I'msu ou tout au moins a I'ecart de la personnalite to tale. Enfin (et c'est ici le point essentiel) Taction est exactement pro- portionnee au sentiment qui l inspiie ; il y a pas- sage graduel de Fun a I'autre, de sorte que notre sympatliie ou notre aversion peuvent se laisser glisser le long du fil qui va du sentiment a I'acte et s'interesser progressivement. Mais le geste a quelque chose d'explosif, qui reveille notre sensi- bilite prete a se laisser bercer, et qui, en nous rappelant ainsi a nous-memes, nous empeche de prendre les choses au serieux. Done, des que notre attention se portera sur le geste et non sur Facte, nous serons dans la comedie. Le person- nage de Tartuffe appartiendrait au drame par ses actions : c'est quand nous tenons plutot compte de ses gestes que nous le trouvons comique. Rappelons-nous son entree en scene : (( Laurent, serrez ma haire avec ma discipline. » II sait que Dorine I'entend, mais je suis convaincu qu il par- lerait de meme si elle n'y etait pas. II est si bien entre dans son role d'hypocrite qu'il le joue, pour l/l8 LE RTRE aiiisi dire, sincercmciiL C'cst par la, ct par la seiilcmcnt, qiril pourra dcvcnir comiquc. Sans cettc sincerite matericllc, sans Ics attitudes ct Ic langagc qii'unc longuc pratique dc rhyj)ocrisie a couA crtis cliez lui en gestes nalurels, Tartuffe serait s implement odieux, parce que nous ne pen serious plus qu'a ce qu'il y a de youIu dans sa conduite. On comprend ainsi que Taction soit essentielle dans le drame, accessoire dans la comedie. A la come- die, nous sentons qu'on eut aussi bien pu choisir toute autre situation pour nous presenter le per- sonnage : c'eut ete encore le meme liomme, dans une situation difFerente. Nous n'avons pas cettc impression a un drame. Ici personnages ct situa- tions sont sondes ensemble, on, pour mieux dire, les evenements font partie integrante des per- sonnes, de sorte que si le drame nous racontait une autre liistoire, on aurait beau conserver aux acteurs les memes noms, c'est a d'autres per- sonnes que nous aurions veritablement affaire. En resume, nous avons vu qu'un caractere pent etre bon on mauvais, pen importe : s'il est insociablc, il pourra devenir comiquc. Nous LE COMIQUE DE CARACTERE I voyons maiiitenant que la gravite du cas n'im- porte pas clavantage : grave ou leger, il pourra toujours nous faire rire si Ton s "arrange pour cpie nous n'en soyons pas emus. Insociahilite du per- sonnage, iiiseiisihilite du spectateur, voila, en somme, les deux conditions essentielles. II y en a une troisieme, impliquee dans les deux autres, et que toutes nos aualyses tendaient jusqu'ici a de- gager. C'est Fautomatisme. Nous Favons montre des le debut de ce travail et nous n avons ccsse de ramener Fattcntion sur ce point : il n'y a d'essen- tiellement risible que ce qui est automatiquement accompli. Dans un defaut, dans une qualite meme, le comique est ce par on le personnage se livre a son insu, le geste involontaire, le mot inconscient. Toute distraction est comique. Et plus profonde est la distraction, plus haute est la comedie. Une distraction systematique comme celle de Don Quichotte est ce qu'on pent imaginer an monde de plus comique : elle est le comique meme, puise aussi pres que possible de sa source. Prenez tout autre personnage comique. Si cons- l5o LE RIRE cient qu'il puisse clre de ce qu'il dit ct de ce qu il fail, s'il est comiquc, c'esl qu'il y a un aspect de sa persoiine qii'il ignore, un cote par oii il se de- robe a lui-meme : c'est par la seulemeiit qu'il iious fera rire. Les mots profondemeut comiques sont les mots naiTs ou un vice se monlre a nu : comment se decouvrirait-il ainsi, s'il ctait capable de se voir et de se juger lui-meme? II n'est pas rare qu'un personnage comique blame une cer- taine conduite en termes generaux et en donne tout aussitot Texemplc : temoin le maitre de plii- losophie de M. Jourdain s'emporlant apres avoir preche contre la colere, \ adius tirant des vers de sa pocbe apres avoir raille les liseurs de \ers, etc. A quoi peuvent tendre ces contradictions, sinon a nous faire touclier du doigt rinconscience des personnages ? Inattention a soi et par consequent a autrui, voila ce que nous retrouvons toujours. Et si I on ^examine les clioses de pres, on verra que l inattention se confond precisement ici avec ce que nous avons appele I'insociabilite. La cause de raideur par excellence, c'est qu'on neglige de regarder autour de soi et surtout en soi : comment LE COMIQUE DE CARx^^CTERE l5l modeler sa personne sur celle d'autmi si Ton ne commence par faire connaissance avec les autres et aussi avec soi-meme? Raideur, aiitomatisme, distraction, insociabilite, tout cela se penetrc, et c'est de tout cela qu'est fait le comique de ,carac- tere. En resume, si on laisse de cote, dans la per- sonne humaine, ce qui interesse notre sensibilite et reussit a nous emouvoir, tout le reste pourra devenir comique, et le comique sera en raison di- recte de la part de raideur qui s'y manifestera. Nous avons formule cette idee des le debut de notre travail. Nous Favons verifiee dans ses prin- cipales consequences. Nous venous de Fappliquer a la definition de la comedie. Nous devons main- tenant la serrer de plus pres, et montrer comment elle nous permet de marquer la place exacte de la comedie au milieu de tons les autres arts. En un certain sens, on pourrait dire que tout caractcre est comique, a la condition d entcndre par caractere ce qu'il y a de tout fait dans notre personne, ce qui est en nous a I'etat de meca- nisme un fois monte, capable de fonctionner auto- 102 LE KIKE matiquement. Ce sera, si voiis voulez, cc par ou nous nous repetons nous-memes. Et cc sera aussi, par consequent, ce par ou d'autrcs pourront nous repeter. Tout personnage comique est uii type. Inversement, toute ressemblance a un tvpe a quelque chose cle comique. Nous pouvons avoir frequente longtemps une personne sans rien cle- couvrir en elle de risible : si Ton profite d un rap- prochement accideniel pour lui apphquer le nom connu d un heros de drame ou de roman, pour un instant au moins elle cotoiera a nos yeux le ridi- cule. Pourtant ce personnage de roman pourra n'etre pas comique. Mais il est comique de lui res- sembler. II est comique de se laisser distraire de soi-meme. II est comique de venir s'inserer, pour ainsi dire, dans un cadre prep)are. Et ce qui est comique par-dessus tout, c est de j^asser soi-meme a I'etat de cadre oi^i d'autres s'insereront couram- ment, c'est de se solidifier en caractere. Peindre des caracteres, c'est-a-dire des types generaux, voila done I'objet de la haute comedie. On I'a dit bien des fois. Mais nous tenons a le re- peter, parce que nous estimons que cette formule suf- LE COMIQUE DE CAUACTERE 1 53 fit a definir la comedie. Non seulement, cn effet, la comedie nous presente des types geiieraux, mais c'est, a notre avis, le seal de tons les arts qui vise au general, de sorte que lorsqu'une fois on lui a assigne ce but, on a dit tout ce qu elle est, et tout ce que le reste ne pent pas etrc. Pour prouver que telle est bien Tessence de la comedie, et qu'elle s'oppose par la a la tragedie, au drauie, aux autres formes de I'art, il faudrait commeiicer par definir I'art dans ce qu'il a de ])lus eleve : alors, descen- dant pen a pen a la poesie comique, on verrait qu'elle est placee aux confins de fart et de la vie, et qu'elle tranche, par son caractere de geiieralite, sur le reste des arts. Nous ne pouvons nous lancer ici dans une etude aussi Aaste. Force nous est bien pourtant d en esquisser le plan, sous peine de ne- gliger ce qu'il y a d'essenticl, scion nous, dans le tlieatre comique. Quel est l objet de I'art .'^ Si la rcalite venait frap- pcr dircctenicnt nos sens et notre conscience, si nous pouvions enlrer en communication imme- diate avec les clioses et aA CC nous-memes, je crois 9. l5/i LE UIRE bicn que Tart scrait inutile, ou plutot que nous serious tons artistes, car noire amc vibrerait alors continuellcment a Funisson cle la nature. Xos yeux, aides cle notre memoire, decouperaient dans I'espace et fixeraient dans le temps des tableaux inimitables. Notre regard saisirait au passage, sculptes dans le marbre vivant du corps liumain, des fragments de statue aussi beaux que ceux dc la statuaire antique. Nous entendrions cbanter au fond de nos ilmes, comme une musique quelque- fois gaie, plus souvent plaintive, toujours origi- nale, la melodic ininterrompue de notre vie inte- rieure. Tout cela est autour de nous, tout cela est en nous, et pourtant rien de tout cela n est per^u par nous distinctement. Entre la nature et nous, que dis-je ?, entre nous et notre propre conscience, un voile s "interpose, voile epais pour le commun des liommes, voile leger, presque transparent, pourl'artiste et le poete. Quelle fee a tisse ce voile Fut-ce par malice ou par amitie.^^ II fallait vivre, et la vie exige que nous appreliendions les clioses dans le rapport qu'elles out a nos besoins. \ivre consiste a agir. Vivre, c'est n'accepter des objels LE COMIQUE DE CARACTERE 1 55 que rimpression utile pour y repondrc par cles reactions appropriees : les autres impressions doi- vent s'obscurcir on nc nous arriver que confuse- nient. Je regarde et je crois voir, j'ecoute et je crois entendre, je m'etudie et je crois lire dans le fond de mon coeur. Mais ce que je vois et ce que j'entends du monde exterieur, c'est siniplement ce que mes sens en extraient pour eclairer ma conduite; ce que je connais de moi-meme, c'est ce qui affleure a la surface, ce qui prend part a Tac- tion. Mes sens et ma. conscience ne me livrent done de la realite qu'une simplification pratique. Dans la vision qu'ils me donnent des clioses et de moi-meme, les differences inn tiles a lliomme sont effacees, les ressem}3lances utiles a l liomme sont accentuees, des routes me sont tracees a l avance oil mon action s'cngagera. Ges routes sont celles on riiumanite entiere a passe avant moi. Les clioses out ete classees en vue du parti que j'en pourrai tirer. Et c'est cette classification que j'aper- cois, beaucoup plus que la coulcur et la forme des clioses. Sans doute riiomme est deja tres supe- rieur a I'animal sur ce point. 11 est pen probable 1 56 hE RIRE que Foeil clu loiip fassc uue dilTereiicc ejitrc Ic clie- vreau et I'agneau; cc sont la, pour le loup, deux proies identiques, elaut egalcmeiit faciles a saisir, egalement bonnes a devorer. Nous faisons, nous, une difference en Ire la clievre et le moulon ; mais distinguons-nous une chevre d'une clievre, un mou- ton d'un mouton? \J iiidividiialite des clioses et des etres nous ecliappe toutes les fois qu'il ne nous est pas materiellement utile de rapercevoir. Et la meme ou nous la remarquons, (comme lorsque nous distinguons un liomme d un autre liomme), ce n'est pas I'individualite meme que notre ceil saisit, c'est-a-dire une certaine harmonic tout a fait originale de formes et de couleurs, mais scu- lement un ou deux traits qui faciliteront la recon- naissance pratique. Enfm, pour tout dire, nous ne voyons pas les clioses memes ; nous nous bornons, le [^lus sou- vent, a lire des etiquettes collecs sur cllcs. Celte tendance, issue du besoin, s est encore accentuee sous rinlluence du langage. Car les mots (a I'ex- ception des noms propres) desigiieiit tons des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa LE COiMlQUE DE CAHACTERE 1 67 foiiction la plus commune et son aspect banal, s'insinue entre elle et nous, et en masquerait la forme a nos yeux si cette forme ne se dissimulait deja derriere les besoins qui ont cree le mot lui- meme. Et ce ne sont pas seulement les objets ex- terieurs, ce sont aussi nos propres etats d ame qui se derobent a nous dans ce qu'ils ont d'intime, de personnel, doriginalement vecu. Quand nous eprouvons de Tamour ou de la liaine, quand nous nous sen tons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-meme qui arrive a notre conscience avec les mille nuances fugitiACS et les mille reso- nances profondes qui en font quelque chose d'ab- solument notre? Nous serious alors lous roman- ciers, tons poetes, tons musiciens. Mais, le plus souvent, nous n'apercevons de notre etat d ame que son deploiement exterieur. Nous ne saisis- sons de nos sentiments que leur aspect imperson- nel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu il est a ])eu pres le meme, dans les memes conditions, pour tons les liommes. Ainsi, jusque dans notre propre iiidividu, l indiyidualite nous ecliappe. Nous nous mouvons parmi des ge- I 58 LE RIKE iieralitcs cl des symboles, commc cii iiii cliaQip clos oil noire Ibrcc sc iiiesure utilcment avec cFau- trcs forces : el lascines par l actioii, allires par cUc, pour noire plus grand bien, sur le terraiji qu elle s'esl clioisi, nous vivons dans une zone milovenne entre les clioses et nous, exlerieuremenl aux clioses, exterieurement aussi a nous-niemes. Mais de loin en loin, par distraction, la nature suscile des ames plus delacliees dc la A-ic. Je ne parle pas do ce detachement voulu, raisonne, systemalique, qui est ceuvre de reflexion et de pliilosopliie. Je parle d'un detachement naturel, inne a la slruclure du sens on de la conscience, el qui se manileste tout de suite par une maniere A irginale, en quelque sorte, de voir, d'entendre on de penser. Si ce de- lacliement etait complet, si l ame n'adlierait plus a Faction par aucune de ses perceptions, elle serai t l ame d un artiste comme le monde n'en a point vu encore. Elle excellerait dans tons les arts a la Ibis, on plutot elle les fondrait tons eii un seul. Elle apcrcevrait ton les choses dans leur purete originelle, aussi bien les formes, les couleurs et les sons du monde maleriel que les plus sublils LE COMIQUE DE CAUACTERE iBq mouvements de la vie intericure. Mais c'est trop demander a la nature. Pour ceux memos d eiitre nous qu elle a fails artistes, c'est accidentellement, ct d un seul cote, qu elle a souleve le voile. C est dans une direction seulement qu'elle a oublie d'at- tacher la j)erception an besoin. Et comme chaque direction correspond a ce que nous appelons un sens, c'est par un de ses sens, et par ce sens seu- lement, que I'artiste est ordinairemcnt voue a Tart. De la, a I'origine, la diversite des arts. De la aussi la specialite des predispositions. Celui-ci satta- chera aux couleurs et aux formes, et comme il aime la couleur pour la couleur, la forme pour la forme, comme il les percoit pour clles et Jion pour lui, c'est la vie intericure des clioses qu'il verra transparaitre a travers leurs formes et leurs cou- leurs. II la fera entrcr pen a pen dans notre per- ception d'abord deconcertee. Pour un moment an moins, il nous detacliera des prejuges de forme et de couleur qui s interposaient entre notre oeil et la realite. Et il realisera ainsi la plus haute ambition de I'art, qui est ici de nous reveler la nature. — P'autres se replieront plutot sur eux-memes. Sous l6o LE RIIIE les mille actions naissantes qui dessinentaii dehors un sentiment, derriere le mot banal et social qui exprime et recouvre un etat d ame individuel, c'est le sentiment, c est l etat d ame qu'ils iront chercher simple et pur. Et jyour nous induire a tenter le meme effort sur nous-memes, il s'inge- nieront a nous faire voir quelque chose de ce qu'ils auront Aai : par des arrangements rytlimes de mots, qui arrivent ainsi a s'organiser ensemble et a s'animer d une vie originale, ils nous disent, ou plutot ils nous suggerent, des choses que le lan- gage h'etait pas fait pour exprimer. — D'autres creuseront plus profondement encore. Sous ces joies et ces tnstesses qui peuvent a la rigueur se traduire en paroles, ils saisiront quelque chose qui n"a plus rien de commun aA Cc la parole, cer- tains rytlimes de vie et de respiration qui sont plus interieurs a I'liomme que ses sentiments les plus interieurs, etant la loi vivaiite, variable ixxcc chaque personne, de sa depression et de son exal- tation, de ses regrets et de ses esperances. En dc- gageant, en accentuant cette musique, ils l impo- seront a notre attention ; ils feroiit que nous nous LE COMIQUE DE CAllACTERE l6l y insererons involontairemeiit nous-memes,comme des j)assaiits qui eiitrciit clans une dan§e. Et par la ils nous ameneront a ebranler aiissi, tout au fond de nous, quelque chose qui attendait Ic moment de Aibrer. — Ainsi, qu'il soit peinture, sculpture, poesie ou musique, Tart n'a d'autre objet que d ecarter les symboles pratiquement utiles, les ge- neralites conventionnellement et socialement ac- ceptees, enfin tout ce qui nous masque la realite, pour nous mettre face a face avec la realite meme. G est d un malentendu sur ce point qu est ne le debat entre le realisme et Tidealisme dans Tart. L art n est surement qu'une vision plus directe de la realite. Mais cette purele de perception implique une rupture avec la convention utile, un desinte- ressement inne et specialement localise du sens ou de la conscience, enfin une certaine immaterialite de vie, qui est ce qu'on a toujours appele de I'idea- lisnie. De sorte qu'on pourrait dire, sans jouer aucunement sur le sens des mots, que le realisme est dans I'oeuvre quancl Tidealisme est dans Tame, et que c'est a force d'idealite seulement qu'on re- prend contact avec la realite. 1 62 LE HIKE L'art dramaliquc iie fait pas exception a cetle loi. Ce que le clraiiic va cliercher et amene a la pleine lumiere, c'est uiie realite profondequi nous est voilee, souveut dans uotre iiiteret memc, par Ics necessites dc la vie. Quelle est cette realite? Quelles sout ces necessites ? Toute pocsie exprime des etats d'ame. Mais parmi ces elats, il en est qui naissent surtout du contact de riiomme avec ses semblables. Ce sontles sentiments les plus intenses et aussi les plus violents. Comme les electricites s'appellent et s'accumulent entre les deux plaques du condensateur d'oii Ton fera jaillir rctincelle, ainsi, par la seule mise en presence des liommes entre eux, des attractions et des repulsions pro- fondes se produisent, des ruptures completes d'e- quilibre, enfin cette electrisation de I'ame qui est la passion. Si Fliomme s'abandomiait an mouAC- vement de sa nature sensible, s'il n v avail ni loi sociale ni loi morale, ces explosions de sentiments violents seraient I'ordinaire de la vie. Mais il est utile que ces explosions soient conjurees. 11 estne- cessaireque I'homme vive en societe, et s'astreigne par consequent a une regie. Et ce que Tinteret con- LE COMIQUE DE CARACTERE 1 63 seille, la raison rordomie : il y a un devoir, et notre destination est d'y obeir. Sous cette double influence a du se former pour le genre liumain une couche superficielle de sentiments et d'idees qui tendent a rimmutabilite, qui voudraient du moins etre communs a tons les bommes, et qui recouvrent, quand ils n'ont pas la force de I'etouf- fer, le feu interieur des passions individuelles. Le lent jorogres de I'liumanite vers une vie sociale de plus en plus j^acifiee a consolide cette coucbe peu a peu, comme la vie de notre plane te elle-meme a ete un long effort pour recouvrir d'une pellicule solide et froide la masse ignee des metaux en ebul- lition. Mais il y a des eruptions volcaniques. Et si la terre etait un etre vivant, comme le voulait la mytbologie, je crois qu'elle aimerait, tout en se re- posant, rever a ces explosions brusques ou tout a coup elle se ressaisit dans ce qu elle a de plus pro- fond. G'est un plaisir de ce genre que le drame nous procure. Sous la vie tranquille, bourgeoise, que la societe et la raison nous out composee, il va remuer en nous quelque chose qui beureuse- ment n'cclate pas, mais dont il nous fait sentir la 1 64 LE UIRE tension inlerieure. 11 doiuica la nature sa revanche sur la sociele. Tan lot il ira droit an Jjut ; il appcl- lera, du fond a la surface, les passions qui font tout sauter. Tantot il obliquera, comme fait sou- vent le drame contemporain ; il nous revelera, avec une habilete quelquefois sopliistique, les con- tradictions de la societe avec elle-meme ; il cxage- rera ce qu'il pent y avoir d artificiel dans la loi sociale ; et ainsi, par un moyen detourne, en dis- solvant cette fois I'enveloppe, il nous fera encore toucher le fond. Mais dans les deux cas, soit qu it aflaiblisse la societe, soit qu'il renforce la nature, il poursuit le meme objet, qui est de nous decou- vrir une partie ires cachee de nous-menies, ce qu'on pourrait appeler I'element tragique de notre per- sonnalite. Nous avons cette impression an sortir d'un beau drame. Ce qui nous a interesses, c'est moins ce qu'on nous a raconte d autrui que ce qu'on nous a fait entrevoir de nous, tout un monde confus de choses vagues qui auraient voulu etre, et qui, par bonheur pour nous, n'ont pas etc. II semble aussi qu'un appel ait ete lance en nous a des souvenirs ataviques infiniment anciens, si pro- LE COMIQUE DE CARACTERE 1 65 fonds, si etrangers a notre vie actiielle, que cette vie nous apparait pendant quelques instants comme quelque chose d'irreel ou de convenu, dont il va falloir faire un nouvel apprentissage. C'est done bien une realite plus profonde que le drame est alle chercher au-dessous d'acquisitions plus utiles, et cet art a le meme o}3jet que tons les autres. II suit de la que I'art vise toujours Vindividuel. Ce que le peintre fixe sur la toile, c'est ce qu'il a vu en un certain lieu, certain jour, a certaine lieure, avec des couleurs qu'on ne reverra pas. Ce que le poete chante, c'est un etat d'ame qui fut le sien, et le sien seulement, et qui ne sera jamais plus. Ce que le dramaturge nous met sous les yeux, c'est le deroulement d'une ame, c est une trame vivante de sentiments et d'evenements, quelque chose enlin qui s'estpresente une fois pour ne plus se reproduire jamais. Nous aurons beau donner a ces sentiments des noms generaux ; dans une autre ame ils ne seront plus du tout la meme chose. lis sont individualises. Par la surtout ils appartiennent a I'art, car les generalites, les symboles, les types memes, si vous voulez, sont la monnaie courante iGG LE RIRE dc iiotrc pcrcc]:)lion journaliere. D'ou vieiit done Ic malcntcudii sur cc point P La raison en est qu'on a confondu deux choscs tres diffe rentes, la generalite desobjets, el cclle des jugements que nous portons sur cux. De ce qu'un sentiment est reconnu generalement pour vrai, il ne suit pas que ce soit un sentiment general. Rien de plus singulier que le personnage de Hamlet. S'il ressemble par certains cotes a d autres liommes, ce n est surementpas par la qu'il nous interesse leplus. Mais il est uni versellement accepte, universellement tenu pour vivant. G'est en ce sens seulement qu il est d'nne verite universelle. De meme pour tons les autres produits de Fart. Cliacun d eux est sin- gulier, mais il fmira, s'il porte la marque du ge- nie, par etre accepte de tout le monde. Pourquoi Faccepte-t-on ? Et s'il est unique en son genre, a quel signe reconnait-on qu il est vrai.^ Nous le re- connaissons, je crois, a I'effort meme qu'il nous amene a faire sur nous pour voir sincerement a notre tour. La sincerite est communicative. Ce que I'artiste a vu, nous ne lereverrons pas, sansdoute, du moins pas tout a iait de meme : mais s'il I'a vu LE COMIQUE DE CARACTERE 1 67 pour tout clc bon, I'effort qu'il a fait pour ecarter le voile s'im230sc a notre imitation. Son oeuAre est un exemple qui nous sert cle lecon. Et a Tefficacite de la lecon se mesure precisement la verite cle I'oeuYre. La verite porte done en elle unc puissance de conviction, de conversion meme, qui est la marque a laquelle elle se reconnait. Plus grande est I'oeuAre et plus profonde la Aerite entrcA-ue, plus reffet pourra s'en faire attendre, mais plus aussi cet effet tendra a devenir universel. L'uni- Acrsalite est done ici dans reffet produit, et Jion pas dans la cause. Tout autre est Tobjet de la comedie. Ici la gene- ralite est dans I'oeuvre meme. La comedie peint des caracteres que nous avons rencontres, que nous rencontrerons encore sur notre cliemin. Elle note des ressemblances. Elle A'ise a mettre sous nos yeux des types. Elle creera meme, au besoin, des types nouveaux. Par la, elle tranclie sur tons les autres arts. Le titre meme des grandes comedies est deja si- gnificatif. Le Misanthrope, FAvare, le Joueur, le Distrait, etc. , A oiladcs noms de genres ; et la meme lG8 LE RIRE on la comeclie dc caracterc a pour tilrc un nom propre, ce nom propre est bicii vitc cnlraine, par le poids de son contenu, dans le courant des noms communs. Nous disons « un TarlufTe », tandis que nous nc dirions pas (( unc Pliedrc » ou « un Po- lyene te )). Surtout, I'idee ne yiendra jamais a un poete tra- gique de grouper autour de son personnage prin- cipal des personnages secondaires qui en soient, pour ainsi dire, des coj)ies simplifiees. Le lieros de tragedie est une individualite unique en son genre. On pourra I'imiter, mais on passera alors, consciomment ou non, du tragique au comique. Personne neluiressemble, parcequ'il ne ressemble a personne. Au contraire, un instinct remarquable porte le poete comique, des qu'il a compose son personnage central, a en faire graviter d'autres tout autour qui presentent les memes traits generaux. Beaucoup de comedies out pour titre un nom au pluriel ou un terme collectif. (( Les Femmes sa- vantes )), (( les Precieuses ridicules », (( le Monde oil Ton s'ennuie », etc., autant de rendez-vous pris sur la scene par des personnes diA erses reprodui- ■ j LE COMIQUE DE CARACTERE 169 sant un meme type fondamental. II serait interes- I sant d'analyser cette tendance de la comedie. On y trouverait d'abord, peut-etre, Ic pressentiment d'un fait signale par les medecins, a savoirque les desequilibres d'une meme espece sont portes par une secrete attraction a se rechercher les uns les autres. Sans precisement relever de la medecine, le personnage comique est toujours, comme nous I'avons montre, un distrait, et de cette distraction a une rupture complete d'equilibre le passage se ferait insensiblement. Mais il y a une autre raison encore. Si I'objet du poete comique est de nous presenter des types, c'est-a-dire des caracteres ca- pables de se repeter, comment s'y prendrait-il mieux qu'en nous montrant du meme type plu- sieurs exemplaires differents? Le naturaliste ne procede pas autrement quand il traite d'une esj^ece. II en enumere et ilen decrit les princij^ales Aarietes. Cette difference essentielle entre la tragedie et la comedie, I'une s'attachant a des individus et I'autre a des genres, se traduit d'une autre maniere encore. Elle apparait dans I'elaboration premiere de I'oeuA re. Bergson. 10 I 70 LE RIRE EUe se manifeste, cles le debut, joar deux metliodes d'observation radicalcment differentes. Si paradoxale que cette assertion puisse paraitrc, je ne crois pas cpie robscrvation des autres hommes soit necessairc au poete tragique. D'abord, en fait, nous trouvons que de tres grands poetes out mene une vie tres retiree, tres bourgeoise, sans que I'oc- casion leur ait ete fournie de voir se dechainer autour d'eux les passions dont ils nous ont trace la description fidele. Mais a supposer qu'ils eussent eu ce spectacle, je ne sais s'il leur aurait servi a grand'cliose. Ge qui nous interesse, en effet, dans I'oeuvre du poete, c'est la vision de certains etats d'ame tres profonds on de certains conilits tout in- terieurs. Or, cette vision ne pent pas s'accomplir du dehors. Les ames ne sont pas penetrables les unes aux autres. Nous n'apercevons jamais exte- rieurement que certains signes de la passion. Nous ne les interpretons, — toujours defectueusement d'ailleurs, — que par analogic avec ce que nous avons eprouve nous-memes. Ge que nous eprou- vons est done I'essentiel, et nous ne pouvons con- naitre a fond que notre propre ca3ur, — quand LE COMIQLE DE CAUACTERE I7I nous arrivons a le connaitre. Est-cc a dire que le poete ait eprouve ce qu'ildecrit, qu'il ait passe par les situations de ses personnages et vecu toute leur vie interieure ? Ici encore la biographie des poetes nous donnerait un dementi. Comment supposer d ailleurs que le meme homme ait ete Macbeth, Othello, Hamlet, le roi Lear, et tant d'autres en- core? Mais peut-etre faudrait-il distinguer ici entre la personnalite quo/i a et toutes celles qu'o/i auvait pu avoir. Notre caractere est l elFet d un clioix qui se renouvelle sans cesse. 11 y a des points de bi- furcation (au moins apparents) tout le long de notre route, et nous apercevons bien des directions possibles, quoique nous n'en puissions suivre qu'une seule. Revenir sur ses pas, suivre jusqu'au bout les directions entre vues, en cela me parait consister precisement l imagination poetique. Je veux bien que Shakespeare n'ait etc ni Macbeth, ni Hamlet, ni Othello ; mais il cut ete ces person- nages divers si les circonstances, d'une part, le consentement de sa volonte, de I'autre, avaient amene a I'etat d' eruption violente ce qui ne fut chez lui que poussee interieure. G'est se meprendre 172 LE HIRE etmngement sur Ic role dc rimaginalion poetique que cle croii-e qii'elle compose ses lieros avcc des morceaux empruntes a droile et a gauclic aulour d'elle, commc pour coudre uji habit d'Arlequin. Rien de vivant ue sorlirait de la. La vie iie se re- compose pas. Ellc se laisse regarder simplcment. L'imagination poetique ne peut etre qu'une vision plus complete de la realite. Si les persomiages que cree le poete nous donnent Timpression de la vie, c'est qu'ils sont le poete lui-meme, le pocle mul- tiplie, le poete s approfondissant lui-meme dans un effort d'observation interieure si puissant qu'il sai- sit le virtuel dans le reel et reprend, pour en faire une oeuvre complete, ce que la nature laissa en lui a I'etat d'ebauclie ou de simple projet. Tout autre est le genre d'observation d'oii nait la comedie. C'est une observation exterieure. Si curieux que le poete comique puisse etre des ridi- cules de la nature humaine, il n'ira pas, je pense, jusqu'a clierclier les siens propres. D'ailleurs il ne les trouverait pas : nousne sommes jamais risibles que par le cote de notre personne qui se derobe a notre conscience. C'est done sur les autres homines LE COMIQUE DE CAUACTERE I'jS quecette observation s'exercora. Mais, parla meme, I'observatioii prenclra uq caracterc tie generalile qu'elle iie pout pas avoir quaiicl on la fait porter sursoi. Car s installanta la surface, elle n'atteinclra plus que renveloppc des personnes, ce par oii ])lu- sieurs d'entre elles se touclient et deviennent ca- pables de se ressembler. Elle n'ira pas plus loin. Et lors meme qu'elle le pourrait, elle ne levoudrait pas, parce qu'elle n aurait rien a y gagner. Pene- trer tropavantdans la personnabte, rattaclier I'efPet exterieur a des causes trop intimes, serait compro- mettre et fuialement sacrifier tout ceque I'efTetavait de risible. II faut, pour que nous soyons tentes d'en rire, que nous en localisions la cause dans une region moyenne de Fame. II faut, par consequent, que l efTet nous apparaisse tout an plus comme moyen, comme exprimant une moyenne d'liuma- uite. Et, comme toutes les moyennes, celle-ci s'ob- tientpar des rapprochements de donuees eparses, par une comparaison entre des cas analogues dont on exprinie la quintessence, enfin par un travail dabs traction et de generalisation semblable a celui que le pliysicien opere sur les faits pour en degager 10. I^/i LE RIRE dcs lois. Brcf, la mellioclc ct roJ)jcl soul do memc nature ici que dans les sciences d induclion, en ce sens que 1 observation est toujours exterieure et le resultat toujours gencralisable. Nous revenons ainsi, par un long detour, a la double conclusion qui s'est degagee an cours de notre etude. D un cote une personne n est jamais ridicule que par une disposition qui ressemble a une distraction, par quelque chose qui vit sur elle sans s' organiser avec elle, a la maniere d un para- site : voila pourquoi cette disposition s observe du dehors et pent aussi se corriger. Mais, d autre joart, I'objet du rire etant cette correction meme. il est utile que la correction atteigne du meme coup le plus grand nombre possible de personnes. Voila pourquoi Tobservation comicjue d instinct au general. Elle clioisit, parmi les singulariles, celles qui sont susceptibles de se reproduire et qui, par consecjuent, ne sont pas indissolublement liees a I'individualite de la personne, des singularites com- munes, pourrait-on dire. En les transportant sur la scene, elle cree des oeuvres qui appartiendront sans doute a Fart en cc qu elles ne viseront cons- LE COMIQUE DE CAUACTEUE I'^O cicmmciit qu a plaire, mais qui Iranclicrout sur toutes les autres oeuvrcs d art par Icur caractere de generalite, comme aussi par Farrier c-pcnscc in- consciente de corrigcr et d insiruire. Nous avions done bien le droit de dire que la comedie est mi- toyenne entre Fart et la vie. Elle n est pas desinte- ressee comme Fart pur. En organisant le rire, elle accepte la vie sociale comme un milieu naturel ; elle suit meme une des impulsions de la vie sociale. Et sur ce point elle tourne le dos a Fart, qui est une rupture avec la societe etun retour a la simple nature. II Voyons maintenant, d'apres tout ce quiprecede, comment on devra s'y prendre pour creer une dis- position de caractere idealemen t comique, comique en elle-meme, comique dans ses origines, comique dans toutes ses manifestations. II la faudra pro- ibnde, pour fournir a la comedie un aliment du- rable, superficielle cependant, pour rester dans le ton de la comedie, invisible a celui qui la possede I7G Li: RlUE puisquc Ic coiniqiic est ioiijours do riiicousciciil. visible u tout le reste du iiioiide pour qu'cllc pro- voquc uu rire uiiiversel, |)lciiie d indulgcncc pour elle-meme afui qu elle s'etale saus scrupulo. genaiile pour les autrcs aiiu qu'ils la repriiueut sans pilie. corrigible immediatement, pour qu il u'ait pas ete iimtile d en rire, sure derenaitre sous da nouveaux aspects, pour que lo rirc trouve a Iravaillcr lou- jours, inseparable de la vie socialc quoique insup- portable a la societe, capable enfui, pour j)rcndre la plus grande variete de formes imaginable, de s'additiouner a tous les vices et meme a quelques vertus. Yoila bien des elements a foudre ensemble. Le cliimiste de l ame auquel on aurait conlie celte preparation delicate serait un peu desappoinle. il est vrai, quaud viendrait b moment de vider sa cornue. 11 trouvcrait qu il s'est donnc beaucoup de mal pour recomposer un melange qu'on se j:)rocure tout fait et sans frais, aussi rejiandu dans 1 liuma- uite que 1 air dans la nature. Ce melange est la vanite. Je ne crois pas qu'il y ait de defaut plus superficiel ni plus profond. Les blessures qu'on lui iait iie soul jamais bien LE COMIQUE DE CARACTERE 1 77 graves, et cependant elles ne guerissent guere. Les services qu'oii lui rend sont les plus fictifs de toLis les services ; pourtant ce sont ceux-la qui laissent derriere eux une reconnaissance durable. Elle-meme est a peine un vice, et neanmoins tons les vices gravitent autour d'elle et tendent, en se raffinant, a n'etre plus que des nioyens de la satis- faire. Issue de la vie sociale, puisquc c'est une admiration de soi fondee sur 1' admiration qu'on croit inspirer aux autres, elle est plus naturelle encore, plus universellement innee que regoisme, car de Tegoisme la nature triomplie souvent, tan- dis que c'est par la reflexion seulement que nous venous a bout de la Aanite. Je ne crois pas, en effet, que nous naissions jamais modestes, a moins qu'on ne veuille appeler encore modestie une certaine timidite toute physique, qui est d'ailleurs plus pres de I'orgueil qu'on ne pense. La modestie vraie ne pent etre qu une meditation sur la vanite. Elle nait du spectacle des illusions d'autrui et de la crainte de s'egarer soi-meme. Elle est comme une circonspection scientifique a Tegard de ce qu on dira et de ce qu on pensera de soi. Elle est faite 178 LE Riui: cle corrections et de retouches. Eiifiii c'est loujours Line vertu acquise. II est dinicile de dire a quel moment precis le souci de devenir modes te se separe de la crainle de devenir ridicule. Mais cette crainte ct ce souci se confondent surement a I'origine. Une elude complete des illusions de la A anite, et du ridicule qui s'y attache, eclairerait d'un jour singulier la theorie du rire. On y verrait le rire accomplir axcc une regularite mathematique une de ses ibnctions principales, qui est de rappeler a la plcine cons- cience d'eux-memes les amours-propres distrails et d'obtenir ainsi la plus grande sociabilite pos- sible des caracteres. On verrait comment la vanite, qui est un produit naturel de la vie sociale, gene cependantla societe, de meme que certains poisons legers secretes continuellement par notre organisme l intoxiqueraient a la longue si d'autres secretions n'en neutralisaient I'effet. Le rire accomplit sans cesse un travail de ce genre. En ce sens, on pour- rait dire que le remede specifique de la vanite est le rire, et que le defaut essentiellcment risible est la vanite. LE COMIQUE DE CARACTERE 1 79 Quancl nous aA ons traite du comique cles formes et du mouvement, nous avons montre comment telle ou telle image simple, risible par elle-meme, peut s'insinuer dans d'autres images plus com- plexes et leur infuser quelque chose de sa lertu comique : ainsi les formes les plus hautes du comique s'expliquent parfois par les plus basses. Mais Foperation inverse se produit peut-etre plus souvent encore, et il y a des effets comiques tres grossiers qui sont dus a la descente d un comique tres subtil. Ainsi la vanite, cette forme superieure du comique, est un element que nous sommes portes a reclierclier minutieusement, quoique in- consciemment, dans toutes les manifestations de I'activite liumaine. Nous la reclierclions, ne fut-ce que pour en rire. Et notre imagination la met sou- A cnt la ou elle n'a que faire. Je pense qu'il fau- drait rapporter a cette origine le comique tout a fait grossier de certains elfets que les psycho- logues ont tres insuffisamment expliques par le contraste : un petit homme qui se baisse pour passer sous une grande porte ; deux personnes, I'une tres haute, I'autre minuscule, qui marchent 1 80 LE RIRE gravciiicnt cn se donnant Ic bras, clc. En rcgai'- clant cle pres cettc clerniere image, vous trouvercz. je crois, que la plus petite cles deux joersonnes vous parait faire effort pour se Iiausser vers la pins grande, comme la greuouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf. Ill II ne saurait etre question d'ejiumerer ici toules les particularites de caractere qui s 'allien t a la vanite, ou qui lui font concurrence, pour s'impo- ser a Fatten tion du jDoete comique. Nous avons montre que tons les defauts peuvent devenir risi- bles, et meme, a la rigueur, certain es qualites. Lors meme que la liste pourrait etre dressee des ridi- cules connus, la comedie se cliargerait de I'allon- ger, non pas sans doute en creant des ridicules de pure fantaisie, mais en demelant des directions comiques qui avaient passe jusque-la inapercues : c'est ainsi que I'imagination pent isoler dans le dessin complique dun seul et meme lapis des LE GOMIQUE DE CARACTERE l8l figures toujours nouvelles. La condition cssentielle, nous le savons, est que la particularite observee apparaisse tout de suite comme une espece de cadre, ou beaucoup de personnes pourront s'in- serer. Mais il y a des cadres tout faits, constitvies par la societe elle-meme, necessaires a la societe puis- cpi'elle est fondee sur une division du travail. Je veux parler des metiers, fonctions et professions. Toute profession speciale donne a ceux qui s'y enferment certaines liabitudes d'esprit et certaines particularites de caractere par oii il se ressemblent entre eux, et par ou aussi ils se distinguent des autres. De petites societes se constituent ainsi au sein de la grande. Sans doute elles resultent de Forganisation meme de la societe en general. Et pourtant elles risqueraient, si elles s'isolaient trop, de nuire a la sociabilite. Or le rire a justement pour fonction de reprimer toute tendance separa- tiste. Son role est de corriger la raideur en sou- plesse, de readapter cliacun a tons, enfin d'arrondir partout les angles. Nous aurons done ici une espece de comique dont les varietes pourraient Bergson. 11 I 82 LE RIRE etre deter minees a ravance. Nous I'appelleroiis. si vous A^oiilez, le comlqae professionnel. Nous n'entrerons pas daus Ic detail dc ces varietes. Nous aimons mieux insister sur ce qu elles ont de commun. En joremiere ligne figure lavauile professionnelle. Cliacundes maitrcsde M. Jourdain met son art au-dessus de tous les autres. II v a uu personnage de Labiclie qui ne comprend pas qu'ou puisse etre autre chose que marcliand de bois. G'est, naturellement, un marcliand de bois. La vanite inclinera d'ailleurs ici a dcA enir sole mute a mesure que la profession exercee renfermera une plus haute dose de charlatanisme. Car c'est un fait remarquable que plus un art est contestable, plus ceux quis'y livrent tendent a se croire investis d un sacerdoce et a exiger qu'on s "incline devant ses mysteres. Les professions utiles sont manifes- tement faites pour le public ; mais celles d'une utilite plus douteuse ne peuvent justifier leur existence qu'en sujDposant que le public est fait pour elles : or, c'est cette illusion qui est an fond de la soleniiite. Presque tout le comique des medecins de Moliere vient de la. lis traitent le malade LE COMIQUE DE CARACTERE 1 83 comme s'il avait ete cree pour le medeciii, ct la nature elle-meme comme une dependance de la medecine. Une autre forme de cetteraideur comique estce que j'apj)ellerai Y endurcissement professio/inel. Le personnage comique s'inserera si etroitement dans le cadre rigide de sa fonction qu'il n'aura plus de place pour semouvoir, et surtoutpour s'emouvoir, comme les autres liommes. Rappelons-nous le mot du juge Perrin Dandin a Isabelle qui lui demande comment on pent voir torturer des mal- lieureux : Bah! cela fait toujours passer une lieiire ou deux. N'est-ce pas une espece d'endurcissement pro- fessionnel que celui de Tartuffe, s'exprimant, il est vrai, par la Louche d'Orgon : Et je verrais mourir frcre, enfants, mere et femme, . Que jc in'en soucierais autant que de cela ! Mais le moyen le plus usite de pousser une ])yo- fession au comique est de la cantonner, pour ainsi dire, a I'interieur du langage qui lui est propre. On fera que le juge, le medecin, le soldat appli- 1 8 4 LE RiRr: queiit aux choscs usiicllcs la langiic du droit, dc la strategic on de la medecinc, commc s'ils etaieiit deveiius incapablcs dc parlcr commc toutle monde. D ordinaire, ce genre dc comique est assez gros- sier. Mais il devient plus delicat, commc nous Ic disions, quand il dccelc une particularite de caractere en meme temps qu'une habitude pro- fcssionnelle. Jc ne citerai que le joueur de Regnard, s'exprimant avec taut d'originalite en termes dc jcu, faisant prendre a son A alet le nom d'Hector. en attendant qu'il appellc sa fiancee Pallas, du nom connu de la Dame de Pique, ou encore les Femmes savantes, dont le comique me parait consister, pour une bonne part, en ce qu'elles transposent des idecs d'ordre scientifiquc en termes de sensibiHte feminine : (( Epicure me plait... )), (( J' aims les tourbillons », etc. Ou'on relise le troisieme acte ; on A crra qu'Armande, Philaminte et Belise s'expriment presque inva- riablement dans ce style. En appuyant plus loin dans la meme direction, on trouAcrait qu'il y a aussi une logiquc proles- LE COMIQUE DE CARACTERE 1 85 sionnelle, je veux dire cerlaines manieres de rai- sonner dont on fait l apprentissage dans certains milieux, et qui sont vraies pour ce milieu , fausses pour tout le reste du monde. Mais le contraste entre ces deux logiques, Tune particuliere et I'autre universelle, engendre certains efTets comi- ques d'une nature speciale, sur lesquels il ne sera pas inutile de s'appesantir plus longuement. Nous touclions ici a un point important de la theorie du rire. Nous allons d'ailleurs elargir la question et I'envisager dans toute sa generalite. IV Tres preoccupes en effet de degager la cause profonde du comique, nous avons du negiiger jusqu'ici une de ses manifestations les plus remar- quees. Je veux parler de la logique propre au personnage comique et augroupe comique, logique etrange, qui pent, dans certains cas, faire une large place a I'absurdite. Theopliile Gautier adit du comique extravagant 1 86 LE RIRE que c'est la logique de I'absurde. Plusieurs philo- sophies du rire gravitent autour d'une idee analo- gue. Tout elTet comique impliquerait contradiction par quelque cote. Ce qui nous fait rire, ce serait I'absurde realise sous une forme concrete, une (( absurdite visible », — ou encore une apparence d'absurdite, admise d'abord, corrigee tout de suite ajDres, — ou mieux encore ce qui est absurde par un cote, naturellement explicable par un autre, etc. Toutes ces theories renferment sans doute une part de verite ; mais d'abord elles ne s'aj)pli- quent qu'a certains effets comiques assez gros, et, meme dans les cas oii elles s'appliquent, elles negligent, ce me semble, 1' element caracteristique du risible, je veux dire le genre tout particulier d'absurdite que le comique contient quand il con- tient de I'absurde. Veut-on s'en convaincre tout de suite ^ On n'a qu'a choisir une de ces definitions et a composer des elFets selon la formule : deux fois sur trois, I'efFet obtenu n'aura rien de risible. L 'absurdite, quand on la rencontre dans le comique, n'est done pas une absurdite quelconque. C'est une absurdite bien determinee. Elle ne cree pas le LE COMIQUE DE CARACTERE 187 comique, elle en cleriverait plutot. EUe n est pas cause, mais efFet, — effet tres special, on seretlete la nature speciale de la cause qui le produit. Nous connaissons cette cause. Nous n'aurons done pas de peine, maintenant, a comprendre reffet. Je suj)pose qu'un jour, vous pronienant a la campagne, vous aperceviez au sommet d une col- line quelque chose qui ressemble vaguement a un grand corps immobile avec des bras qui tournent. Yous ne savez pas encore ce que c'est, mais vous clierchez parmi vos idees, c'est-a-dire ici parmiles souvenirs dont votre memoire dispose, le souvenir qui s'encadrera le mieux dans ce que vous aper- cevez. Presque aussitot, Fimage d un moulin a vent vous revient a I'esprit : c'est un moulin a a ent cjue vous avez devant a^ous. Peu importe que aous ayez lu tout a I'lieure, avant de sortir, des contes de fees avec des liistoires de geants aux intermi- nables bras. Le bon sens consiste a saAoir se sou- venir, je le veux bien, mais encore et surtout a savoir oublier. Le bon sens est I'effort d un esprit qui s'adapte et se readapte sans cesse, changeant d'idee quand il change d'objet. C'est une mobilite 1 88 LE RIRE cle rintelligence qui se regie exactement sur la mobilite des choses. C'est la contiiiuite mouvante cle notre attention a la vie. Voici maintenant Don Quichotte qui part en guerre. II a lu clans ses romans c[ue le chevalier rencontre des geants enneniis sur son chemin. Done, il lui faut un geant. L idee de geant est un souvenir privilegie cjui s est installe clans son esprit, qui y reste a I'afFut, qui guette, immobile, I'occasion de se precipiter dehors et de s'incarner dans une chose. Ce souvenir veat se materialiser, et des lors le premier objet venu, n'eut-il avec la forme d'un geant qu'une ressemblance tres loin- taine, recevra de lui la forme d'un geant. Don Quichotte verra done des geants la ou nous voyons des moulins a vent. Cela est comique, et cela est absurcle. Mais est-ce une absurclite quelconque? C'est une inversion toute speciale du sens com- mun. Elle consiste a pretendre modeler les choses sur une idee qu'on a, et non pas ses idees sur les choses. Elle consiste a voir devant soi ce a quoi Von pense, au lieu de penser a ce qu'on voit. Le bon sens veut qu'on laisse tous ses souvenirs dans LE COMIQUE DE CARACTERE 1 89 le rang ; Ic souvenir appropric repondra alors chaque Ibis a I'appel dc la siliialion pre sen te el ne servira qu a Tinterpreter. Chez Don Quiclioltc, au contraire, il y a un groupe de souvenirs qui com- mande a tons Ics autres et qui doniine Ic person- nage lui-meme : c'est done la realile qui devra llecliir ccllc Ibis devant riniagination et ne plus servir qu a lui donner un corps. Une Ibis Tillusion formee, Don QuiclioUe la developpe d'ailleurs rai- sonnablement dans toutes ses consequences ; il s'y meut avec la surete et la precision du somnam- bule qui joue son reve. Telle est l origine de l er- reur, et telle est la logique speciale qui preside ici a Fabsurdite. Maintenant, cette logique est-elle particuliere a Don QuicliotteP Nous avons montre que le personnage comique peche toujours par obstination d esprit on de ca- ractere. par distraction, par automatisme. II y a au fond du comique une raidcur d un certain genre, qui fait qu'on va droit son cliemin, et qu on n'ecoute pas, et qu on ne vent rien entendre. Combien de scenes comiques, dans le theatre de Moliere, se ramenent a ce type tres simple : un 11. IQO LE lURE persoiiiiafje qui suit son idee, qui v revient loujours, landis qu on rinlciTompt sans ccssc ! Lc passage se lerait traillcurs iiiscnsiblemciil clc ccliii qui nc vent rieii entendre a celui qui ue Aeut rien voir, ct enfin a celui qui ne Aoit plus que ce qu'il Aeut. L'esprit qui s'obstine finira par plier les clioses a sou idee, au lieu de regler sa pensee sur les clioses. Tout personnage comique est douc sur la Aoie de I'illusion que nous venous de decrire, et Don Qui- cliotte nous fournit le tyt)e general de I'absurditc comique. Gette inversion du sens coniinun porte-t-elle un nom.^^ On la rencontre, sans doute, aigue ou chro- nique, dans certaines formes de la folic. Elle res- semble par bien des cotes a I'idee fixe. Mais iii la folic en general ni Tidec fixe ne nous feroiit jamais rire, car ce sont des maladies. Elles excitent iiotre pi tie. Lc rirc, nous le savons, est incomj)atiblc avec Temotion. S"il y a une folic risible, ce ne pent etre qu'une folie conciliable avec la sante ge- nerale de Tesprit, une folie normale, jDourrail-on dire. Or, il y a un etat normal dc I'esprit qui imite de tout point la folic, oii I on retrouve les LE COMIQUE DE CARACTERE IQI memes associations d'idees que clans F alienation, la meme logique singuliere que dans I'idee fixe. G'est I'etat de reve. Ou bien done notre analyse est inexacte, ou elle doit pouvoir se ibrmuler dans le tlieoreme suivant : Uahsardlte comique est de meme nature que celle des reves. D'abord, la marclie de Fintelligence dans le reve est bien celle que nous decrivions tout a I'lieure. L 'esprit, amoureux de lui-meme, ne clierche plus alors dans le monde exterieur qu'un pretexte a materialiser ses imaginations. Des sons arrivent encore coniusement a l oreille, des couleurs circu- lent encore dans le cliamp de la a ision : bref, les sens ne sont pas completement fermes. Mais le reveur, au lieu de faire appel a tons ses souvenirs pour interpreter ce que ses sens pergoivent, se sert au contrairc de cc qu'il percoit pour donner nil corps au souvenir prefere : le meme J^ruit de Aent souftlant dans la clieminee deviendra alors, selon I'etat d'amc du reveur, selon I'idee qui oc- cupe son imagination, Imrlement de bete fauve ou chant melodieux. Tel est le mecanisme ordinaire de I'illusion du reve. ig2 LE RIRE Mais si rillusion comique est une illusion de reve, si la logique clu comique est la logique des songes, on peut s'attendre a retrouver dans la lo- gique du risible toutes les particularites de la logique du reve. Ici encore va se verifier la loi que nous connaissons bien : une forme du risible etant donnee, d'autres formes, qui ne contiennent pas le meme fond comique, deviennent risibles par leur ressemblance exterieure avec la premiere. II est aise de voir, en efFet, que tout jeu cVidees pourra nous amuser, pourvu qu'il nous raj)pelle, de pres ou de loin, les jeux du reve. Je signalerai en premier lieu un certain rela- chement general des regies du raisonnement. Les raisonnements dont nous rions sont ceux que nous Savons faux, mais que nous pourrions tenir pour vrais si nous les entendions en rcA^e. lis con- trefont le raisonnement vrai tout juste assez pour tromper un esprit qui s'endort. C'est de la logique encore, si Ton vent, mais une logique qui manque de ton et qui nous rejiose, par la meme, du tra- vail intellectuel. Beaucou]3 de « traits d'esprit » sont des raisonnements de ce genre, raisonne- I ■ LE COMIQUE DE CAUACTERE IQO ments tres abreges , dont on ne nous donne que le point de depart et la conclusion. Ces jeux d'esprit evoluent d'ailleurs vers le jeu de mots a mesure que les relations etablies entre les idees deviennent plus superficielles : pen a pen nous arrivons a ne plus tenir compte du sens des mots entendus, mais seulement du son. Je me demande s'il ne faudrait pas rapproclier ainsi du reve certaines scenes tres comiques on un personnage repete sys- tematiquement a contre-sens les phrases qu'un autre lui souffle a I'oreille. Si vous vous endor- mez au milieu de gens qui causent, vous trouve- rez parfois que leurs paroles se vident pen a peu de leur sens, que les sons se deforment et se sou- dent ensemble au liasard pour prendre dans votre esprit des significations bizarres, et que vous re- produisez ainsi, vis-a-vis de la personne qui parte, la scene de Petit- Jean et du Souffleur. 11 y a encore des obsessions comiques, qui se rapprochent beaucoup, ce me semble, des obses- sions de reve. A qui n'est-il pas arrive de voir la meme image reparaitre dans plusieurs reves suc- cessifs et prendre dans chacun d'eux une signifi- I 94 LE RIRE calion plausible, alors que ces roves n'avaient pas cV autre point commun? Les elTets de repetition presentent quelquefois cette forme speciale au theatre et clans le roman : certains cl'entre eux ont cles resonances cle reve. Et peut-etre en est-il de meme du refrain de bien des chansons : il s'obs- tine, il rcAdent, toujours le meme, a la fin de tous les couplets, chaque fois avec un sens different. II n'est pas rare qu'on observe dans le reve un crescendo tout particulier, une bizarrerie qui s'ac- centue a mesure qu'on avance. Une premiere con- cession arrachee a la raison en entraine une se- conde, celle-ci une autre plus grave, et ainsi de suite jusqu'a I'absurdite finale. Mais cette marclie a Fabsurde donne au reveur une sensation bien singuliere. G'est, je j^ense, celle que le buveur eprouve quand il se sent glisser agreablement vers un etat ou rien ne comptera plus pour lui, ni lo- gique, ni convenances. Voyez maintenant si cer- taines comedies de Moliere ne donneraient pas la meme sensation : par exemple Mo/tsiear de Poiir- ceciLignac, qui commence presque raisonnablement et se continue par des excentricites de toute sorte. LE COMIQUE DE CARACTERE 1 95 par exemple encore le Bourgeois (jentilhomme, on les personnages, a mesure qu'on avance, out l air de se laisser entrainer dans un tourbillon de folie. (( Si Ton en pent voir nn plus fou, je Tirai dire a Rome )) : ce mot, qui nous aver tit que la piece est terminee, nous fait sortir du reve de plus en plus extravagant oii nous nous enfoncions avec M. Jour- dain. Mais il y a surtout une demcnce qui est propre au reve. 11 y a certaines contradictions speciales, si naturelles a l imagination du reveur, si clio- quantes pour la raison de I'homme eveille, qu il serait impossible d en donner une idee exacte et complete a celui qui n'en aurait pas fait l experience. Je fais allusion ici a Tetrange fusion que le reve opere sou vent entre deux personnes qui n'en font plus qu'une ct qui restent pourtant distinctes. D'or- dinaire, Fun dcs personnages est le dormeur lui- meme. II sent qu'il n a pas cesse d'etre ce qu'il est ; il n'en est pas moins devenu un autre. C'est lui et ce n est pas lui. II s'entend parler, il se voit agir, mais il sent qu'un autre lui a emprunte son porps et lui a t^iis sa voix, Ou bien encore il aura iqG le rire conscience de parlcr ct d agir commc u Tordinaire ; seulement il parlera dc lui comme d\in etranger aA ec lequel il n"a plus rien de commun ; il se sera detache de lui-meme. Ne rctrouverait-on pas cette confusion ctrange dans iDcaucoup de scenes co- miquesP Je ne parle pas d' Amphitryon, oii la con- fusion est sans doute suggeree a Tesprit du specta- leur, mais oiile gros de I'efPet comique vient plutot de ce que nous avons a2:>pele plus haut une ((inter- ference dedeux series ». Je parle des raisonnemenls extravagants et comiques oi^i cette confusion se rencontre veritablement a Tetat pur, encore qu il faille un effort cle reflexion pour la clegager. Ecoutez par exemple ces reponses de Mark TAvain au re- porter qui vient l intervieAAer : (( Avez-vous un frereP — Oui ; nous Fappelions Bill. Pauvre Bill ! — II est done mort? — C'est ce que nous n'aA ons jamais pu savoir. Un grand mystere plane sur cette affaire. Nous etions, ledefuntetmoi, deuxjumeaux, et nous fumes, a I'age de quinze jours, baignes dans le meme baquet. L'un de nous deux s'y noya, mais on n'a jamais su lequel. Les uns pensent que c e- tait Bill, d autres que c'etait moi. — Etrange. LE COMIQUE DE CARACTERE 1 97 Mais vous, qu'en pensez-vous? — Ecoutez, jc vais voLis confier un secret que je n ai encore revele a ame qui vive. L'un cle nous deux portait un signe particulier, un enorme grain cle beaute au revers delamain gauche, et celui-la, c'etait moi. Or, c'est cet enfant-la qui s'est noye..., etc., etc. » En y regardant de pres, on A^erra que l absurdite de ce dialogue n'est pas du tout une absurdite quelconque. EUe disparaitrait si le personnage qui parle n'etait pas precisement Fun des jumeaux dont il parle. EUe tient tout entiere a ce que Mark Twain declare etreundeces jumeaux, tout en s'exprimant comme s'il etait un tiers qui raconterait leur liistoire. Nous ne procedons pas autrement dans beaucoup de nos reves. ■V Envisage de ce dernier point de vue, le comique nous apparaitrait sous une forme un peu dilTerente de celle que nous lui pretions. Jusqu ici, nous avions vu dans le rire un moyen de correction sur- tout. Prenez la continuite des eifets comiques, igS LE RIRE isolez, cleloin en loin, Ics types dominatcurs : vous ti'ouverez que ions les effets iutermecliaires em- pruntent leur vertu comique a leur ressemblancc avec ces types, et que les types eux-memes soiU autant cle mocleles d'impertinence vis-a-vis de la societe. A ces impertinences la societe replique par le rire, qui est une impertinence plus forte encore. Le rire n'aurait done rien de tres bienveillant. II rendrait plutot le mal pour le mal. Ce n'est pourtant pas la ce qui frappe d'abord dans I'impression du risible. Le j^ersonnage co- mique est souvent un personnage avec lequel nous commencons par sympathiser materiellement. Je veux dire que nous nous mettons pour un tres court instant a sa place, que nous adoptons ses gestes, ses paroles, ses actes, et que si nous nous amusons de ce qu'il y a en lui de risible, nous le convions, en imagination, a s'enamuser aA ec nous : nous le traitons d'abord en camarade. II y a done chez le rieur une apparence au moins de bonho- mie, de jovialite aimable, dont nous aurions tort de ne pas tenir compte. II y a surtout dans le rire un mouvement de detente, souvent remarque, dont LE COMIQUE DE CARACTEUE IQQ nous devons cliercher la raison. Nulle part cette impression n'etait plus sensible que dans nos der- niers exemples. C'est la aussi, d'ailleurs, que nous en trouverons Fexplication. Quand le personnage comique suit son idee au- tomatiquement, il fniit par penser, parler, agir, comme s'il revail. Or le reve est une detente. Res- ter en contact avec les clioses et avec les hommes, ne voir que ce qui est et ne penser que ce qui se tient, cela exige un effort ininterrompu de tension intellectuelle. Le bon sens est cet effort meme. C'est du travail. Mais se detacher des choses et pourtant apercevoir encore des images, rompre avec la logique et pourtant assembler encore des idees, voila qui est simplement du jeu ou, si Ton aime mieux, de la paresse. L'absurdite comique nous donne done tout d'abord I'impression d'un jeu d'idees. Notre premier mouvement est de nous associer a ce jeu. Cela repose de la fatigue de penser. Mais on en dirait autant des autres formes du risible. 11 y a toujours au fond du comique, di- sions-nous, la tendance a se laisser glisser le long 200 LE RIRE cFune pentc facile, qui est le plus souvent la pente de riiabitude. On ne clierclie plus a s'adapter et a se readapter sans cesse a la societe dont on est membre. On se relache de I'attention qu'ondevrait a la vie. On ressemble toujours, plus ou moins, a un distrait. Distraction de la volonte, je I'ac- corde, autant et plus que de rintelligence. Dis- traction encore, cependant, et par consequent pa- resse. On rompt avec les convenances comme on rompait tout a I'heure avec la logique. Enfin on se donne l air de quelqu'un qui joue. Ici encore notre premier mouvement est d'accepter I'invitation a la paresse. Pendant un instant au moins, nous nous melons au jeu. Gela repose de la fatigue de A ivre. Mais nous ne nous reposons qu'un instant. La sympathie qui pent entrer dans I'impression du comique est une sympathie bien fuyante. Elle vient, elle aussi, d'une distraction. G'est ainsi qu'un pere severe va s'associer quelquefois, par oubli, a une espieglerie de son enfant, et s'arrete tout aussitot pour la corriger. Le rire est, avant tout, une correction. Fait pour humilier, il doit donner a la personne qui LE COMIQUE DE CARACTERE 201 en est I'objet unc impression penible. La sociefc se venge par lui des liberies qu'on a prises avec elle. II n'atteindrait pas son but s'il portait la marque de la sympathie et de la bonte . Dira-t-on que F intention au moins pent ctre bonne, que sou vent on cliatie parce qu'on aime, et que le rire, en reprimant les manifestations exte- rieures de certains defauts, nous invite ainsi, pour notre plus grand bien, a corriger ces defauts eux- memes et a nous ameliorer interieurement ? II y aurait beaucoup a dire sur ce point. En general et en gros, le rire exerce sans doute une fonction utile. Toutes nos analyses tendaient d'ail- leurs a le demontrer. Mais il ne suit pas de la que le rire frappe toujours juste, ni qu'il s'inspire d'une pensee de bienveillance ou meme d'equite. Pour frapper toujours juste, il faudrait qu'il procedat d'un acte de reflexion. Or le rire est simplement I'elFet d un mecanisme monte en nous par la nature ou, ee qui revient a pen pres au meme, par une tres longue habitude de la vie sociale. II part tout seul, veritable riposte du tac au tac. II n'a pas le loisir de regarder cliaque fois 902 LE RIRE oil il louche. Lc rirc clialic certains defauts a pen pres comme la inaladie clialie certains exces, frap- pant des innocents, epargnant des coupables, yisant a un rcsultat general et ne pouvant faire a chaque cas indiA iduel I'honneur de I'examiner se- parement. II en est ainsi de tout ce qui s'accom- plit par voies naturelles au lieu de se faire par reflexion consciente. Une moyenne de justice pourra apparaitre dans le resultat d' ensemble, niais non pas dans le detail des cas particuliers. En ce sens, le rire ne pent pas etre absolument juste. Je repete qu'il ne doit pas non plus etre bon. II a pour fonction d'intimider en humiliant. II n'y reussirait pas si la nature n'avait laisse a cet effet, dans les meilleurs d'entre les hommes, un petit fonds de mechancete, ou tout au moins de malice. Peut-etre vaudra-t-il mieux que nous n'approfondissions pas trop ce point. Nous n'y trouverions rien de tres flatteur jDOur nous. Nous verrions que le mouvement de detente ou d'expan- sion n'est qu'un prelude au rire, que le rieur rentre tout de suite en soi, s'affirme plus ou moins orgueilleusement lui-meme, et tendrait a con si- I LE COMIQUE DE CARACTERE 9o3 derer la personne d'autrui comme une marionnettc dont il tient les ficelles. Dans cette presomption nous demelerions d'ailleurs bien vite un pen d'e- goi'sme, et derriere regoisme lui-memc quelquc chose de moins spontane et de plus amer, je ne sais quel pessimisme naissant qui s'affirme de plus en plus a mesure que le rieur raisonne davantage son rire. Ici, comme ailleurs, la nature a utilise le mal en vue du bien. C'est le bien surtout qui nous a preoccupes dans toute cette etude. 11 nous a paru que la societe, a mesure qu'elle se perfectionnait, obtenait de ses membres une souplesse d'adapta- tion de plus en plus grande, qu'elle tendait a s'e- quilibrer de mieux en mieux au fond, qu'elle chassait de plus en plus a sa surface les perturba- tions inseparables d une si grande masse, et que le rire accomplissait une fonction utile en souli- gnant la forme de ces ondulations. C'est ainsi que des vagues luttent sans treve a la surface de la mer, tandis que les couches infe- ri cures observent une paix profonde. Les vagues s'entre-choquent, se contrarient, cherchent leur 20/i LE RIRE equilibre. Unc ecumc iDlaiiche, legere ct gaic, cn suit les contours changeants. Parfois Ic flot qui fuit abanclonne un peu de cettc ecuiiie sur Ic sable cle la greve. L'enfant qui joue pres dc la vicut en ramasser une poignee, et s'etonne, I'instant d'apres, de n'avoir plus dans le creux de la main que quelques gouttes d'eau, mais d'une eau bicn plus salee, bien plus amere encore que celle de la vague qui I'apporta. Le rire nait ainsi que cetle ecume. 11 signale, a I'exterieur de la A ie sociale, les revoltes superficielles. 11 dessine instantane- ment la forme mobile de ces ebranlements. II est, lui aussi, une mousse a base de sel. Comme la mousse, ilj)etille. C'est de la gaite. Le pliilosoplie qui en ramasse pour en gouter y trouvera d'ail- leurs quelquefois, jDOur une petite quantite de matiere, une certaine dose d'amertume. TABLE DES MATIERES Pages. Avant-Propos V GIIAPITRE PREMIER Du comique en general. — Le comique des formes el Ic comique des mouvements. — Force d'expansion dii comique i CHAPITRE II Le comique de situation et le comique de mots. ... 68 CHAPITRE III Le comique de caractcrc i35 GUAKTUES. I.MPRIMERIE DURAND, HUE lULi3hKT. Bergson. 12 BIHLIUTIIEUUE M PHlLOSOPlllE COiMEIIll'UJUINI Volumes in-lS; chaque vol. broche : 2 fr. 50 c EXTRAIT DU CATALOGUE H. Taine. Philosophie de I'art fliii'* 'es Pays-Bas. 2" edit. Paul Janet. Le Malerialisme cont. 6" ed. Origines da social, conlenip. Laphilosophie de Lameuiiais. J. Stuart Mill. Augiiste Comte. 6« edit. L'ulilitarisme. 2« edit. Corresp. avec G. d'Eiohlhal. Herbert Spencer. ClassiQcaLion des sciences. L'individu conlre rELat.4"ed. Th. Ribot. La Psych, de I'attenLion. 4" ed. LaPliilos. de Schopen. 6« ed. Les Mai. de la mem. 12^ edit. Les Mai. de la volonte.l2« ed. LesMal.de la personnali le7«ed . Hartmann (E. de). La Religion de I'avenir. 4^ed. Le Darwinisms. 6« edit. Schopenhauer . Essai surle libre arbitre. 8« ed. Fond, de la morale. 6' edit. Pensees et fragments. 16" ed. H. Marion. Locke, savie, son cenvre. 2''ed. L. Liard. Logiciens angl. contem. 3" ed. Definitions geoinet. 2" ed. Leoparoi. Opuscules et Pensees. Striokez Le langage etla musiqun. A. Blnet. La psycbol.du raisounement. Gilbert Ballet. Le langage interienr 2' edit. Mosso. La peiir. 2« edit. La fatigue. 3* edit. G. Tarde. Lacriminalile comparee.4'=ed. Les transform, du droit. 2" ed. Les lois sociales. 2' e l. Gh. Ferfe. Degenerescence et cnmuiHl Sensation et mouvemen: 2^ed. Gh. Riohet. Psychologie generate. 2" ed. A. Bertrand. La Psychologie de i'edocL. Guyau. La genese de I'idee de lemps. Lombroso. L'anthropol, oriminelle. 3" ed. Nouvelles recherches de psy- chiat. el d'anthroooi. crim. Applications de I'anthr. crim. Tiasle. Les reves. 2® edit. J. Lubbock.. Le boiiheur de vivre. i'i vul.) L'emploi dela vie. 2^ edit. E. de Roberty. L'inconnaissable. Agnosticisme. 2* edit. La recherche de I'lnnte. 2" ed. Aug. Comte et H. Snencec. Le Bien et le Mai. 2« edit. Le psyciiisme social. Les fondemenls de I'elhique. Georges Lyoa. La philosophie de Hohhw*. Queyrat. L'imagination cnez I'eniant. L'abstraction dans I'ediic. Les caract. etl'educ. morale. Wundt. Hypnotisme et suggestion. Fonsegrive. La naiisaliie efficiente. P. Carus. La conscience du moi. Guillaume de Greet. Les lois sociologiques. 2® edit. Gustave Le Bon. Lois psychol. de revolution des peupies. 3" edit. Psycholoeie des foules. 3*ed. G. Lefevre. Obligat. morale et Idealisme. G. Danville. Psychologie de Tamonr. 2^ ed. G. Dumas. Les etats intelleclnels dans la melancolie. Durkheim. Regies delamethode sociolog. P. F. Thomas. La suggestion et I'ednc 2* ed. Morale et education. Dunan. Theorie psychol. de resoare. Mario Pile. Psvcholoeie dii bean etdel ari. R. AUier. Philosophie d'Ernest Kenan. Lange. Les emotions. E. Boutroux. Conting. des Lois