LA NOUVELLE CHARLES PÉGUY + 5 Septembre 1914 ALFRED JARRY. UBU ROI ET LES PROFESSEURS CORPS ET BIENS , : ._. UNE CORRESPONDANCE ODILON-JEAN PÉRIER LE DÉJEUNER AU BORD DE L'EAU RAMON FERNANDEZ SURPRISES (I) RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE, par ALBERT THIBAU UDET LE TOURNOI DU LATIN “4 “8e 2e “24 3 522 NOT. ES par MARCEL ARLAND, EMMA CABIRE, 2 ENJAMIN CRÉMIEUX, JOSEPH DELTEIL, _ RAMON FERNANDEZ, PAUL FIERENS, JACQUES LE LACRETELLE, ANDRÉ LHÔTE, VICTOR 4€ LLONA, GABRIEL MARCE-, JEAN PRÉVOST, HENRI RAMEBAUD, JEAN SCHLUMBERGER. % Se Joseph Conrad LITTÉRATURE GÉNÉRALE. — La Victoire, par Alfred Fabre-Luce. — Propos sur le chris:ianisme, par Alain. — Esqu'sses critiques : Paul Valéry ; Quelle Horreur ! par Pierre Lièvre. — Lettres à Madanw Bulteau, ar P.-]. Toulet. — Visions infernales, per Max Jacob. — Sur un Cargo ; Locomotives, par z. Jean-Richard Bloch. — Romantiques d'aujourd'hui, pat Maurice Gauchez. LA POÉSIE. — À la vie qui s'éloigne, par Emile Verhaeren, — Simone de Montmartre, par Pierre Mac Orlan. — Le triomphe du Pin de Bourgueil, rar Fernand Fleurct, LE ROMAN. — L'An prochain à Jérusalem ! par J. J. Tharaud. —- Le Labyrinthe, à par Edouard Estaunié, — Adélaïde ; Mlle Jraois, par le Comte de Gobineau. — La vivante Paix, par Paule Récuier — Le Perroquet vert, par la princesse Bibesco. — Kyra Kyralina, par e Panaït Jétrati, — Les Pincergrain, par Marcel Jouhandeau. — Urysse, Cafre, par Marius-Ary Leblond. ÆS ARTS. — L'Exposition suisse, où Holbein et 1 lodier. RÉDACTION & ADMINISTRATION 3, RUE DE GRENELLE, PARIS-VE. TÉL. : FLEURUS 12-27 LE NUMÉRO : FRANCE : 4FR. — ÉTRANCER : 4 FR. 50 NOUVELLE SÉRIE 1er SEPTEMBRE 1924 à: cxEezjPLON | LUN LIVRE D'UN INTÉRÊT PRODIGIEUX BÊTES : HOMMES ET DIEU PAR F. OSSENDO WSKI L'HOMVE QUI A VU LE BOUDDAH VIVA Introduction de LEWIS S. PALEN Traduction de l'anglais par ROBERT RENARD Un volume in-8° écu.i 445014 00 TR. M0 fr} “ UN LIVRE PRODIGIEUX, LE PLUS PASSIONNANT RÉCIT DE VOYAGE. ” | Les Les Nouvelles Littéraires FRÉDÉRIC LEFÈVRE. | CHEZ TOUS LES LIBRAIRES RS | 5 TÉL. ©: FLFE + REXSEICNEMENTS BIBLIOGRAPEILS Dans cette liste sont indiqués chaque mois, les ouvrages qui, à divers titres, nous raissent dignes d'être signalés à l'attention des lecteurs et des bibliophiles. Un bulletin | up ps complet est envoyé régulièrement et gratuitement à quiconque en fait emande. rue ; NOUVEAUTÉS ; | LITTÉRATURE GENÉRALE, ROMANS, ETC. | .-H. BorDEAUXx. La Circé du désert. 7.50 | 12. HerrioT. Madame Récamier et ses . J. DE LA BRETE. La solitaire.. .. 7fr. BTS eee SALES PA LUER : Y. CRETIE. Simone et sa mère ee 5fr.| 13. M. Jouanpeau. Les Pincengrain. ; 7.50 . Dexosra. Mon cœur au ralenti. 7 fr.| 14 C. LaparceriE. Fine IDE . DRANEM. Une riche nature.. .. 7.50 té Lonoon La penteccn tes 1 aa 70 | 16. P. LaMazière. L'aventure thermale. 6.50 A. FLamenr. Crève-cœur.. .. 7.50 | 17: P. Mie. L'illustre Partonneau.. 7.50 Guerme. La vocation théâtrale de Wil- | 18. ST. J. PERSE. Anabase.. .. .. 12fr —helm Meister.. .. . Sn) fr. 19. J: RamEau. Le livre ardent. LIST 7 90 l . M. Gorki. Un premier amour.. 10 fr.|20. J. ScHLumsercer. Le lion devenu HENRIOT. Stendhaliana.. .. .. 7.50 Mieux sie he lu eee 7.50 | __ _ PHILOSOPHIE — SCIENCE — POLITIQUE — DOCUMENTATION . D. BERTHELOT. La science et la vie mo-| 23. W. JAMES. Études et réflexions d'un Pdeme.… . .. …. .. -. A2) -Psychste.. .. ,. ..".. 15 fe A. Fasre-Luce, La Victoire... 12 fr RS re D ÉDITIONS DE BIBLIOTHÈQUE D Le P D: G. V. Lecros. La vie de J.-H Fabre .. .. .. .. .. .. .. 20fr. || LCR RÉIMPRESSIONS | . Comte DE GoBinrau. Adélaïde suivi de MIE Irnois.. .. .. .. .. .. 750! . Æ ÉDITIONS DE LUXE — OUVRAGES D'ART Me À R. Dunan. Le prix Lacombyne. Ill. en | 31. M. MAaiNDRON. Saint-Cendre.. 78 fr. = couleurs par J. Oberlé.. .. 84 fr.|32. P. Mac ORLAN. Simone de Mont- - Kurr HrezscHer. L'Allemagne. 100 fr. 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PUK L DES PAPEFERTES LAFUMA DE VOIRON, AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE RE REVUE FRANÇAISE, 5 ŒUVRES DE PROSE TOME VI. — Le Mystère des Saints [nnocents ME I. — INTRODUCTION D'ALEXAN- HAS de sainte Geneviève et de Jean RE MILLERAND : Lettre du Provincial. Arc, La tapisserie de Notre-Dame, es nos Le Triomphe de la République, Du TOME VII. — Eve, S Second Provincial, De la Grippe. Encore de la = Grippe. Toujours de la Grippe. Entre deux ŒUVRES DE-PROSE INÉDITES ST rains. Pour ma maison (cité socialiste). Pour | TOME VIII, — Clio. LS moi. Compte rendu de mandat. La Chanson du | TOME IX. — Note conjointe sur Hauts @ roi Dagobert. Suite de cette chanson. cédée de la note sur M. Bergson). ME II, — INTRODUCTION DE MAURICE TOME X. — Autres ouvrages et fragments inédits BARRES : De Jean Coste. Les récentes œu- ° vres de Zola. Orléans vu de À Montargis. Zang- POLÉMIQUE ET DOSSIERS will. Notre Patrie. Courrier de Russie. Les | TOME XI.— Texte et commentaires se rapportant ppiiants parallèles. Louis de Gonzague. à la gérance et au rôle littéraire des Cahiers ME III. — INTRODUCTION D'HENRI | : (préfaces). ERGSON. De la situation faite à l'histoire et | TOME XII, — Texteet commentaires se rappor- la sociologie. De la situation faite au parti tant au rôle politique joué par les Cahier: intellectuel devant les accidents de la gloire | {compte reudu de Congrès -- Affaire Drey femporelle. À nos amis, à nos abonnés, L'argent. fus, etc.). DME IV. — INTRODUCTION D'ANDRÉ | TOME XIII. — Un nouveau théologien, M. Fer- SUARES : Notre Jeunesse. Victor Marie, comte nand Laudet, Langlois ses ‘qu'on le parle. ; $ L'argent (suite). - z TOME XIV.— Marcel. La première Jeanne.d' "Are. T ; j - Œ0 VRES DE POËSIE TOME XV, — Correspondance. Sonnets. Biogra- DME V. — Le Mystère de la Charité de Jeanne phie et Histoire des Cahiers de la Quinzaine, d'Arc, LePorche du Mystèredelasecoade vertu, | par EMILE BOIVIN et MARCEL PEGU Y: * prix de la collection des 15 vôlumes est de 800 francs payables en quatre : verse- ents annuels de 75 francs, les deux premiers à la souscription. À chaque souscripteur ra affecté un numéro qui restera le même pour tous les volumes de la collection l recevra. es tomes I, IL; IV, V, VI et VIII sont parus et sont livrés immédiatement aux uscripteurs. Le tome IX est sous presse et va paraître pour le 10e anniversaire de mort de Péguy. Aucun volume n'est vendu séparément. = BULLETIN DE SOUSCRIPTION Qussigné déclare souscrire à . cree exemplaire … des ŒUVRES COMPLÈTES CHARLES PÉGUY, ex 1 5 pre in-80 carré (tirage à 1200 exemplaires numérotés) À ix de 300 francs que je payerai à raison de 75 francs par an, les deux premiers tsements s'effechueront à la réception des 6 premiers volumes. | comptant avec 10 0/0 d'escompte. hu 2 volume me sera livré franco domicile, dès son apparition. Le 2 RP A RE RAT 7: Signature). DÉTACHER GE BULLETIN ET L'ADRESSER AUX ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, 3, RUE DE GRENELLE, PARIS, VIS JEAN GIRAUDOUX | : PROMENADE AVEC GABRIELLE | hé de seize lithographies en couleurs par J.-E. LABOUREUR Ce de offre cette particularité d’être firé entièrement à la press Litho- gr aphique. Le manuscrit de M. JEAN GIRAUDOUX 2 été reporté sur la pierre même où M. J.-E. LABOUREUR a dessiné l’une des couleurs de _ses lithographies : à savoir le bleu de l'encre à stylographe. C’est donc un . … fac-similé d’autographe illustré en sept couleurs que cette PROMENADE AVEC GABRIELLE, un des morceaux les plus brillants de M. Giraudoux en qui la critique a reconnu l'inventeur d’un style ; et c’est aussi la version définitive d’un chapitre de Simon le pathétique. Le pinceau de Laboureur | a su fixer quelques images épisodiques, avec le tact commentateur. | - aussi sensible à la poésie qu’à l’esprit du texte. Un volume de 48 pages in-8° raisin, manuscrit de Jean Giro | illustré de seize lithographies en couleurs par J. -E. Laboureur, tiré | à la presse lithographique par Engelmann à Paris, en sept couleurs, . à cent quatre-vingt-cinq exemplaires, savoir: * | _ | 170 exemplaires (dont 20 hors commerce numérotés de I à ee et RE: ISO numérotés de 1 à 150) sur papier vergé d’Arches. 90 fr. 14 exemplaires sur chine, accompagnés d’une suite des gravures surichine (marqués de B 4,0) 6h T6 fr; Î co exemplaire unique sur chine, accompagné d’une suite des gravures Su chine, du texte autographe de J. Giraudoux et des : g'oua: ches originales de J.-E. Laboureur(marqué A) 8.700 fr. Tous ces prix s'entendent taxe de luxe comprise | BULLETIN DE SOUSCRIPTION | [Je soussigné : | HNOMAET PRÉNOMS. UE re | NAÉADRESSE le CARRE AT ADN déclare Souscrire ANSE ARR samples , Sur vergé à ddr, s sur ie dvec « 4 suite (x), de la PROMENADE AVEC GABRIELLE, au prix de … < Signature : (x) Rayer les indications inutiles. UE SOUSCRIVEZ CHEZ VOTRE LIBRAII A ND ( ÉDITION ORIGINALE Fu ; par J. VALMY-BAYSSE . Hiustré de douze gravures au burin par J.-E. LABOUREUR & te Grand Magasin n'est-il pas un des rouages essentiels de nos Beaute villes _ modernes ? Il avait sa place marquée dans “cette collection des Tableaux contem= porains dont chaque nouveau volume est assuré de la faveur des amateurs. Après un précis historique et-géographique, l’auteur nous décrit le visage et les ressorts cachés de cet organisme monstrueux, les acteurs et les spectateurs et les incidents pittoresques que chaque heure du jour y voit se dérouler. Autant -_ de documents précieux sur un des aspects les plus curieux de la vie sociale pré- | sentés avec autant d’esprit que d’exactitude par M. J. VALMY-BAYSSE. Ayant occupé un poste important dans un grand magasin de Paris, le romancier du Retour d Ulysse et de tant d'œuvres délicates a su faire de ce livre rigoureusement vrai le plus divertissant des romans, et le tableau de mœurs le plus savoureux. . Le maître de la gravure au burin, M. J.-E. Laboureur, a illustré cet ouvrage avec lélégante sobriété qui caractérise son talent. Plusieurs planches” ont été faites … d’après des dessins exécutés d’après nature dans les anciens magasins du Prin= . temps détruits par les flammes et offrent un intérêt documentaire exceptionnel. Un volume de 176 pages in-4° couronne, imprimé en 14 Didot Peignot par Éoilouma à Argenteuil (H. Harthélemy, directeur), illustré de gravures au burin, Grès à la presse à bras par + à Paris, à trois cent trente-cinq exemplaires, savoir : 315 exemplaires (dont 15 hors commerce numérotés de I à XV et 300 numérotés d - x à 300) sur velin pur fil Lafuma-Navarre.. … à … 160f, IS. exemplaires sur jpoe impérial avec une suite des gravures sur chine (marqués de os FD Enr … … 800 fr 4 exemplaires sur japon. impérial accompagnés d'une double ‘suite des gravures, su chine, et sur japon impérial (marqués de B à E) …. ,. … …. …. A00f%. ' exemplaire unique sur japon impérial accompagné d’une double suite ‘des gravures, Sur _chine, et sur japon impérial, et des dessinis originaux (marqué A) ®. 500 Dies Tous ces prix s'entendent taxe de luxe comprise Re . BULLETIN DE SOUSCRIPTION. je soissigné : NOM ET PRÉNOMS... PA DDR de e souserire. pe à … FÉES TEE SD °LE Are. : cLEN de ie PAR a F ROBERT D'HUMIÈRES UN vôL. IN-16 DOUBLE-COURONNE … 7. E So exempl. sur pur fl. 25fr. (souscrit Pour tous ceux qui ont été à même de lire dans lo crisis l'ensemble de Fe du grand romancier: anglais, LE NÉGRE DU ES NARCISSE ?’est un de ses plus incontestables ee | Rd'œuvree © Contrairement à à des ouvrages tels que Sous es Yeux d’ Occident où Une Victoire on nf trouvera: presque. auçune intrigue et pour la simplicité du plan c'est un livre qui est de x lignée des récits directs comme Typbon ou Jeunesse. ER, | En fait, c’estle simple récit de la traversée d’un voilier de Bombay à Eondres, et les circons- ances qui y sont relatées ont toutes trait à la marche du navire, à $a lutte contre les élé- _ ments, à l'étroite union de sa vie avec celle des hommes qui. lé montent, et non pas seule- ment leur existence matérielle, mais leur sentiment intime de la vérité immédiate, du . danger, de la , discipline, ES e 3 Comment la présence d’un nègre, embarqué parmi l'équipage, crée, par des malaises don -on ne sait d’abord s’ils sont réels ou feints, un relâchement général de la discipline, €! comment tout l'équipage se reprend devant l’inéluctable exigence de la tempête et la nèces) sité de sauver le navire et ses hommes : c’est tout le drame ‘au livre, mais amené, présenté) : dénoué, avec ce sentiment des plus obscures modulations de la conscience -et cette facuit | de faire voir et de faire grand qui sont les caractères constants des livres de Joseph Conrad} “LE NEGRE DU NARCISSE” est un des plus beaux livres qu’on ait jamais écrit Sur a mer, ou plutôt sur les navires ét leur combat séculairescontre la mer : il est: l'œuvre d'u * homme qui a vécu lui-même ce combat pendant. vingt ans et tout le livre est coloré d’ sentiment de tendresse pour le navire et d’une ferme ‘indulgence pour les hommes qui 4 ; . communique uñe émotion particulière. ‘Onne peut plus, après l'avoir lu, — et si éloigné qu'on soit de préoccupations. “San _ oublier ces figures simples et grandes, à l'antique, du capitaine Allistoun, de Baker, nl “-Singleton et de tous ceux qui, comme le dit l'auteur, « ont RE sur à mer immortel : ÉRLUR le pardon de leurs vies Nes ». | DU MÊME AUTEUR : j : ? ; re : TYPHON. Traduit par ANDRÉ GIDE … +. ER LA FOLIE ALMAYER. Traduit par Mie. 6: SAN EU Er ‘| SOUS LES YEUX D’OCCIDENT. Traduit par Pa Nez … … $ EN MARGE DES MARÉES. Traduit par G. JEAN-AUBRY 4 | LORD JIM. lraduit par PR:NEEL 27 à RSR Er | UNE VICTOIRE. Traduit par Mme Is. Rivière et Pur. Non. RO ES BIOGRAPHIE : fée Conrad Kor genouvshi, dit Joseph Conrad, est né dans la Pains mér ha le 6, capte 18 apr ès avoir mavigué de 1874 à 1878 sur des navires de la marine “marchande française, puis de à 1894 Sur des bétimrents anglais, Sont à lour comme marin, qfhciers capitaine. au long. COUTS, depuis 0 entièrement consacré aux x Jéfiresre. Tee Conrad” est. mort le 3 Août 1924. | MARCEL PROUST LES PLAISIRS E * LES JOUR 7 | PRÉFACE D’ À NATOLE FRANCE Ux VOLUME IN-16 JÉSUS. 5 apparition de ane en 1913 put donner l'impression d’un ee Fa a -ne savait d’où pouvait bien surgir ce monde si complet, si multiple, si. bien RE organisé. C’est qu’on ignorait LES PLAISIRS ET LES JOURS: = re En relisant aujourd’hui ce livre, qu'Anatole France, dès 1896, sut préfacer rs en termes divinatoires, on - comprendra d'où est mé le grand œuvre de PROUST. Tous les thèmes essentiels de la Recherche du Temps perdu, # _y sont esquissés : et l’on voit même s’y dessiner l'embryon de certains - personnages. La nature profondément contemplative, l'intuition miraçu- - leuse, et même le génie comique de PROUST se révélent ici et s exercent ; avec une charmante naïveté. A tous ceux qui sont épris de l’homme autant que de l'œuvre ce. livre Set . apportera dé € grandes joies. ae A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 392 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PIER VELIN PUR FIL ET 100 EXEMPLAIRES IN-# TELLIERE SUR (PIER VERGÉ DE PUR FIL LAFUMA. TOUS CES. EXEMPI.AIRES SONT TIEREMENT SOUSCRITS. FR DU MÊME AUTEUR : astiches et Mélanges, 1 vol. in-16.. A LA RECHERCHE DU TEMPS PER DU : côté de chez Swann, 2 vol. in-16. .… Ur ere -Pombre des Jeunes Fities en fleurs, : 2 vol. tré, Fe ue GONCOURT 1919 RP RE e côté de Guermantes E, 1 vol. in- 6. pe pr de Gnermantes LLE — | Sodome et Gomorrhe Lai 1 val | Gomôrrhe HE, 3 in- "rire un ee ee Bt Gomorrhe ID), 2 VoË ne Fe CHEZ VOTRE LIBRAIRE | + à de dre de VARIËTÉ, M. PAUL VALÉRY a réuni la plupart des essais qu'il a écrits depuis 1919. On trouvera dans 6e volume, les préfaces qu’il a données à l Adonis de La Fontaine, : à Euréka d'Edgar Poë, à la Connaissance de la Déesse de Lucien | Fabre, ainsi que lJntroduction à la Méthode de Léonard de +] Vincr, Ja Crise de l'Esprit, augmentée d’une sole inédite, etc. | … L'ensemble de ces études est caractéristique de la manière de «| penser et du style en prose de l’auteur de la Jeune re de | ax Charmes ét d’ Eupalinos. JL 4 ÉTÉ TIRE DE CET OUPRAGE : exemplaires, dont 12 hors-commerce, sur vélin pur fl des Fan teries Navarre. 4 4 ". . ju 25 fr. Se | AC exemplaires i in-4° tellière, de 8 hors-commerce, sur vergé pl fil des Papeteries Navarre: etes ART Sr fr. CS . LUC DURTAIN. _ CONQUÊTES DU MONDE OURCE EXTRAITS DE PRESSE UN VOLUME IN-18 ne : Ces trois machines Hinirliement montées, in ere. dun se _ poli, d’une sûreté étonnants, que sont la sensibilité, lintelligence et : _le style de l’auteur. Dans cette course à l'expression du mouvant, du. technique, de la machine vivante et de l’âme sportive, qui a pris - depuis’ deux ans un si bon départ (la vraie victoire olympique de la. … France, la voilà !), je ne vois à personne plus de fond qu’à M. LUC DURTAIN, et je suis tenté de le prendre gagnant. Fee ; (ALBERT TeiBauDer, Europe Nouvelle.) se un semble que l'auteur se soit.imposé de n’user d'aucun lyrisme, d Ar 7 _ cun « truc littéraire ». Il déroule, violent et rapide, le film d'un drame d'amour dans une ville d'eaux. L’ observation exacte, la note précise absorbent l'émotion de l’auteur et nous la transmettent. (Les TREIE, Tatransigeant. Je En E … Puisque c’est ardent, tendre, un peu mystérieux, que vous faut- il | davantage ? Pour ma part, j'ai aimé LA SOURCE ROUGE. À NES . C’est le père Ubu, incarné en Jarry, qui habita cette : tour sans escalier du haut de laquelle il pêchait à la ligne Ke les volailles des voisins. C’est le père Ubu qui se promena 4 dans Paris, un pistolet grand comme une petite arquebuse, à la ceinture. C’est lui qui, tirant de cette arme, à tort et _ à travers, dans un jardin et ayant failli tuer plusieurs enfants, répondit à leur mère qui le suppliait de cesser : Or. « Ne craïignez rien, madame, nous vous en ferons d’autres. » Lui qui, dans les restaurants, mangeait les menus à ee l'envers, commençant par le cognac, remontant le café, le LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE ALFRED JARRY, UBU-ROI ET LES PROFESSEURS dessert, les légumes, le rôti, la soupe pour finir par l’'absinthe. La soif de blasphème dans les chroniques du Canard Sauvage, la soif de stupéfaction dans les Spéculations, la soif de splendeur perverse dans Messaline, de force sur- humaine dans le Surmäle : c'est lui. Carré sur la banquette des cafés, le bâton à perforer les oneilles entre les jambes, Jarry jouait le père Ubu. Il le joua à l'hôpital. Il le joua dans le dernier mot qui pré- céda son dernier silence : — « Nous trépasserons exactement le jour de la Tous- saint ! » prononça majestueusement le père Ubu, à l'oreille de son voisin de lit. < Or, le père Ubu c'était le père Heb. Il prenait sa. revanche. Outre les années et outre-tombe, il persécutait son persécuteur. Et le père Heb, c'était un professeur. Et nous voici revenus à la corrélation fatale que la polé- mique récente a accusée. Professeur ? Un professeur a éveillé la vocation d’Alfred Jarry. Un journal de professeurs vient d’en soupeser l’authenticité. Professeur, Jarry a voulu, a failli l’être. Il en avait la science et les dons. Dans le choix de ses lec- tures, il manifestait de l’hérésie. Mais il était un homme de livres, bien plus strictement que ne le fut, par la suite, : Guillaume Apollinaire, son ami. Je me les rappelle, un soir, tassés contre un guéridon, dans le fameux Caveau de la place St-Michel. Tandis que de jeunes poètes « mé- connus » qui sont devenus depuis, je pense, des roman- ciers « trop connus », accoudés au piano, psalmodiaient, Jarry et Apollinaire discutaient le sens d’un vieux texte de bas latin, érotique, d’ailleurs. De toutes les œuvres d'Alfred Jarry, de tous ses propos montait ainsi une saveur de vieux livres. Oh! pas une saveur fade d'imitation ni de pastiche, pas une saveur servile. Une saveur trouble et révoltée, au contraire. N’empêche qu'il se dégageait et se dégage plus encore, aujourd’hui, de ce qu’il écrivit quelque chose de livresque et, pour tout dire, de professoral. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Et tel est (és secret de cet homme et de cette œuvre. | C'est, peut-être, la cause du peu d’attention qu'on leur _ prête actuellement. Tant d'œuvres plus libres, plus joyeuses, à qui ils frayèrent la voie, sont nées. Cest, en tous cas, la marque, le signe révélateur de leur destinée et _de leur fonction. Au moment où Jarry s’acharna à ridiculiser un profes- _ seur et, professeur lui-même de tempérament, le trans- posa en un roiet un bouffon, la littérature n’avait plus, pour ainsi dire, de racines vivantes. Dans l'inconnu erraient de grands poètes qui vinrent à la lumière plus tard, après avoir pris la bonne précaution de mourir jeunes. . Mais les écrivains en vogue, réalistes obsédés de descrip- tions textuelles et de décalques, ne se reliaient à aucune haute ascendance. C'était un mérite. C'était une faiblesse. Phénomène significatif : malgré sa gaillardise, malgré sa « haute graisse », Zola ne fait jamais songer à Rabelais. D'autre part, dressée aux méthodes critiques, jalouse d'analyse et de philologie en ce qui regarde les vieux ‘siècles, l'Université ne tenait guère à tirer le Moyen-Age de son sommeil, autrement que comme objet d’études historiques. Il fallait un homme qui le comprit bien, un homme de leur trempe pour arracher le terroir littéraire français à la nécropsie des professeurs. Ce fut le rôle de Jarry. Il eut les professeurs en haine. Il les pourchassa avec passion, avec amour. Il les contrefit. Il les bafoua. Il fouilla et retourna, en pleine terre, en plein terreau, les textes qu'ils dépeçaient. Il s’amusa à les dérouter, à les humilier sous la tradition plantureuse, libertine, fantasque, cocasse, qu'ils découpaient en pâles planches de collection. Et cela devait aboutir à cette création dont la destination et, aussi, les servitudes nous apparaissent, sous ce jour, avec netteté : à ce monarque-professeur, stupide et cruel, _ Aéau anodin planté sur la vieille souche et qui allait servir ALFRED JARRY, UBU-ROI ET LES PROFESSEURS de signal et d’épouvantail, dans le départ littéraire, neuf [END traditionnel, commencé à cette époque. à Une pareille gageure, une pareille réussite revêtent, à distance, une apparence insensée et pathétique. Jarry ny triompha que grâce à l'insolent mélange de l'esprit le ne studieux et le plus rétif. Les bibliothèques des’professeurs, il les a, tantôt étripées et avalées comme Don Quichotte, tantôt brülées comme sa gouvernante, tantôt naïvement simulées, comme San-* cho-Pança. Le père Ubu, la mère Ubu ? En ces ancêtres ne les reconnaissez-vous pas ? Ils ont cent, mille volumes dans leurs ventres volumineux. Ils ont un grant passé. Ils ont le droit d’être fiers. Chants des trouvères, fabliaux, mystères, soties, Jarry à tout fait sortir des cimetières scolaires et l’a précipité dans la vie moderne, adapté aux tramways, aux chemins de fer, à instruction gratuite et obligatoire, à ‘la République radicale, à la gendarmerie, à la Pologne, aux romans russes. Tout est là. Le voici rebrassé, régénéré. Comment, de cette origine et de cette mission, ne reste- rait-il pas des traits pédants ? Quand on se rend compte … qu'ils résultent d’une révolte grâce à laquelle le courant de la verve littéraire d'autrefois est revenu, renversant les barrages de l’école, se confondre dans le nôtre, on n’est plus tenté de s’en irriter. On a le respect de cet effort de soulèvement, quelques gravats de collèse qu’il entraîne. On ne peut que déplorer l’infortune qui en est la rançon. Dans cette veine, au gré de ses impulsions rebelles et déférentes, pleines d'invention et pourtant rétrospectives, Jarry a entrepris et repris tous les genres. Il a été un vrai trouvère. Il s’y est d'autant plus empressé et pressé qu’une prévision sinistre brûlait sa vie. Il semblait qu’il sentît que la recherche vivifiante, mais hasardeuse qu’il tentait, ne pouvait se prolonger longtemps. Pour qu’elle eût tout son sens, elle devait aller vite, se multiplier, ne pas s’immobi- liser, refuser tout cadre, toute sanction, toute mode. Lui- “ 272 ; LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE même devait marcher, vaillamment, à grands pas, à “ ren- contre de la mort. _ Aussi, coup sur coup, poèmes, pièces de théâtres, essais, : romans se succèdent, en esquisses fougueuses, joviales et corrosives : Ubu-Roi ; le Moutardier du Pape ; Objet aimé. Un roman d’évocation : Messaline ; un roman scientifique : le Surmâle ; un roman bourgeois : la Dragonne et quantité _ de poèmes, d'articles. _ I y dépensait, pour bondir de la gangue traditionnelle d’où il partait, une logique stridente (car il y avait en lui un abstracteur) avec laquelle il démontait et démontrait d’incroyables paradoxes. C’est par là qu’on débouchait sur la liberté, sur la nouvelle vie, sur le nouveau Moyen-Age. Au cirque, au théâtre, dans la rue, aux enterrements, de tous côtés, il repétrissait dans la vieille matière de nou- veaux gestes. Il parlait du Prolongement du Chemin de fer de Ceinture ; des Mœurs des Noyés; de la Cynégétique de lOmnibus ; des Sacrifices humains du 14 juillet; de la Passion considérée comme course de côte. Il attaquait tout pour le libérer, pour lui faire prendre la fuite hors de la raison des professeurs. Que par lui, le monde des lettres s’est senti libre, bien plus qu’il n’était libre lui-même ! Le monde des lettres et tout le monde. La liberté, un peu arcboutée, insistante et pédagogique, telle qu’il la présentait, avait, par son grossissement, une action directe fort vive. Oui, cela peut étonner : lui, homme de tradition projeté avec brutalité hors de la tra- dition, homme de férule, fut, en somme, un moraliste et son influence sur les mœurs est certaine. Il accoutuma à harmoniser des inconséquences, entre- heurter des disparates (voyez les sautes d'humeur du père SL md me D or ALFRED JARRY, UBU-ROI ET LES PROFESSEURS 273 Ubu). Il rendit plus franches des coudées autrefois ré- prouvées. Quel ernplés pour ceux qu'embarrasse la peur du ridi- cule, laquelle n’est, souvent, qu’un manque de courage! Il : a prouvé ce que pouvait contre elle un esprit raisonneur. N'est-ce pas à lui que le langage usuel, le langage de la lassitude et du délassement doit de disposer couramment, désormais, d’un mot naguère banni de la bonne société ? À présent, ce mot, paré par lui d’un grand air de blason, personne n’a plus de peine à l'utiliser. Je le dis. Vous le dites. Tout le monde le dit. C’est un mot poli par le Ex meilleur usage et qui fait grand bien. Jusqu’à l’accentuation spéciale, à découpures angulaire, que. Jarry, imitant le père Ubu, prêtait à sa voix, qui s’est répandue et popularisée, en signe d’indépendance, dans la jeunesse littéraire. | Comment t’oublierait-on, cher père Ubu ? Pas plus que pour le pauvre Lélian, la renommée, en dépit des cahots, ne te sera parjure, pauvre Palotin, terrible, impitoyable À FHOON ! NAT Ur HENRI HERTZ CORPS ET.BLENS pour Madame J. M. SERT. = Le jour venait mourir sur le perron de l'hôtel. Un éclai- _ rage incertain précédait maintenant le crépuscule. Paris | tourne, s’impatiente et appelle la nuit. Un commis se tenait sur les marches. Son plastron, dur et brillant, heurtait encore le jour. De nombreuses petites taches, invisibles à la lumière électrique, apparaissaient sur son habit noir. Dénaturé, diminué, il surgissait dans cette clarté ingrate comme un acteur affrontant la rue sous son maquillage de théâtre. Grimé par la fatigue nocturne, il avait devant le jour la stupeur d’un oiseau de nuit. Rozales regagnait son hôtel, près des Tuileries. Je l’ac- _ compagnais. C’est là que logent, étrangement confondus, des hommes venus de toutes parts: destinées vagues que les suites de la guerre précisent ou abandonnent, sous l'œil égal du directeur, un Autrichien. Malgré les atteintes sour- _noises d’un patriotisme maniaque, cause de tant de faux- pas, ses compétences professionnelles maintinrent cet homme à son poste pendant toute la guerre, en plein terti- toire ennemi. Le palace qu'il dirige est devenu une sorte de ministère des affaires internationales où, dans une atmosphère d'élégance, d’oisiveté et de nourriture cosmo- anxieux. FR _polites, s’ébauche la réconciliation incertaine d’un univers CORPS ET BIENS MPUTe 275. Les travaux de la conférence économique dont Rozales s’occupe en liaison avec le Quai d'Orsay, lui laissent cer- tains loisirs qu’il emploie en besognes mondaines, en camaraderies banales comme celle qui m’unissait à lui. Il n’eût peut-être pas été un personnage en tout temps, en tout lieu, mais son esprit positif ignorant le passé pour s’assimiler aux circonstances nouvelles dans un pays étran- ger, victorieux et de tout temps sentimental, lui gagna, avec les prérogatives d’un âge qu'il n’a pas encore, une sorte de prestige diplomatique qu’autrement il n’eût jamais atteint. [| montre, en outre, la tranquille assurance de ceux qui ont réussi par surprise et qui, tout à lavance de leur marche, laissent les autres s’en étonner. Enfin Rozales recueille en lui-même, de ses ancêtres espagnols, ce sang aventurier qui lui confère une incontestable supériorité dans l'aventure moderne. Le signe du hasard marquait nos relations. Nous étions devant sa porte : — Vous n’entrez pas ? — Je n’ai pas le temps. — Venez donc dîner avec moi demain soir. Ici. On y est moins mal qu'ailleurs. Je déteste les petits restaurants que vous affectionnez tous. Drôle le goût des Français pour les détaïls, les bibelots. Ici, c’est le wagon-restaurant de ce sleeping qu’est mon hôtel. Demain, à huit heures et demie, n'est-ce pas ? _ La vie est vague. On se défend mal contre les inconnus, les nouveaux venus, ceux-là surtout qui, dans la première période de leur réussite, ont une hospitalité béante. Que de gens n’a-t-on pas vus oublier de précieuses intimités pour devenir les proies dociles et vite négligées de ceux qui « donnent des dîners ». Rozales disposait de vous avec cette aisance qui caractérise tout étranger en face dun Français. Je cédai à son invitation par habitude française correspondante de se laisser faire, en bien comme en mal, aduler ou exploiter tour à tour, parfois simultané- 276 ; LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE ment ; c’est ainsi que pendant la guerre, certaines protec- tions étrangères qui rendaient à notre pays son visage traditionnel, historique, de jolie femme, d’enfant gâté, se changeaient bientôt pour nous en tutelle gènante, voire en protectorat. Durant les précédentes années, la France était allée trop souvent dîner dans le monde. Lorsqu'elle découvrit les délices du « chez soi », il était trop tard. — Vous regardez notre inconnue. C’est ce que nous avons de mieux ici. Vous la verrez sûrement demain soir, me dit Rozales en m'offrant bien de face sa laideur grima- çante. » . ; . è . Je m'étais effacé pour laisser passer une femme à peine entrevue, dont le parfum était venu nous interrompre et s'imposer à nous comme un changement de saison. Le lendemain, nous dînions dans cette salle à manger, lieu de guerre fameux, comme la Galerie des Glaces, la péniche de Joffre, le wagon de Foch. C'était dans cet escalier, quelques semaines auparavant, qu’un jour de bombardement par Gothas j'avais entendu ce poète, devant ceux que leur curiosité poussait à monter en sens inverse de ceux à qui leur prudence commandait de descendre, proférer avec sa douceur accoutumée : — Le jugement dernier! Dans son coin, se tenait un vieux couple américain, très riche, qui habite l'hôtel depuis vingt ans. Lui s'habille encore comme sous la jeunesse d’Edouard VII. Pour arrêter les prodigalités de son mari, elle, femme de tête, s’avisa de lui allouer cinq francs par jour d’argent de poche. Mais tout augmente! Depuis la guerre, cette somme a été portée à dix francs. Plus loin, un homme politique en vue, seul, derrière le” Temps, passait inaperçu. Un groupe silencieux, par ce air foudroyé que dans une gare, sur un bateau, on voit C4 CORPS ET BIENS 277 aux émigrants trahissait des Russes, seigneurs du régime précédent. Devant leur unique repas. Enfin, le décor habituel, prévu. Au moment où nous allions atteindre notre table, encouragés par le sourire nuancé du chef de rang, je revis la femme inconnue. Seule, elle dinait distraitement, le regard perdu, dans un rêve. Je vis d’abord ses veux, lac triste et ciair. Ses cheveux possédaient naturellement cette nuance acajou vers laquelle s'efforcent tant d'artifices. Elle baignait dans une atmos- phère d'élégance simple et sombre. Sur sa robe noire n'apparaissait aucun bijou, et l’on eût dit d’un luxe inédit. Devant elle, reposait une pochette en velours ornée d’un chiffre en brillants. Elle était attachante ainsi, lointaine, assez abstraite, l’air de célébrer le culte du néant. Rozales parlait : — Vous voyez : ainsi que chaque soir, ainsi que chaque matin, l’inconnue est à sa table. Comment la trouvez- vous ? — Belle ! — Pour moi qui suis très occupé, le spectacle de la tristesse chez un être est reposant. Les femmes joyeuses m'agacent. Celle-ci est triste, profondément triste. Elle me plaît. Cette déclaration me fut désagréable. Il me sembla que Rozales portait sur un objet précieux et fragile une main ignorante, sacrilège. La gêne fit dévier la conversation. Nous n'avions pourtant point cessé d’être préoccupés par notre voisine : elle formait l’arrière-plan de nos pensées. Emanait-il d'elle un magnétisme ? Elle était de ceux qui sont le spectacle, non de ceux qui le contemplent. Sans plus l’observer, j'arrivais à me la représenter. Par contraste, l’aspect de mon hôte me frappa. La laideur de Rozales ne comportait aucune compensation dans l'absolu. Elle ne dominait pas. Elle était molle, sans accent : le 18 238 0 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE … visage flasque, domestiqué par la vie, dans lequel circulait un regard malin mais sans éclat. Laideur, enfin, ennemie de cette beauté voisine qu’elle semblait combattre, guetter, comme le mal le bien, comme la nuit le jour. Certaines _ images de notre enfance représentent l’antagonisme pri- _mordial : un Satan noir et griffu fait face à un Dieu d'étoiles et d'azur. Je fus bientôt embarrassé pour parler à Rozales. chute fois que mes yeux croïsaient les siens, je sentais comme le | reproche dé cétte autre présence, Er et désenchan- _tée, qui hantait la salle. “One: gène nouvelle me ramena au sue Éa la ae denté n'avait fait fuir: | s _ — Qui est-ce ? : — Ah voilà, qui est-ce ? Elle est inscrite ici sous s le nom de madame Dulac. Ce nom, qui fait l'effet d’un pseudo- ni nyme, intrigue plutôt qu'il ne renseigne. Est-elle une _ grue élégante, üne femme du monde dévoyée, une aven- _turière qui se fait une auréole de ce mystère 2... (J'avais déjà remarqué que certains célibataires sont habiles à compartimenter ainsi la société, comme si, par ces cloisons, ils s "apprètaient à défendre une épouse hypo- LPRQUE, une fille imaginaire.) - Impossible de démêler qui elle est. Je m'en suis oct inutilement auprès de Pater, le directeur, qui a le plus sûr diagnostic. Elle habite l'hôtel depuis six mois, ne voit personne ; rién dans sa conduite ne la fait remar- quer. Elle a une litison avec un jeune homme très beau qui vient ici quinze jours par mois. Pendant ce temps ils ne se quittent pas comme des gens qui s’adorent. Lui a un nom belge que j'oublie mais je sais que C’est « quelqu'un de bien ». Tant qu'il est à Paris, ils prennent leurs repas dans leur appartement. Après son départ, elle retourné au vague où vous la voyez plongée en ce moment... C’est un beau couple... Enfin, je croyais connaître tout le monde, th bien c’est une ‘inconnue... se enr CORPS ET BIENS : Je regardai Rozales : ses yeux pesaient sur notre voisine. J'y surpris une intention et ce clignement imperceptible, féroce, métamorphose du désir. Ÿ Madame Dulac ne tarda pas à quitter la salle. En la se : regardant s'éloigner, je ressentis pour elle une pitié incom- préhensible vers laquelle me portait sa grâce malheureuse, À travers la glace du fond, nous la vimes entrer dans | Pascenseur, s'élever: Ducs comme un génie, puis, disparaître. Rozales ! ce nom d’homme beau, exhalant un climat lointain, comme il sonnait mal ! Réclame tapageuse d’un produit douteux. N’était-il pas aussi le symbole sonore de cette occupation argentine que rien ne lasse, et qui, en les dénaturant, s’est étendue sur nos plaisirs comme une troupe rusée. En moi montait une colère analogue à celle qui, tout jeune homme, m’animait devant l’envahissement sud-américain. C'était l’époque où, mes camarades de « seconde » et moi, nous faisions connaissance avec l'éblouissement de Ia vie nocturne : pour me hausser jus qu’à elle, penché au-dessus de la toilette paternelle, j’accu- sais à l’aide d’un crayon une moustache qui s’obstinait à ne pas pousser. Dès la première sortie, m’étaient apparus ces têtes noires et laquées, ces teints' mats indifférents à la chaleur, à la fatigue des restaurants de nuit (notre honté à nous d’avoir bonne mine!), ces vêtements sculp- tés avec lesquels la lutte était impossible! Ils formaient ‘un bloc silencieux mais redoutable en s'amusant de la même manière, en trempant dans les mêmes breuvages, en aimant les mêmes lieux, les mêmes femmes, en plaisant aux mêmes, à toutes. Hal! comme nous nous serions sentis prêts, nous qui jouions pourtant aux hommes däns ces boîtes de nuit, à défendre, contre ces vainqueurs, les jeunes gens blonds, artistes, efféminés qui, dans ce temps- B, n’y allaient pas encore ! Mais javais compris notre 280 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE défaite irrémédiable et qu’il fallait accueillir avec scepticisme cette pauvre fille, abandonnée des hommes, jalouse d'eux, comme nous, car elle aimait les femmes, lorsqu'elle ajou- tait, ainsi qu’une protestation, sa présence à notre groupe malheureux : — Oh, moi, ne me parlez pas des Argentins. J° peux pas encaisser ces types-là. _ Et leur accent que j'oubliais, leur accent, monotone comme tout pittoresque déplacé. J'étais repris par une de ces crises de nationalisme moral; que tout Français connaît, où nous laissons voir, étroitement mêlés en nous, le meilleur et le pire. — Dehors, dehors tous ces métèques, toutes ces « peaux noires », articulai-je. Je m’aperçus soudain dans une glace de la devanture de Bodega. J’imaginai aisément sur mon visage des mous- taches relevées à la militaire dont ma colère le décorait. Je retrouvai en moi-même un de ces petits bourgeois solides qui ont toujours des caoutchoucs aux pieds, un para- pluie à la main, leur livret militaire, et qui, depuis 1870, continuent à dire en parlant des Allemands : les Prus- siens. Je. faisais inconsciemment leurs gestes inutiles, j'avais leur logique entêtée dans la discussion, leur persévé- rance dans le soliloque. Le petit personnage qui m'apparut me fit rire. L’Eu- rope, la civilisation reprenaient le dessus. Que m’était-il arrivé? Amoureux de madame Dulac? Avais-je eu cette inspiration qui vient aux hommes de chez nous de se porter au secours de celle qui les attire lorsqu'elle ne court aucun danger, au risque de la compromettre ? Etais-je victime de la galanterie française ? Mais non. Cette « cause » était ridicule. Les palaces étaient les endroits désignés pour que se rencontrassent un homme comme Rozales, une femme comme ma- dame Dulac. Il était probable d’ailleurs qu’en dépit de sa » CORPS ET BIENS 281 grâce touchante, de la distinction de son isolement, celle-ci ne verrait nul inconvénient à connaître Rozales, serait peut-être enchantée d'accueillir son hommage. Je n’allais tout de même pas me laisser entraîner à confondre humanité propre, simple, vraie avec cette faune incer- taine des grands hôtels! Il fallait bien croire à une mysté- rieuse sympathie entre les gens qui ont la même vie, qui ressentent les mêmes besoins. Sinon, l’explication des actes humains n’en serait que plus bête! Cette madame Dulac, après tout, c'était ce que le seul jargon peut définir : une poule. On en trouve tout au long de l’échelle sociale. Curieux mélange : Intérêt, obéissance, gourmandise, ennui, ambition. Une poule n’est pas plus une courtisane qu’une femme du monde ou qu’une bourgeoise mais le composé des défauts qu’on trouve chez les trois. Elle est placée au croisement de ces trois routes et ne s’engagera jamais dans aucune. Il ne s’agit plus seulement d’une profession, mais d’un état auquel toute femme peut glisser, comme dans le déshonneur tout homme qui s’abandonne. Elle connaît alors ce tutoiement que la compromission réserve à la lâcheté des mâles, à la déchéance des femelles, Je venais d'éviter un charme, un danger, en réintégrant à temps cette personnalité seconde que chacun de nous partage avec une famille, une caste, un groupe, une patrie. | _— C'estun bien joli chien que vous avez là, madame. L’ascenseur était plein. Madame Dulac avait préféré remonter chez elle à pied. Rozales, derrière elle, avait saisi cette occasion de lui adresser pour la première fois la parole. Au restaurant, dans le hall, depuis quelques jours, il la regardait avec insistance. À ses tentatives il lui avait semblé qu’elle avait répondu, ce jour-là, par une expres- hé} NI ë LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE sion engageante. Mais comment rien découvrir de certain _ surce visage indifférent, dans ces yeux lointains ? Bah! Il venait de lui parler, il allait bien voir comme elle le prendrait. Il craïgnait un silence hostile. Madame _ Dulac se retourna à demi, ne répondit pas, maïs son visage Jui offrit un pâle ‘ourire. Il y avait dans l’abord de cette . femme présumée fit re, sauvage, de quoi surprendre Rozales. Il avait prévu une rebuffade qui, toutefois, ne l’eût pas arrêté. Il s'installa dans ce sourire triste. — Jecrois, madame, que nous sommes voisins d'étage. _ Ainsi peut-être voudrez-vous bien excuser celui qui habite si près de vous, de la liberté qu’il a prise en vous adressant la parole. Le grand désir de vous connaître. re Rozales avait achevé de se présenter lorsqu'ils parvinrent au palier du second. — Dois-je ajouter que si je puis être d’un secours quel- _conque à une personne aussi charmante et seule, je crois. _ — Je vous remercie, monsieur. Elle eut un nouveau sourire qu’il jugea charmant. . Le soir, au restaurant, Rozales se tourna plusieurs fois du côté de madame Dulac. Il voyait, dès qu’elle se sentait regardée, sa main remuer nerveusementla pochette. Rozales alla ensuite s'asseoir dans le hall et se mit à fumer un cigare. Madame Dulac ne tarda pas à le traverser. Elle entra dans le salon de lecture, s'installa pour écrire. L'homme, tout en fumant, l’observait, immobile. Lors- qu’elle eut fini, elle appela un chasseur et lui remit sa lettre. Puis elle se dirigea vers l'escalier. Les yeux de Rozales la suivaient. Un instant après, le chasseur lui apportait la lettre. Il lut ceci : « Puisque, ce matin, je n’ai pas été surprise que vous m'adressiez la parole, trouvez naturel ce mot que vous recevez de moi. Je suis, comme chaque soir, remontée dans mon appartement. J'y recevrai volontiers la visite que, si vous le jugez bon, vous pouvéz me faire. CORPS El! BIENS. 283 Après tout, comme vous le disiez vous-même, nous sommes voisins d'étage. — Geneviève Dulac. » Rozales relut plusieurs fois ce billet. Ses affaires mar- de chaient si bien qu’il commençait à douter. L'habitude des réalités et la curiosité masculine aidant, il ne tarda pas néan- moins à monter et à frapper à la porte de madame Dulac. Il se trouvait dans un de ces boudoirs d'hôtel qui n'ont que pour peu de temps cessé d’être des chambres à cou cher, ne tarderont pas à le redevenir, et ne sont dessalons : qu'en proportion du goût et de l’ingéniosité de ceux qui les occupent provisoirement. Madame Dulac n'avait pas manqué à la transformation qu’une femme élégante fait subir à l’aide de châles, de fourrures, d’argenterie, à ces réduits d’un Louis XVI mièvre et désolé. Quelques meubles personnels, mélangés à ceux de l’hôtel, témoignaient de la velléité de demeurer là longtemps. Mais ce qui frappait, c'était les photographies innombrables : il y en avait par- tout, sur la cheminée, sur le piano, sur les tables, sur.une planchette au-dessus du radiateur, Elles représentaient toutes la même personne : un homme jeune et beau, dans ‘ tous les costumes, dans toutes les circonstances possibles. En «civil, en uniforme, à cheval, en canot, là l'école au milieu des autres élèves, indiqué par une croix. Il y avait même deux photographies d'enfant où l’on retrouvait homme à ses yeux. Toutes portaient une date et la même signature. + … . - s , . ee 0 ° . L'RÈT) 64 . . e — C'est comme si nous nous connaissions depuis long- temps ! Il me semble être déjà venu souvent ARR cette chambre. - Rozales approchait du but. Revenu de son premier éton- nement, il ne songeait plus qu'à franchir les échelons indispensables de la conquête masculine. Il se sentait bien un peu seul dans ce qu’il entreprenait mais il en était à cet instant où l’homme n'ayant plus d'yeux que pour la capitu- X | LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE lation de la femme, n’aperçoit plus comment ce qu’il prend lui est donné. Rozales, en effet, était laid mais habitué à la réussite. Il ne s’embarrassa pas de la contenance de celle-ci : une sorte d’indifférence, l’esprit ailleurs ; elle ne bougeait plus, n’écoutait plus. Elle attendait. Il voulut enfin la ‘prendre dans ses bras, chercha ses lèvres. Elle commença par se laisser aller. Puis elle se redressa et le repoussa brusquement : — Les mains, lavez-vous les mains au moins. « Double suicide dans un Palace parisien. » — « Voici des détails complémentaire sur le double suicide survenu il y a quelques jours dans un grand hôtel des environs des Tuileries. Mardi matin, à l'heure du courrier, un chasseur trouva dans leur appartement les corps inanimés d’un homme, monsieur de B..., d’une famille de Bruxelles très connue, et d’une femme inscrite à l’hôtel où elle habitait depuis six mois, sous le nom de madame Dulac. La famille du jeune homme a été prévenue par télégramme. Quant à la jeune femme, malgré d’actives recherches, il a été impossible de retrouver aucune pièce d’identité la concer- nant. Personne ne s’est présenté pour réclamer sa dépouille. Ce qui contribue à égarer l'enquête, c’est que malgré la grande élégance de la disparue, il n’a pas été retrouvé chez elle une somme suffisant à couvrir les frais funéraires. Les malheureux avaient absorbé une dose massive de véronal. La personnalité de monsieur de B. semblant, en dépit des. apparences, devoir faire écarter le besoin d’argent comme mobile du suicide, la justice se demande si, une fois de plus, elle ne se trouve pas devant un drame des stupéfiants qui ont déjà causé tant de ravages dans les milieux élé- gants de Paris. » J'étais depuis quelque temps en villégiature aux envi- CORPS ET BIENS ; | 285 rons de Genève lorsque mes yeux tombèrent sur ce numéro: du Matin, vieux déjà de quelques jours. J'éprouvai un sentiment bizarre. De la peine, comme après la perte d’un ami d'enfance, oublié depuis longtemps, et qui soudain revit en nous. Du dépit aussi, que pÉGe quait la conscience d’avoir été inutile. Mon instinct m’aver- tissait que j'aurais pu empêcher cela. Le nom de Rozales me vint ensuite à l'esprit. Où était- il, savait-il, qu’avait-il fait ? Je descendis à Genève. La ville en l'honneur des Nations. avait fait toilette. Partout flottaient des drapeaux et des ornements fédéraux. Les gens qu’on croisait portaient des airs responsables ou avantageux. On respirait cette atmos- phère indéfinissable des endroits où les hommes se sont assemblés pour se donner les uns aux autres une idée impor- tante d'eux-mêmes : expositions commémoratives, élections. régionales, comices agricoles. On était en pleine session. Je ne voyais rien ce jour-là. Sans cesse je pensais à l'événement récent auquel je me sentais relié par un fil mystérieux. -Je finis par me diriger malgré moi vers un kiosque à journaux. Je demandai un numéro du Matin. Il n’en restait plus. À cet instant je fus interpellé. Je me retournai. C'était Rozales. Son accueil fut, comme toujours, banal et chaleureux. — Ne soyez pas surpris de me voir ici. J'y viens pour mon travail. Mon gouvérnement m'a délégué auprès de la S. D. N. Je suis content de vous voir. Venez prendre le thé à mon hôtel. Rozales et ses hôtels ! J’eus envie de le suivre. Il parlait plus que de coutume, mais s’arrêtait fréquem-— ment. Lui aussi paraissait convaincu dé son importance. Ma présence, enfin, malgré son invitation, semblait le gêner un peu. Il perçut mon étonnement et n’en fut que plus drôle. Il s'efforça vers des sujets d'actualité. oo — - Ab, mon cher, quand. donc les gouvernements com- va or ils que tout est à refaire, qu'on ne peut plus _ diriger d’après les mêmes principes qu’autrefois 2... Nous étions devant son hôtel. Il y entra comme chez _ Jui et m’entraîna vers le bar faiblement éclairé et complè- _ tement désert. Il ne m'avait pas dit un mot du suicide auquel je pensais toujours. — Rozales, y a-t-il longtemps que vous: avez due Paris ? — Mon cher, j'arrive. _— Vous venez de Paris ? — À la remorque de mon travail. HR _— Que pensez-vous de ce suicide ? Savez-vous quelque chose ? Ro À — Ah, mon cher, ne m'en parlez pas. La pauvre ! Je crois qu’elle était un peu folle. Il s'arrêta un instant, fit une grimace, revers frappant de cette expression de désir entrevue sur son visage à trois semaines de là. _ — Elle était bien belle, fis-je. — Puisque, le premier, vous m’en parlez, je YOUS avoue- rai que je m'intéressais à elle. (Il employait les mêmes termes que les protecteurs du répertoire théâtral). Depuis _le soir où vous diniez avec moi, j'avais fait sa connaissance. Le plus simplement du monde. Sans intermédiaire. Quelle personne curieuse, énigmatique même !. Le véronal, vous savez. On en a retrouvé deux boîtes vides dans la chambre. La mort devait remonter à plusieurs heures. Je le sentais maintenant désireux de parler. — Quel coup cela fut pour moi ! Songez, quelques j jours plus tôt, lorsque je fis sa connaissance, ‘elle était si char- mante, si vivante | Se | — J'ignorais que vous fussiez à ce point liés ensemble. — C'est une histoire bien étrange. Les femmes, mon cher, c’est à n’y rien comprendre. Je croyais cette créature (encore le répertoire) sauvage, inabordable, Quelle ne fut LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE CORPS ET BIENS 287 pas ma surprise lorsqu'un soir, ne la connaissant que pour lui avoir adressé une seule fois la parole, je reçus d’elle un mot m'invitant à aller la voir dans son appartement. J'étais stupéfait. Je ne me fais aucune illusion : je ne suis pas un Don Juan. Je suis même laid. J’y suis allé. Il y avait des photographies de ce garçon, son amant, partout. Dans chaque coin de la pièce je rencontrais son regard. Cela avait quelque chose de déplaisant pour moi, et de décon- certant aussi, d’avoir à agir sous la surveillance de l’autre. Mais elle m'avait demandé de monter. Je suis resté. J'avais cru l’adoration exclusive entre ces deux êtres. Que. de mys- tères au fond de toute liaison. Bref, je n'ai pas trouvé en elle la créature fière, méprisante, que j'avais soupçonnée, mais une femme comme les autres, aux défaillances tou- jours possibles. Rozales était à la fois comique et horripilant. J’eus envie de l’interrompre. — N'a-t-on pas dit qu’elle prenait des drogues ? — Comment savoir. Je ne l’ai pas remarqué. Peut-être, mais qu’afhrmer en face de quelqu'un d’aussi impénétrable. — J'ai lu qu'elle n'avait pas laissé du tout d'argent. — C'est cela le plus curieux. Cette femme belle, jeune, élégante, menant cette vie coûteuse des grands hôtels, n'avait pas de quoi payer son enterrement. Pater, à qui l’on avait suggéré l’idée d’une collecte, à cause de l'effet sur les Clients eût préféré voir la direction seule supporter ces frais. Il s’en était ouvert à moi. J'ai trouvé plus délicat d’en faire mon affaire... Il y avait quelque temps déjà qu'ils devaient manquer d’argent. Elle avait un arriéré de plu- sieurs mois à l'hôtel. J'ai payé, bien entendu. Depuis, j'ai appris que le jeune homme était aussi dans la dèche, la famille ayant coupé les vivres depuis longtemps. Une idée commence à s'établir en moi. Je touche à la vérité. Il me manque pourtant quelques éléments, peut- être quelques minutes seulement, quelques phrases encore _où je guette la sonorité de cette voix. 288 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Mon attitude a changé : j’enquête à présent. — Ne vous a-t-elle pas laissé pressentir ses embarras d'argent ? Est-ce que rien n’est venu vous avertir de cette gêne où elle devait se débattre ? — Mon cher, si elle m'avait fait part de sa pauvreté, si elle s'était confiée à moi, je lui serais venu en aide. Mais non, elle ne m'a rien laissé voir. Dans la conversation, il lui est bien échappé une phrase qui n’était pas naturelle. Elle ma dit qu’elle songeait à quitter son appartement, à changer d’hôtel, à cause du bruit. Elle parlait de s’installer au Lutetia qui, vous le savez, est Fe bruyant mais bien moins cher. — Oui, oui. Alors? — Alors, c’est tout. Mais qu'est-ce que cela ? Hélas, mon cher, plus j'y pense, plus ma conviction se fortifie. Tout dans cette mort est trop étrange pour se justifier par le manque d'argent. Et puis, sérieusement, esi-ce qu'on se tue pour de lPargent ? La seule réponse à ce mystère c’est qu’il y avait de la folie dans son cas, pour le moins du déséquilibre. Ou alors les drogues, si vous préférez. La pauvre petite | | Qui calculera jamais la force qui déclenche une certi- tude ? La voix de Rozales me faisait mal. Elle grinçait en pas- sant sur la vérité, simple, navrante. Rien ne m’en échap- pait plus maintenant. Comme pour un crime, je reconsti* tuais, une à une, par un enchaînement logique, les circonstances du drame. Entre cette femme et son amant il y avait eu une de ces passions fondées sur l'impossible — qui se nourrissent, s’enflamment des obstacles mêmes. Amour dressé contre là vie, amour anarchique, amour humble aussi et comme proscrit par l’existence. Les yeux fixés l’un sur l’autre, ils avançaient irrésistiblement en sens inverse de leur destinée, tournant le dos à leur bonheur. Femme venue on ne sait d’où, femme sans milieu, sans attache, femme légère vouée aux sourires ou au désordre, CORPS ET BIENS 289 pauvre femme triste. La petite organisation d’ici-bas l’avait, du plus loin du monde, menée vers celui qu’en plein j jour tout lui désignait pour ne le lui interdire que mieux dans l'ombre. Lui, venu du bord opposé, là où la tient ses assises, il lui avait, comme présent, fait le sac#ffice de ces gages solides au partage desquels elle avait été oubliée. Pour des êtres ainsi enrôlés dans le danger, les transactions étaient impossibles. Elle ne pouvait pas plus imaginer de le quitter que de se résigner à la médiocrité quotidienne. Les événements s'étaient succédé rapidement : Les angoisses d'argent encerclant peu à peu cette malheureuse. Rozales se présentant soudain à son esprit comme la plan- che de salut, Rozales cet homme d’affaires célèbre qui devait avoir l'habitude des sacrifices, des abandons et du silence surtout, ce silence aussi indispensable que l'argent. La décision prise brusquement et aussitôt exécutée pour ne pas revenir en arrière, et l'oubli de ces délais, de ces manèges d’attente et de dons progressifs, consacrés par lusage et indispensables à ce qu’elle voulait obtenir. Rozales, sans s’en douter, avait passé à côté de ces calculs désespérés. Alors il y avait eu la honte de cette honte inutile, l’amertume de cet avilissement recherché, en vain. A chaque minute, après cet acte, elle avait senti un mou- vement accéléré l’entraîner vers la déroute. Jamais elle ne réussirait car pour réussir il fallait ignorer le dégoût, ou presque, et elle ne pensait qu’à cela. Si elle avait gagné, personne n'aurait su. Puisqu’elle sentait qu’elle avait irré- médiablement perdu, elle-même voulait i ignorer ce que le succès seul lui eût fait admettre. Telles sont les femmes, sensibles jusqu’à la mort à limmoralité de l'échec. Celles qui ne savent pas jouer la comédie de la vie roulent irrésistiblement dans son drame, sourdes à tout ce qui parlerait d’oubli, de patience, de redressement. Et puis, elle s'était retrouvée en face de l’autre. Plutôt LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE ui 4 que de vivre dans cette solitude atroce à laquelle le men- songe condamnè le cœur, elle avait mieux aimé avouer, | tout avouer. Et avec cette fièvre contagieuse, héroïque, qui n'appartient qu'aux femmes et qu’elles doivent à l'enfante- ment, elle avait LA au fond de labime, comme une mère son enfant, entraîfié son amant. Devant la mort, ils avaient été les naufragés qu'une | épave soutient un instant, qui s’accrochent puis, soudain, _ coulent à pic. | s, ) La présence de Rozales m'était odieuse. Ainsi qu'au premier soir, je sentais le regard désenchanté qui m'avait rendu sa compagnie désagréable, et dont le souvenir faisait maintenant de lui mon ennemi. Comme la nuit venait, je le quittai. Il m'accompagna jusqu’à la porte, sans se douter de ce qui se passait en moi, et là, me tendant une main ronde _ d'enfant, de prêtre, sa main terrible d’inconscient, il ajouta : — Voyez-vous, il y a trop de choses impénétrables. Il _ faut se borner à l'étude des problèmes qui peuv _ résolus. C’est un peu pour cela que je suis à Ge _ Quant aux femmes, ce serait Reise perdue. Mystèr cela, oi ! | JACQUES POREL " L 4 _ Le rer mai 1923. MONSIEUR, | Je regrette de ne pouvoir publier vos poèmes dans la ‘ Nouvelle Revue- Française. Mais j'y ai pris assez d'intérêt pour désirer faire la connaissance de leur auteur. S'il vous . était possible de passer à la revue un vendredi, entre quatre et six heures, je serais heureux de vous voir. à | Recevez, je vous prie, Monsieur, l'assurance de messens Be à les re ve bo u ge MATE EC ENPRIST Le 5 juin 1923. MONSIEUR, PS A Voulez-vous, au risque de vous importuner, me per- mettre de revenir sur quelques termes de notre. COnversa- tion de cet après- midi. GET C'est que la question de la recevabilité de ces poèmes est un problème qui vous intéresse autañt que moi. Je parle, bien entendu, de ou _ absolue, de leur existence littéraire. Je souffre d’une effroyable Piste de l'esprit. Ma pensée m'abandonne à tous les degrés. Depuis le fait simple de la pensée j jusqu’au fait extérieur de sa matérialisation dans les 292 fe LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE mots. Mots, formes de phrases, directions intérieures de la pensée, réactions simples de l'esprit, je suis à la pour- suite constante de mon être intellectuel. Lors donc que je peux saisir une forme, si imparfaite soit-elle, je la fixe, . dans la crainte de perdre toute la pensée. Je suis au-dessous de moi-même, je. le sais, j’en souffre, mais j’y consens dans la peur de ne pas mourir tout à fait. Tout ceci qui est très mal dit risque d’introduire une redoutable équivoque dans votre jugement sur moi. C’est pourquoi par égard pour le sentiment central qui me dicte mes poèmes et pour les images ou tournures fortes que jai pu trouver, je propose malgré tout ces poèmes à l’existence. Ces tournures, ces expressions mal venues que vous me reprochez, je les ai senties et accep- tées. Rappelez-vous : je ne les ai pas contestées. Elles pro- viennent de l'incertitude profonde de ma pensée. Bien heureux quand cette incertitude n’est pas remplacée par l’inexistence absolue dont je souffre quelquefois. Ici encore je crains l’équivodue. Je voudrais que vous compreniez bien qu'il ne s’agit pas de ce plus ou moins d'existence qui ressortit à ce que l’on est convenu d’appeler l'inspiration, mais d’une absence totale, d’une véritable déperdition. Voilà encore pourquoi je vous ai dit que je n'avais rien, nulle œuvre en suspens, les quelques choses que je vous ai présentées constituant les lambeaux que j'ai pu regagner sur le néant complet. Il m'importe beaucoup que les quelques manifestations d’existence spirituelle que j'ai pu me donner à moi-même ne soient pas considérées comme inexistantes par la faute des taches et des expressions mal venues qui les cons- tellent. Il me semblait, en vous les présentant, que leurs défauts, leurs inégalités n'étaient pas assez criantes pour détruire l’impression d’ensemble de chaque poème. » Croyez bien, Monsieur, que je n’ai en vue aucun but UNE CORRESPONDANCE palpitant. Car je ne puis pass espérer que le temps ou le travail remédieront à ces obscurités ou à ces défaillances, voilà pourquoi je réclame avec tant d’insistance et d’inquié- tude, cette existence même avortée. Et la question à la- quelle je voudrais avoir réponse est celle-ci : Pensez-vous qu'on puisse reconnaître moins d'authenticité littéraire et de pouvoir d’action à un poème défectueux mais semé de beautés fortes qu’à un poème parfait mais sans grand retentissement intérieur ? J'admets qu'une revue comme et une grande pureté de matière, mais ceci enlevé, la subs- tance de ma pensée est-elle donc si mêlée et sa beauté générale est-elle rendue si peu active par les impuretés et les indécisions qui la parsèment, qu’elle ne parvienne pas littérairement à exister ? C’est tout le: problème de ma pensée qui est en jeu. Il ne s’agit pour moi de rien moins que de savoir si j'ai ou non le droit de continuer à penser, en vers ou en prose. Je me permettrai un de ces prochains vendredis de vous faire hommage de la petite plaquette de poèmes que M. Kahnweïler vient de publier et qui a nom : Tric Trac du ciel, ainsi que du petit volume des contemporains : Les Douze Chansons. Vous pourrez alors me communiquer votre appréciation définitive sur mes poèmes. ANTONIN ARTAUD. Le 25 juin 1923. CHER MONSIEUR, J'ai lu attentivement ce que vous avez bien voulu sou- mettre à mon jugement et c’est en toute sincérité que je crois pouvoir vous rassurer sur les inquiétudes que trahis- sait votre lettre et dont j'étais si touché que vous me choisissiez pour confident. Il y a dans vos poèmes, je vous 19 immédiat ni mesquin, je ne veux que vider un problème ft la Nouvelle Revue Française exige un certain niveau formel LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Pai dit du premier coup, des maladresses et surtout des _étrangetés déconcertantes. Mais elles me paraissent « bee “pondre à une certaine recherche déwvotre part: ‘plutôt qu’à üun manque de commandement 'sur'vos pensées. ‘Evidemment (c'est ce qtii m'empêche pour Le moment de publier dans la Nouvelle Revue Française aucun de vos : poèmes) vous n'arrivez pas en général à une unité sufh- ‘sante d'impression. Mais ai assez l'habitude de lire les manuscrits pour entrevoir que cétte concentration de (vos moyens vers un ‘objet poétique simple ne vous est pas du | totit interdite par votre tempérament et qu'avec un peu ‘de patience, même si ce ne doït être que par la simple élimi- hation des images ou des traits divergents, vous arriverez à écrire des poèmes parfaitement cohérents et ‘harmo- mieux. Je serai toujours ravi de vous voir, de causer avec vous et de lire ce qu'il vous plaira de me soumettre. Dois-je vous renvoyer l’exemplaire que vous m'avez apporté”? Je vous prie, cher Monsieur, d'agréer l'assurance de mes sentiments les plus sympathiques. FRS # Il Paris, le 29 janvier 1924. MONSIEUR, Vous êtes en droit de m'avoir oublié. Je vous avais fait dans le courant de mai dernier une petite confession mentale. Et je vous avais posé une question. Cette confes- sion, voulez-vous me permettre de la compléter aujour- d’hui, de la reprendre, d'aller jusqu’au bout de moi-même. Je’ne cherche pas À me justifier à ‘vos yeux, il n'importe peu d'avoir l'air d'exister en face le qui que ‘ce soit. J'ai pour me puérir du jugement des ‘autres toute la distance qui me sépare de moi. Ne voÿez dans ceci, je vous prie, UNE CORRESPONDANCE 7 (209$ nulle insolence, mais l’aveu très fidèle, l'exposition pénible d’un douloureux état de pensée. De votre réponse, je vous en ai voulu Pebdant long- temps. Je m'étais donné à vous comme un cas mental, une véritable anomalie psychique, et vous me répondiez par un jugement littéraire sur des poèmes auxquels je ne tenais pas, auxquels je ne pouvais pas tenir. Je me flattais de n’avoir pas été compris de vous. Je m'aperçois aujour- d’hui que je n'avais peut-être pas été assez explicite, et cela encore pardonnez-le moi. Je m'étais imaginé vous retenir sinon par le précieux de mes vers, du moins par la rareté de certains phéno- mènes d’ordre intellectuel, qui faisaient que justement ces vers n'étaient pas, ne pouvaient pas être autres, alors que j'avais en moi justement de quoi les amener à l'extrême bout de la perfection. Affirmation vaniteuse, j'exagère, mais à dessein. Ma question était peut-être en effet spécieuse, mais c'est à vous que je la posais, à vous et à nul autre, {à cause de la sensibilité extrême, de la pénétration presque maladive de votre esprit. Je me flattais de vous apporter un €as, un cas mental caractérisé, et, curieux comme je vous pensais de toute déformation mentale, de tous des obstacles destructeurs de la pensée, je pensais du même coupattirer votre attention sur la valeur rélle, la valeur initiale de ma pensée et des productions de ma pensée. Cet éparpillement de mes poèmes, ces vices de forme, ce fléchissement constänt de ma pensée, il faut l’attribuer non pas à un manque d'exercice, de possession de l’instru- ment que je maniais, de développement intellectuel ; :mais à un effondrement central de l’âme, à une espèce d’érosion, essentielle à la fois et fugace, de la pensée, à la non posses- sion passagère des bénéfices matériels de mon: développe- ment, à la séparation anormale des éléments de la pensée (Fimpulsion à penser, à chacune des stratifications termi- nales de la pensée, en passant par tous les états, toutes Les 296 : LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE _ bifurcations, toutes les localisations de la pensée et de la _ forme). ; i Il y a donc un quelque chose qui détruit ma pensée ; un quelque chose qui ne m'empèche pas d'être ce que je pourrais être, mais qui me laisse, si je puis dire, en sus- pens. Un quelque chose de furtif qui m’enlève les mots que j'ai trouvés, qui diminue ma tension mentale, qui détruit au fur et à mesure dans sa substance la masse de ma pensée, qui m’enlève jusqu’à la mémoire des tours par lesquels on s'exprime et qui traduisent avec exactitude les modulations les plus inséparables, les plus localisées, les plus existantes de la pensée. Je n’insiste pas. Je n’ai pas à _ décrire mon état. J'en voudrais dire seulement assez pour être enfin com- _ pris et cru de vous. Et donc faites-moi crédit. Admettez, je vous prie, la réalité de ces phénomènes, admettez leur furtivité, leur _ répétition éternelle, admettez que cette lettre je l’eusse _ écrite avant aujourd’hui si je n’avais été dans cet état. Et voici donc encore une fois ma question : = Vous connaissez la subtilité, la fragilité de l’esprit ? Ne vous en ai-je pas dit assez pour vous prouver que j'ai un esprit qui htlérairement existe, comme Toulet existe, ou Jean Epstein, ou Jules Supervielle, ou Eugène Marsan. _Restituez à mon esprit le rassemblement de ses forces, la cohésion qui lui manque, la constance de sa tension, la consistance de sa propre substance. (Et tout cela objecti- vement est si peu.) Et dites-moi si ce qui manque à mes poèmes (anciens) ne leur serait pas restitué d’un seul coup ? Croyez-vous que dans un esprit bien constitué le saisis- sement marche avec l'extrême faiblesse, et qu’on peut à la fois étonner et décevoir ? Enfin, si je juge très bien mon esprit, je ne peux juger les productions de mon esprit que dans la mesure où elles se confondent avec lui dans une espèce d’inconscience bienheureuse. Ce sera là mon crité- tium. UNE CORRESPONDANCE 297 : Je vous envoie donc pour terminer, je vous présente la cernière production de mon esprit. Relativement à moi elle ne vaut que peu de chose, quoique mieux tout de même que le néant. C'est un pis aller. Mais la question pour moi est de savoir s’il vaut mieux écrire cela ou ne min rien écrire du tout. La réponse à cela, c’est vous qui la ferez en acceptant ou en refusant ce petit essai. Vous le jugerez, vous, du point de vue de labsolu. Mais je vous dirai que ce me serait une bien belle consolation de penser que, bien que n'étant pas tout moi-même, aussi haut, aussi dense, aussi large que moi, je peux encore être quelque chose. C’est pourquoi, Monsieur, soyez vraiment absolu. Jugez cette prose en dehors de toute question de tendance, de principes, de goût personnel, jugez-la avec la charité de votre âme, la lucidité essentielle de votre esprit, repensez-la avec votre cœur. ; Elle indique probablement un cerveau, une âme qui existent, à qui une certaine place revient. En faveur de l'irradiation palpable de cette âme, ne l’écartez que si votre conscience de toutes ses forces proteste, mais si vous avez un doute, qu’il se résolve.en ma faveur. Je m'en remets à votre jugement. ANTONIN ARTAUD. PoST-SCRIPTUM D’UNE LETTRE OU ÉTAIENT DISCUTÉES CERTAINES THÈSES LITTÉRAIRES DE J. KR. Vous me direz : pour donner un avis sur des questions semblables, il faudrait une autre cohésion mentale et une autre pénétration. Eh bien ! c’est ma faiblesse à moi et mon absurdité de vouloir écrire à tout prix, et m’exprimer. Je suis un homme qui a beaucoup souffert de l'esprit, et à ce titre j'ai le droit de parler. Je sais comment ça se tra- fique là-dedans. J'ai accepté une fois pour toutes de me soumettre à mon infériorité. Et cependant je ne suis pas bête. Je sais qu'il y aurait à penser plus loin que je ne LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE pense, et peut-être autrement. J'attends, moi, seulement que change mon cerveau, que s’en ouvrent les tiroirs supé- _ sieurs. Dans une heure et demain peut-être j’aurai changé _ de pensée, mais cette pensée présente existe, je ne laisserai | pas se perdre ma pensée. CRI Le petit poète céleste Ouvre les volets de son cœur. Les cieux s'entrechoquent. L'oubli Déracine la symphonie. Palefrenier la maison folle Qui te donne à garder des loups Ne soupçonne pas les courroux Qui couvent sous la grande alcôve De la voûte qui pend sur nous. Par conséquent silence et nuit Muselez toute impureté Le ciel à grandes enjambées S’avance au carrefour des bruits. L'étoile mange. Le ciel oblique Ouvre son vol vers les sommets La nuit balaye les déchets Du repas, qui nous contentait. Sur terre marche une limace. Que saluent dix mille mains blanches Une limace rampe à la place Où la terre s’est dissipée. UNE, CORRESPONDANCE, | Or des. anges rentraienten paix. Que, nulle obscénité n'appelle ts Quand. s’éleva: la, voix. réelle De Pesprit qui les appelait. Le soleil plus bas que: le jour Me | Vaporisait toute la mer. a RENE Un rêve étrange et pourtant clair AT de Naquit sur la terre en déroute. ei Le petit poète perdu Quitte: sx position céleste: Avec une: idée: d'outre-terre. LS Serrée sur: som cœur chevelu. d % UE * % Deux: traditions se sont rencontrées. Mais nos pensées cadenassées N'’avaient pas la place qu'il faut, Expérience à: recommencer. AURA Le 22 mars 1924. Ma lettre méritait au moins une réponse. Renvoyez, Monsieur, lettres et manuscrits. J'aurais voulu trouver quelque chose d'intelligent à vous dire, pour bien marquer ce qui nous sépare, mais inutile. Je suis un esprit pas encore formé : pensez de moi | ce que vous voudrez. | | ANTONIN ARTAUD. Paris, le 2$ mars 1914. : SE MONSIEUR, Mais oui, je suis bien de votre avis, vos lettres méritaient une réponse ; je n'ai pas. pu encore vous la donner: voilà tout. Excusez-moi, je vous prie. LAON : LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE : Une chose me frappe : le contraste entre l’extraordinaire précision de votre diagnostic sur vous-même et le vague, ou, tout au moins, linformité des réalisations que vous. tentez. J'ai eu tort sans doute, dans ma lettre de l’an dernier, de vouloir vous rassurer à tout prix: j'ai fait comme ces _ médecins qui prétendent guérir leurs patients en refusant de les croire, en niant l’étrangeté de leur cas, en les replaçant defforce dans la normale. C'est une mauvaise . méthode. Je’ m'en repens. _ Même”si je n’en avais pas d'autre témoignage, votre | écriture tourmentée, chancelante, croulante, comme absor- _ bée çà et là par de secrets tourbillons, suffirait à me garan- _ tir la réalité des phénomènes d’ «érosion » mentale dont vous vous plaignez. Mais comment y échappez-vous si bien quand vous tentez de définir votre mal ? Faut-il croire que l’angoisse vous donne cette force et cette lucidité qui vous manquent ‘quand vous n'êtes pas vous-même en cause ? Ou bien est-ce: la proximité de l'objet que vous travaillez à saisir qui vous. permet tout à coup une prise si bien assurée ? En tout cas, vous arrivez, dans l'analyse de votre propre esprit, à des. réussites complètes, remarquables, et qui doivent vous _ rendre confiance dans cet esprit même, puisqu'aussi bien Pinstrument qui vous les procure c’est encore lui. D'autres considérations peuvent aussi vous aider non pas peut-être à espérer la guérison, mais à prendre tout au. moins yotre mal en patience. Elles sont d'ordre général. Vous parlez en un endroit de votre lettre de la « fragilité de Pesprit ». Elle est surabondamment prouvée par les détra- quements mentaux que la psychiatrie étudie et catalogue. Mais on n’a peut-être pas encore assez montré combien la pensée dite normale est le produit de mécanismes aventu— reux. Que l'esprit existe par lui-même, qu'il ait une tendance à vivre de sa propre substance, qu’il se développe sur la per- | UNE CORRESPONDANCE : 301 sonne avec une sorte d’égoïsme et sans s'inquiéter de la maintenir en accord avec le monde, c’est ce qui ne peut plus être, semble-t-il, de nos jours, contesté. Paul Valéry a mis en scène d’une façon merveilleuse cette autonomie, en nous, de la fonction pensante, dans sa fameuse Soirée _ avec M. Teste. Pris en lui-même, l'esprit est une sorte de chancre ; il se propage, il avance constamment dans tous les sens ; vous notez vous-même comme un de vos tour- ments « l'impulsion à penser, à chacune des stratifications terminales de la pensée » ; les débouchés de lesprit sont en nombre illimité ; aucune idée ne le bloque ; aucune idée ne lui apporte fatigue et satisfaction ; même ces apaisements temporaires que trouvent par l'exercice nos fonctions physiques, lui sont inconnus. L’homme qui pense se dépense à fond. Romantisme à part, il n’y a pas d'autre issue à la pensée pure que la mort. R | Il y a toute une littérature, — je sais qu’elle vous préoccupe autant qu'elle m'intéresse — qui est le produit du fonctionnement immédiat et, si je puis dire, animal de l'esprit. Elle a l'aspect d’un vaste champ de ruines ; les colonnes qui s’y tiennent debout ne sont soutenues que par le hasard. Le hasard y règne, et une sorte de multitude morne. On peut dire qu’elle est l'expression la plus exacte et la plus directe de ce monstre que tout homme porte en lui, mais cherche d’habitude instinctivement à entraver dans les liens des faits et de l’expérience. Mais, me direz-vous, est-ce bien là ce qu’il faut appeler « la fragilité de l'esprit » ? Tandis que je me plains d’une faiblesse, vous me peignez une autre maladie qui viendrait d’un excès de force, d’un trop plein de puissance. Voici ma pensée serrée d’un peu plus près : l'esprit est fragile en ceci qu'il a besoin d’obstacles, — d’obstacles adventices. Seul, il se perd, il se détruit. Il me semble que cette « érosion » mentale, que ces larcins intérieurs, que cette « destruction » de la pensée « dans sa substance » qui aflligent le vôtre, n’ont d’autre tause que la trop grande 302 | LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE liberté que vous lui laissez. C'est l'absolu qui le détraque: Pour se tendre, l'esprit a. besoin d’une borne et que vienne sur son chemin la bienheureuse opacité de l’expérience. Le seul remède à la folie, c’est l'innocence des faits. Dès que vous acceptez le plan mental, vous acceptez tous les troubles et surtout tous les relâchements de l’es- prit. Si par pensée on entend, création, comme vous semblez faire la plupart du temps, il faut à tout prix qu’elle soit relative ; on ne trouvera la sécurité, la constance, la force, qu’en engageant l’esprit dans quelque chose. - Jelesais: il y a une espèce d'ivresse dans l’instant de son émanation pure, dans ce moment où son fluide s'échappe directement du cerveau et rencontre ume quan- tité d'espaces, une quantité d’étages et de plans où s’éployer. C'est cette impression toute subjective d’entière liberté, et même d’entière licence intellectuelle, que nos « surréa- Histes » ont essayé de traduire par le dogme d’une qua- trième dimension poétique. Mais le châtiment de cet essor est tout près ; l’universel possible se: change en impossibi- lités concrètes ; le fantôme saist trouve pour le venger vingt fantômes intérieurs qui nous paralysent, qui dévorent notre substance spirituelle. Est-ce à dire que le fonctionnement normal de Pesprit doive consister dans une servile imitation du donné et que penser ne soit rien de plus que reproduire ? Je ne le crois pas ; il faut choisir ce qu’on veut « rendre » et que ce soit toujours quelquechose non seulement de défini, non seu- lement de connaissable, mais encore d’inconnu ; pour que Pesprit trouve toute sa puissance, il faut que le concret fasse fonction de mystérieux. Toute « pensée » réussie, tout langage qui saisit, les mots auxquels ensuite on recon- naît l'écrivain, sont toujours le résultat d’un compromis entre un courant d'intelligence qui sort de lui, et une ignorance qui lui advient, une surprise, un empêchement. La justesse d’une expression comporte toujours un reste d'hypothèse ; il faut que la parole ait frappé un objet UNE. CORRESPONDANCE: 303 sourd, et plus tôt que ne l’eût atteint la raison. Mais où l’objet, où l’obstacle manquent tout à fait, l'esprit continue, inflexible et débile ; et tout se désagrège dans une immense contingence. Je vous juge peut-être à la fois d’un point de vue trop abstrait et avec des préoccupations trop personnelles : il me semble pourtant que votre cas s'explique en grande partie par les considérations auxquelles je viens de me livrer, un peu trop longuement, et qu’il rentre dans le schème général que j'ai essayé de tracer. Aussi longtemps que vous laissez votre force intellectuelle s’épancher dans l'absolu, elle est travaillée par des remous, ajourée par des impuissances, en butte à des souflles ravisseurs qui la désorganisent ; mais aussitôt que, ramené par l'angoisse à votre propre esprit, vous la dirigez sur cet objet prochain et énigmatique, elle se condense, s’intensifie, se rend utile et pénétrante et vous apporte des biens positifs, à savoir des vérités exprimées avec tout le relief qui peut les rendre communicables, accessibles aux autres, quelque chose donc qui dépasse vos souffrances, votre exis- tence même, qui vous agrandit et vous consolide, qui vous donne la seule réalité que l’homme puisse raisonnablement espérer conquérir par ses propres forces, la réalité en autrui. Je ne suis pas optimiste par système ; mais je refuse de désespérer de vous. Ma sympathie pour vous est très grande; j'ai eu tort de vous laisser si longtemps sans nou- velles. Je garde votre poème: Envoyez-moi tout ce que vous ferez. Croyez, je vous prie, à mes sentiments les meilleurs. JR. ñ = LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE | JIT % Paris, le 7 maï 1924. BIEN CHER MONSIEUR, ; ___ Pouren revenir à une discussion déjà ancienne, il suffit de s’imaginer une minute que cette impossibilité de m’ex- _ primer s’applique aux besoins les plus nécessaires de ma vie, _ à mes éventualités les plus urgentes, — et à la souffrance _ quis’ensuit, pour comprendre que ce n’est pas faute d’achar- | nement que je me renonce. Je suis en disponibilité de poésie. Il ne tient qu’à des circonstances fortuites et exté- _ rieures à mes possibilités réelles que je ne me réalise pas. _ Il me suffit que l’on croie que j'ai en moi des possibilités de cristallisation des choses, en des formes et avec les mots qu’il faudrait. | _ J'ai dû attendre tout ce temps d’être en situation de vous adresser ce mince billet qui est clair à défaut d’être bien écrit. Vous pouvez en tirer les conclusions qui s’im- posent. Une chose me demeure un peu obscure dans votre lettre : c’est l’utilisation que vous comptez faire du poème que je vous ai adressé. Vous avez mis le doigt sur un côté de moi-même : la littérature proprement dite ne m’inté- resse qu’assez peu, mais si par hasard vous jugiez bon de le publier, je vous en prie envoyez-moi des épreuves, il m’im- porte beaucoup de changer deux ou trois mots. Toutes mes bonnes pensées. ANTONIN ARTAUD. Le 24 mai 1924. CHER MONSIEUR, Il m'est venu une idée à laquelle j'ai résisté quelque temps, mais qui décidément me séduit. Méditez-la à votre UNE CORRESPONDANCE 305 tour. Je souhaite qu’elle vous plaise. Elle est d’ailleurs encore à mettre au point. Pourquoi ne publierions-nous pas la, ou les lettres que vous m'avez écrites? Je viens de relire encore celle du 29 janvier, elle est vraiment tout à fait remarquable. Il n’y aurait qu'un tout petit effort de transposition à faire. Je veux dire que nous donnerions au destinataire et au signataire des noms inventés. Peut-être pourrais-je rédiger une réponse sur les bases de celle que je vous ai envoyée, mais plus développée et moins personnelle. Peut- être aussi pourrions-nous introduire un fragment de vos poèmes ou de votre essai sur Uccello? L'ensemble forme- rait un petit roman par lettres qui serait assez curieux. Donnez-moi votre avis, et en attendant croyez-moi bien vôtre. JR 25 mai 1924. CHER MONSIEUR, Pourquoi mentir, pourquoi chercher à mettre sur le plan littéraire une chose qui est le cri même de la vie, pour- quoi donner des apparences de fiction à ce qui est fait de la substance indéracinable de lâme, qui est comme la plainte de la réalité? Oui, votre idée me plaît, elle me réjouit, elle me comble, mais à condition de donner à celui qui nous lira l'impression qu'il n’assiste pas à un travail fabriqué. Nous avons le droit de mentir, mais pas sur l'essence de la chose. Je ne tiens pas à signer les. lettres de mon nom. Mais il faut absolument que le lecteur pense qu’il a entre les mains les éléments d’un roman vécu. Il faudrait publier mes lettres de la première à la dernière et remonter pour cela jusqu'au mois de juin 1923. Il faut que le lecteur ait en mains tous les éléments du débat. Un homme se possède par éclaircies, et même quand il se possède, il ne s’atteint pas tout à fait. Il ne réalise pas 306 ? LA NOUVELLE REVUE [FRANÇAISE cette cohésion constante de ses forces sans laquelle toute véritable création est impossible. Cet homme cependant existe. Je veux dire qu'il a une réalité distincte et qui le met en valeur. Veut-on le condamner au néant sous le prétexte qu'il ne peut donner que des fragments de lui- même ? Vous-même ne le croyez pas et la preuve en est importance que vous attachez à ces fragments. J'avais depuis longtemps le projet de vous en proposer la réumion. Je n’osais pas le faire jusqu'ici et votre lettre répond à mon désir. C’est vous dire avec quelle satisfaction j'accueille Pidée que vous me proposez. Je me rends parfaitement compte des arrêts et des sac- cades de mes poèmes, saccades qui touchent à l’essence même de l'inspiration et qui proviennent de mon indélé- bile impuissance à me concentrer sur un objet. Par faiblesse physiologique, faiblesse qui touche à la substance même de ce que l’on est convenu d’appeler l’âme et qui est l’émana- tion de notre force nerveuse coagulée autour des objets. Mais de cette faibiesse toute l’époque souffre. Ex. : Tristan Tzara, André Breton, Pierre Reverdy. Mais eux, leur âme n'est pas physiologiquement atteinte, elle ne lest pas substantiellement, elle lest dans tous les points où elle se joint avec autre chose, elle ne lest pas hors de la pensée ; alors d'où vient le mal, est-ce vraiment l'air ide l’époque, un miracle flottant dans l'air, un prodige cosmique et méchant, ou la découverte d’un monde nouveau, un élargissement véritable de la réalité? Il n’en reste pas moins qu'ils ne soufirent pas et que je souffre, non pas seulement dans lesprit, mais dans la chair et dans mon âme de tous les jours. Cette inapplication à l'objet qui caractérise toute la littérature, est chez moi une inap- plication à la vie. Je puis dire, moi, vraiment, que je ne suis pas au monde, et ce n’est pas une simple attitude d’es- prit. Mes derniers poèmes me paraissaient manifester un sérieux progrès. Sont-ils vraiment si impubliables dans leur totalité ? D’ailleurs peu importe, j'aime mieux me montrer UNE -CORRESPONDANCE 307 tel que je suis, dans mon inexistence et dans mon déracine- ment. On en pourrait en tous icas publier des fragments . importants. Je crois que la plupart des strophes iprises ‘en elles-mêmes sont bonnes. Le rassemblement seul en détruit Ra valeur. Vous choïsirez vous-même ces fragments, vous classerez les lettres. Jci je me suis plus juge. Mais ce à quoi je tiens principalement, c’est qu'une équivoque ne s’intro- duise pas sur la nature ides phénomènes que j'invoque pour ma ‘défense. Il faut qué le lecteur croie à ume véritable maladie et non à un phénomène d'époque, à une maladie qui touche à l'essence de l’être :et à ses possibilités centrales d'expression, et qui s’applique à toute une vie. Une maladie qui affecte l’âme dans sa réalité la plus profonde, et qui’en infecte les manifestations. Le poison de l'être. Une véritable paralysie. Une maladie qui vous enlève ka parole, le souvenir, qui vous déracine la pensée. Jen ai dit assez je’crois pour ‘être compris, publiez cette dernière lettre. Je m'aperçois en terminant qu'elle pourra servir-de mise au point «et de conclusion. au :débat pour da partie qui me concerne. Croyez, cher Monsieur, à mes sentiments de grande et affectueuse reconnaissance. Ÿ ANTONIN :ARTAUD. 6 juin 1924. CHER MONSIEUR, Ma'viementale est toute traversée de doutes mesquins et de certitudes ‘péremptoires qui :5expriment en mots lucides’et cohérents. Etimes ‘faiblesses sont d’une contex- ture plus tremblante, «elles sont ‘elles-mêmes larvaires et mal formulées. Elles/ont ‘des racines vivantes, des racines d’angoisse/qui touchent au «cœur de la wie; mais:elles ne possèdent pas le désarroi de la vie, an n'y :sent :pas ice souffle cosmique d'une âme ébranlée dans ses bases. Elles sont d’un esprit qui n'aurait pas pensé sa faiblesse, sinon il la traduirait en mots denses et agissants. Et voilà, Mon- sieur, tout le problème : avoir en soi la réalité inséparable, et la clarté matérielle d’un sentiment, l'avoir au point qu’il ne se peut pas qu'il ne s’exprime, avoir une richesse de mots, de tournures apprises et qui pourraient entrer en danse, servir au jeu; et qu’au moment où l’âme s’apprète à organiser sa richesse, ses découvertes, cette révélation, à cette inconsciente minute où la chose est sur le point d’émaner, une volonté supérieure et méchante attaque l’âme comme un vitriol, attaque la masse mot-et-image, attaque la masse du sentiment, et me laisse, moi, pante- dant comme à la porte même de la vie. Et cette volonté, maintenant, supposez que j'en ressente physiquement le passage, qu’elle me secoue d’une électri- cité imprévue et soudaine, d’une électricité répétée. Suppo- posez que chacun de mes instants pensés soit à de certains jours secoué de ces tornades profondes et que rien au dehors ne trahit. Et dites-moi si une œuvre littéraire quelconque est compatible avec de semblables états. Quel _ cerveau y résisterait? Quelle personnalité ne s’y dissou- drait ? Si j'en avais seulement la force, je me paierais par- fois le luxe de soumettre en pensée à la macération d’une douleur si pressante, n'importe quel esprit en renom, n'importe quel vieux ou jeune écrivain qui produit, et dont la pensée naissante fait autorité, pour voir ce qu’il en resterait. Il ne faut pas trop se hâter de juger les hommes, il faut leur faire crédit jusqu’à l’absurde, jusqu’à la lie. Ces œuvres hasardées qui vous semblent souvent le pro- . duit d’un esprit non encore en possession de lui-même, et qui ne se possédera peut-être jamais, qui sait quel cerveau sante que les circonstances seules ont réduits. Assez parlé de moi et de mes œuvres à naître, je ne demande plus qu’à sentir mOn cerveau. ANTONIN ARTAUD. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE elles cachent, quelle puissance de vie, quelle fièvre pen- ! UNE CORRESPONDANCE 309 Paris, le 8 juin 1924. CHER MONSIEUR, Peut-être me suis-je un peu indiscrètement substitué, avec mes idées, avec mes préjugés, à votre souffrance, à votre singularité. Peut-être ai-je bavardé, là où il eût fallu comprendre et plaindre. J'ai voulu vous rassurer, vous guérir. Cela vient sans doute de l'espèce de rage avec laquelle je réagis toujours, pour mon compte, dans le sens de la vie. Dans ma.lutte pour vivre, je ne m’avouerai vaincu qu’en perdant le souffle même. Vos dernières lettres, où le mot « âme » vient remplacer plusieurs fois le mot « esprit », éveillent en moi une sym- pathie plus grave encore, mais plus embarrassée, que les premières. Je sens, je touche une misère profonde et pri- vée ; je reste en suspens devant des maux que je ne pui- qu’entrevoir. Mais peut-être cette attitude interdite vous apportera-t-elle plus de secours et d'encouragement que mes précédentes ratiocinations. Et pourtant ! Suis-je sans aucun moyen de comprendre vos tourments ? Vous dites « qu’un homme ne se possède que par éclaircies, et même quand ilse possède, il ne s’at- teint pas tout à fait ». Cet homme, c’est vous; mais je peux vous dire que c’est moi aussi. Je ne connais rien qui ressemble à vos « tornades », ni à cette « volonté mé- chante » qui « du dehors attaque l’âme » et ses pouvoirs d'expression. Mais pour être plus générale, moins doulou- reuse, la sensation que j'ai parfois de mon infériorité à moi-même n’est pas moins nette. Comme vous j'écarte, pour expliquer les alternatives par lesquelles je passe, le symbole commode de l'inspiration. Il s’agit de quelque chose de plus profond, de plus « subs- tantiel », si j'ose détourner ce mot de son sens, qu’un bon vent qui me viendrait, ou non, du fond de l'esprit ; il s’agit de degrés que je parcours dans ma propre réalité. Non pas 20 310 ne LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE volontairement, hélas |! mais de façon purement acci- dentelle. Il ya ceci de remarquable que le fait même de mon existence, comme vous le notez pour vous-même, ne fait à aucun moment pour moi l’objet d’un doute sérieux ; il me reste toujours quelque chose de moi, mais c’est bien sou- vent quelque chose de pauvre, de malhabile, d’infirme et presque de suspect. Je ne perds pas à ces moments toute idée de ma réalité complète ; mais quelquefois tout espoir de la reconquérir jamais. Elle est comme un toit au-dessus de moi qui resterait en l'air par miracle, et jusqu’auquel je ne verrais aucun moyen de me reconstruire. Mes sentiments, mes idées — les mêmes qu'à l'habitude — passent en moi avec un petit air fantastique ; ils sont tellement affaiblis, tellement hypothétiques qu'ils ont l'air de faire partie d’une pure spéculation philosophique. Ils _ sont encore là, pourtant, mais ils me regardent comme pour me faire admirer leur absence. Proust à décrit les « intermittences du cœur » ; il fau- _drait maintenant décrire les intermittences de l'être. Evidemment il y a, à ces évanouissements de l’âme, des causes physiologiques, qu'il est souvent assez facile de déterminer. Vous parlez de l’âme « comme de la coagula- tion de notre force nerveuse », vous dites qu’elle peut être physiologiquement atteinte ». Je pense comme vous qu'elle est dans une grande dépendance du système ner- veux. Pourtant ses crises sont si capricieuses qu’à certains moments je comprends qu'on soit tenté d'aller chercher, comme vous faites, l’explication mystique d’une « volonté méchante », acharnée du dehors à sa diminution. En tous cas, c’est un fait, je crois, que toute une catégo- rie d'hommes est sujette à des oscillations du niveau de l'être. Combien de fois, nous plaçant machinalement dans une attitude psychologique familière, n’avons-nous pas découvert brusquement qu’elle nous dépassait, ou plu- tôt que nous lui étions devenus subrepticement inégaux ! UNE CORRESPONDANCE TRE Combien de fois notre personnage le plus habituel ne nous est-il pas apparu tout à coup factice, et même fictif, par l’absence des ressources spirituelles, ou « essentielles » », qui devaient l’alimenter ! Où passe, et d’où revient notre être, que toute la psy- chologie jusqu’à nos jours afeint de considérer comme une constante ? C’est un problème à peu près insoluble, si l’on n’a pas recours à un dogme religieux, comme celui de la Grâce, par exemple. J’admire que notre âge (je pense à Pirandello, à Proust, chez qui il est implicite), ait osé le poser en lui laissant son point d'interrogation, en se bor- nant à l’angoisse.: « Une âme physiologiquement atteinte. » C’est un terrible héritage. Pourtant je crois que sous un certain rapport, sous le rapport de la clairvoyance, ce peut être aussi un privilège. Elle est le seul moyen que nous ayons de nous comprendre un peu, de nous voir, tout au moins. Qui ne connaît pas la dépression, qui ne se sent jamais l’âme entamée par le corps, envahie par sa faiblesse, est incapable d’apercevoir sur l’homme aucune vérité ; il faut venir en dessous, il faut regarder l’envers ; il faut ne plus pouvoir bouger, ni espérer, ni croire, pour constater. Comment distinguerons-nous nos mécanismes intellectuels ou mo- raux, si nous n’en sommes pas temporairement privés ? Ce doit être la consolation de ceux qui expérimentent ainsi à petits coups la mort qu’ils sont les seuls à savoir un peu comment la vie est faite. Et puis « la macération d’une souffrance si pressante » empêche de s'élever en eux le ridicule nuage de la vanité. Vous m'écriviez : « J'ai pour me guérir du jugement des autres toute la distance qui me sépare de moi. » Telle est Putilité de cette « distance » : elle « nous guérit du juge- ment des autres »; elle nous empêche de rien faire pour le séduire, pour nous y accommoder ; elle nous conserve purs et malgré les variations de notre réalité, elle nous assure un degré supérieur d'identité à nous-mêmes. _ mais quand elle est donnée d’emblée dans un être, elle lui 17 _cache la moitié du monde. Je me suis laissé aller de nouveau, malgré moi, à vous réconforter, en essayant de vous montrer combien, même en matière d'existence, l’ « état normal » peut être précaire. _ Je souhaite de tout mon cœur que les échelons que je _ décrivais, vous soient accessibles, aussi bien dans la direction _ascensionnelle que dans l’autre. Un moment de plénitude, d'égalité à vous-même, pourquoi, après tout, vous serait-il interdit, si déjà vous avez ce courage de le désirer. Il n’y a de péril absolu que pour qui s’abandonne ; il n’y a de mort complète que pour qui prend le goût de mourir. Je vous prie de croire à ma profonde sympathie. JR LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Bien entendu, la santé est le seul idéal admissible, le seul auquel ce que j'appelle un homme ait le droit d’aspirer; Les jeunes filles, la nappe éclatante et le pain. La plus admirable d'entre elles { Déchire aux ronces ses bras purs Beauté solide 4 BONNE QUALITÉ La respiration glacée ; : Le mouvement humain des fleuves ART DÉPOUILLÉ Royaume d'air Six heures-du matin descendent La cloche dit logiquement O POÉSIE (Silence est d’or) — ÉCOUTEZ-MOI. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Ÿ COMPLIMENT à Max-H. Pierret. Frère de l'onde et comme elle - Agréable à écouter Sage avec civilité Ami pécheur à la ligne Le plus bienfaisant ami 4 4 \ ! F\ } r + Ë Sal L'eau solide, l'eau sacrée L'arbre fort, Pherbe serrée : Une maison d'homme heureux. — Voyez-moi ce paresseux ! Reg nur D se pt, mr DER PME praie Je n'ai pas baissé les yeux UN DIMANCHE PERDU Jour faux Printemps de pharmacie Tout ce qui est blanc et sucré Le cœur battant 4 Les mains perdues dans la vapeur, abandonnées Ornées de bagues Ÿ | Avant l'orage Les dames blondes passent dans le jardin fermé La tête dans les fleurs du tiède cerisier ; 2 J'attends, j'entends mon cœur Je trompe le printemps Orage couronné de pluie, Amour battant Un ciel nouveau déplie son éventail d'argent * l 2 1 ä 1 . MON AMIE 4 { À À ne % i 4 er La pluie fait une ville $ oo Difficile à aimer ; Point du jour Point du soir 1 Et pointe du plaisir . s = Ÿ Des goûts et des couleurs f Plus vives que jamais. ; Ainsi la pluie me parle | < Au cœur | O pairie légère ; O maison de fil ! Mes amis, mes frères Vous connaissent-ils ? * $ Ils parlent d'amour | Je n’en ai que faire CIS Je chante à mon tour Et je vis d'eau claire j 1 L We LE DÉJEUNER AU BORD DE L'EAU ( HISTOIRE D'UN POÈME À Fenêtre ouverte sur la ville CHANT DÉTACHÉ _Le soir emplit un paysage vaste et lisse CÉRÉMONIES Loi satisfaite Tous les rêves Tous les projets Adieu Je ferme la fenêtre Un homme est seul dans sa patrie Rideaux tirés Ville oubliée CHANT PASSIONNÉ JOURNÉE PARFAITE SURPRISES: 14 Mai 1920. — J'ai vingt-deux ans depuis ce matin _ six heures. Papa m’a donné un jeu de sweaters multico- lores, assez jolis. Décidément je crois que je suis faite pour les costumes de sport. Les autres me vont assez mal. Je ferais bien d’accentuer — très légèrement et commeincons- ciemment — ce que papa appelle ma démarche de golf. Elle donne une allure à la fois libre et retenue... libre, on a ‘ _ toujours l’air d’être dans les champs ; retenue, n'est-elle _ pas disciplinée et rythmée par les règles du jeu ? Elle plaît aux hommes, elle les intrigue. Finis les minauderies de _ boudoir et les égarements de chaise-longue de Paul Bour- get. Nous ne sommes plus devant eux, nous sommes à _ côté d’eux, tout se passe de profil à profil. Nos gestes sont pareils aux leurs, nos vêtements ressemblent ‘à leurs vête- ments, nos cheveux sont coupés presque comme. leurs cheveux. Et je sais bien que l'immense différence qui nous _ sépare leur est rendue plus piquante d’être dissimulée et pressentie sous tant de ressemblances supêrfcielles. Comme je me sens loin d’eux ! Mais jamais je ne leur avouerai cela, à eux. 16 mai. — Papa fait ses valises. Il sera absent de Paris jusqu’à la fin de la semaine. Il dit : « Je vais à Bordeaux afin de régler cette affaire de fret. » Il pense : « Je vais voir ma maîtresse. » Je me démande si c’est encore Irène. 1. Copyright by Librairie Gallimard. SURPRISES 319 Encore ou toujours. Une à Bordeaux, une à Marseille, et à Paris, combien ? Alice arrive dans quelques jours, elle me donnera des renseignements précis. J'aime les renseigne- ments précis sur toutes choses, et je suis bien obligée de les aimer, puisque ma vie dépend de moi. Pauvre papa qui croit me dominer et me diriger à sa guise, pauvre papa- qui-ne-veut-pas-voir ! Il à prétendu me marier l’année der- nière. Charles de Brillon. J'étais à Nice, Alice m'a préve- nue. Je transcris ici, avant de la jeter au feu, la lettre que je lui écrivis et qu’il me renvoya, le pauvre homme, dans sa colère. « Mon cher papa, pourquoi m’avez-vous commandé de passer mon bachot ? Pour votre malheur je vous ai obéi. Oui, pour votre malheur, mon cher papa, puisque à présent je sais bien plus de choses que vous, qui n'avez jamais pu préparer le vôtre. Ce n’est pas que cet examen m'ait instruite, mais j'ai pris, en le préparant, le goût de m'instruire. Et puis vous avez eu l’impardonnable légèreté de me laisser préparer ma licence. J’ai l'honneur de vous déclarer que je ne me marierai qu'après avoir fait le tour des hommes et des choses. Je sais bien que vous me répon- drez que le mariage, c’est l’indépendance, à quoi je vous répondrai à mon tour que le mariage, comme les pièges à fouine, emprunte les parures sauvages de la liberté. Et puis vous n'avez aucun motif d'inquiétude : n’ai-je pas hérité de ma mère une fortune honorable ? Cette indépen- dance même doit vous rassurer. Allez, soyez bien sûr de mon affection, et songez que je suis une des rares filles de notre monde qui ne souhaite pas, dans les profondeurs de son inconscient, la mort de son cher papa. » Je suis contente de cette lettre, bien qu’elle soit assez sottement tournée. Il m’a fait une scène, une scène à se tordre ! D'autant plus drôle qu'il savait parfaitement qu’elle ne servirait de rien. C'était, si je puis dire, de la colère pure. Au fond, ce qu'il veut, c’est que je ne me compro- mette point dans quelque histoire, et que je ne mette pas LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE le nez dans les siennes. N’ayez crainte, mon cher papa, je les connais trop bien pour jamais les découvrir. Puisque j'ai décidé de dire ici toute ma pensée, il faut bien que _ j'avoue que je suis bêtement troublée toutes les fois qu'il me faut faire allusion à sa vie,soi-disant cachée. L'autre jour je lui ai dis que j'allais dîner chez les Sabré. Quand je __ sors le soir il va chez une de ses maîtresses, probablement chez Gaby Lenoir. Seulement c’est moi qui dois dire à Gallier : « Ni M. le Baron ni moi nous ne dînons ce soir. » Cela est plus officiel et la face est sauvée. Il ne m'a jamais rien demandé mais j'ai deviné, et il a deviné que je devi- nais, Eh bien, j'ai eu honte l’autre jour, comme d’habitude. Le cœur m'a battu un peu, assez pour que j'en sois déconcertée. J'ai attendu d’avoir la main sur le bouton de la porte : « Dois-je prévenir Gallier qu’il n’y aura personne à dîner ce soir ? » Je contemplais le portrait de bon papa. À son « Oui, oui », hâtif et distrait j'ai compris qu'il avait attendu la formule consacrée, le mot de passe, non sans inquiétude. Est-ce que je l’aime ? Oui et non. Je l’aime parce que _ c’est comme ça. Voilà : je ne le respecte pas. C’est un faible avec des prétentions, ses coups de force sont comme des notes fausses. Et lâche, très lâche, oui. On dit que ma mère est morte de chagrin. J'avais six ans. Je me souviens d’une petite dame douce avec des épaules rondes ; elle tri- cotait, écoutait les paroles sonores et vides qui tombaient de ces lèvres si rouges entre la moustache et la barbe noires. Ce n’est pas moi, mon cher papa, qui me laisserai tuer par vos semblables, car vous êtes tous pareils. Les hommes, ça se fabrique en série. Mais enfin, puis-je m'in- cliner devant l’autorité d’un père qui n’a jamais su se res- pecter lui-même, qui lance chaque jour une affaire d’un jour, qui est ignorant comme une carpe et ne pense jamais ce qu'il dit parce qu’il n’a jamais pensé ? Et pourtant je l'aime, comme un frère qu'il faudrait tenir en respect. Je l'aime et je flatte ses manies, et jai des SURPRISES 321 mouvements de vraie pitié quand je songe quelle serait sa peine, s’il apprenait que Dominique a un amant. 17 mai. — Armand est venu me voir. Nous n'avons pas eu de peine à dépister la somnolente Bessy, surnommée le tank par Alice, je ne sais trop pourquoi, car en voilà une qui n’a pas la faculté de franchir les obstacles ! Un tour de clef et pas de réponse. Nous choisissons l'heure du festin des chats. Heure délicieuse quoique un peu énervante où la vie reste comme en suspens. Il y a dans mon cœur un fond d'égalité calme que ne peuvent troubler les mouve- ments du plaisir. D’esprit et de cœur paresseuse et presque endormie pourtant je m’émeus superficiellement, et je donne tous les signes d’une passion vive dont j'éprouve la force sans y croire. Serais-je hystérique ? Armand entre de son pas nonchalant. J'ai envie de plai- santer, de jouer, de rire jusqu’à ce que, s’arrêtant tout contre moi, il caresse du bout des doigts mes cheveux en murmurant : « Petite Dominique ». On dirait un appel magique qui réveille en moi quelque démon caché. Aus- sitôt je deviens trépidante, haletante, pressante, exigeante, je le serre, je le mords, je le froisse, c’est comme une mis- sion qui exalte mon corps. Puis je retombe lassée, je me dénoue, prête à rire de tout, de moi comme de lui, qui ne voit cependant sur mon visage détendu que le sourire d’une amante heureuse. Armand me dit : « Que tu es passionnée, petite Domi- nique. » Comment expliquer cette contradiction ? Soyons franche ; je crois, je crois bien que c’est parce que j'ai le sentiment qu’il faut que « je tienne », comme disaient les permissionnaires. Espèce d'engagement tacite. J'ai com- mencé comme cela, peut-être par hasard, je demeure fidèle à l'illusion que je lui ai donnée. Peut-être aussi que je suis heureuse, de réserver, derrière ce masque, mon entière indépendance... Mais non, c’est beaucoup plus obscur et 322 < LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE beaucoup moins prévu. Qui m dm ? Pas toi, Armand, tues Sinaf ht 18 mai. — Bal. Lumière dure des lustres. Miroir atténué du parquet trop glissant. Au fond le buffet se dresse, grand catafalque de sauvage couvert d’offrandes sucrées. Bal. Gestes gauches, coudes au corps, tâtonne- ments, trébuchements. Les jeunes gens de Saint-Cyr por- tent les cheveux en brosse et des gants blancs trop larges. Les autres sont un ses peu mieux. Quand je songe au _portrait de bon papa ! Nous formons deux groupes, la * Compagnie des Affreuses et la Compagnie des Terribles. On veut bien me compter parmi ces dernières. Les Affreuses ne sont pas nécessairement laides ; il y en a même de très jolies ; mais elles ne savent pas. Des couturières à la journée les habillent, leurs coudes ne se détachent pas de leurs bustes, elles croient qu’elles disent tout à leur confes- __ seur, elles ont les idées de leurs parents, c’est-à-dire qu’elles n’en ont pas l'ombre. C’est le bétail de la foire au mariage. Il me semble que je suis tout près de les haïr. Ne nous trahissent-elles pas, ces sosottes, bêtes et exactes comme des exemplès de grammaire qu'on nous rappelle à la moindre faute de style ? Je rirai bien de ceux qui les épouseront à cause de leur « tenue ».… ils s’uniront à leurs parents, à leurs confesseurs, à leur passé, pas à elles. épou- ser le passé de quelqu'un quand le bonheur du mariage dépend de l’avenir ! Les Terribles sont bien habillées, voire élégantes comme dit Charles de Brillon. Elles imitent de loin le déchaîne- ment de leurs mères : sorties, resorties, soupers, resou- pers, fox-trott, très-moutarde, intrigues nouées et dénouées dans un mouvement accéléré jusqu’à la suflocation. Elles sont comme des maquettes de la société élégante : tous les traits en plus petit, en moins important. Alice prétend que durant son stage de jeune fille, en 1914, elles n'étaient pas tout à fait comme nous. Elle dit qu'aujourd'hui, c’est nous SURPRISES £: 323 qui choisissons nos flirts et les menons à notre guise, tan- dis que de son temps on les laissait venir. Et c’est vrai. Ainsi Marie-Camille de La Carouge par exemple, si petite que sa tête illustrée de rouge et de blanc se loge, quand elle danse, sous l'épaule de Pierre d’Anger- ville. Elle la traqué avec une adresse et une ténacité de sauvage. [l ne l’aime pas ni ne l’aimera jamais, cette petite fille carrée et blonde qui se colle à lui comme pour le cal- quer. Cependant il m'a dit l’autre jour : « Jen’ai pas envie de l’épouser, mais je n’aimerais pas qu’elle en épousât un autre. » Il m'a dit cela, de sa voix timide, égale et méca- nique qui transforme les mots en signaux Morse, et il ne songeait pas à elle quand elle ne songeait pas à lui. Et Tototte de Creusse, qui, lorsqu'elle cherche Adhémar de Brillon, a l’air de fouiller dans son sac. Il serait plus juste de dire dans celui des autres, car elle n’aime que ke bien d'autrui. Elle a chipé Adhémar à Marie de Jaulnies, une Affreuse, et pour une fois c’est bien fait. Mon Dieu que je suis passive ! Ma paresseuse patience à été mieux récompensée que leur précipitation. Elles ont des flirts, j'ai un amant; elles savent tout, moi je sens tout. La vie ne me réserve plus grand’chose, et parfois je me sens si vieille que je cherche autour de moi mes petits- enfants. En somme je suis heureuse. Armand est tendre et charmant, avec son air un peu périmé et ses manières d’# y a vingt ans. De lui passe en moi l’expérience d’un homme de trente ans, d’un gentleman, j'oserai dire d’un gen- tilhomme. Je me marierai quand je voudrai, avec lui ou avec un autre à qui je dirai tout. Le regard d’un époux ne me fera pas rougir. Il faut que je le présente à Alice. Bonne Alice ! Elle arrive demain. Bonne et chère Alice : une brave femme qu’on n’a pas envie de dédaigner, oiseau rare. 22 mai. — Oserai-je encore rédiger ce journal ? Ose- 324 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE rai-je encore faire confiance à la main qui trace ces lignes, au cerveau qui les conçoit ? Ne devrais-je pas plutôt retourner au cours de Mademoiselle Poupon, malgré mes prétentions et mes examens ? Non, la punition serait trop douce : je m’impose celle de continuer, de continuer dans le noir. Je ne déchirerai pas les pages précédentes, je les relirai tous les soirs pour rire du fantôme ridicule qui les a écrites. Mais alors, l'erreur, cela ne se sent donc pas ? On peut donc vivre dans la plus inepte des situations fausses sans perdre physiquement l'équilibre ? Et Alice prétend que je ne dois pas lui en vouloir, qu’il a agi en homme prudent qui ne veut pas perdre une jeune fille tout en flat- tant ses manies, que je ne sais pas ce que c’est que d’être la maîtresse de quelqu'un, que c’est triste, tragique quel- quefois ! Eh bien ! je le saurai, ma petite Alice, je t’en réponds ! Et de quel droit doutez-vous de ma force, de mes sentiments ? De quel droit jugez-vous que je ne suis pas de taille à faire ma vie comme je l’entends ? De quel droit surtout me jouez-vous la plus infâme des comédies ? Ah ! les hommes sont tous des lâches et des truqueurs et... Je viens d'écrire à Armand. Vite, copions-la car j'ai hâte de l’expédier. Je ne pourrais pas lui parler. « Mon cher Armand, Alice est à Paris. Les entretiens des femmes tournent vite en confidences. Vous savez que je ne lui cache rien. C’est ce qui m'a permis d'apprendre que vous me cachez beaucoup, malgré la loyale franchise dont j'ai toujours fait preuve à votre égard. Je voyais en vous un homme d'honneur. Il paraît que vous en êtes un. Je n’ai que faire de cet honneur-là. Pour moi un homme d'honneur, c’est un homme qui ne trompe pas une femme. Or vous m'avez trompée, Alice dit que c’est pour mon bien. Vous êtes donc un séducteur à l'envers, mon pauvre Armand. Les autres ne sont pas plus déloyaux que vous, mais ils sont moins ridicules. Je démêle d’ailleurs dans votre conduite sublime les effets de cette peur de l'opinion, et du reste, à laquelle vous n’échappez pas. J'y vois en outre SURPRISES 325 quelque chose de bien masculin, une complaisance à dépré- cier les femmes qui est, je le vois maintenant, commune à tous les hommes. Cette lettre vous apprendra que je suis du petit nombre de celles qui pourront peut-être, un jour, vous faire changer d'avis. Vous avez avancé un pied timide hors de l’amitié : retirez-le, mon cher Armand, et serrons- nous la main. » Je me sens mieux. Mais tout de même ! Une demi- vierge à la Marcel Prévost ! l’horreur ! Je ne pourrais pas voir mes amies. Ah ! Terrible, ne serais-tu qu’une Affreuse déguisée ?.. Non, ce n’est pas possible. Je veux voir clair. Ce séjour à Biarritz, dont papa me parlait l’autre jour, me fera du bien. La vie s'étend devant moi, immense et cachée. * *k * 28 juillet. — Biarritz, drôle d'endroit. Hier et avant hier, délicieux voyage en automobile avec de braves Bor- delais amis de papa. Les doux pays de l'Ouest, polis aux pierres blanches et dorées, comme ils vous cachent en souriant la tragédie des choses ! Sous un noyer du Poitou imagine-t-on l’abîime de Pascal ? Et Bordeaux créole et parlementaire, esprit du vin, esprit des lois. Et le mirage des landes où la plaine s'étend, comme par un jeu de miroirs, dans l'ombre légère de la Forêt. Et puis soudain Biarritz — Ô contraste ! — Biarritz indéfinissable peut- être parce qu’elle est innommable ! Imaginez une sorte de Magic-City, ou plutôt de Tragic-City, sans forme et sans couleur. Dans les rues qui respectent le tracé des anciens chemins de mules, les Hispanos emboutissent les chars-à- bœufs. Le souffle court du klaxon des villes se mêle au cri rauque du klaxon des champs. L’allonge héréditaire du Basque règle l’allonge étudiée d'un jeune animal à sweater jaune qui révèle sous son feutre enfoncé le hâle chimique de la crème n° 10. Des jeunes gens casqués de brillantine balancent leurs corps bleus et blancs : pourquoi ébauchent- 21 326 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE ils tout le temps des coups de poings avec leurs épaules ? Nous avons croisé en entrant dans la ville une voiturette ferraillante qui jouait au tonnerre ; le chauffeur étique était vêtu de blanc, comme à bord d’une Rolls. Derrière, un homme et une femme jouaient au monsieur et à la dame: des guêtres et pas de chapeau, un swéater et beaucoup de rouge, il n’en faut pas plus aujourd’hui. Croyaient-ils vraiment qu'ils donnaient le change ? Drôle d’endroit, Biarritz. La villa des Saintis, où nous allons passer l'été, est immense. Quant à ma chambre, elle est incroyable. Si jamais je me perds dans ce lit certainement je ne m'yretrou- _verai pas. Peut-être court-on le risque de se noyer entre ces draps bordés de dentelles ? Une terrasse s’arrondit devant ma fenêtre, d’où l’on ne voit rien à cause des arbres. Tout autour de moi des armoires en pitchpin fixées au mur, grandes comme des chambres de surnuméraire, de quoi contenter plusieurs Barbe-Bleue. Il est difficile d’ima- giner un lieu plus banal et plus pauvre. La pauvreté du luxe, beau sujet de dissertation ! Hier soir, premier dîner à la table des Saintis. Je m'y suis beaucoup amusée. Le visage de Madame Saintis res- semble assez à une poire sur le sommet de laquelle on aurait posé une petite brioche de quatre sous. Je fais natu- rellement allusion à sa coiffure, dont l’industrie ne fait point oublier l’indigence. C'est peu de dire qu’elle est fardée, elle est cuite, comme la langouste qui rougit à la cuisson. Ses joues luisent comme un beau vernis d’ébéniste. J'imagine que c’est pour compenser l’absence de toute lueur dans les yeux, lesquels ressemblent à deux ternes petites pastilles de réglisse. Privée de cou elle offre sa tête sur le plat de sa poitrine, et l’on n’a pas peur qu’elle glisse car le plat est bien horizontal. Ses doigts sont les seules portions de sa personne qui se meuvent autrement que par nécessité : bouffis et mobiles, ils se livrent sur la table à une éternelle course de sac. C’est une sentimentale, admiratrice ATEN de 1 LNEE v@e s'UES ve (ee SURPRISES 327 larmoyante de la France révolutionnaire et romantique. Robespierre et Valérie la font pleurer indifféremment. Dans quelle cuisine néo-tropicale a-t-elle fait mijoter ses opi- nions sur nous ? « J’ailu cent fois Claire d’Albe », m’a- t-elle dit en levant une main d’idole, et ma foi jai tres- sailli : la malheureuse avait voulu prononcer cinq. Elle s'enfonce dans cette langue qu’elle aime tant et ses paroles s’agitent désespérément comme les bras des enlizés. Immo- bile dans un fauteuil à peine assez large pour elle, sur les bras duquel elle remue incessamment ses doigts pareils à de gros insectes repus, elle rumine le souvenir de son époux, tué dans je ne sais quelle révolution du Vénézuéla. Il paraît que ce mari était l’ami intime de papa. Amitié de Bourse, j'imagine. Toujours est-il que nous fûmes accueillis par un discours solennel où toutes les rai- sons d’une éternelle amitié étaient pathétiquement et péni- blement étalées. Ici l’on cultive lattendrissement. Carmen Saintis, sa fille, est d’un an plus jeune que moi. Je n’imagine point que je me lierai beaucoup avec elle. Sa lèvre inférieure avance d’une sorte qui me donne envie de taper légèrement dessus pour la remettre à l’alignement. Pourtant elle est jolie, avec un air de sensualité répandu sur toute sa personne. Mais plus que la chair je crains bien que la tête soit faible. « Que c’est beau, Biarritz! » m’a- t-elle dit. Puis elle a ajouté en sourdine, me guettant du coin de l’œil, non sans courage et non sans timidité : « Je crois que c’est plus beau que Paris! » Elle parle d’une voix trainante, la tête rejetée en arrière, les yeux presque fermés. I paraît qu'il y a un frère. 29 juillet. — Ce matin j'ai fait plus ample connaissance avec la ville, puisqu’enfin c’est une ville. Nous étions sous le contrôle de Miss Bosch, qui ne quitte point Carmen d’un pas, probablement parce que celle-ci est comme la nature. © la laide personne et comme je regrette mon LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE | gros tank, en train de sommeiller dans quelque verdâtre _ village de son île ! Enfin j'ai vingt-deux ans, et j'ai tout le temps eu l'impression d’être tenue en laisse. Heureuse- _ ment que Carmen parlant peu et mal, j'ai pu observer tout _ À mon aise. Je ne veux point imaginer qu'il y ait un lieu dans le monde qui donne autant que Biarritz l'impression de la _ vanité, où l’on fasse autant de gestes aussi parfaitement inutiles, et où l’on trouble aussi vainement l’ordre harmo- _nieux de la nature. Véritablement, voici le royaume des Danaïdes. Un miracle a voulu qu’elles prissent goût à leur supplice et qu’elles en fissent une dignité. C’est que les _limbes neigeux de Saint-Moritz et les porphyres méditer- | ranéens imposent des cadres un peu trop sublimes aux Danaïdes. Là-bas elles ne font que passer, à Biarritz elles demeurent ; là-bas, le ski au pied ou le club à la main, elles se réchauffent avec du froid ou se dorent au baiser d’un soleil précoce : à Biarritz elles se fixent, étalent leurs mille peaux neuves, et dans un cercle de néant jalousement s’isolent. On se doutait bien, à voir passer les riches errants le long des corniches et des gouffres alpins, dans les dédales des Palaces et sur le No Man's Land des golfes, qu'ils se devaient rencontrer en un lieu prédestiné et réservé, sorte de ghetto de la vanité où leurs coutumes eussent force de loi. Ce ghetto, le voici. Biarritz : les deux chênes ; l'Esprit malin souffle : les deux Ritz. Dès les premiers instants, j’ai eu limpression d’être prise dans un engrenage, de marquer le pas au milieu d’un régiment, et sans que je susse exactement pourquoi je me suis vue dans l'impossibilité d’aller où m’eût guidé ma fan- taisie. Même les paroles que je formais, les plus simples, les paroles de mon ordinaire, j'ai senti tout de suite que je devais les arrêter, les mutiler, les réduire en interjections et en petits cris, en gestes autant que possible ; car je ne possède pas leur talent d’égréner des mots qui ne signifient rien. Je me suis vue guettée par des yeux sévères, épiée, SURPRISES 329 comme dans les courses, par des commissaires invisibles, et tout d’un coup jai eu le sentiment très net encore qu'inexplicable que j'étais de service dans une ville occu- pée. Oui, une occupation, c'était bien cela. À voir ces sentiers transformés en rues, ces fils électriques qui font passer un courant de luxe dans une matière pauvre et frustre, ces succursales de la rue de la Paix insérées tant bien que mal dans le texte rustique des maisons, ces Rolls d’Etat-Major, ce va-et-vient d'hommes et de femmes uni- formes chargés d’on ne sait quelles liaisons entre la mer et la hauteur ; à entendre ces cris, ces signaux, ces appels qui s’entrecroisent et ponctuent le murmure incessant des moteurs et des flots, on songe aux villages du front méta- morphosés par la civilisation tragique de la guerre. A Biarritz l'occupation dure toujours : c’est qu'il ne s’agit pas de l’étape d’une armée, mais bien de l’envahissement d’une race. Nous sommes descendues au Port-Vieux où Carmen a pris un bain. Autre métamorphose : Carmen, dont les moindres gestes et les moindres paroles étaient poinçonnés par la sévère Bosch, est apparue vêtue d’un maillot fort collant qui, après quelques immersions rapides, a pris l'apparence et la consistance d’un épiderme marin ; nudité mythologique qui ne faisait point oublier la nudité très humaine qu’elle ne recouvrait que pour l’accuser mieux, semblait-il. Elle s’est étendue sur le sable, et des jeunes gens ruisselants allaient et venaient, se couchaient à côté d’elle, riaient fort et se donnaient sur les bras de grandes claques sonores. Comme je me tenais debout, les pieds enfoncés dans le sable, une main devant les yeux pour déro- ber aux regards une sorte de confusion qui me faisait rou- gir, l’un d’eux, un bel athlète blond à la peau rouge de soleil, me dit avec un accent espagnol fort prononcé : — Vous ne vous baignez pas, Mademoiselle ? — Je ne sais pas nager, répondis-je, sans le regarder. — Il faut apprendre, fit Carmen. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE — Nous vous apprendrons, fit le jeune homme. — Un de ces jours, je ne dis pas. J'aurais voulu être à cent lieues de là. Je regardais Miss Bosch qui tricotait avec noblesse, assise sur un petit pliant. Si au lieu de me dire: « Vous ne vous baignez pas ? » le jeune athlète m'avait dit: « Vous ne vous déshabillez pas ? » Bosch eût sursauté et nous eût expédiées en grande vitesse vers la villa. Et pourtant c’est exactement ce qu’il a voulu me dire. Si ces jeunes gens qui autour du corps de Carmen étalaient leur corps avec insistance lui eussent parlé un peu trop longtemps, de chaise à chaise et de ves- ton à robe, devant le Casino ou dans quelque autre endroit public, les réactions de Bosch eussent été à peine moins violentes. C’est cet art de donner le change qui me répugne, et je trébuche parmi ces conventions. Sans aucun préjugé et fort peu lestée d'illusions je ne veux point tendre des pièges au désir. Je ne saurais, d’ailleurs. Et ces fausses fenêtres m'irritent. 6 Au moment de quitter la plage, jai songé cependant que je devais donner toutes les apparences d’une prude, et cette idée m’a été fort pénible. Aussi ai-je maîtrisé ma gêne et suis-je allée à l’athlète blond pour lui dire, en le regar- dant droit dans les yeux : — Alors, c’est entendu ? Je compte que vous me don- nerez des leçons ? Je n’ai pas beaucoup aimé son regard, mais je crois qu’il n’eût pas été honnête d’agir autrement que j'ai fait. Seule- ment me voilà bien embarrassée, car hélas ! je nage à mer- veille. 30 juillet. — Journée mouvementée ! Que de visages nouveaux ! Jen suis encore comme dans Manon ! Essayons de procéder par ordre. Premier tableau : Réveil tardif : très tardif. Je me sens devenir créole. Je m'occupe quelques instants à faire le point pour repérer ma position, puis, rassurée, je bâille et me débraille. Un coup à la porte, so LS Ad AE UT A NE Pr SURPRISES 331 Carmen en robe de chambre entre d’un pas languissant. Les beaux cheveux ! — Pepe arrive aujourd’hui de Saint-Sébastien avec Jacques. Pepe... ce nom de bon-papa c’est le nom de son frère. — Qui est Jacques ? Ah ! Jacques... Jacques de Beynac... « Haï ! il est si intelligent ! » Je me méfie. « Il vient passer quelques jours à la villa. » Une intrigue ? Est-ce qu’on peut savoir ? Cette fille raide et molle me fait penser à ces portes « poussées contre » qui paraissent fermées et s’ouvriraient toutes grandes au moindre choc. Mais je me sens pares- seuse ét sans curiosité. Maintenant, la voilà qui s’assied sur mon lit-océan et me caresse doucement le bras. Il y a je ne sais quoi d’affable et de familier dans son sourire qu’il me semble que je ne discerne point sur les lèvres de mes amies françaises. — N'est-ce pas qu’il est gentil, Miguel ? Oui, le jeune homme du Port-Vieux. Il vous a trouvée ravissante. La façon qu’elle 4 de prononcer lr me fait excuser le mot. Mais vraiment ! Qu’est-ce que cette franc-maçonne- rie ? Et cela à cause d’une réponse et d’un regard franc ? Je n'aime pas du tout ces plaisanteries, ma petite Carmen ! Je lui crie halte-là ! de l'air le plus dégagé du monde : — Il n’est pas du tout mon type. Moi, vous savez, je n'aime que les bruns. Deuxième tableau : Deux heures plus tard papa nous dépose Place de la Mairie et part en trombe pour Bordeaux. Son « affaire » le réclame. Je commence à démêler son jeu, mais ça ne se passera pas comme ça. Non, mon cher papa, je ne moisirai pas entre Carmen et Bosch, fit-ce pour favoriser votre masculine liberté. Donnant donnant, j'en veux aussi. Et comme il y a un dieu pour les ivrognes et les filles révoltées, voici que je tombe sur Simone, la tapa- geuse Simone, que j'ai connue sous le nom de Simone des Loges et qu’on appelle maintenant Madame Charles Gué- 292 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE We lard. Dieu ! comme elle est peinte ! On dirait qu’elle à p découpé et porte en masque sur son visage ce même visage enduit par quelque Lazlo. Au demeurant toujours aussi | autoritaire, avec un je ne sais quoi en plus. — Tiens, Dominique ! quelle chance ! on va s'amuser. — Et ton mari ? : — Paul se distrait à Dinard. Je ne lui sufñis pas, tu comprends ! Et riant d’un rire un peu gros. elle se tourne vers un des hommes qui l’accompagnent, qui répond au nom de Fred. Il me paraît parfaitement insignifiant et poli. Le second cavalier est un peu mieux. Mais je suis frappée par la femme à qui elle me présente, dont le regard est extraordi- naire. Au sein de cette atmosphère de néant ce regard me révèle tout d’un coup des grandeurs insoupçonnées : la reine levant rapidement son masque, un doigt surses lèvres, dans la foule anonyme des dominos. Mais son corps, ses gestes, et tous les autres traits de son visage respectent si naturellement les canons sacrés des Danaïdes, que j'ai le _ sentiment qu’elle les trahit pour moi seule, peut-être inconsciemment. Regard extraordinaire ! lourd sous les paupières lourdes, insouciant et soucieux à la fois, ou plutôt soucieux de son insouciance : discrètement et douloureusement quêteur, il ne traverse pas mais s'étale et se pulvérise sur l’objet de son inquiétude. Et tout objet est pour lui objet d'inquiétude. Apparemment froid parce qu’il est sans pudeur, apparem- ment franc parce qu'il est sans ombres, apparemment cynique parce qu'il est sans défense ; regard d'attente et d'arrêt, regard de réveillée où passent de pâles reflets du jour. Connaissez-vous les regards d’aveugles de ceux qui voient ? Les plus terribles, assurément. Avec un peu d’ha- bitude, on ne s’y trompe pas. Et l’on frissonne à deviner la taie morale qui s'étend lentement sur les yeux intérieurs. Ce n’est pas là un regard de Danaïde, et les Danaïdes ne ÿ SURPRISES 333 le perçoivent point, de même que nous ne percevons pas certaines étoiles. Je voudrais bien connaître cette femme qu’on appelle Amélie. Mais est-il possible de connaître quel- qu’un, à Biarritz? Troisième tableau : Vrombissement classique, poussière et gémissement de frein : une auto très longue avec deux petites places ridicules, d’où surgissent deux minces sca- phandriers de toile. : — Les voilà, me dit Carmen. Non décidément je me suis trompée. Il n’y a rien entre elle et Jacques de Beynac. Ce dernier, autant que son accou- trement me permet d’en juger, doit être brun, bien que ses yeux soient d’un bleu très clair. Il est assez grand, mais moins grand que Pepe Saintis, dont tout le visage semble être tiré de bas en haut par d’invisibles mains. Je recon- nais la lèvre de sa sœur, mais sur ce masque olivâtre et long de guerrier indien elle est d’un effet assez piquant. Il m’aborde et me parle avec aisance et abondance, d’une bouche d’orateur. | .— Je vois, Mademoiselle, que votre beauté dépasse encore l’idée que je m'en étais faite. Et pourtant vous avez le don de rendre poètes tous ceux qui parlent de vous. Oui, Mademoiselle, même les femmes, ha! ha! ha! Il débite ces banalités une main levée, la paume tournée vers moi, avec un air de contentement qui se traduit par. une espèce de ronronnement guttural, tandis que ses yeux clos prétendent exprimer je ne sais quelle jouissance modé- rée et continue. , — J'ai connu Monsieur votre père, me dit Jacques de Beynac. Puis il s'arrête court, je ne sais si c'est par timidité ou par lassitude, et, les yeux baissés, retire méticuleusement ses longs gants de cuir. Carmen n’a pas fini de me surprendre. Après avoir échangé quelques mots brefs avec Bosch et son frère, la voilà qui saute dans l’auto, me crie de monter à côté d'elle, 0 : LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE et démarre dans un style infernal. Jé ne sais comment elle prend ses virages mais je sais bien que au oublie de res- pirer. — Pas peur ? me dit-elle en s’arrêtant pile La la grille de la villa des Roses. Suis-je bête ! La crainte encore toute chaude, et cette supériorité de Carmen sur moi, il n’en faut pas plus pour me démonter. Je me sens pauvre, manquée, inutile, et tout cela finit par une furieuse envie de plaire et de domi- ner. Mais plaire à qui ? Le déjeuner est assez ennuyeux. Du moins puis-je admirer à loisir mes deux nouveaux compagnons. Deux beaux types en vérité ! Les cheveux frisés de Beynac s’égarent dans un désordre harmonieux. Sa mâchoire carrée, son menton volontaire font un singu- lier contraste avec son front et son regard flottant et doux. Trop doux, peut-être. Mais par moments il rejette brus- quement ses cheveux en arrière d’un mouvement tout à fait animal. Saintis, lui, est tout animal, c’est une bête sans éclaircie humaine. Mais une belle bête : long, flexible, élégant, avec ce masque immobile qu’on croirait attaché derrière les oreilles courtes et pointues. Il m’accable de douceurs, ce qui m'enlève aussitôt Penvie de le séduire. Je me sens faible et crispée. Beynac est un génie, il n’en faut pas douter. Voilà trois fois que Madame Saïintis m'en assure. Génie pour hispano- américains. Il leur parle avec grâce et flatte toutes leurs manies. Je lui demanderai s’il a lu Claire d'Albe, et com- bien de fois. Mais pas devant eux, car je suis polie. Je crois que je préfère un bel imbécile comme Saintis à ce demi-intellectuel, qui vulgarise le génie français. Carmen est si gentille pour moi! Elle fait l’article: Je suis un autre génie. Elle n’en a aucune preuve, mais elle le sait par tradition. J'admire comme ces braves gens cultivent amoureusement les certitudes. Ils ne demandent qu’à dor- mit sur leurs opinions, et voilà qui les distingue de nous. Beynac lui répond poliment, maïs froidement, et au bout aigle ‘FT dE RC PE ES Er CAT CS . SAR. - PA g Le: ts “) ATOUT ca ) SURPRISES AUS . : de chacune de ses réponses je sens comme une attente 4 Les . ; G. suspendue. Je lui demanderai s’il a lu Claire d’Aibe. s * : R * Je lui ai demandé s'ila lu Clasre d’Albe, et combien de fois. Et voici ce qu’il m'a répondu: — Deux fois, Mademoiselle. Par métier, car je préparais un diplôme sur la première époque romantique. Je vous . assure que ce n'est pas un livre amusant. — Ne trouvez-vous pas, lui dis-je, que c’est perdre son temps que de lire tous ces livres inutiles, alors qu’il y en a tant d’essentiels qu’on a jamais lus ? — Je ne crois pas, Mademoiselle. L’histoire des senti- ments et. des idées se dégage mieux de la lecture de ces livres inutiles, surtout au xIx° siècle, où l’égoisme des grands écrivains nous égare plutôt qu'il ne nous guide. Les chefs-d’œuvre sont loin d’être toujours les meilleurs docu- ments. — Vous êtes trop fort pour moi, fis-je d’un ton assez sec. à. — Pourquoi donc, Mademoiselle ? Auriez-vous idée de ke dire à l'architecte de cette maison qu’il est trop fort pour vous parce que vous n’auriez pas su la bâtir? Je fais de l'histoire et vous la vivez. Tenez, moi, je suis un détes- s table psychologue. Je m’embrouille dans les sentiments des autres, et souvent aussi dans les miens. Vous, vous devez être très forte sur ce chapitre, eh ! bien. — Et qu’en savez-vous ? — Il m'avait semblé que votre regard... — Voilà qui n’est pas sans prétention psychologique, il me semble ? — Pardon, Mademoiselle : on peutsentir sans clairement comprendre. — Hélas! Monsieur, si je vous exposais mes théories sentimentales je crois bien que nous en resterions là. Mais LE TL ns ere gr LT Mes UE TT 336 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE pour en revenir à ce que vous disiez tout à l'heure, voilà Madame Saintis qui considère Claire d’'Albe comme un chef-d'œuvre. __ — Justement! c’est cette sorte de jugement qui me ravit _ chez elle! Les gens de la race et de la tradition des Saintis ‘ont à peu près la sensibilité et la culture des premiers romantiques. Ils retardent sur nous de plus d’un siècle, et ‘très spontanément, sans être entachés d’aucun archaïsme de _ modeet volontaire. Pensée oratoire, sensibilité romantique, ils sont pour moi des exemples vivants de cet âge dont je déchiffre tant bien que mal les médiocres documents. Madame Saintis, cette sainte femme, s’enthousiasme à l’idée que son mari, jadis, a demandé la tête d’un homme en un discours que vous pourrez lire dans sa chambre, encadré de noir. Et savez-vous que mon ami Pepe sait écrire des vers _ latins, parfaitement, ce dont je me déclare tout à fait inca- _ pable? | _Nous étions assis sur la terrasse devant les fenêtres ouvertes du salon. Saintis, dans la cour, faisait tourner son automobile. Les paroles de Beynac avaient sur moi un eflet singulier : on eût dit qu’elles appuyaient sur moi, qu’elles me courbaient, me contraignaient de prendre une certaine forme. Et je me révoltais, sans savoir comment exprimer ma révolte. Il leva sur moi un regard attentif : — Vous disiez, Mademoiselle, que vous aviez des théo- ries sentimentales ?.… — Qui vous inspireraient une grande horreur, oui, Monsieur. Il eut un charmant sourire. — Vous savez que pour moi tout est document ? — Vous êtes historien, mais vous n’en êtes pas moins homme. Naturellement mes théories sont celles d’une femme, mais d’une femme qui ne veut plus copier les vôtres. — Oh! les miennes ! — Si vous n’en avez point de personnelles, à plus forte Aus SPAS SURPRISES 337 raison doivent-elles être hostiles aux miennes, puisqu’alors elles sont celles des autres hommes. — Mais, Mademoiselle, je n’en ai pas! Son air de me demander grâce était si gentil que je ne pus m'empêcher de sourire. — Là, là, c'est entendu, je vous pardonne le mal que vous n’avez pas fait... consciemment du moins. Sa réponse me frappa par son ton grave. — Mademoiselle, je vois bien ce que vous voulez dire. Et je puis vous assurer que j ‘ai plus d'horreur pour la con- duite de certains hommes que vous-même n’en pouvez avoir. Sommes-nous d’accord, Mademoiselle ? — Non, ce n’est pas tout à fait cela. Je. Je m'étais dit que j'allais exposer à cet homme grave mes chères idées sur la liberté des femmes et des filles. Je m'entendais déjà lui déclarant: «Je n’ai pas le moindre préjugé. Je hais cette comédie de l'innocence qu’on nous impose. Traitez-moi comme un homme et votre égal. » Est-ce ma faute si les mots me manquèrent? Je m'en trouvai plus gênée que s’il m’eût fait une déclaration. Et quelle ne fut pas ma colère de m’entendre lui dire : — Voulez-vous que nous allions retrouver Carmen ? Drôle d'homme. Plus drôle encore l'effet sur moi de ce dialogue. Ce qui m’a frappé d’abord, c’est son mépris, ou plutôt son ignorance du tour guerrier que mon humeur donnait au début de notre entretien. Toutes mes paroles d'escrime, il lesa prises pour des pensées réelles auxquelles il fallait répondre. Certes, il n’est point psychologue. Et quelle lourdeur ! Mais justement parce qu’il est lourd, il a fini par me donner du poids. Un peu plus, et j'allais tra- vailler avec lui, oui, travailler à penser des choses vraies. Je me sens toute désarmée devant lui. Il me semble que mes artifices n’ont aucune eflicacité, et que si quelque amitié durable naît entre nous, ce sera parce que je suis digne ’être une amie. Comme je me suis trompée sur lui au premier abord ! En somme, il peut m'être très utile, nul 338 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE plus que lui n’est capable de m'aider à me débarrasser de ces odieuses petites manières de femme qu’hélas! j'utilise trop souvent et trop aisément. Seulement, voilà, il faut que je mette cartes sur table, et qu'il connaisse le fond de ma pensée. Sans quoi j'aurais le sentiment de commettre une malhonnêteté. En tout cas ce brave homme m'a guéri de ma mauvaise humeur. La mauvaise humeur, c’est de l'amour-propre qui a tourné. Tout mauvais psychologue que vous soyez, veilà ce que vous m'avez appris, M. de Beynac. Quatrième tableau : J'ai à peine le cœur de continuer. Je me suis sentie si sotte durant toute cette soirée que je voudrais passer la plume à quelque satiriste. Ce dîner d’abord, toutes ces têtes d'indiens repentis..…. Ah ! comme Beynac a raison ! Quand on fréquente ces Américains du Sud qui nous paraissent de loin donner le ton de la vie moderne, onse croirait dans un musée d’antiquaillerie. Ils sont gentils pourtant, beaucoup plus simples et fami- liers que nous. C’est peut-être aussi ce qui fait que jai l'impression de les gêner. Ils appellent Madame Saintis par son nom de baptême. Naturellement il faut que je me laisse appeler Dominique. Il n’y a que Beymac pour qui je | suis toujours Mademoiselle. Mon supplice n’a commencé qu'après le diner, bien que Saintis — pardon, Pepe — m'ait fait résolument du pied sous la table. Maïs cela était supportable, encore que je ne susse exactement quelle contenance adopter. Dans un tel cas, que faut-il faire ? Si je me fâche, non seulement je deviens ridicule, maïs je trahis mes idées. Si je marque de la complaisance, me voilà embarquée dans une aventure sans mon consentement. Le délicat de ma situation, cest que je suis toujours obligée de faire systématiquement le contraire de ce que les hommes attendent de moi. Il me | faut nier à tout moment mon état de jeune fille, mais voilà que ces fats imaginent aussitôt que c’est malgré cet état que j'agis ; de sorte qu'ils mettent au compte de leurs SURPRISES 339 charmes des libertés qui ne sont que les conséquences de mes principes | Pourquoi nous sommes-nous laissées prendre à ce traquenard ? Pourquoi nous est-il interdit de leur ressembler et de nous affranchir sans changer de chaînes ? Faire du pied... mais ce n’est rien, cela ! Ce n’est pas plus grave qu’un serrement de mains. Oui, mais il y a les conventions de la chasse. Pour nous, ce ne peut étre un pied qui touche le nôtre, un hommage dont on joue à sa guise ; il nous faut choisir : ce ne peut être qu’une caresse ou une injure ; et par convention nous voilà rouges et déjà possédées ! La vie des femmes, quel drôle de bridge. Il y a des jours où je me meurs de lassitude, où j'ai envie de céder, de ne plus inventer ma vie, d’épouser le premier venu. Mais non, point “de faiblesse, tenons-nous ferme, ça passera. Cette soirée passe difficilement, je avoue. Beynac est parti tout de suite après le dîner, pour rendre visite à je ne sais quel document humain de sa con- naissance. Cet homme est trop livresque mais je comptais sur lui. Il est le seul ici à qui je pourrais exposer mes vues sans être accusée de donner le change. Beynac parti, je me suis tout d’un coup trouvée seule entourée de couples. Nous étions dans le jardin, j'ai senti qu’autour de moi on vivait par deux. Carmen (enfin j'en possède la clef), Carmen, je l'ai rencontrée au tournant d’une allée. On l'appelle Tinito, joli garçon, quoique petit. Elle n’a pas eu l'air de me remarquer, toutefois sans me dissimuler qu’elle savait que j'étais là. On se rencontre ainsi dans les rêves, et peut- - étre au ciel. L'air était lourd et j'éprouvais de confus désirs. _ J'ai horreur de ces états d’âme romantiques où la pensée tient le rôle d’un bouffon sous un tyran. Mais enfin, j'étais seule, et seule à être seule. Et Pepe, direz-vous ? C’est que | justement je le fuyais. A Voici un conte bien sot. Je le lègue à ma postérité. Pour échapper à la corvée Saintis je m'étais dirigée vers un coin du jardin qui m'avait paru à peu près désert. Bon, voilà que je me heurte à Miguel Gustoza, ce grand garçon blond | 340 ; LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE qui doit w’apprendre à nager ! Pendant le dîner, j'avais écouté Pepe en partie pour ne point rencontrer le regard de Miguel. Je forçai le pas et le saluai d’un bref mouvement de . tête. Il était seul, j'étais seule, c'était ridicule. D'autant plus que des couples passaient sous les arbres, et qu'on nous reconnaissait, indubitablement. Je laissai Miguel quelque temps à mes côtés, puis tournai brusquement dans une contre-allée et pénétrai dans une espèce de bosquet de chènes-verts. À peine fus-je dissimulée derrière les arbres que — j'ai honte de l'écrire — je me mis à courir dans la direction de la villa. Les joues brûlantes etle souffle court, je m’efforçais cependant de justifier ma faiblesse, en me _ représentant que ces flirts de convention étaient fort au-des- sous de moi, et que je me devais de protester contre eux de toutes mes forces. Je me comparais à un missionnaire chez les sauvages. J'oubliais de remarquer que ce missionnaire ne convertissait que lui-même, et encore. Mais je n'ai pas raconté le plus beau. Il le faut bien, pourtant, si j'entends demeurer fidèle à l'esprit de ce jour- nal. Sachez donc, 6 ma postérité, qu’une fois que je fus bien assurée que Miguel ne m'avait pas suivie, je ne me sentis plus le courage de reparaître parmi les autres, sans cavalier et sans mystère. Je sais bien que ce n’est pas la raison que je me donnais, mais celle qui me retint était très acceptable: je ne voulais pas retomber sous les pattes de Pepe Saintis. Je ne sais combien de temps je demeurai adossée à cet arbre dont le balancement léger m'inclinait à la rêverie. Je ne songeais plus à personne et n’avais plus guère le sentiment que j'existais. J’avais l'impression en tout cas queje valais bien peu de chose, beaucoup moins que toutes ces braves filles autour de moi qui vivaient sans prétentions mais non pas sans plaisirs. Bientôt la conviction de ma médiocrité, de mon impuissance, m’accabla. J'éprouvai le besoin de me repren- dre en mains, de me jeter tout entière et franchement dans la balance, quitte à avoir le courage ensuite de regarder le fléau. Mais je fus distraite de ces préoccupations graves par SURPRISES la vue de Miguel qui allait et venait d’un air penaud. au était si visiblement animé des mêmes sentiments que moi, qu il me donna le courage deles considérer en face, etd’en rire en riant de lui. Il m’entendit et se retourna : — C'est vous? dit-il d’une voix qui s'efforçait de paraître légère et railleuse. — C’est moi, vous voyez, je me promène. — Vous êtes une belle lâcheuse, vous savez ? — N'ai-je pas le droit de me promener toute seule, si » bon me semble ? 4 — Vous avez tous les droits. f . Ses yeux roulaient, tendres. Je crus opportun de bloquer son ardeur. ; __— Eh bien ! je les prends. Et je m'éloignai de quelques pas. La voix qui me rappela » était plutôt timide et gênée. | ..— Vous ne rentrez pas à la villa... pour souper ? Fe Je lus dans ses yeux une prière et comme une crainte | que je ressentis aussitôt. Décidément ce Miguel me tenait _ lieu de miroir. Et voilà pourquoi nous regagnâmes la villa | côte à côte, intimes et murmurant, parmi les félicitations muettes de la compagnie. +4 (à suivre) RAMON FERNANDEZ RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE EE FOR DU RES Les distributions de. prix ont donné fe comme il était naturel, à des tournois sur les questions. d'enseignement qui sont à l’ordre du jour politique et littéraire. Le peuple français, convoqué au mois de mai dans ses comices, avaitété appelé à se prononcer, entré toutes sortes de PS sur celui du latin, et un circuit compliqué avait fait qu’en votant contre le double décime Pélecteur affranchissait de cette langue, DO quatre ans au moins, les élèves de l'enseignement B. Et à leur tour les discours de distributions de prix se sont trouvés entraînés dans _ Ja ronde de la bataille électorale. Un discours de M. Ferdinand Brunot à la EEE des prix | du collège Chaptal, publié en partie dans le Temps, a attiré sur | le combatif doyen une volée de mitraille. Les électeurs lui ayant donné la majorité contre M. Léon Bérard, M. Brunot poursui- vait en ces termes ses avantages contre le latin : e Ce n’est tout de même pas, j'imagine, une injustice que de consi- dérer les œuvres latines comme immensément inférieures à celles que nous pouvons mettre en ligne. On fait la part belle aux anciens en égalant Cicéron à Jules Favre, Tite-Live à M. Thiers, Tacite à Montes- quieu, Salluste à Augustin Thierry, Lucrèce à Buffon, Horace à Alfred de Musset, Plante à Labiche, Térence à Emile Augier, ‘Juvénal à Auguste Barbier, Lucain à d’Aubigné, César à Saint-Simon et Justin à Victor Duruy. Mais je cherche en vain l'équivalent latin de Rabelais, Ronsard, Montaigne, Descartes, Corneille, Pascal, Molière, La Roche- À ur Mme de La Fayette, La Fontaine, Voltaire, Rousseau, Chateau- -briand, Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Flaubert, Baudelaire, Alphonse Daudet, Zola, Jaurès. RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 343 Et les autres, poètes, romanciers, nouvellistes, historiens, écrivains scientifiques, critiques. Conclusion : « Nous n’avons qu’à puiser. Quantité et qualité, rien ne manque ; nous avons le nombre et la splendeur. » C’est la querelle des anciens et des modernes. M. Brunot conclut agressivement en faveur des modernes, — et par conséquent de la culture moderne, des fameuses humanités modernes. ‘3 La bataille, qui dure depuis deux ans, et que nous sommes appelés à voir se développer pendant longtemps, comporte donc deux théâtres d'opération : l’un qui est littéraire (les modernes valent plus ou moins que les anciens), — l’autre qui est péda- gogique (les modernes contribuent plus ou moins que les anciens à la formation de lesprit). Abordons-les lun Les Pautre. LE *X * Laissons de côté un parallélisme dont M. Brunot, cet ennemi des anciens, tient évidemment le goût de Plutarque et de son éducation classique (vous comparerex... ainsi commençaient trois fois sur quatre nos sujets de dissertation). Certes, la com- paraison, le HDPPOCRORERE sont, en critique surtout, des opéra- tions utiles, mais à condition d’être sans cesse corrigées par le sentiment de l’individualité et de l’unique, de procéder par allusions rapides et rectifications prudentes, de suivre une courbe vivante et de fuir la tendance au parallélisme. Les parallèles de M. Brunot ont été considérés comme une œuvre d’humoriste, et M. Souday a évoqué le Chat Noir de notre jeunesse. Ce qui me frappe davantage c’est leur égocentrisme. Cicéron et Tite-Live comparés à Jules Favre et à M. Thiers, cela signifie simplement qu'au temps où M. Brunot faisait ses études, Jules Favre passait pour notre plus grand avocat, et Thiers pour « notre grand historien national ». Ces mots que je mets entre guille- mets sont ceux du message impérial de 1860, par lequel Auguste, _ qui préparait alors la Vie de César, désignait à l’auteur de la Vie de Napoléon, jusque-là cantonné dans une opposition’ cicéro- nienne et dans le Tusculum académique, la place de Tite-Live. De sorte que je crois bien entendre bourdonner une abeille impé- riale dans le coup de clairon de notre doyen radical. Malheu- reusement l’œuvre de M. Thiers, qui fut utile, est morte, et TF4 ‘344 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE celle de Tite-Live vit encore. On écrira volontiers : « Il faut lire dans Tite-Live... » On n’écrira plus : « Il faut lire dans _ M. Thiers. » Par tout le monde civilisé de race blanche, des milliers d'hommes cultivés relisent les Verrines. Qui consentirait aujourd’hui à lire un plaidoyer de Jules Favre ? Cette mémoire infortunée ne subsiste même que par trois attitudes ridicules : des larmes dont se gaussa Bismarck, — Pas une pierre de notre … lerritoire, pas un pouce de nos forteresses — et cet oubli de l’armée de l'Est dans l’armistice, qui n’a d’égal que celui du père Ubu lorsqu'il part pour la guerre : « J’oubliais de te dire que je te confie la régence. » Laissons dormir Jules Favre, ou plutôt n’éveillons son souvenir que pour désigner à des politiques une image de ce qui restera d’eux. La méthode de Charles Perrault, qui consiste à prendre des anciens pour les opposer aux modernes, nous fournit un bon type de faux problèmes. Etablir ces parallèles, c’est placer dans un espace abstrait et géométrique ce qui n’a existé que dans une procession, dans une succession irréversible etune durée vivante. Ces auteurs latins considérés isolément, disposés parallèlement à des auteurs français, c’est une fiction oratoire. Ce qui existe réellement, ce qui vit etce qui dure, c’est une suite, la suite classique des écrivains grecs, latins et français, qui, sans procé- der littéralement les uns des autres, sans former un arbre généa- logique proprement dit, prennent pourtant figure de famille unique, de maison, comme on disait la maison de France et la maison d'Autriche, — la plus ancienne famille intellectuelle, la plus vieille maison littéraire de l’humanité. N'oublions jamais, dans nos façons de penser, une des précieuses acquisitions du xixe siècle, le sentiment de la durée. Il ne nous viendrait plus à l'esprit de traiter la question de la tragédie au xvne siècle par le fameux parallèle Corneille-Racine. On ne dit plus à un étudiant: « Comparez Corneille et Racine. » On lui dit : « Montrez com- ment la tragédie a évolué de Corneille à Racine. » On pose les problèmes littéraires en termes de durée. Et il semble bien qu'il y ait là une révolution enregistrée, un gain définitif, analogue à ceux des mathématiques après les découvertes de Leibnitz et de Newton. Cette méthode des fluxions s’applique à une réalité continue qui dure. La méthode des parallèles (d’ailleurs aimée des Grecs et sœur de leur géométrie : les Wies de Plutarque com- = RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE St portent un postulatum d’Euclide oratoire) s'applique à une jux- taposition dans un espace conventionnel. Ce qui estjuste de la: suite Corneille-Racine, et s'entend de ce degré limité de méri- dien, est vrai de la suite Homère-Anatole France, ce méridien presque entier qui va d’un pôle à l’autre. Circulons librement le long de ce méridien entier, appliquons-lui l'intelligence même que sa durée a déposée et nourrie, et redisons les vers de Sainte- Beuve : Les Latins, les Latins, 1l n’en faut pas médire ; C’est la chaîne, l'anneau, c’est le cachet de cire, Odorant, et par où, bien que si tard venus, À lari savant et pur nous sommes retenus. A la bonne heufe ! Pareil à Tartarin au retour de Port-Tarass con, le doyen a tiré sur la mère-grand. Chez les Tarasconnais de l’entrepont, grand tumulte, où lon distingue, FoRRE de juste, la voix de Léon Daudet. ; , Nous n'avons pas à considérer les œuvres latines comme infé- rieures ou supérieures à celles que nous pouvons mettre en ligne. La vraie ligne est mise hors de nous, par la continuité qui réunit les œuvres latines, en amont aux œuvres grecques, et en aval aux nôtres. Nous ne sentons vraiment les œuvres latines et grecques que dans une durée française. Nous ne sen- tons les œuvres françaises que dans une durée latine et grecque. Tel est l’axe de notre sentiment, de notre goût, de notre civili- sation. Il est vrai que nous pouvons tout démolir, et qu'ilya des démolitions finalement utiles. Mais alors appelons-les par leurs noms, et prenons, comme dada, un parti franc. * *X * La seconde question est plus délicate, et je serais plus embar- rassé pour trancher. Mais précisément il n'ya rien à trancher, et nous abordons un domaine assez large pour et modernes y puissent coexister et rivaliser à l'aise. Commençons par nettoyer toute la fumée électorale qui obscurcit et alourdit la question. Depuis longtemps, depuis l'époque où feu Emile Combes débuta comme ministre de linstruction publique et se sentit des entrailles de père pour l'expérience éphémère de l’enseignement moderne, humanités PAR PAPERS AE 346 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE les vieilles humanités la source de l’esprit révolutionnaire. Per- _ penser avec tel instituteur que le latin, langue des curés, nesau- _rait que véhiculer une influence cléricale. Et pareillement que Le] modernes et enseignement démocratique ont été couplés comme deux termes corrélatifs. Cela ne signifie pas grand’chose. Il n’y a pas d'enseignement qui soit par lui-même démocratique ou aristocratique. Taine a vu dans l’enseignement classique et dans sonne ne croit plus à ce rapport artificiel. Il serait aussi vain de les langues et les sciences contiennent une vertu démocratique. * Aussi bien n’introduit-on à peu près raisonnablement les idées de démocratie et de nature démocratique que dans la question de recrutement, le latin mettant obstacle au passage de l’école primaire au lycée, et la largeur de ce passage étant censée cor- respondre à l'ouverture du compas démocratique. C’est là un problème d'organisation, dont la solution n’est pas trop malaisée, et que je laisse de côté. La vraie question paraît celle-ci : Les humanités classiques sont-elles seules propres à former l’élite directrice d’un pays moderne ? Si nous la posons en ces termes, l'expérience nous oblige à répondre : Non. Les élites directrices du monde sont faites d'éléments très complexes, où les esprits façonnés par les disci- plines classiques occupent une place encore considérable, mais bien moindre qu’il y a cinquante ousoixante ans. On pourra dire, il est vrai, que c’est précisément la raison pour laquelle les éléments dirigeants ont cessé d’être de vraies élites. Mais si, au lieu d'appeler élites ceux qui dirigent réellement, nous voulons entendre par là ceux qui mériteraient de diriger, nous ouvrirons la porte à toutes les discussions interminables et inefficaces sur le vrai mérite. L'importance des techniques, des problèmes économiques, du machinisme et de la façon de penser machine et mouve- ment, à fait entrer de partout dans les élites des esprits qui dès leur jeunesse avaient abordé directement par cette porte la vie et la réalité. Il est donc tout naturel que l’enseignement, les techni- ques d'éducation, après avoir résisté et freiné, aient dû se con- former à cette pente. Personne d’ailleurs, ne conteste ces nécessités d'adaptation. La discussion, la lutte, concernent ce qu'on appelle légalité des sanctions, la totalité des carrières RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE __ ouvertes à tous les types d'éducation secondaire, classiques ou modernes. -« Nous avons droit, disent avec M. Brunot les humanités modernes, à un régime d'égalité où le nouvel admis soit assuré de l’indépen- dance, s’appartienne, cesse de se sentir perpétuellement menacé, et vive auprès de l’enseignement voisin comme doivent vivre en pleine harmonie, respectueuses l’une de l’autre, deux institutions égales, dont l’évolution ne dégénère jamais en rivalité. » Me 34 C’est parfaitement juste, — encore que l'attaque du doyen contre les écrivains latins, le ravalement de Cicéron jusqu’à Jules Favre, sentent furieusement la rivalité, et qu’on songe à la brochure de Sieyès. Le maintien indéfini du primat des études classiques, Pétiquette « première zone » conférée offi- ciellement à leurs produits, ne seraient plus en harmonie æ avec notre courant de civilisation. D’autre part la disparition …. des études classiques, l’effacement de la tradition gréco-latine | marqueraient indubitablement une conquête de la barbarie. Le jour où personne ne sentirait plus la distance qu’il y a, comme disait Paul Louis, de Pontoise à Tivoli, de. Gonesse à Albano, de M. Thiers à Tite-Live, d'Emile Augier à Térence, la question que posait il y a trois ans l’Esprit Nouveau : « Faut- il brûler le Louvre ? » serait résolue par l’affirmative. M. Brunot approche son allumette du Musée des Antiques comme M. Vandérem tend sa torche menaçante du côté de la Sorbonne. Nous ne les suivrons pas. Mais sans doute la question de lEsprit Nouveau Le elle : Faut-il brûler l'étape du Louvre? comme un mécanicien d’express brûle Fontainebleau. A quoi je répondrai oui, à condition de remplacer le faut-il ? par le peut-on? Oui, on peut brûler l'étape du Louvre. Oui, il peut y avoir des h umanités modernes qui brülent l’étape des humanités an- ciennes. Ce qui se passe dans le monde de la littérature et de Part nous ouvre un jour sur ce qui se passera dans l’ordre de la formation générale des élites. Il ya une littérature qui s’ins- pire surtout de la tradition dans le temps, et dont Anatole France nous donne AUoUTE hui le type le plus complet. Il ya une littérature qui s'inspire seulement de l'actuel et du vivant dans l’espace, et elle porte un nom depuis les Goncourt : c’est le modernisme. La question du moderne s’est posée dans l’en- | seignement cinquante ou soixante ans après s'être posée em … littérature : c’est dans l’ordre. _ À moi, qui lis par goût et par profession toutes sortes dé _ livres, vous demanderez peut-être : Laquelle des deux littéra- _ tures que vous distinguez vaut-elle le mieux ? Pour laquelle .combattez-vous ? Je répondrai : pour aucune. Elles sont l’une et l’autre nécessaires. Elles contribuent à la fois à assurer dans le prestige littéraire les puissances de conservation et de renou- vellement. Elles ne viennent pas des mêmes auteurs. Elles ne s'adressent pas au même public. Je verrais les questions et les ie d'enseignement posées sur un champ pas trop diffé- rent de celui-là. | En même temps que le discours de M. Brunot dans le … Temps, j'en lisais un autre de M. René Bazin dans la Croix. M. Bazin, parlant à des élèves d’un collège religieux de Anjou, les félicitait d’être éduqués et instruits « dans une maison où la religion, le sens commun et le latin tiennent les trois premières places ». Et il ajoutait que de son temps c'était encore mieux, puisqu'on y récitait en latin les leçons de philosophie. Voilà un délicieux collège : il mériterait d’être encadré par les pampres de Brézé et de Saint-Barthélémy, et j'imagine que M. Maurice Brillant a dû y faire quelque peu ses premières études. Je joins donc de grand cœur, en vieil ami de lAnjou, mes félicitations à celles de l’'éminent académicien. Mais, dans ses propos aux jeunes gens du collège Urbain- Mongazon, je lis ceci : On vous montre la voie droite : vous n'avez qu'à suivre. C’est vrai pour la religion, c’est vrai pour la discipline de l’esprit, pour l’ha- bitude de raisonner qui fut toujours en honneur à Mongazon ; c’est vrai aussi pour le latin. Bien ! Seulement voilà qui montre combien Pierre a besoin d’être relayé par Paul, le classique par le moderne, celui à qui l’on montre la voie droite par le pionnier des voies nou- velles, l'élève qui n’a qu’à suivre par l’indépendant qui ne veut pas suivre. M. René Bazin parle peut-être en académicien, en. représentant d’une tradition littéraire qui a toujours tendance à dire : « On vous montre la voie droite, vous n’avez qu’à suivre. » Et l’on sait que le fondateur de la maison reprochait à Corneille de n’avoir pas l'esprit de suite. 348 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE Il est dès lors naturel, et d’un bon équilibre, d'entendre M. Brunot bucciner de son estrade de Chaptal : Apprenons aux enfants à regarder les RARES la vie, la matière, à y appliquer leur réflexion. Faisons-les voyager à travers les villes et les campagnes, initions-les aux divers pays et aux différents or ti sociaux. | Peut-être les professeurs y seront-ils un peu malhabiles, et “ faudra-t-il rectifier ce conseil par un : Apprenons des enfantsà regarder les hommes, la vie, la matière. Mais enfin il est bon - que derrière les drapeaux oratoires s'affirme la diversité néces- | saire à un pays sain, à une époque complexe, à des possibilités multiples. On nous a assommés autrefois, dans la chaleur communicative du veau froid, avec des palabres sur les deux jeunesses. Deux, quatre, six, il n’y en aura jamais trop. Est-ce d’ailleurs qu’il faille tout mettre sur le même rang dans une molle indifférence ? Non. Il y a certainementun point de perfection où se combineraient et s’associeraient, comme dans les vins des grandes années, les qualités de la traditionet __ celles du renouvellement, de la fraicheur et de la vie, — le » corps et le bouquet. Mais ce point ne serait atteint que dans un monde de la culture désintéressée, et les questions d’en- > seignement se posent sur un terrain plus modeste et plus pratique, qui d’ailleurs est appelé aussi à servir de champ d'expériences: car nous ne vivons pas à une époque de chemins tout tracés, où il ny ait qu à suivre, nous sommes obligés à des inventions, à des adaptations qui comportent des risques. ALBERT THIBAUDET P.-S. — Les lecteurs de la N. R. F. ont vu que Jacques Bou- lenger raillait dans l’Opinion une raillerie d'Albert Thibaudet parue ici il y a deux mois. Ne prolongeons pas ce jeu de volant, et renvoyons le lecteur (qui d’ailleurs ne s’y portera mie) à la première ligne de la page 104 de la raillerie raillée. NOTES JOSEPH CONRAD PET _ Nulle parte en France plus que parmi nos lecteurs et nos amis _ne sera ressentie la perte du grand écrivain anglais dont la mort est survenue brusquement ja 3 août dernier, à Bishopsbourne, près de Cantorbery, où il résidait depuis plusieurs années. Avec Joseph Conrad disparaît non seulement l’un des écrivains qui ont manié avec le plus de force et d'originalité la prose anglaise, mais un romancier qui, par la variété de son œuvre, la puis- sance de sa vision, et sa particulière aptitude à voir et à faire voir grand, se tenait au sommet de l’art littéraire européen. La mort l’a frappé en pleine force intellectuelle et alors qu’il s’apprêtait à terminer un roman The Suspense dans lequel il se proposait d'exprimer le sentiment d'inquiétude, d'attente et de désir qui régnait sur les côtes méditerranéennes de France, d'Italie et d'Espagne, et, derrière elles, dans l’Europe, tandis que Napoléon était relégué à l’île d’'Elbe. Le dernier livre qu’il avait publié The Rover et celui que la morta interrompu l'avaient ramené aux lieux mêmes qui avaient été le théâtre de ses pre- mières aventures, les parages français de la Méditerranée. C’est là, en effet, qu'il avait fait ses débuts dans sa première carrière, celle de la mer, qui devait marquer si profondément, par la suite, sa seconde existence, celle-d’ écrivain, Peu de vies, à dire vrai, auront été à la fois plus simples dans leurs desseins et plus singulières, si on ne les voit que de l’exté- me: rieur. Né en Ukraine polonaise, le 6 décembre 1857, Joseph 3 Conrad Korzeniowski avait d’abord suivi ses parents que le gouverneur russe, après la malheureuse insurrection de 1863, condamna à l’exil. Sa mère y mourut en 1866, et son père ne dut de pouvoir regagner Cracovie qu’au mauvais état de sa santé. : È ; : NOTES SN Il mourait peu après, en 1870. Le futur Joseph Conrad fut alors confié aux soins d’un oncle maternel qui lui témoigna la plus vive et la plus intelligente affection, et qui tenta d’abord de s'opposer au goût, — incompréhensible en Pologne, — que Penfant montrait pour la carrière maritime. En 1874,ses velléités ayant pris véritablement figure de vocation, il lui fut permis de se rendre à Marseille et d’y embarquer comme pilotin sur un voilier qui faisait les passages des Antilles. Il demeura trois années dans la marine marchande française, puis en 1878 tou- cha, pour la première fois, le rivage anglais à Lowestoft, ne sachant à vingt et un ans à peu près rien de la langue anglaise. Marin, officier, capitaine, il navigua à bord de navires anglais, particulièrement dans les parages de la Malaisie, de 1878 1889 ; en 1892 il commandaun navire sur le Congo, au cours d’une campagne qui compromit grandement sa santé, et c’est en qualité d’officier à bord d’un navire affrété par une compa- gnie française, qu’à Rouen, il mit un terme à sa vie maritime. Les circonstances ayant voulu singulièrement que cette carrière de marin anglais commencçit et s’achevât en France. ‘Dès 1889, Joseph Conrad avait, par délassement et par han- tise, commencé à écrire le récit qui devait s’appeler par la suite La Folie Almayer : avec obstination, tout ensemble, et non- chalance, il acheva ce livre six ans plus tard en 1895, sans songer à devenir un romancier : la publication de ce livre attira immédiatement lattention du monde littéraire anglais. Dès lors Joseph Conrad se consacra entièrement à la création d’une œuvre qui ne compte pas moins de vingt admirables volumes et dans laquelle il a transcrit le reflet des impressions qu’il avait reçues au cours de sa vie de marin, ou les vues d’une imagina- tion dans laquelle se conjuguaient avec une surprenante vigueur et une subtile simplicité les ressources d’une nature à la fois romantique et réaliste. Après une vie rude de marin, Joseph Conrad avait connu à terre une vie difficile; mais ni les soucis matériels ni les atteintes répétées de la maladie ne firent fléchir sa croyance dans les plus hautes vertus de l’art. Et en ce sens, comme en certains autres, il rappelait Flaubert, pour lequel il avait une particulière affec- tion, qui avait exercé sur lui quelque influence et dont il a évoqué lombre au début de ses Souvenirs. 2 A LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Le succès ne lui était venu qu’assez tardivement dans son | pays d'adoption : longtemps la réputation de Joseph Conrad _ n'avait pas franchi un cercle de lettrés ou de marins. Il ne lui _ fallut pas moins de vingt ans pour obtenir du grand public les _ suffrages qui lui étaient dus. Ce n’est qu’en 1914, avec Chance, que Conrad commença : à connaître la popularité, qu’universellement, dans les pays de langue anglaise, il fut considéré comme unartiste que l’on met- _ tait en parallèle avec Thomas Hardy et Rudyard Kypling. Ce fut cette année-là, ou dès l’année précédente, que quelques-uns de ses admirateurs français, au nombre desquels se trouvaient M. André Gide et M. Valery Larbaud, se proposèrent de publier _ une édition française des Œuvres Cornplèles de Joseph Conrad; __ la guerre vint fâcheusement retarder l’accomplissement de ce dessein qui ne fut repris qu’en 1919 et qui, grâce à l’ardeur et au juste enthousiasme de plusieurs de nos amis, est aujourd’hui en voie d'achèvement. Joseph Conrad, qui avait de la langue française une connais- sance. parfaite et nourrissait une affection particulière pour la _ France, montrait le plus vif intérêt pour l’édition de ses œuvres en français. Le souvenir de ce sentiment, s’il ne peut que nous encourager à poursuivre jusqu'à son achèvement complet la _ tâche que nous nous sommes donnés de mettre son œuvre à la _ portée des lecteurs français, ne nous rend que plus sensible encore la disparition d’un des plus nobles, des plus simples et plus puissants artistes qui aient jamais mis tout son esprit et tout son cœur au service. des Lettres. À Nous publierons dans un prochain numéro un article d’en- semble sur l’œuvre de Conrad. LITTÉRATURE GÉNÉRALE LA VICTOIRE, par Alfred Fabre-Luce (Nouvelle Revue Française). _ Livre cruel, qu’on ne lit pas sans rougeur ni humiliation, mais livre salutaire puisqu’il nous tire du cauchemar d’illusions où nous nous sentions ballottés et qu’il nous fait reprendre pied sur terrain ferme. Pendant toute la durée de la guerre, il n’y a pas eu de doutes, NOTES 353 chez l'immense majorité des Français, sur la parfaite droiture de notre cause. La version officielle était suffisamment cohérente et vraisemblable, le monde entier semblait l’accepter avec assez d’unanimité pour que nous pussions nous en laisser rassurer. La docilité avec laquelle le pays a continué à soutenir si long- temps la politique de Poincaré montre combien sa bonne cons- cience était intacte. Que le monde eût changé d’opinion et commençâit de nous considérer comme le principal obstacle à la paix, on n'y voyait chez nous que l’effet d’une propagande mensongère. Il a fallu la duplicité manifeste de notre action sur le Rhin pour ouvrir beaucoup d’yeux sur le bellicisme latent de notre politique présente, pour y faire apparaître les tendances négatives (désir de nuire à l’ancien ennemi) primant les efforts positifs en faveur de la paix. Quant à notre politique passée, la publication des archives de Pétrograd était venue la charger d’une manière qu’on ne pouvait plus faire semblant d'ignorer. Mais pour dégager la signification des derniers évé- nements de juillet 1914, en particulier de la mobilisation russe, il fallait tant de rigueur dans la chronologie et dans l’interpré- tation des textes que seuls des techniciens pouvaient y trouver de quoi former un jugement motivé. Le public se voyait réduit à un vague malaise, à une suspicion de toutes les affirmations officielles, à la crainte confuse de nouvelles fautes conduisant à de nouveaux cataclysmes. Désormais le voilà en mesure de juger par lui-même et de donner à sa réaction la clairvoyance qui peut seule la rendre efficace. Ce n’est pas la première fois que, chez nous, on dénonce notre part de responsabilité dans la crise de juillet 1914; mais jusqu’à présent le procès avait été conduit avec des arrière- pensées sectaires qui en_ruinaient d'avance l'autorité. C’est la première fois qu’un homme parfaitement indépendant et sûre- ment informé cherche à dégager les causes et les conséquences de la conflagration européenne, non pas contre quelqu'un, non pas dans une intention polémique, mais parce qu’une rigou- reuse véracité est le seul moyen d’assainir une situation com- promise et d'échapper à un cercle vicieux où nous risquons de rester enfermés jusqu’à notre anéantissement. C'est aussi la première fois que, pour des lecteurs non spécialisés, le conflit de 1914 est rattaché, d’une manière Mumineuse, à ses causes We hs Se Re r 354 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE véritables, notamment à une politique d’alliances préconisée par la France et qui tournait délibérément le dos à la paix. Une argumentation serrée, que l’on souhaiterait trouver en faute, aboutit comme à regret à des conclusions que bien des oreilles françaises ‘trouveront insupportables ; mais ne doit-on pas trouver plus insupportable encore et plus humiliant de ne pas faire soi-même la lumière et de se laisser mettre par le monde __ en posture d’accusé qui nie l’évidence ? Il y à seulement un an, le livre d'Alfred Fabre-Luce aurait heurté trop d'illusions pour avoir tout le rayonnement que nous lui espérons. Il vient à son heure, alors que la France commence à se dégoûter des viandes creuses dont on a gavé son amour-propre. On a pu lire ici le dernier chapitre de louvrage, en admirer la pénétration, le courage, loptimisme clairvoyant. Jamais l’auteur n’élève la voix, mais sa mesure n'est pas le signe d’une irritante impassibilité. S'il n’est plus temps pour la France de prononcer ces grandes paroles de pacification qu’on attendait d’elle au lendemain de la guerre et qui lui auraient fait une situation unique entre lés nations, il n’est pas trop tard pour prendre l’initiative d’un sincère mou- vement de collaboration européenne. Naïveté du mirage démo- cratique ! s’écriera-t-on à droite, Mais aucune naïveté égalera- t-élle jamais celle des hommes qui envisagèrent la guerre sans rien imaginer de ce qu’elle serait réellement et qui n’imaginent pas davantage ce que serait une guerre nouvelle ? Fabre-Luce fournit aux bonnes volontés une occasion de se reconnaître et de coordonner leur effort. C’est un immense service qu’il nous rend. JEAN SCHLUMBERGER * *X *% PROPOS SUR LE. CHRISTIANISME, par Alain (Rieder).. Alain a écrit ailleurs que rien n'empêche d'aborder les pro- blèmes les plus difficiles, à condition de n’en dire que ce qu'on en sait. La préface indique quel aurait pu être le plan du livre complet et systématique qu’il n’a pas essayé de faire. (La bande- réclame qui annonce une physiolovie du christianisme est ane _imposture d’allure matérigliste et fort déplaisante). Il aurait donc voulu, pour expliquer les croyances, décrire les effets de l’ima- Be Le 6S bé. 3 Be 4 D : 1 7 4 - NOR NET 355 ginätion, puis décrire l'allure et les effets du geste humain pour expliquer le culte, puis indiquer le rôle de l’esprit qui organise et élève culte et croyances; il aurait pour conclure, dégagé la vérité et le rôle humain du christianisme. Aurions;nous pu voir ce livre ? Ce qui manque à ces Propos y aurait sans doute manqué. Alain ne semble pas fait pour utili- ser une documentation, c’est-à-dire pour employer des pensées qu'il n’a pas assimilées complètement. Il connaît mal l’ancien Testament : par exemple l’esprit qu'il prête aux seuls phari- siens : « Seigneur, ne suis-je pas ton ministre et ton inter- prète ?.. fais donc marcher ton tonnerre... » C’est l'esprit des Psaumes tout pur et tout cru. Il connaîtles Evangiles, mais bien peu les pères de l'Eglise. Il faut vivement regretter aussi que lés mystiques, même saint François d'Assise, même lImitation, même saint Ignace, lui soient trop peu familiers. Il semble ne voir les théologiens qu’à travers Hume ; par contre, Auguste Comte lui à inspiré la funeste idée de chercher du christianisme dans Châteaubriand. Mais je veux par là limiter le’ livre PIE de le critiquer. * : S'il n’apporte pas de notions nouvelles, il creuse si fortement les notions courantes, il nous donne un sentiment si vif de ce qui reste de religieux et de catholique dans notre civilisation et notre culture, que le sujet s’en trouve à nos yeux profondément renouvelé, et le livré que rêvait la préface presque entièrement réalisé dans ses conclusions. On y retrouve ce don de nous étonner de cé qui nous semblait banal, d’éveiller sur les faits les plus familiers üne attention incessante, de nous faire retrouver jeunes et nouveaux toute pensée et tout penseur, qui font d’Aläin lun des penseurs les plus excitants de notre temps, et des plus attachants, sinon des plus aisés. | Ces Propos bien choisis abondent en images justes et en for- mules saisissantes ; dans la manière d'Alain, penseur, écrivain et homme ne font qu’un. Mais ce serait l'aimer mal que de ne pas voir quels défauts menacent ces Propos, qui arriveront bientôt à 4.000, et qui, si vif que soît l’homme, finiront par s’écrire mécaniquement ; l'ankylose de la syntaxe et l’hypertro- phie du substantif risquent de le raïdir. D’autres morceaux, sur- tout les Marchands de sommeil, le montraient capable de plus d’ampleur et d’élan. Aussi j'espère de toute ma force le voir s we 356 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE renouveler, et encore grandir, et occuper enfin la place qu'il mérite depuis si longtemps. JEAN PRÉVOST k % *X ESQUISSES CRITIQUES, 2° série ; PauL VALÉRY (Le Divan); QUELLE HORREUR ? par Pierre Lièvre (Biblio- thèque des Marges). De temps à autre on lit — et chaque fois avec le plus vif agrément — une étude de M. Pierre Lièvre dans Les Marges ou dans Le Divan. C’est que M. Pierre Lièvre a éprouvé le besoin d'exprimer sa pensée sur quelque point de littérature. Il n’écrit point par métier et s’en vante: c’est un amateur. Dans la deuxième série de ses Esquisses critiques, qu'il vient de rassem- bler, il écrit sur l'écrivain amateur quelques pages d’un bon sens, d’une ironie et d’une noblesse réconfortantes. « On sent confusément qu’en ce siècle de bluff et de publicité (le ving- tième) ce peut bien être lui, l’amateur qui sauvegardera la tra- dition de la pensée indépendante... Se mettre au service de quoi que ce soit, sinon d’une idée, est une laide action. » Et il cite le mot de Larbaud : Pas d'études intéressées, pas de carrière. Cette notion d’amateur doit, quand il s’agit de M. Lièvre, être précisée, complétée par une autre, la notion de bourgeoisie. « Il appartenait, écrit M. Lièvre d'André Puget, à cette grande bourgeoisie qui a donné aux lettres des écrivains comme Vau- doyer, Cocteau, Proust, Valery Larbaud, maint autre encore: ; c'est cette catégorie sociale qui, dans l’époque où nous vivons, donne d’une façon aussi approchée que possible l’impression de ce qui, en des temps différents, peut être un patriciat. » Amateur et bourgeois, M. Lièvre l’est avant tout dans sa critique : le désordre lui déplaît, un certain air traditionnel (à condition qu’il ne recouvre pas une âme desséchée et sans originalité) lui agrée, enfin un certain humanisme, une cer- taine humanité, une certaine façon d’être sincère avec décence le ravissent par-dessus tout. Bien qu’il ne soit inféodé à aucune école, M. Lièvre n’en fait pas moins partie d’un groupe, « le groupe des littérateurs non inscrits aux groupes ». Toutes 1. M. Lièvre aurait pu citer Gide, Schlumberger, Montfort, etc... PAR ee TEE NT EU { . PA MY NOTES 361 Jean-Richard Bloch ne s’écarte des grandes foules que pour se rapprocher de quelques hommes et naturellement de soi. Le but de ses navigations, ce n’est ni Cardiff, ni Gand, ni Rufisque ; ses voyages intéressés lui fournissent tout autre chose que le fil conducteur d’une rêverie mêlée d’images. Barnabooth du cargo, de la locomotive, il les considère à peu près comme l’autre voyait le palace et le sleeping. Sans doute il se penche aux hublots, regarde défiler les côtes et tourbillonner les campagnes, mais ce qu’il veut d’abord, c’est mériter la confiance deses compagnons, comprendre la beauté d'existences particulières et de gestes professionnels, sympathiser avec le navire lui-même et frémir. avec le convoi. L'univers change, observé du haut d’une chaise, d’un tender ou d’une passerelle. Le steamer et le train offrent aux curieux leurs trépidantes plates-formes, mais, lancés à tra- vers le monde, deviennent à leur tour de petits univers fermés. Jean-Richard Bloch y pénétre, les mesure, et réussit en quelque sorte à s'identifier avec eux. Locomotives est un récit bref, accéléré, presque en ligne droite ; Sur un Cargo décrit plus de courbes, ménage des loisirs à la méditation. Le philosophe peut sourire et, secoué par la tem- pête, un pur écrivain se réveille. Alors qu’il lui serait facile de soigner longuement son style et de divaguer, Jean-Richard Bloch respecte son temps et le nôtre. Il ne s’arme de patience que lorsqu'il entreprend de nous initier à telle manœuvre délicate ou de nous faire soupçonner ce que peut être, en gros, le cœur d’un capitaine, d’un soutier, d’un marin. Ailleurs, il passe vite, il veut « vivre avant de parler » et l’incident, le paysage ne l'arrêétent que s'ils contribuent à modifier, enrichir sa propre conscience, ou lui servent à préciser sa conception de l’homo faber opposée à celle de l'homo sapiens. Il consacre, en Manche, une de ses journées à critiquer certaine tradition classique habituant l’esprit « à n’envisager dans l’homme que ce qu’il a d’universel ». Remarquons d’ailleurs qu’en ceci, du simple point de vue social, il apparaît sans le savoir beaucoup plus « ancien régime » que progressiste. Il reconnaît d’ailleurs que la forma- tion classique «est mère de l’esprit républicain et de la conviction démocratique ». Puis il ajoute : « En cherchant à grouper les hommes selon leurs capacités professionnelles, l'esprit de notre génération suit une démarche judicieuse ». Ne nous étonnons Ce AMEN Er 4 1 1130 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE point de voir dédiés à Pierre Hamp les deux ouvrages qui nous occupent. pa _ Comparé cependant à l’auteur de La Peine des hommes, Jean- . Richard Bloch fait un peu figure d’amateur, de profane. I] n’en est que plus près de nous. En dix semaines de navigation, ce passager libre, appliqué, clairvoyant, fût parvenu sans grand effort à singer l’argot de ses interlocuteurs, à semer de locutions techniques des phrases incompréhensibles pour l « honnête homme » supposé son confident. Non, si des livres aussi « spéciaux » nous émeuvent, c’est qu’il y reste assez d’univer- salité, d'humanité au sens classique, pour qu’une communion s’établisse entre ceux qui tiennent à la terre et ceux qui s’en détachent, entre ces « groupements » qui, pareils aux « races » _ de Gobineau, ont plus de similitudes latentes que de différences marquées. I] demeure évident que l’univers des âmes attirera toujours les explorateurs spécialisés, qu’au premier rang de ces derniers nous apercevons aujourd’hui un Pierre Hamp, un Jean-Richard Bloch, et que « les choses de ce monde n’existent que dans la mesure où elles trouvent des spectateurs, elles ne commencent à exister que du moment où elles en ont trouvé un ». PAUL FIERENS * X *X . ROMANTIQUES D'AUJOURD'HUI, par Maurice Gaucbez. Les écrivains d'aujourd'hui dont parle M. Gauchez -— de Mac Orlan à Tristan Derême, de Francis Carco à Renèe Dunan et à Marcel Berger, de Mauriac à Jaloux et à Arcos —— sont-ils vraiment tous romantiques ? M. Gauchez le soutient et cela peut se soutenir. Mais le véritable intérêt du livre n'est pas là; ilest dans l'exactitude et la pénétration que M. Gauchez apporte à l’ana- lyse des œuvres. Il en étale devant nous le contenu, met en équation chaque auteur. Il explique plus qu’il ne critique s’in- téressant en général plus au fond qu’à la forme. Il excelle à isoler le petit détail qui éclaire l'ensemble. Pour montrer que tous les héros de Mac Orlan sont des névrosés, il sait trouver NOTES . 363 | par exemple cet argument : tous ke personnages de Mae Orlan se rongent les ongles. On lira ce Ho intelligent et consciencieux, parfois din table, avec intérêt et profit. BENJAMIN CRÉMIEUX LA POÉSIE À LA VIE QUI S'eLOIGNE, poèmes, par Emile Verhaeren (Mercure de France). Ceux qui connaissent bien Verhaeren aimeront posséder ce: livre et se garderont de le prêter à quiconque n’aurait point lu, au minimum, La Muliiple splendeur, Les Rythmes souverains, Le Cloître et l’un ou l’autre des recueils symbolistes (Les Apparus | dans mes chemins, Les Villages illusoires) où chante un poète inspiré. Il faut que Verhaeren écrive après illumination. Peu nous importent alors ses tics, ses défaillances. On songe à plaindre qui résiste à l’appel d’une voix si chaude, les timides qui se récusent, les précieux qui font la moue. D'ailleurs, voyez-y de près. Si vous cherchez la pureté dans cette œuvre tumultueuse et bouillonnante, vous saurez la, trouver, ne serait-ce que dans Les Heures claires, avec le calme et la dou- ceur. Malheureusement le poète, esclave de son chant, peut se forcer à tenir la note quand le souffle vient à lui manquer, et dans ses livres « à programme » — dont il semble bien que la table soit conçue avant les poèmes — on a vite fait de distinguer ce qui jaillit du cœur et ce qui s’élabore à froid dans un “cerveau volontaire et tenace. Critiquer le détail chez Verhaeren, peine inutile: sil est en proie au dieu, il nous oblige à tout admettre ; sinon... Il ne s’agit, ne l’oublions pas, que d’un livre posthume, hybride, dont l'auteur n’eût pas tout gardé. On nous avertit que les pièces qui le composent sont de diflérentes époques. Il en est, croyons-nous, de fort anciennes qui eussent pu figurer dans Les Flamandes, et de bucoliques qui n’eussent point déparé Les Blés mouvanis. D’autres ne sont que des brouillons, mais il eût été dommage de perdre un poème aussi achevé que Les Mariniers d'Escaut. Qui, d'ailleurs, oserait assumer la responsabilité d’un choix? Peut-on couper dans 4% 364 LA NOUVELLE REVTE FRANÇAISE une œuvre toujours vivante ? Plus tard, sans doute on s’y ris- quera. PAUL FIÉRENS: *X X * SIMONE DE MONTMARTRE, suivi de L’'INFLA- TION SENTIMENTALE, par Pierre Mac Orlan (Editions. de la Nouvelle Revue Française). CRE "er 1 1 Il y a un cas Mac Orlan. Ce costaud humoristique, cet esthète populaire, ce romancier sans romance est un bel assem- bleur de contrastes. Il y a du Villon chez Pierre Mac Orlan (et Simone en est une nouvelle preuve), il y a du douanier Rous- seau, il y a du Léonard de Vinci (notamment au point de vue de la généralisation artistique), il y a aussi du Torquemada. É Cet homme à l’esprit moderne possède une âme médiévale. < _ Oui, à la fois extra-moderne et fondamentalement sain, ses sk - antennes suraiguës, si sensibles aux moindres vibrations de à ; k Pr De ee Re | Er SR l’éther cérébral, prennent naissance au milieu de l’élémentaire “a Matière. De grands souffles d’air traversent sa langue ésotérique. Ô à Il suffit d’un cri de coucou pour authentifier le printemps. “ Pierre Mac Orlan n’est pas un romancier. Certes, voilà le % grand reproche. Il ne faut cependant pas oublier qu’à côté des Ê « romanciers », il y a les « écrivains ». Il est à craindre qu’un . profond tempérament de romancier, un Mauriac par exemple, _né soit amené à créer quelque confusion sur ce point. (Je È songe en particulier à son article sur Radiguet.) Or ce serait ( une incalculable erreur. Le romancier a l’esprit analytique ; à l'écrivain, l’esprit synthétique. L’un est explication, l’autre 4 création. Dieu n’est pas un romancier, mais un écrivain. Il n’a pas démontré l’Univers, il l’a montré. Mac Orlan est de ces hommes que l’âme de Hhétapié inté- resse moins que le pouls du Monde. Microcosme ou macro-- cosme, voilà la question. Les mouvements d’un cœur féminin, Ë . si curieux soient-ils, ont moins d’intérêt à ses yeux que tels ke mouvements de peuples du côté de l'Himalaya ou de l’Oural. On lui en fait grief. Tant de vastitude épouvante les amateurs. de linfiniment petit, les hommes à loupes. Mac Orlan procède par hachures. Cette vision des choses à la: manière de l’alphabet Morse déroute un esprit latin. Mac Orlan: NOTES : : . 26 $ est fort peu latin. Ses origines, on les trouverait plutôt en Flandre, à Bordeaux, dans les Iles. À Montmartre aussi ; et ma foi, peut-être dans la chambre même de Simone. Mac Orlan l’européen ne dédaigne pas son nombril (je veux dire sans doute le nombril de Paris). Il chante Pigalle, et « ses femmes aux yeux brillants de publicité ». Un Carco compte des ressorts, de suaves ressorts. Mac Orlan prend les choses par la face. Peut-être Montmartre ne pouvait être mieux chanté que par Mac Orlan. Tout autre eût fourré dans cette foire savante quels microbes, quels virus ? Mac Orlan nous donne un tableau infiniment sain — un bol d’optimisme. Sain, parce que totale- ment concret (sauf peut-être cette « attaque nocturne aux jarrets d’acier », un peu conventionnelle ; mais c’est le gros fil qui coud). Chose curieuse, cet amateur de catastrophes, cet homme qui possède au plus haut point le sens de la ruine et de la dissolution, est incapable de noircir la vie. Tout s’arrange au bout de sa plume dans le sens le plus esthétique. Une Révolu- tion : quel beau prétexte ! Et Montmartre donc! La vision est épatante. Cette mère, « les mains sur son para- pluie, les yeux sur la culotte de son enfant » ; ce Georges qui « a tiré une cigarette — et regarde machinalement — dans les merveilles de son âme»; ce «quadrille enchanté d’assassins. valseurs » ; cette « odeur de l’amour dans les maisons closes, qui est celle des marais chéris des iguanodons » ; et ces. « spasmes à cran d’arrêt » ; et soudain « ce vieil arbre tragique — figurant un gibet avec une âme d’enfant » : voilà l'Univers de Mac Orlan, et comment son œil regarde la Création. Sa poésie est à base d’œil. L’alchimie fait le reste. Et le Diable! Mac Orlan est assez diabolique, sorcier à tout le moins. Il a parlé de la sorcellerie, du sabbat avec un rare bonheur, une sorte de connivence. Il s’adapte aux phénomènes, se fond er” eux. Aimer, c’est se fondre. Les critiques ne lâchent jamais leur lorgnon, prennent soin de se tenir en dehors de l'œuvre. Ils ne connaissent pas la communion. Mac Orlan le Magique commu- nie avec toutes ses créatures. Quelque équivoque ne messied point chez un poète « mau- dit ». « Un pédéraste ailé arpente le boulevard. » Des ailes, des. ailes, des ailes ! \ LA NOUVELLE REVUE. FRANÇAISE Tout à coup, un remords me vient : Mac Orlan est-il bien | À . Montmartrois: ? N’est-il pas plutôt le Fils de la Terre ?. Je songe que dans Simone de Montmartre, rien ne me na autant que ce tableau en trois lignes : ; Le corbeau, derrière un arbre, à l'entrée d'un boqueteau borgne, joue seul au poker d'as. JOSEPH DELTEIL % * * LE TRIOMPHE DU PIN DE BOURGUEIL, me Fernand Fleurei (Garnier). À première vue, il semble qu’en écrivant ce Triomphe du Pin = de Bourgueil, M. Fernand Fleuret ne se soit proposé rien d’autre que de célébrer Ronsard dans sa langue même et à sa mode, par un « discours » de tout point comparable aux siens. Il paraît, Laumonier, qu’on veut faire revivre Les traits du Vendômois sur la pierre ou le cuivre, Comme si, hier encore épars et ruë bas Maugré les doctes soins il ne revivait pas ! C’est toi qui dans sa main la Lyre restituer, Faite grégeoisement du test d'une tortue, Pareille à celle-là du Chantre Téien, Célébrante l'Amour, les Roses et le Vin. Est-ce assez Renaissance ? Tournons la page : Lui, dont les vers touffus, comme les bois sacrés Brillent de chair furtive et de ventres nacrés ; Lui qui sut rappeler, plein d'Homère et d'Ovide, Les vieux hôtes divins dans la campagne vide ! La belle image et les beaux vers, comme dorés de reflets (bien qu’à vrai dire plein d'Homère et d'Ovide soit une cheville assez laide)! Et peut-on caractériser plus heureusement la poésie de Ronsard ? Encore est-il que ce style n’a rien de ron- 1. Sic. Est-ce une simple distraction, ou faut-il voir là une licence délibérée ? Je sais bien que Lamartine a écrit « Et toi, qui mollement te livre. » ; mais, outre que Ronsard ne présente, sauf erreur, aucun exemple de cette liberté, on aimerait que M. Fleuret se la fût interdite dans un poème d’une tenue aussi sévère que ce Triomphe. NOTES 36 7 sardien. Aïlleurs ce sont des truculences de langage, savou- reuses, et que je goûte fort, mais qui appartiennent en propre à M. Fernard Fleuret : C’est ion pinceau trempé dans la couleur vermeille Qui reteint en cinabre et le nez et l’oreille, Le fardant si gaillard qu'on dirait qu'en Hercueil Il à humé le piot sous les ormes du breuil. Que l’on m’entende bien : je ne reproche pas à M. Fleuret de déposer le masque et de nous montrer, fût-ce par mégarde, son vrai visage. Il m'est infiniment plus agréable de considérer ce Triomphe comme une œuvre originale que comme un pas- tiche. Mais une part de pastiche demeure, quoi qu’on souhaite de penser, et c’est elle, précisément, qui désoblige. Mëme en admettant que la circonstance du centenaire de Ronsard excuse M. Fernand Fleuret de lui avoir par jeu emprunté sa langue, quelle raison d’y cueillir de préférence le désuet et le rare? Des formes comme maugré pour malgré, ou s’on pour si on, sont le type même de l’archaïsme pédant et vain, simple colifichet d’érudit. Le grand art aurait été de ne retenir que ce que notre usage peut aisément supporter, dans la même mesure à peu près que Racine et Voltaire écrivaient leurs épigrammes en style marotique. Et je conviens que peu de poètes auraient eu la main assez sûre pour écrire ce Triomphe du Pin de Bourgueil qui estun exercice infiniment adroit et curieux, et même, par endroits, mieux qu’un exercice. Maïs quand on choisit Ronsard pour modèle, ce qui est bien permis, il serait sage de n’en imiter ‘pas tant ce qui est mort que ce qui aurait chance de revivre. Tant s’en faut que toute imitation soit condamnable ; mais limitation n'est féconde qu’à la condition d’être d’abord une excitation à produire, de créer entre le disciple et le maître une audacieuse rivalité, moins soucieuse d’être fidèle que d’égaler ou de surpasser. M. Fernand Fleuret a trop de talent pour con- tinuer à faire des gammes avec docilité. HENRI RAMBAUD IR Ê Te ec 368 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE LE ROMAN L’AN PROCHAIN A JÉRUSALEM ! par Jérôme et Jean Tharaud (Plon). à L’'An prochain à Jérusalem clôt sans doute la série des études consacrées par les frères Tharaud à la race juive. Aïnsi le cycle sera complet. Après avoir montré la famille dans Ombre de la croix, la communauté dans Un Royaume de Dieu ; après avoir tenté une esquisse sociale dans Quand Israël est roi, ils ont voulu observer la renaissance de la nation juive, le sionisme. De ces ouvrages, les deux premiers sont peut-être les plus spontanés et les plus riches. La curiosité, l'émotion, que les auteurs ont res- senties en découvrant la vie et l’âme juives dans les ghettos de Galicie, ont donné, comme malgré eux, une sorte d’accent ins- piré à leurs premiers récits. L’étrangeté de cette âme (la plus complète qui soit sans doute dans une enveloppe humaine), le cours extravagant de certaines destinées juives, leur sont appa- rus en pleine lumière tandis qu’ils écoutaient les prières dans les synagogues, qu’ils frôlaient les lévites des vieillards et les robes des petits rabbis. Et ils ont su nous communiquer tour à tour leur pitié, leur admiration ou leur sourire. La lecture de Quand Israël est roi ne nous a pas donné la même conviction. Ce n’est pas que l’expression littéraire n’y ait cette fermeté entraî- nante qui est propre aux Tharaud ; la mort du comte Tisza est au contraire un des morceaux les plus puissants qu'ils aient écrits. Mais le titre me paraît spécieux, et l’on sent à travers tout l'ouvrage une documentation partiale qui a pu faus- ser le jugement des deux écrivains. Croient-ils vraiment que cette émeute qui éclata en Hongrie au lendemain d’un désastre et établit pendant quelques semaines dans ce pays un semblant de gouvernement communiste, soit l’aboutissement logique des « doctrines d'Israël ? La tradition juive me paraît au contraire éloignée, sur bien des points, de l’esprit révolutionnaire. Si Pon rencontre çà et là une figure juive dans l’histoire des révolutions, c’est que les révolutions sont généralement menées par le parti des « intellectuels » où les Juifs se trouvent en grand nombre. C’est aussi (je pense à Lassalle et à Karl Marx) qu’un vague rêve messianique vient quelquefois hanter un cerveau juif. Mais les PUS of fé OP. EL 7 x . " J 4 NOTES 369 Juifs ne peuvent ignorer combien ils seraient lésés par la mise en pratique des théories révolutionnaires telles que le com- munisme, lPabolition de l'héritage, la quasi-suppression de la famille. Ce qu’ils pensent du communisme en particulier, nous le verrons plus loin, suivant le témoignage même des Tharaud. Si, en fin de compte, Israël a fait alliance avec un régime, c’est bien avec le régime capitaliste. Les auteurs de An prochain à Jérusalem pensent autrement, car ils répètent dans cet ouvrage que la révolution se faiten Russie par les Juifs et pour eux. Cela me paraît une vue sommaire des événements. On sent bien en lisant le dernierlivre des Tharaud qu’ils sont un peu gênés pour nous parler du sionisme. Cela se conçoit. Partis pour assister à la restauration de Sion, ils ont commencé par lire le parchemin autorisant cetacte. C’est une de ces chartes qui furent hâtivement rédigées pendant la guerre, vraies peaux . de lours, et qui sont déjà caduques. Là-bas, ils ont vu « le rameau reverdissant ». Trente mille colons environ ont débar- qué en Palestine et y vivent péniblement. Il n’en vient plus guère et beaucoup s’en retournent. Est-ce parce que l'antique sol de Chanaan est devenu stérile ? Est-ce parce que ce sol ne leur appartient pas et qu'il leur est seulement concédé à titre temporaire par le Fonds National ? Je le croirais volontiers. Si vraiment le régime communiste est souhaité dans les ghettos, pourquoi les Juifs n’accourraient-ils pas aujourd’hui dans cette terre doublement d’élection ? Ajoutez à ces causes d’insuccès qu'ils ne reçoivent guère d’encouragements. Abandonnés par l'Occident, où la plupart des Juifs ne veulent pas entendre par: ler du sionisme, cés pionniers, aux mœurs nouvelles, vêtus d’uniformes khaki, sont vus d’un mauvais œil par les vieux Juifs en robe qui vivent de lamentations et d’aumônes le long du Mur des Pleurs. De cela on ne s’étonnera pas. Supposez un parti moderne, actif, une sorte de fascisme catholique, voulant. restaurer la Rome pontificale, quels cris, quel tolle dans le monde noir ! Mais à défaut de pouvoir nous rapporter les résultats de l’ex- périence sioniste, résultats qui n’existent pas encore et n'exis- teront peut-être jamais, le livre des Tharaud nous décrit des tableaux de la vie juive en Palestine qui sont parmi les meilleurs que ces grands voyageurs aient peints. Il faut surtout mettre 370 ue LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE hors de pair les premiers chapitres du livre : le Feu sacré, le Mur des Pleurs, la Mosquée d’Omar. Ces trois morceaux nous _ montrent successivement, sur les Lieux Saints et chacun dans | son sanctuaire, le chrétien, le Juif et le musulman. La vue de 711 . ce tryptique mène la pensée loin. « Au Maroc — écrivent les auteurs observant les chrétiens autour du Saint-Sépulcre — j'ai entendu des clameurs toutes pareilles, quand les gens des con- fréries musulmanes se livrent à leurs danses sacrées. Mais quelle _ surprise de retrouver la même frénésie devant le tombeau du Christ ! » Quelle surprise ? Mais non ; il y a un petit conte de Voltaire, les Voyages de Scarmentado, où l'on trouve, malgré la forme satirique, des choses fort justes sur le fanatisme des ._ hommes. Ces descriptions de Jérusalem, où il entre forcément beaucoup de couleur, beaucoup de remuement humain, et, en même temps, l’idée de je ne sais quel sceau supérieur, ont convenu à merveille à la prose des Tharaud. Cette prose, par son abon- dance et son pittoresque, porte évidemment le signe des grands écrivains du x1x° siècle. Mais, par la parfaite propriété des mots et son cachet de discipline, elle remonte plus loin. On pense à un fleuve débordé qui reprend un cours calme. JACQUES DE LACRETELLE x + * LE LABYRINTHE, par Edouard Estaunié (Perrin). On discerne dans le Labyrinthe ce même effort pour organiser Dgiquement un fond d'images ballucinatoires qui constituait peut- être le principal intérêt des Choses voient ou de lAppel de la Route. Je ne puis m'empêcher de me demander cependant si certains thèmes abstraits (thème de la puissance du men- songe, thème de l’impénétrabilité mutuelle des consciences) ne prennent pas ici un relief excessif; ils tendent à conférer au livre une valeur de démonstration, aux dépens de la vraisem- blance et même de l'émotion. L'histoire de Jean Pesnel se pré- sente comme une sorte de cas-limite, défini par l’auteur avec une rigueur sans doute excessive. Il a fallu que Jean eût les meilleures raisons imaginables pour dissimuler l’existence du testament qui le déshérite et qu’il a découvert rop 1ard, après avoir disposé de la fortune dont il s’est cru le légitime possesseur pour éteindre NOTES 37E les dettes de son père mort de chagrin au lendemain de la faillite qui le déshonorait ; il a fallu en outre qu’il réduisit sa faute matérielle a minimum en reconnaissant en dot à Alice de Vaubajour, l’héritière légitime, la totalité de cette fortune à laquelle sans le savoir elle a droit. Même dans ces conditions- limites la réalité du mensonge reste entière ; et sa puissance de prolifération intérieure demeure indéfinie: voilà ce que M. Estaunié prétend établir, et sans doute n’a-t-il pas tort. Seu- lement nous ne nous soucions guère de savoir s’il convient ow non de juger sa thèse exacte ; nous souhaiterions plutôt pou- voir oublier celle-ci, etc’est ce qu’on ne nous permet point. Comment dans un ouvrage qui affecte une forme semblable les. instantanés pathétiques où excelle l’auteur de Solitudesneseraient- ils pas à chaque instant recouverts par les apports du raisonne- ment pur ? Assurément la situation inventée par M. Estaunié est en soi d’une tragique beauté: au moment précis où Jean, aimant maintenant cette Alice qu’il n’a d’abord pensé épouser que par intérêt, va dans un élan de sincérité totale lui révéler l’existence du document qui a failli le perdre, il découvre qu’elle- même éprouve pour lui un sentiment passionné fondé sur une appréciation erronée dont il n’a plus dès lors le courage de détruire les racines. Le voici doublement captif à présent ; et Pamour, bien loin de les desceller, vient encore resserrer les. barreaux de la prison où sa conscience se débat. — Il me semble par contre que le développement de cette situation est assez. arbitraire. M. Estaunié prétend nous montrer que la seule exis- tence du mensonge exerce sur l’union de Jean et d'Alice une action dissolvante ; mais il faut avouer qu’il s’est fait la partie belle: Alice découvre par hasard le papier dont Jean lui a d’abord dissimulé l’existence ; comment, même après l’aveu spon- tané mais tardif de son mari, ne garderait-elle pas des doutes. qui l’obligent à remettre en question l’amour même de celui-ci? Et peut-être M. Estaunié a-t-il été mal inspiré en introduisant dans cette tragédie à deux personnages un tiers — le demi-frère d'André — dont la présence précipite sans doute le dénouement du conflit, mais non sans en avoir au préalable faussé lasignifi- cation, altéré la simplicité originelle; on songe involontaire- mentau procédé dont usent les algébristes lorsqu'ils intro duisent dans leur démonstration des quantités auxiliaires qui 17 372 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE s’éliminent par la suite. Seulement dans la vie des hommes rien ne s’annule tout à fait. Enfin je ne suis pas certain qu’un récit de ce type gagne à être conté sous la forme personnelle; et à Z ‘supposer même qu’un Jean Pesnel puisse être tenté d'écrire l’histoire de sa « passion», ne faudrait-il pas que le rythme du style traduisit celui d’une âme pauvre, taciturne, prisonnière enfin de ses obsessions et vraisemblablement incapable de les réfléchir entièrement? ce n’est pas tout à fait le cas, il me semble, dans le Labyrinthe, et je crains que Péloquent commen- taire qui étoffe l’ouvrage ne lui retire du même coup une part de son humaine réalité. GABRIEL MARCEL *x *X * ADÉLAIDE, suivi de MADEMOISELLE IRNOIS, par Je comte de Gobineau (Editions de la Nouvelle Revue Fran- çaise). J'ai souvent pensé aux réflexions que la fortune de son œuvre aurait inspirées à Gobineau. Totalement oublié en France durant des années, alors qu'en Allemagne des disciples, tout en défor- mant quelquefois sa pensée, lui vouaient un culte, il a été ramené timidement chez nous par la droite, que son air d’aristo- crate séduisait. Mais, la guerre survenant, on a, de ce côté-là, rejeté bien vite le compromettant théoricien de l’Essai sur l’iné- galité des races. Frédéric Masson l’a péremptoirement nommé Godiveau. La gauche, alors, s’est emparée de lui. Et voilà Gobi- neau, qui a pourtant écrit les Pléïades, la Troisième République française et ce qu’elle vaut, et bien d’autres choses sans doute dans sa correspondance que nous ne connaissons pas, loué par la démocratie et les amis du peuple. Ces manèges et ces retours, quelle belle occasion c’eût été pour lui de gronder contre les hommes ! les hommes qu’il divisa quelque part dans son œuvre en trois classes : les imbéciles, les drôles et les brutes. Maïs non. Il s’en serait plutôt diverti, car ce penseur enclin au pessimisme avait en même temps une observation légère et ironique. : | On peut même prétendre que ce dernier tour d'esprit a nui à ses dons de conteur. Si l’on excepte les Nouvelles asiatiques, où la violence des mœurs n’a pu être atténuée par lui, pas plus que NOTES 373 la couleur vive du costume n’aurait pu l’être, on remarque dans toutes ses œuvres d'imagination, quel que soit le sujet, une manière délicate, mais parfois affaiblissante, d’esquiver le drame. On dirait que ‘ce philosophe et ce voyageur, qui doit savoir tant d'histoires terribles sur les humains, se plaît à les conter d’une manière badine, nonchalamment accoudé à la che- minée d’un salon, et veillant à ne point effrayer les dames qui l'écoutent. Ah ! Mérimée, lui, ne craignaït pas de faire crier les femmes ! Si Gobineau est contraint à imaginer un dénouement tragique, il l'amène de telle manière que, comme l’assassin de la Comédie Italienne, il ne fait jamais peur. Prenez, par exemple, le sujet d’ Adélaïde. En est-il de plus audacieux et prêtant davan- tage au tragique ? Une mère et une fille, l’une et l’autre de tempérament jaloux et passionné, ont pour amant le même homme. La mère l'épouse, et la fille, toujours éprise, continue -à vivre avec le ménage. Imaginez comme Stendhal, dans un paysage d'Italie, eût développé l’histoire. Gobineau, lui, place l'affaire dans une petite cour bourgeoise d'Allemagne. Les deux femmes sont ardentes mais raisonnables. Elles se jalousent, se -querellent, mais s’accommodent de ce qu’on leur donne. L'homme, d’abord amoureux, est inquiet, déchiré. Puis il finit par être excédé. Il vieillit vite. Et, l’âge aidant, la vie du trio s’achève bonnement sous l'œil indulgent du prince. Cela west pas tragique, c’est charmant. Et, au surplus, le mot affai- blissant que j'ai employé plus haut ne s'applique pas à cette nouvelle qui, bien que peu poussée par l’auteur, contient toutes sortes de réflexions piquantes. Mademoiselle Irnois est traitée avec plus derelief. Par l’époque, par la figure des personnages et la petite dose de physiologie -qui s’y mêle, c’est un sujet balzacien. Emmelina Irnois est la fille d’un marchand enrichi pendant la Révolution. Elle est infirme et idiote à demi. Mais, comme elle approche de dix- sept ans, un miracle se produit. Elle se met à sourire, à parler, à raisonner sommairement. C’est qu’elle voit tous les jours par la fenêtre, dans une mansarde opposée à sa chambre, un jeune ouvrier au joli visage ; et l’amour a donné une espèce de branle _ à ce cerveau incomplet. La riche héritière est convoitée par un vieil homme sans scrupules, le comte Cabarot. À la surprise de sa famille, elle accepte joyeusement de le suivre, ne supposant 24 374 : LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE pas que ce prétendant inconnu puisse être un autre que le jeune _ ouvrier. Détrompée, elle refuse ; mais l’empereur, qui protège Cabarot, exige le mariage. La famille Irnois cède. Et huit jours après ses noces, la comtesse Cabarot, ayant changé d’habitation et ne voyant plus de sa fenêtre l’image qui la faisait vivre, rede- vient incapable de se mouvoir, de parler, etmeurt. Je ne crois pas que Gobineau se soit quelque part montré plus adroîtque dans ce récit, qui date pourtant de sa jeunesse. Je Je mets bien au-dessus des trois nouvelles qui composent les Souvenirs de voyage. Il y a là des quiproquos, des surprises, des révélations faites au bon moment, qui indiquent une composi- tion mürie, ce qui n’est pas toujours l'impression donnée par _les travaux de Gobineau. La peinture historique est faite par de petits tableaux serrés dont quelques-uns (le dîner des philoso- phes, la réception chez l’empereur) sont excellents. Je ne con- nais pas non plus, chez les romanciers anglais, ces grands ama- teursd’ironie, chez un Fielding par exemple, une scène compa- rable à celle qui décrit le premier coup de fortune d’Irnois, sa rencontre sur la route avec les marchands de bois. Assurément, lorsqu'on arrive à l’analyse des sentiments d’Emmelina, on se prend à regretter que ce sujet balzacien wait pas été traité par Balzac. Balzac, après une longue description de la rue des Lom- bards où est situé l’hôtel d’Irnois, après un exposé interminable (pourquoi ne pas le dire ?) des spéculations financières qui ont assuré la fortune du marchand, aurait mis en présence les per- sonnages, noué lintrigue, dialogué les scènes, puis, brusque- ment, il aurait changé de ton. Il se serait tourné vers Emme- lina, et, avec un accent impératif, comme un liseur de pensées | jetant ses prédictions, il aurait annoncé tout ce qui s'était passé dans le cerveau de la pauvre amoureuse. L'éveil et l’engourdisse- ment de ce cerveau, l’ascension et la chute, auraient été retracés d’un bloc par des phrases courtes, précipitées, juste liées entre elles par de petits adverbes de temps : « Bientôt la jeune fille sentit.… Ce fut aloïs qu’on remarqua chez Emmelina.. Ensuite - elle comprit que... etc. » En une page nous aurions eu sous les yeux toute sa destinée. Nul n’a su dessiner comme lui, dans un raccourci vertigineux, les deux versants d’une vie humaine... Mais ce sont là des remarques hors de propos. Le sujet de Mademoiselle Irnois, qui est des meilleurs, à été trouvé par / NOTES | 10} es Gobineau. Il l’a traité selon son tempérament et ses ressources. Et s’il me fallait choisir dix nouvelles dans notre littérature, je prendrais certainement celle-là. JACQUES DE LACRATELLE K * LA VIVANTE PAIX, par Paule Régnier (Grasset). Rien ne saurait être plus délicat que le choix du plan où il convient de s'établir pour apprécier équitablement un livre comme celui de Mlle Paule Régnier. Les défauts de la Vivante Paix sont évidents, au sens propre du terme ; dès les premières pages, ils se signalent eux-mêmes à l’attention critique du lec- teur avec a naïveté la moins habituelle ; Pauteur, nous le voyons bien, ne possède ni le don de faire parler ses person- nages selon la vraisemblance ni celui de les mettre habilement en scène ; il est sans défense contre les clichés qu'il rencontre et qu'il collectionne ; il n’a pas de style du tout. Mais ce qui est remarquable, c’est que fout cela na pas d'importance. La force intérieure qui anime ce livre est telle qu’il résiste d’un bout à l’autre à des objections qui sembleraient pourtant devoir le dis- soudre. On dirait qu’il nous conduit — mystérieusement — au seul point de vue d’où nous puissions vraiment entendre son sens profond ; on dirait qu’il y a en lui une grâce et qui se communique à quiconque se donne à lui sans parti pris ; et le mot confus et trop souvent galvaudé de spiritualité me parait seul susceptible de traduire cette valeur intime et pourtant universelle de la Viuante Paix. Contrairement à ce qu'ont pu écrire des critiques égarés par la mauvaise humeur, par une sorte d’impatience nerveuse en face d’un livre auquel ils n’ont pas su se soumettre, nous sommes ici très loin de la littérature dite bien pensante d'Henrÿy Bordeaux et de René Bazm, et infiniment plus près d’unécrivain tel qu'Estaunié qui a su lui aussi péniblement et comme à tâtons arracher à des souffrances vécues en leur tréfonds je ne sais quel mystique secret que toute formule, dogmatique risquerait d’altérer. Je pense quant à moi que les cent dernières pages de la Vivante Paix sont de la plus grande beauté et ne vois rien de plus pathétique que le récit de la dernière étape de Laurence sur le chemin du suprême dévouement. IL se peut que ce ne soit là niun « roman» niune 376 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE _« confession », ni une « méditation » ; et que le classificateur mécontent de ne pouvoir faire rentrer ce livre rebelle sous une rubrique commode décide de le rejeter. Mais le lecteur, auquel ce souci d’immatriculation est étranger, saura au contraire, il me semble, un gréinfini à Mike Régnier d’avoir su exprimer, avec maladresse, violence et ténacité comme quelqu” un qui butte en courant et se reprend et butte encore et puis repart, les mouvements éperdus d’une âme que le chasseur divin guette peut être, embusqué au fond de la plus noire solitude. GABRIEL MARCEL * *X *X LE PERROQUET VERT, par la princesse Bibesco (Les Cahiers Verts). Mutatis mutandis, ce livre pourrait porter un titre célèbre : Le Récit d'une sœur. Le nom de sœur, en effet, qualifie à mer- veille la sorte de relations que l’héroïne de la princesse Bibesco entretient avec les gens et les choses, exprime ce mélange de participation et de détachement qui fait le charme singulier du Perroquet Vert. Cette jeune Russe n’est point étrangère aux évènements qu’elle raconte puisqu'ils modèlent sa destinée, elle participe aux souffrances des autres, elle en éprouve elle-même de réservées, et cependant on dirait qu’elle est transparente à la vie et qu'évènements et souffrances la traversent sans l’altérer. Sœur des passions, confidente de ses propres douleurs, le grand thème tragique de sa famille, elle l’a modulé dans les tons mineurs de l’enfance ; un frère mort a nourri en elle la flamme de l'amour, un oiseau refusé l’a éteinte ; on ne l'a pas laissé jouer à mourir. Et plus tard, quand sa sœur Marie qui la double réprend le thème et le joue pour de bon, elle choisira la sour- dine du cloître et la mort consciente qui lui permettra de « jouir de la mort ». Je ne sais ce qu’il faut penser de la théorie que nous expose cette ombre charmante, et si « le frère noir et la sœur blanche éprouveront fatalement l’un pour l’autre cette passion irrésis- tible » qui a animé leurs premiers parents, mais je sais bien que la princesse Bibesco a fait preuve d’un grand savoir-faire, la nature de son héroïne étant donnée, en distinguant de celle-ci la passion qu’elle reflète sans nous éblouir. Cela donne à l’his- NOTES: 1.4 ‘ 377 toire un air de légende et de fatalité grecque qui compense les traits un peu effacés des individus, et surtout, cela permet des effets de mémoire et d'imagination, des reprises, des rappels et des combinaisons magiques qui se jouent du réalisme sans avoir l'air de le trahir. Somme toute sans le trahir. Car c’est un joli conte de fées que l’histoire de cette petite fille à qui un oiseau parleur dérobe la puissance. d’aimer ; mais c’est aussi une bien fine peinture de certains milieux cosmopolites, et qui abonde en traits parfois aigüs et toujours bien placés. La princesse Bibesco a choisi un sujet qui lui convient par- faitement, car elle se plaît mieux dans la présentation savante et la mise au point que dans les éclairs d’une inspiration irré- sistible. Ecrivain de race, et de race française, elle est avant tout soucieuse d'écrire, il lui faut du temps, du recul et du repos. Elle aborde les événements et les sensations par le détour d’une idée ingénieuse ou d’une image originale, et elle épuise toutes les associations que luisuggèrent cette idée ou cette image. Aussi n’aime-t-elle point la hâte et les actions pressées que la plume doit suivre tant bien que mal, ni les grandes scènes dra; matiques où il semble que l’auteur crève la page pour nous jeter en pleine réalité. Elle veut un texte étroit avec une grande marge pour l’ornementation, la réflexion et la songerie. Nous voyons l'héroïne assister à son propre drame, très tendre et très froide, comme si, grâce à la lenteur de ses réactions, l’émotion actuelle ne la touchait qu’en qualité de souvenir, oui, comme si elle était la mémoire de l'expérience vécue au moment même où elle la vit. De là, dans la scène pourtant émouvante avec Félix, l'étrange effacement de celle qui parle. On ne voit pas l’émoi du jeune homme ainsi que peut-être elle eût dû le voir; c’est elle qui voit Félix comme le lecteur Île considère, sous le même angle que lui, en sorte qu’un des termes du couple disparaît. D’une manière générale — j’en ferai un repro- che à l’auteur — on détache trop facilement de la trame du récit les broderies qui l’illustrent et qui ont un peu trop l'air d’être traitées pour elles-mêmes. On éprouve quelque. gêne, par exemple, à lire cette heureuse description de Venise, si tranquille et si bien « posée », à une époque si douloureuse de la vie. de l'héroïne. Il est vrai qu’il s’agit ici d'un portrait psychologique, et que la princesse Bibesco pourrait porter au # 378 è LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE crédit de son talent de peintre d’âmes ce qui peut paraître dans Pabsolu un défaut technique. Au reste cette critique ne vaudrait que si ce défaut devenait un des traits permanents de son art. Au goût de la présentation, la princesse Bibesco joint celui de Paccomplissement. Elle possède le goût et le don de fer- miner. Ses phrases, ses pensées, ses images sont toutes ache- vées, rien ne leur manque, elle les pose devant vous comme _des pièces de bois fin, ajustées et bien polies. Parfois, sa poésie discrète et juste, est faite de l’intime harmonie de limage, du rythme dela phrase et du contour des mots : «... Devant la boutique où le perroquet vert, enchaîné à son perchoir, tenait mon cœur dans sa patte griffue, comme il eût fait d’une graine de tournesol ». Parfois elle est concise et porte loin : «La beauté, ce grand plaisir ». Parfois elle emprunte la grâce grammaticale de Pâge classique français, comme quand elle compare un regard à une fenêtre aveugle « devant laquelle le jour naïssait en vain ». D’autres fois l'intelligence, guidée par l'impression, crée une de ces images proustiennes qui combinent les valeurs de l’analyse et du portrait : « Comme une seule colonne demeurée debout suffit à donner la mesure du temple enseveli, ainsi le nez de l'impératrice Eugénie m'avait permis de recons- tituer l’image de sa beauté anéantie. » Enfin, 1l lui arrive de composer une allégorie sans quitter d’un pas la réalité, comme lorsqu’elle marche entre l’hiver et le printemps sur le chemin moussu de l’église St-Martin. Il est difficile de prédire l'avenir littéraire de la princesse Bibesco. Il ya chez elle un mélange d’exotisme et de raison française qui fait songer aux romans romanesques du xvire siè- cle, notamment à Zayde. D'autre part, elle a un don d’obser- vation et un dessin ferme et sec qui conviendraient admirable- ment au roman de mœurs. (« Elle avait cette bouche défor- mée des gens qui parlent trop, ces lèvres d’orateur ou de con- cierge, distendues comme de vieux élastiques privés du pou- voir de se rétracter »). Enfin il y a cette phrase : « J'avais vules désirs mourir autour de moi, comme ces nuées d'oiseaux qui, dans la fable grecque, en approchant du lac maudit, tombent inanimés. » Ne vous donne-t-elle pas envie de lire l’histoire d’une femme, d’un monde autour d’une femme, contraire et pendant de Mme Bovary, et peut-être avec la même fin ? La DA 1 NOTES 379 princesse Bibesco hésite ençore entre le conte de fées et le roman. Souhaitons qu’elle opte franchement pour le roman sans trop oublier le conte. RAMON FERNANDEZ * %X KYRA KYRALINA, par Panaïit Istrati (Rieder). Il n’est pas rare qu’un homme particulièrement doué pénètre les secrets d’une langue étrangère et se rende maître de ses plus délicats mécanismes. Sans doute, il n’arrivera jamais à se débar- rasser d’un petit accent, mais dans la langue écrite, plus encore que dans la langue parlée, un pétitaccent peut être un ragoût de haute saveur. Il s’agit en somme d’un phénomène assez banal, qui ne mérite de commentaire que lorsqu'il se produit chez un Joseph Conrad, par exemple, ou un Panaït Istrati. C’est qu’alors ce phénomène accompagne la révélation d’une personnalité exo- tique, et par cela même déconcertante et savoureuse, dont l'apport enrichit une littérature. Le peuple le plus riche a tout intérêt à encourager les dons de cette espèce et, au besoin, à les provoquer. Je citais à l’instant Joseph Conrad. Quel vide dans. les lettres britanniques si, comme il en eut quelque temps la tentation, l’auteur de Lord Jim avait opté pour la langue fran- çaise! Par contre, quel enrichissement pour les lettres fran- çaises ! | I convient donc de se féliciter du gain que vaut à celles-ci le choix auquel s’est arrêté Panaït Istrati. Entre les cinq ou six langues européennes que, de par son origine mixte et son expérience internationale, il pouvait prétendre à illustrer, il a élu da franque. Cela est réconfortant, car on ne peut s'empêcher d'y voir une preuve de l'influence prépondérante qu’exerce encore la France sur les peuples du proche Orient. Né à Braïla d’un père grec et d’une mère roumaine, Panaït Istrati a beaucoup roulé. Il a fait vingt métiers. Ne nous dit-on pas qu’il exerce aujourd’hui celui de photographe ambulant sur la Promenade des Anglais ? Au cours de ses vagabondages, il a enrichi sa mémoire de mille et un récits dont on nous promet qu’il continuera d’être la Shéhérazade. Coïncidence frappante : au moment où Panaït Istrati se donne aux lettres françaises, un de ses compatriotes se rallie à la 380 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE littérature américaine. Les contes de Konrad Bercovici, dont le thème est l’éternelle pérégrinatiôn des tribus bohémiennes dans les Etats balkaniques, reçoivent aujourd’hui aux Etats-Unis un accueil aussi enthousiaste que celui que provoquent en France les nouvelies de Panaït Istrati. Je souhaite à Kyra Kyralina l’étourdissante fortune de Mirdo. C’est Romain Rolland que l’auteur des Récits d’Adrien Zograff (titre général des récits dont Kyra Kyralina n’est en quelque _ sorte que le prélude) choisit comme instrument de son avène- ment à la littérature. Il s’en est fallu de peu que cet avènement ne fût posthume. Par bonheur, le rasoir n’avait pas entaillé assez profondément la gorge du désespéré. Réconforié, encouragé par Romain Rolland, matériellement aidé par un. compatriote, Georges Jonesco, dont il cite le nom avec reconnaissance, Panait Istrati consentit à vivre pour travailler à une œuvre de longue haleine. Deux volumes, à ce qu’on nous dit, en sont actuellement écrits. Il faut lire la noble préface dont « le pêcheur d'hommes de Villeneuve » (c’est ainsi qu’Istrati nomme Romain Rolland) a orné le seuil de Kyra. Mais il faut lire aussi cette Kyra pour son extraordinaire saveur orientale, pour cette précieuse et si rare frénésie du conteur né, qui, dupe à chaque instant de sa propre faconde, entraîne le lecteur, sans lui laisser le temps de se he à travers les plus étonnantes aven- tures. Dans ces contes d’une si belle matière, d’un cynisme, d’un débraillé si profondément orientaux, une seule chose me gêne et risque parfois de gâter mon plaisir. C’est l’introduction de je _ne sais quelle morale chrétienne, assez inattendue ici, qui affa- dit parfois le verbe succulent d’Adrien Zografñ. J'y rattache la promesse de nous dire un jour « qu’il y a sur la terre des choses qui sont mal faites par les hommes et par le créateur. » Permet- tez-moi, Istrati, de vous crier casse-cou. Je crains qu’on ne vous ait tourné la tête en vous comparant aux Russes, et en particu- lier à Gorki. Votre génie ne s ‘apparente guère au leur. Je tremble de vous voir gâter vos dons les plus purs pour un souci de propagande métaphysique ou sociale. VICTOR LLONA NOTES : J 3 SI LES PINCENGRAIN, par Marcel Joubandeau (Editions de la Nouvelle Revue Française). Il faudrait définir le mysticisme. C’est à l'idéalisme qu'il s'oppose, à l’idéalisme désincarné. Il tend à l'élargissement du domaine réel, à la matérialisation de phénomènes extra-sensibles, à l’unité par le mélange intime du surnaturel et du quotidien. Des incidents fortuits, situés sur ce plan très vaste, apparaissent miraculeux ; par contre l'intervention, dans le jeu de la vie courante, des puissances célestes ou souterraines, nous devient quelque chose d’immédiatement perceptible, d'aussi vrai que les passions. Loin donc de mépriser les sens, un certain mys- ticisme les enrichit ; il les nourrit non de symboles, d’abs- tractions, de figures géométriques, mais de sons, de couleurs, de formes animées, qui, suscités dans une lumière favorable ou dans un bon centre d’échos, prennent soudain nouveau relief, nouvel éclat, nouveau volume. Les frontières de l’ex- périence reculent; les possibilités lyriques et dramatiques se multiplient. Rares sont les conteurs français, et même les poètes, qui s’aventurent de pied ferme dans ces régions où les mirages ont la même réalité que les accidents naturels. Marcel Jouhandeau s’y découpe un royaume qui ressemble aux plus calmes de nos provinces comme aux plus ardents châteaux de l’âme. Entre sa vision et ses visions, nul obstacle ; il y aurait plutôt enche- vêtrement, superposition, doux glissement de l’une aux autres. Nous cheminons d’abord, en compagnie d’un Charles-Louis Philippe moins attendri, d’un Max Jacob moins explicite, à travers les ruelles de Chaminadour. Vieilles filles, jeunes filles et filles tout court bavardent sur le pas des portes ou se jettent de longs regards méfiants. Les hommes sont paillards et faibles, sinon maniaques et fous, hormis Clodomir l'assassin, cet autre baiadin du monde occidental, que tous respectent pour son crime et qui souffre comme un damné « entre une femme et le cadavre du monde ». Cependant Mademoiselle Zéline, ainsi que le Père Perdrix, devient aveugle, et meurt en se croyant le Christ. Nous voici donc à cent lieues du point de départ. Il n’y a plus à nos côtés que Marcel Jouhandeau, musicien de génie comme Paul Kraquelin qu’il faut suivre sur la montagne, dans la soli- PA RNA OS D ME ANT PER EL ANSE CAT 1e "ON NT Ate 382 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE tude peuplée d’anges et de démons. Notre guide y voit aussi clair que dans les chambres et les cœurs. Ainsi le fait-divers se transforme en épopée, parfois en poème burlesque. Car le mysticisme de Marcel Jouhandeau se tempère ou se corse d’ironie. Ironie réticente, qui n’est pas dans les mots, dans le ton, mais dans l’enchaînement des faits, la disproportion des acteurs et des rôles, l’ingénuité des contrastes. Les transi- tions sont supprimées. Les morts vont vite. Jamais auteur .s’appliquant avec une telle patience à caractériser le sens d’une vie n’abandonna si brusquement sa créature agonisante. Cette _ sorte de renversement des valeurs est encore un effet du mysti- cisme. Sur le plan dont nous essayions tout à l'heure de déter- miner l'élévation, bien des choses considérées normalement comme importantes ne le sont plus ; et des gestes, des paroles quelconques éveillent de profondes correspondances ou acquiè- rent la signification de prophéties. L'auteur de La Jeunesse de Théophile, « histoire ironique et mystique », se retrouve, double et unique, dans Les Pincengrain. Les huit nouvelles qu’il groupe dans ce dernier livre, mêlent à doses très variables le cauchemar et le récit. Le narrateur et le poète imériteraient des louanges originales, nombreuses, circons- tanciées, Il nous suflirait ici d’avoir indiqué, froidement peut- être, ce que l’art de Marcel Jouhandeau contient de brûlant, _æt de strictement extraordinaire. PAUL FIERENS *k * x ULYSSE, CAFRE, par Marius-Ary Leblond (Editions de France). Ce roman a l'allure de certains Balzac à la péripétie mouve- mentée. Même façon de traiter un grand problème, — celui de la race noire devant notre civilisation, — en peignant, outre quelques particuliers représentatifs, un groupe sous les reflets portés et renvoyés par les autres groupes qui composent un ensemble. Nos vieilles cotonies Faute se ressembler. Qu'on rapproche les livres de Lafcadio Hearn sur la Martinique (voir les der- nières Esquisses Martiniquaises, traduites par Marc Logé) de ceux des frères Leblond sur leur île Bourbon. Les Antilles, les NOTES : 3 8 3 Mascareignes, n'est-ce pas une vieille province de choix, plus reculée, plus poétique? Plus intéressante, aussi. Le régiona- lisme naquit de l’exotisme et d’un appétit, trop ingénu, de pittoresque. Il ne va pas bien loin s’il ne se dépasse et s’il s’en tient à ce qui est proprement régional. Mais qu’il pousse jus- qu’au vieux fond populaire et aux mystères de sa psychologie, il passe alors en pays intéressant. Hic sunt leones. Dans une île comme la Réunion, carrefour des races noire, jaune, blanche, on se trouve vraiment en beau terrain. Ulysse, ce n’est pas seulement ce nègre « qui portait haut sa tête solide et ronde, pareille à un boulet », étrange accord de brutalité, d’astuce, d’orgueil, et d’ingénuité, de bonne volonté, de facilité de cœur : c’est la légende des noirs dans la plus ancienne de nos colonies, leur vie, mais sous un éclairage selon leur âme. Voilà donc d’abord l’odyssée d’un homme de couleur, errant à travers l’île Bourbon, ses sites, ses coutumes, ses mœurs, comme Calendal à travers sa vieille Provence. Puis surtout voilà le monde de leurs esprits et de leurs sentiments. Marius et Ary Leblond aiment nourrir leurs livres de traits bien observés, qui donnent de bons renseignements sur les hommes. Ici on en trouve qui ravissent et font songer : ces réactions du nègre devant la nuit, par exemple, ainsi cette incapacité où sont les négresses d'admettre qu’un être humain puisse se trouver, après la nuit, en état de grâce... Ces nota- tions psychologiques de caractère général ont quelque chose de solide, qui plaît à l’esprit. L’individuel peut nous surprendre davantage mais garde un chiffre arbitraire, hasardeux. L’obser- vation comme l’introspection a ses terres de découverte. Je songe à la perspicacité de Sortilèges. Et avec Ulysse, en grat- tant le noir, c’est le primitif qu’on retrouve. Ses idées sur la sorcellerie sont, point par point, celles des vieux rustiques. Il y a là un tour d’esprit fort curieux, que Marius et Ary Leblond ont su habilement suggérer par ces sentences ryth- mées, pareilles à des formules magiques, qui semblent traduire directement la pensée d'Ulysse. Le folklore les sert bien parce qu’ils ont bien su s’en servir. Du mouvement, de la couleur, une féerie, — quel film Ulysse peut donner ! — et surtout ce double intérêt social, psy- chologique. Balzac, qui a voulu écrire « les Mille et une nuits | 384 F LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE de l'Occident », aurait aimé ce roman qui manque à sa Comédie Humaine et dont la conclusion est celle de tout son œuvre : christianisme et civilisation sont un seul et même met. HENRI POURRAT LES ARTS L’'EXPOSITION SUISSE, ou HOLBEIN ET HO- DLER. Dès le premier regard, nous pénétrons dans un monde pic- tural différent de celui auquel nous sommes habitués. Les violentes nudités de Hodler, aux tonalités exaspérées, au dessin anatomique, contrastent singulièrement avec la préten- tion symbolique qu’afiche leur auteur; elles étonnent nos yeux habitués à des formes plus transposées et déçoivent notre esprit entraîné à des exercices ou plus rigoureusement réalistes, ou plus radicalement idéalistes. On pense, malgré soi, que Le Poussin, à qui il faut toujours revenir en matière d’élo- quence picturale, avait, lui aussi, d’ambitieux desseins. Il dési- rait, lui aussi, donner des passions et des souffrances humaines une représentation émouvante. Mais ses personnages, lorsqu'ils illustrent une fable, ne cessent pas d’être fabuleux. On n’éprouve pas, devant ses tableaux, la sensation d’avoir, à cha- que coin de rue, rencontré ses modèles. Son effort se déve- loppe logiquement, dans un sens unique. Chez Hodler, au contraire, les personnages sont nettement décalqués sur le réel, et comme plaqués ensuite sur une trame symboliste. C’est ce mélange d'éléments antagonistes qui offense notre mode de sentir et qui nous laisserait déçus, si nous ne trou- vions pas dans les salles du fond, l’explication, sinon la justifi- cation de cette choquante dualité. Aussi bien les organisateurs de cette exposition ont recherché le rapprochement auquel je veux en venir, en donnant comme sous-titre à leur manifesta- tion : De Holbein à Hodler. L'art de Holbein est tout entier d'analyse patiente ; il repose sur un réspect total de l’objet, sur un goût du particulier, de l’individuel, qui s'exprime pleinement dans ses admirables portraits, brossés d’un pinceau déférent et précis, et où la recherche du caractère parvient presque involontairement au grand style, malgré la notation des détails les moins propres à NOTES : à 3 85 embellir un visage. Sa. réussite est moins certaine lorsqu'il éprouve lé besoin de dramatiser volontairement son sujet, comme dans son Christ mort, où l’on est bien: obligé de constater que ce tour de force, cette merveille de « réalisation » confine au trompe-l’œil et nous mène, dans tous les cas, à la limite extrême de l’art. Voici donc un peintre choisi, par les artistes et les critiques d’art suisses, comme un maître incar- _nant une des vertus les plus profondes de la race : la passion de | la réalité, plastique et psychologique. Par contre, Nicolas Manuel nous offre l’exemple de préoccu- pations radicalement opposées, et cependant aussi foncièrement représentatives du tempérament de nos voisins. Il s’agit du pen- chant spontané, cette fois, et naïf, au tragique et au symbole. Ses scènes apocalyptiques, qui rappellent celles de Grünewald, avec leurs personnages déformés, nous transportent dans un monde imaginaire où le sens symbolique des objets à beaucoup plus d'importance que leur ressemblance. Ici, le trait caracté- ristique s’avive jusqu’à dépasser le modèle et en créer un double démesuré. C’est ce goût presque maladif pour l’expres- sion qui aboutit progressivement à |’ « Expressionnisme », à peu près inconnu en France, et qui a produit, cependant, des œuvres, parfois, d’une belle intensité. Chez Manuel, ce trait déformateur s’avive jusqu’à la férocité. Un je ne sais quoi de sanguinaire circule dans la plupart de ses peintures. Il est diffi- cile de résister à l’envoûtement d'œuvres telles que La Décol- lation de Saint Jean-Baptiste ou cette bataille (peinte sur l'envers du même panneau) auprès de laquelle celles de Paolo Ucello deviennent des fêtes ou des simulacres. Il y a dans ces deux œuvres des garances qui saignent comme de vieilles bles- sures, des tons roussis qui sentent l’enfer, ou bien décomposés, exerçant un pouvoir inquiétant sur notre sensibilité. Ses per- sonnages ici se cambrent dans des poses pleines de fureur, là s’abandonnent, cassés, à la plus sombre résignation, plus loin se déhanchent souplement, et sourient, merveilleusement modelés par une main perverse. Ce sont les mêmes sensations que nous procure cet autre guerrier peintre et dessinateur, Urs. Graff. Dans ses dessins on voit des personnages aussi contorsionnés que ceux de Manuel, qui font couler leur sang ou celui du voisin d’une main aussi ferme. Mais leur œil se 386 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE nuañce de plus d’ironie, et quelquefois d’un érotisme singulier. Un hallebardier à la pose conquérante tient sa lourde épée en équilibre sur son braquemart terriblement noueux ; un diable qui accompagne un lansquenet, montre par dessous son derrière que dévoile sa queue relevée, des ornements impurs que nul œil timoré ne saurait regarder sans rougir. Décourageant l’ana- lyse, — du moins telle qu’elle m’est permise ici, ces dessins, qui sont parmi les plus extraordinaires que je connaisse, s'animent curieusement d’une paillardise allègre et militaire. : Abandonnant à dessein la description des belles œuvres dont cette exposition abondait, j'ai voulu choisir des peintures sus- ceptibles de mettre en lumière ces deux penchants opposés qui se partagent l’âme suisse : d’un côté le respect quasi religieux de l’objet, entrainant une copie rigoureuse et sans fioritures; de Pautre un goût de Pinvention, une imagination qui ne tolère aucun frein. Chacune de ces inclinations trouva son peintre, et fut illustrée séparément. À vrai dire, la fidélité des maîtres suisses à telle ou telle tendance ne les empêcha pas toujours de tenter un essai dans le sens opposé, mais c'est cependant Hodler qui, le premier, ose en poursuivre systématiquement, la synthèse sur la même toile. C'est cette dualité qui motiva la ‘surprise et même la désapprobation d’un certain public habitué à voir l’activité artistique s’exercer d’une façon rectiligne. Après cette manifestation, je continue à penser que ces élé- ments sont inconciliables — et je mote en passant que Rem- brandt, qui osa souvent un semblable rapprochement, se tira avec génie de ce mauvais pas grâce au clair obscur. Seul un éclairage artificieux peut transporter la lourde matière réaliste dans le domaine de l'esprit. Mais il serait injuste de ne pas s’attarder ce un beau portrait de jeune fille de profil, habillée de bleu; une main appuyée sur la hanche. Dans cette toile Hodler a mis des qua- lités de technicien auxquelles des peintres d’une autre race me peuvent demeurer insensibles. Ce sont de semblables réussites qui doivent nous mettre en garde contre les jugements préci- pités que nous sommes enclins à porter, souvent légèrement, sur des œuvres dont l’esprit nous est étranger. Malgré qu'ayant volontairement restreint mon objet, je ne peux terminer cette note sans dire mon admiration pour des LES REVUES 3 87 maîtres comme Conrad Witz et Hans Fries, ni sans regretter que les jeunes peintres suisses, Bosshard, Gimmy Barth, Blan- chet, Théophile Robert, etc., n’aient pas été invités à participer à cette exposition. Partagés entre des influences germaniques et latines, leur apport eût donné à cette manifestation une signification encore plus étendue et plus émouvante. ANDRÉ LHOTE. LES REVUES. CARACTÈRES DE L'ESPRIT EUROPÉEN De Particle que Paul Valéry publie sous ce titre dans la REVUE UXxIVERSELLE (1°: juillet), extrayons ces quelques passages : On peut dire que toutes les choses essentielles de ce monde ont été affectées par la guerre, ou plus exactement, par les circonstances de la guerre : l’usure a dévoré quelque substance plus profonde que les par- ties renouvelables de l’être. Vous savez quel trouble est celui de l’éco- nomie générale, celui de la politique des Etats, celui de la vie même des individus : la gène, l’hésitation, l’appréhension universelles. Mais parmi toutes ces choses blessées, est l'Esprit. L'Esprit est en vérité cruel- lement atteint, il se plaint dans le cœur des hommes de l'esprit et se: juge tristement. Il doute profondément de soi-même. Qu'est-ce donc que cet esprit ? En quoi peut-il être touché, frappé, diminué, humilié par l’état actuel du monde... L'homme est cet animal séparé, ce bizarre être vivant qui s’est opposé à tous les autres, qui s'élève sur tous les autres, par ses... songes ; par l’intensité, par l’enchaînement, par la diversité de ses. songes ; par leurs effets extraordinaires et qui vont jusqu’à modifier sa vature, et non seulement sa nature, mais encore la nature même qui l'entoure, qu’il essaye infatigablement de soumettre à ses songes. Je veux dire que l’homme est incessamment et nécessairement opposé à ce qui est par le souci de ce qui n’est pas ; et qu'il enfante laborieusement, ou bien par génie, ce qu’il faut pour donner à ses. rêves la puissance et la précision mêmes de la réalité et d’autre part, pour imposer à cette réalité des altérations croissantes qui la rappro- chent de ses rêves... H est des TFéves contre le principe de Mayer, et d’autres contre le principe de Carnot. Il en est contre les iois physiologiques et d’autres contre les données et les fatalités ethniques ; l'égalité des races, la paix éternelle et universelle... Supposons que nous ayons construit cette 388 LE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE table et que nous la considérions. Nous serions assez vite tentés de la compléter par le tableau des réalisations. En regard de chaque rêve, nous placerions ce qui s’est fait pour le réaliser. Si par exemple dans une colonne nous avons inscrit le désir de voler dans les airs et le nom d’Icare, dans la colonne des acquisitions nous inscrirons les noms fameux de Léonard de Vinci, d’Ader, de Wright et de leurs successeurs... Si donc nous considérons cette liste, liste très honorable, nous pourrons faire cette remarque : De toutes ces réalisations, les plus nombreuses, les plus surprenantes, les plus fécondes ont été accomblies par une partie assez restreinte de l’huma- nilé, et sur un territoire très petit, relativement à l’ensemble des terres _ habitables. L'Europe a été ce lieu privilégié ; l’Européen, l'esprit européen, l’auteur de ces prodiges. *X = *X *X FREUD Le Disque VERT vient de consacrer à Freud et à la psycha- nalyse un numéro spécial de deux cents pages, fort bien conçu, fort curieux, et qui demeurera sans doute le document le plus complet sur la première réaction aux doctrines de Freud des savants et des écrivains de langue française. Les savants sont ici les docteurs Allendy, Claparède, Henri Claude, Hesnard, Vinchon, Dwelshauvers et Louis Lapicque. Citons, parmi les écrivains, Edmond Jaloux, qui remarque : Je ne crois pas que l’on ait insisté autant que cela le mérite sur les différences que présentent au point de vue de l'inconscient les divers groupes de races. Il me paraît évident que chez les races latines, — les Français en particulier, — les manifestations inconscientes sont infiniment plus faibles et, dans un certain sens, plus rares que dans les groupes germaniques, anglo-saxons, slaves et scandinaves... Peut-être une particularité ethnique encore méconnue est-elle la cause de ces différences psychologiques ; peut-être l’habitude de l’analyse et la sûreté de l'intelligence, que nous possédions déjà au xvie siècle, ont-elles, par une exploration trop continue, tari les possibilités du mystère mental ; peut-être aussi les races exagérément éloquentes, par un usage inconsidéré de la parole, empêchent-elles que se forment, dans les profondeurs de la pensée, ces réserves de vitalité sous-jacente qui développent, derrière la personnalité apparente, LES Hconde per- sonnalité plus formidable. LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD. ABBEVILLE. —— IMPRIMERIE F. PAILLART,. AN LE NUE ATEL LA VIE FINANCIÈRE Les nécessités du tirage de « La Nouvelle Revue Française » nous obligeant à livrer à l'imprimerie le bulletin ci-dessous quinze jours avant son apparition, nous nous bornons à y insérer des aperçus d'orientation générale. Maïs notre SERVICE DE RENSEIGNEMENTS FINANCIERS est à la disposition de tous nos lecteurs pour tout ce qui concerne leur portefeuille, valeurs à acheter, à vendre ou à conseruer, arbitrages d’un titre contre un autre, placement de fonds, etc. Adresser les lettres à M. Léon Vigneault, $, rue de Vienne, Paris, VIII Arron- dissement. LES AUGMENTATIONS DE CAPITAL Il arrive très fréquemment que les Actionnaires d’une Société ne connaissent pas en temps utile l’augmentation de capital à laquelle elle procède et lorsqu'ils en sont informés, le délai imparti pour souscrire aux actions nouvelles est expiré. De la sorte, ils perdent leur droit de souscription qui peut être fort élevé, ce qui traduit en ceci que leurs anciennes ont subi un décallage qui peut être parfois de plusieurs centaines de trancs. Ceci est arrivé récemment à un de mes clients pour le Comptoir Lyon-Alemand et le droit de souscription valait dans l’espèce plus de 700 francs Comnient le cas a-t-il pu se produire puisque l'émission a duré vingt jours et que tous les journaux financiers ou à peu près l’ont annoncé? Quoi qu'il en soit, il convient d'examiner comment il serait possible d’éviter qu’il se reproduise et que des actionnaires se trouvent ainsi enregistrer une grosse perte au lieu de réaliser un profit intéressant. Au reste, n'est-il pas avantageux pour la Société émettrice elle-même que les actionnaires anciens usent le plus largement possible de leur droit de souscription ? Leur empressement témoigne de la confiance que mérite la gestion sociale et accroît le prestige de la firme dont il s’agit. Mais voyons comment les choses se passent fort fréquemment. Une augmentation de capital est annoncée d’une manière inopinée. Les capitalistes les mieux informés de la vie des sociétés ne la prévoyaient pas. La souscription est ouverte le jour même de la publication de la notice habituelle dans le Bulletin des Annonces légales obligatoires. La durée de cette souscription est brève : une quinzaine de jours, quelquefois moins, rarement davantage. Or, il arrive fréquem- ment, surtout à cette époque de l’année où les voyages sont fréquents, que l'actionnaire est absent de chez lui au moment où est annoncée l’augmentation de capital. Si ses actions sont au nominatif ou bien déposées dans une banque, il n’y a aucune diffculté. L’actionnaire écrit à son banquier et le prie de faire le nécessaire ; ses intérêts sont sauvegardés. Mais les actions # | anciennes peuvent être au porteur et se trouver dans un coffre-fort soit au domicile de l'actionnaire, soit dans un établissement de crédit. C'est 18 d’ailleurs, le cas le plus fréquent sans doute. e Que va faire alors notre actionnaire qui doit, pour sauvegarder ses ‘AT intérêts, présenter à date fixe un coupon détaché de titres enfermés 3 dans un coffre, lequel ne peut être ouvert que par lui-même ? Ou bien, _il devra entreprendre un voyage long et onéreux, ou bien modifier ses |. projets et revenir chez lui plus tôt qu’il n’en avait l'intention, ou enfin Hi renoncer à user de son droit de souscription et perdre le bénéfice d’une Fe opération avantageuse pour lui. Il semble qu'un moyen, fort simple pour éviter cet inconvénient, consisterait tout d’abord à allonger la durée de la souscription ‘et à = laisser l’émission ouverte pendant plusieurs semaines. Quel inconvé- - nient pourrait entraîner un pareil usage ? Nous ne le voyons pas. On Ne pourrait aussi, pour sauvegarder les droits des actionnaires éloignés de leur domicile, accepter provisoirement leur souscription aux actions nouvelles par simple lettre, étant entendu que cette souscription serait annulée si elle n’était point confirmée et régularisée dans un délai donné par la remise des coupons au porteur d’actions anciennes justifiant du droit du souscripteur. Cela aurait pour seule conséquence de retarder de deux ou trois semaines peut-être la tenue de l'assemblée extraordinaire de vérification. Cet ajournement ne nuiraït à notre avis à personne. Pendant la guerre, quelques Sociétés, augmentant leur capital, ont réservé les droits de leurs actionnaires retenus dans les régions envahies où aux armées. Ces actionnaires ‘ont pu user postérieurement de leur droit de souscrip- tion à titre irréductible. Pourquoi ne pas généraliser cette mesure en Pour naturellement des modalités qui s’imposent si l’on ne veut à. : pas entraver la vie même des Sociétés. 1, En tout cas, il est indispensable pour le capitaliste de suivre de près | tout ce qui concerne les Sociétés où il a des intérêts et il n’y a sans doute pas de meilleur moyen pour y arriver que de demander fréquem- ment des renseignéments sur leur fonctionnement et sur les bruits qui courent relativement aux projets de leurs dirigeants. (LE PETIT COURRIER leurs sur la première valeur. pera de l'opération. < L. à L. — Achetez la dernière valeur, c’est la seule vraiment intéressante de eat liste. N. B. — Vous aurez prochainement à échanger vos titres; la date de l'opération n’est pas encore fixée. LÉON VIGNEAULT G. K.: — Cet arbitrage n’est pas intéressant. Attendez des cours "Y Saint M. — Déposez vos titres dans un établissement de erèdit; il s’occu- | Le 1 MS, E FRE ER = Qu’ ae J ss L ARBRE. _ANDRÉ MAUROIS riel, ou la vie de | Shelley. … … 7.50 PRINCESSE BIBESCO e Perroquet vert. 7.50 | de CHATEAUBRIANT à Brière.. .. .. 7.50 (Grand Prix du Roman 1923) LOUIS HÉMON olin-Maillard. és 7.50 aria Chapdelaine 6. 75 RANÇOIS MAURIAC Pmitrix. … 2, 6.50 QUELQUES | LIVRES SU) D'ÉTRES PAUL MORAND | Lewis et Irène. … 6.75 cl PIERRE DOMINIQUE || N.-D. delaSagesse. 7.50 À (Prix Balzac 1924) ANDRÉ THÉRIVE LEe plus Grand Péché 7.50 : : 1 (Prix Balzac 1924) PAULE RÉGNIER La Vivante Paix 7.50 ni (Prix Balzac 1924) SE à RAYMOND RADIGUET || Le Bal du Comte d'Orgel. .. . 7.50 BRAIRIE BERNARD GRASSET ÉVEIL D NE ÉTHIQU INTERNATIONAL PAR PIERRE DE LANUX T volume in-18.. : +20. he +. A. 0@ | Ce: n’est pas proprement un divre de-politique de droite ou de gauche. L'auteur, per | nellement enclin aù traditionnalisme, constate l'éveil d’ane morale internationale, s signe dl | irrésistible et bienfaisante révolution. | ! Cet ouvrage sera très FÉTAAE GE particulièrement à l’occasion de la prochaine session d | Société des Nations. ; DESSINS PAR _ JEAN COCTEAU Curieux, spirituels ou profonds d'intention, d’un intérêt unique au point de vue art, He de Cocteau, où le traitest pris comme une sorte de langage, né avaient rs ét rêu © Il est tiré: - 25 ex. sur Japon, avec un dessin original … … 280 fr. (tous souscrits) so ex. sur Hollande, : — 135 fr. Kant il reste 4 è . | 100 ex. sur Madagascar, — A5 fr. ne | 400 ex. sur pur fil, — : GO tr. = —_ © CHAQUE TRIMESTRE : LE BULLETIN PÉRIQUIQUE DES LIVRES NOUVEAI publié par la Librairie Stock renseigne plus de 100.000 lecteurs sur les meilleures œur parues dans toutes les branches de l'Edition Française, Notices sincères et sérieuses, tab concis, complet et‘commode de la production intellectuelle. Le BuJle/in Périodique de lan 1924 est envoyé gratuitement sur demande adressée à la Libpairie Stock, Prace’ THÉATRE- ERANÇMS, PARIS, à toute personne qui se recommande de la Nouvelle Revue Franç Le numéro du 15 août vient de paraître, . ÉDITIONS DE LA 3» RUE DE GRENELLE | NOUVELLE REVUE 227$" paris-vre | __ FRANÇAISE TÉLÉPH. : FLEURUS 12.27 | R. C. : SRINB 35.806 ŒUVRES COMPLÈTES MARCEL PROUST PASTICHES ET MÉLANGES. w I VOL. IN-80 5 à Hs 01800 : LES PLAISIRS ET LES JOURS rte d'ANATOLE FRANCE) I VOL. IN-80.. LES 7.50 “ A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU ” DU COTÉ DE CHEZ SWANN. D MOT ANS O0 etes | due 0 Dis. A OER À L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS. (Prix Goncourt 1919) À AUYOES NEO il fol col teh Pet Lise RO LE COTÉ DE GUERMANTES k I VOL. IN-80.. tres NES POÉER: LE COTÉ DE GUERMANTES II. SODOME ET GOMORRHE I. | PAVOLT INT SMS es ae. ete El 2 00) PDPOME ET GOMORRHE II. DA VOL DN-8 0 Le) re …. 22.50 LA PRISONNIÈRE (SODOME ET GOMORRHE nn. AENOL LIN "O0 eo 15 re. ä EN PRÉPARATION. 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