RS Are fe + EE : aies et ea ist", "2" nr BUT Ésteremersee ‘1 st! he mr ar re TR RE TER Return this Pool on or before the Latest Date stamped below. University of Illinois Library fre JAN 2 à 19 Fc 15 (609 FEB 2 0|1099 Lel IN 1 2 1990 y U RP 5 1930 : L161—H41 4 RON IE _ Digitized by the Internet Archive in 2026with funding from University @f.Hfhüis Urbana-Champaign https://archive.org/details/lartetlamortO0arta ANTONIN ARTAUD L Art et la Mort À l’Enseigne des Trois Magots Robert DENOEL, Editeur ‘+ 60, Avenue La Bourdonnais PARIS D 1 ê x E | ; TL : er met : ES: à + : Û = Pa : s z L2. { L 4 = ire = l : br | - | ; d d ; : —. à nn D. \ ; è— É —_ | eus Lun . =" F — (à dE DA Se. Qu N'M js ne T { A CS } pt | 1 \ 9 DA x | 4 ñ FERRER M } 41! | À! \F || { + | L Ë e # 4 “: N ad Yet, 24 ; CE , dus 4 + (61, ee à | rh Saw. (SR \ : LA 2 ' NE } ads rot CORAN LE yat FE { D N ; Qui, au sein de certaines angoisses, au fond de quelques rêves n’a connu la mort comme une sensation brisante et merveilleuse avec quoi rien ne se peut confondre dans l’ordre de l’esprit? Il faut avoir connu cette aspirante montée de l’angoisse dont les ondes arrivent sur vous et vous gonflent commes mues par un insupportable soufflet. L’angoisse qui se rapproche et s’éloigne chaque fois plus grosse, chaque fois plus lourde et plus gorgée. C’est le corps lui-même parvenu à la limite de sa disténsion et de ses forces et qui doït quand même aller plus loin. C’est une sorte dé 10 ventouse posée sur l’âme, dont l’âcreté court comme un vitriol jusqu'aux bornes dernières du sensible. Et l’âme ne possède même pas la ressource de se briser. Car cette distension elle- même est fausse. La mort ne se satisfait pas à si bon compte. Cette distension dans lordre physique est comme l’image renversée d’un rétrécissement qui doit occuper lesprit sur toute l'étendue du corps vivant. Ce souflle qui se suspend est É dernier, vraiment le dernier. Il est temps de faire ses comptes. La minute tant crainte, tant redoutée, tant rêvée est là. Et c’est vrai que l’on va mourir. On épie et on mesure son souffle. Et le temps immense déferle tout entier à sa limite dans une résolution où 1l ne peut manquer de se dissoudre sans traces. Crève os de chien. Et l’on sait bien que ta pensée n’est pas accomplie, terminée, et que dans quelque sens que tu te retournes tu n’as pas encore commencé à penser. Peu importe. — La peur qui s’abat sur toi t’écartèle à la mesure même de l’impossible, car tu. sais bien que tu dois passer. de cet. autre côté pour lequel rien en toi n’est prêt, pas même II ce corps, et surtout CE corps que tu laisseras sans en oublier n1 la matière, ni l’épaisseur, ni impossible asphyxie. Et ce sera bien comme dans un mauvais rêve où tu es hors de la situation de ton corps, l'ayant traîné jusque-là quand même et lui te faisant souffrir et t’éclairant de ses assourdis- santes impressions, où l’étendue est toujours plus petite ou plus grande que toi, où rien dans le sentiment que tu apportes d’une antique orien- tation terrestre ne peut plus être satisfait. Et c’est bien cela, et c’est à jamais cela. Au sentiment de cette désolation et de ce malaise innommable, quel cri, digne de Paboiement d’un chien dans un rêve, te soulève la peau, te retourne la gorge, dans l’égarement d’une noyade insensée. Non ce n’est pas vrai. Ce n’est pas vrai. Mais le pire, c’est que c’est vrai. Et en même temps que ce sentiment de véracité désespérante où il te semble que tu vas mourir à nouveau, que tu vas mourir pour la seconde fois. (Tu te le dis, tu le prononces que tu vas mourir. Tu vas mourir: Je vais mourir pour la seconde fois). Voici que lon ne 12 sait quelle humidité d’une eau de fer ou de pierre ou de vent te rafraîchit incroyablement et te soulage la pensée, et toi-même tu coulés, tu te fais en coulant à ta mort, à ton nouvel état de mort. Cette eau qui coule, c’est la mort, et du moment que tu te contemples avec paix, que tu enregistres tes sensations nouvelles, c’est que la grande identification commence. Tu étais mort et voici que de nouveau tu te retrouves vivant, — SEULEMENT CETTE FOIS TU ES" SEUL: Je viens de décrire une sensation d’angoisse et de rêve, l’angoisse glissant dans le rêve, à peu près comme j'imagine que l’agonie doit glisser et s’achever finalement dans la mort. En tout cas, de tels rêves ne peuvent pas mentir. Ils ne mentent pas. Et ces sensations de mort mises bout à bout, cette suflocation, ce désespoir, ces assoupissements, cette désola- tion, ce silence, les voit-on dans la suspension agrandie d’un rêve, avec ce sentiment qu’une des faces de la réalité nouvelle est perpétuelle- ment derrière soi ? Mais au fond de la mort ou du rêve, voici que Pangoisse reprend. Cette angoisse comme 15 un élastique qui se retend et vous saute soudain à la gorge, elle n’est ni inconnue, ni nouvelle. La mort dans laquelle on a glissé sans s’en rendre compte, le retournement en boule du corps, cette tête — 1l a fallu qu’elle passe, elle qui portait la conscience et la vie et par consé- quent la suffocation suprême, et par conséquent le déchirement supérieur — qu’elle passe, elle aussi, par la plus petite ouverture possible. Mais elle angoisse à la limite des pores, et cette tête qui à force de se secouer et de se retourner d’épouvante a comme l’idée, comme le senti- ment qu’elle s’est boursouflée et que sa terreur a pris forme, qu’elle a bourgeonné sous la peau. Et comme après tout ce n’est pas neuf la mort, mais au contraire trop connu, Car, au bout de cette distillation de viscères, ne perçoit- on pas l’image d’une panique déjà éprouvée? La force même du désespoir restitue, semble-t-il, certaines situations de l’enfance où la mort appa- raissait si claire et comme une déroute à jet continu. L’enfance connaît de brusques réveils de l’esprit, d’intenses prolongements de la pensée qu’un âge plus avancé reperd. Dans certaines peurs paniques de l’enfance, certaines terreurs 14 grandioses et irraisonnées où le sentiment d’une menace extra humaine couve, il est incontes- table que la mort apparaît comme le déchirement d’une membrane proche, comme le soulèvement d’un voile qui est le monde, encore informe et mal assuré. Qui n’a le souvenir d’agrandissements inouïs, de l’ordre d’une réalité toute mentale, et qui alors ne l’étonnaient guère, qui étaient donnés, livrés vraiment à la forêt de ses sens d'enfant? Prolongements imprégnés d’une con- naissance parfaite, imprégnant tout, cristallisé isée, éternelle. Mais quelles étranges pensées elle souligne, de quel météore effrité elle reconstitue les atomes humains. L’enfant voit des théories reconnaissables d’ancêtres dans lesquelles 1l note les origines de toutes les ressemblances connues d’homme à homme. Le monde des apparences gagne et déborde dans l’insensible, dans l’inconnu. Mais l’enténèbrement de la vie arrive et désormais des états pareils ne se retrouvent plus qu’à la faveur d’une lucidité absolument anormale due par exemple aux stupéfiants. 15 D'où l’immense utilité des toxiques pour libérer, pour surélever l’esprit. Mensonges ou non du point de.vue d’un réel dont on a vu le peu de cas qu’on pouvait en faire, le réel n'étant qu’une des faces les plus transitoires et les moins reconnaissables de l’infinie réalité, le réel s’éga- lant à la matière et pourrissant avec elle, les toxiques regagnent du point de vue de l'esprit leur dignité supérieure qui en fait les auxi- liaires les plus proches et les plus utiles de la mort ? (1) J’affirme — et je me raccroche à cette idée que la mort n’est pas hors du domaine de l’esprit, qu’elle est dans de certaines limites connaiïssable et approchable par une cer- taine sensibilité. Tout ce qui dans l’ordre des choses écrites abandonne le domaine de la perception ordonnée et claire, tout ce qui vise à créer un renversement des apparences, à introduire un doute sur la position des images de l’esprit les unes par rapport aux autres, tout ce qui provoque la confusion sans détruire la force de la pensée jaillissante, tout ce qui renverse les rap- ports des choses en donnant à la pensée bouleversée un aspect encore plus grand de vérité et de violence, tout cela offre une issue à la mort, nous met en rapport avec des états plus affinés de l’esprit au sein desquels la mort s’exprime. C’est pourquoi tous ceux qui rêvent sans regretter leurs rêves, sans emporter de ces plongées dans une inconscience féconde un sentiment d’atroce nostalgie, sont des porcs. Le rêve est vrai. Tous les rêves sont vrais. J’ai le sentiment d’aspé- 10 Cette mort ligotée où l’âme se secoue en vue de regagner un état enfin complet et per- méable, où tout ne soit pas heurt, acuité d’une confusion délirante et qui ratiocine sans fin sur _elle-même, s’emmêlant dans les fils d’un mélange à la fois insupportable et mélodieux, où tout ne soit pas indisposition, où la plus petite place ne soit pas réservée sans cesse à la plus grande faim d’un espace absolu et cette fois définitif, rités, de paysages comme sculptés, de morceaux de terre ondoyants recouverts d’une sorte de sable frais, dont le sens veut dire : ‘* regret, déception, abandon, rupture, quand nous reverrons-nous ? ” Rien qui ressemble à l’amour comme l’appel de certains paysages vus en rêve, comme l’encerclement de certaines collines, d’une sorte d'argile matérielle dont la forme est comme moulée sur la pensée. Quand nous reverrons-nous? Quand le goût terreux de tes lèvres viendra-t-1l à nouveau frôler l’anxiété de mon esprit? La terre est comme un tourbillon de lèvres mortelles. La vie creuse devant nous le gouffre de toutes les caresses qui ont manqué. Qu’avons-nous à faire auprès de nous de cet ange qui n’a pas su se montrer. Toutes nos sensations seront-elles à jamais intellectuelles, et nos rêves n’arriveront-ils pas à prendre feu sur une âme dont l’émotion nous aidera à mourir. Qu'est-ce que cette mort où nous sommes à jamais seuls, où l'amour ne nous montre pas le chemin ? 17 où sous cette pression de paroxysmes perce soudain le sentiment d’un plan neuf, où du fond d’un mélange sans nom cette àme qui se secoue et s’ébroue sente la possibilité comme dans les rêves de s’éveiller à un monde plus clair, après avoir perforé elle ne sait plus quelle barrière, — et elle se retrouve dans une luminosité où finalement ses membres se détendent, là où les parois du monde semblent brisables à linfini. Elle pourrait renaître cette âme, cependant elle ne renaît pas ; car bien qu’allégée elle sent qu’elle rêve encore, qu’elle ne s’est pas encore faite à cet état de rêve auquel elle ne parvient pas à s'identifier. À cet instant de sa rêverie mortelle l’homme vivant parvenu devant la muraille d’une identi- fication impossible retire son âme avec brutalité. Le voici rejeté sur le plan nu des sens, dans une lumière sans bas-fonds. Hors de la musicalité infinie des ondes nerveuses, en proie à la faim sans bornes de l’atmosphère, au froid absolu. NrN AA | f. Na \ ATX APT Lettre à la Voyante A Lol Madame, Vous habitez une chambre pauvre, mêlée à la vie. C’est en vain qu’on voudrait entendre le ciel murmurer dans vos vitres. Rien, ni votre aspect, m1 l’air ne vous séparent de nous, mais on ne sait quelle puérilité plus profonde que expérience nous pousse à taillader sans fin et à éloigner votre figure, et jusqu’aux attaches de votre vie. L’âme déchirée et salie, vous savez que Jje n’assieds devant vous qu’une ombre, mais je n’ai pas peur de ce terrible savoir. Je vous sais 22 à tous les nœuds de moi-même et beaucoup plus proche de moi que ma mère. Et je suis comme nu devant vous. Nu, impudique et nu, droit et tel qu’une apparition de moi-même, mais sans honte, car pour votre œil qui court vertigineusement dans mes fibres, le mal est vraiment sans péché. SÉPARER 7 Jamais je ne me suis trouvé si précis, si rejoint, si assuré mêmé au delà du scrupule, au delà de toute malignité qui me vint des autres ou de moi, et aussi si perspicace. Vous ajoutiez la pointe de feu, la pointe d’étoile au fil tremblant de mon hésitation. Ni jugé, n1 me jugeant, entier sans rien faire, intégral sans m’y efforcer ; sauf la vie, c’était le bonheur. Et enfin plus de crainte que ma langue, ma grande langue trop grosse, ma langue minuscule ne fourche, j'avais à peine besoin de remuer ma pensée. Cependant, je pénétrai chez vous sans ter- reur, sans l’ombre de la plus ordinaire curiosité. Et cependant vous étiez la maîtresse et l’oracle, vous auriez pu m’apparaître comme l’âme même et le Dieu de mon épouvantable destinée. Pou- voir voir et me dire! Que rien de sale ou de 23 secret ne soit noir, que tout l’enfoui se découvre, que le refoulé s’étale enfin à ce bel œil étalé d’un juge absolument pur. De celui qui dis- cerne et dispose mais qui ignore même qu’il vous puisse accabler. La lumière parfaite et douce où l’on ne souffre plus de son âme, cependant infestée de mal. La lumière sans cruauté ni passion où ne se révèle plus qu’une seule atmosphère, l’atmo- sphère d’une pieuse et sereine, d’une précieuse fatalité. Oui, venant chez vous, madame, je n’avais plus peur de ma mort. Mort ou vie, je ne voyais plus qu’un grand espace placide où se dissolvaient les ténèbres de mon destin. J’étais vraiment sauf, affranchi de toute misère, car même ma misère à venir m'était douce, si par impossible j'avais de la misère à redouter dans mon avenir. Ma destinée ne m'était plus cette route cou- verte et qui ne peut plus guère recéler que le mal. J'avais vécu dans son appréhension éter- nelle, et à distance, je la sentais toute proche, et depuis toujours blottie en moi. Aucun remous violent ne bouleversait à l’avance mes fibres, j'avais déjà été trop atteint et bouleversé par le 24 malheur. Mes fibres n’enregistraient plus qu’un immense bloc uniforme et doux. Et peu m’im- portait que s’ouvrissent devant moi les plus terribles portes, le terrible était déjà derrière moi. Et même mal, mon avenir prochain ne me touchait que comme une harmonieuse discorde, une suite! delicimes retournée etes émoussées en moi. Vous ne pouviez m’annoncer, madame, que lPaplanissement de ma vie. Mais ce qui par-dessus tout me rassurait, ce n’était pas cette certitude profonde, attachée à ma chair, mais bien le sentiment de l’uni- formité de toutes choses. Un magnifique absolu. J'avais sans doute appris à me rapprocher de la mort, et c’est pourquoi toutes choses, même les plus cruelles, ne m’apparaissaient plus que sous leur aspect d'équilibre, dans une parfaite indifférence de sens. +. Mais il y avait encore autre chose. C’est que ce sens, indifférent quant à ses effets immé- diats sur ma personne, était tout de même coloré en quelque chose de bien. Je venais à vous avec un optimisme intégral. Un optimisme qui n’était pas une pente d'esprit, mais qui venait de cette connaissance profonde de l’équi- 25 libre où toute ma vie était baignée. Ma vie à venir équilibrée par mon passé terrible, et qui s’introduisait sans cahot dans la mort. Je savais à l’avance ma mort comme l’achèvement d’une vie enfin plane, et plus douce que mes souvenirs les meilleurs. Et la réalité grossissait à vue d’œil, s’amplifiait jusqu’à cette souveraine connaissance où la valeur de la vie présente se démonte sous les coups de l'éternité. Il ne se pouvait plus que l'éternité ne me vengeñt de ce sacrifice acharné de moi-même, et auquel, moi, je ne participais pas. Et mon avenir immédiat, mon avenir à partir de cette minute où je pénétrais pour la première fois dans votre cercle, cet avenir appar- tenait aussi à la mort. Et vous, votre aspect me fut dès le premier instant favorable. L'émotion de savoir était dominée par le sentiment de la mansuétude infinie de l’exis- tence’. Rien de mauvais pour moi ne pouvait (1) Je n’y peux rien. J'avais ce sentiment devant Elle. La vie était bonne parce que cette voyante était là. La présence de cette femme m'était comme un opium, plus pur, plus léger, quoique moins solide que l’autre. Mais beaucoup plus profond, plus vaste et ouvrant d’autres arches dans les cellules de mon esprit. Cet état actif d’échanges spirituels, cette 26 tomber de cet œil bleu et fixe par lequel vous inspectiez mon destin. Toute la vie me devenait ce bienheureux paysage où les rêves qui tournent se présentent conflagration de mondes immédiats et minuscules, cette imminence de vies infinies dont cette femme m'ouvrait la perspective, m'indiquaient enfin une issue à la vie, et une raison d’être au monde. Car on ne peut accepter la Vie qu’à condition d’être grand, de se sentir à l’origine des phénomènes, tout au moins d’un certain nombre d’entre eux. Sans puissance d'expansion, sans une certaine domination sur les choses, la vie est indéfendable. Une seule chose est exaltante au monde: le contact avec les puissances de l’esprit. Cependant devant cette voyante un phénomène assez paradoxal se produit. Je n’éprouve plus le besoin d’être puissant, ni vaste, la séduction qu’elle exerce sur moi est plus violente que mon orgueil, une certaine curiosité momentanément me suffit. Je suis prêt à tout abdiquer devant elle : orgueil, volonté, intelligence. Intelligence surtout. Cette intelligence qui est toute ma fierté. Je ne parle pas bien entendu d’une certaine agilité logique de l'esprit, du pouvoir de penser vite et de créer de rapides schémas sur les marges de la mémoire. Je parle d’une pénétration souvent à longue échéance, qui n’a pas besoin de se matérialiser pour se satisfaire et qui indique des vues profondes de l'esprit. C’est sur la foi de cette pénétration au pied-bot et le plus souvent sans matière (et que mci-mémz je ne possède pas), que j’ai toujours demandé que l’on me fasse crédit, dût-on me faire crédit cent ans et se contenter le reste du temps de silence. Je sais dans quelles limbes retrouver cette femme. Je creuse un problème qui me rapproche de l’or, de toute matière subtile, un probèlme abstrait comme la douleur qui n’a pas de forme et qui tremble et se volatilise au contact des os. 2} à nous avec la face de notre moi. L'idée de la connaissance absolue se confondait avec l’idée de la similitude absolue de la vie et de ma conscience. Et je tirais de cette double simili- tude le sentiment d’une naissance toute proche, où vous étiez la mère indulgente et bonne, quoique divergente de mon destin. Rien ne m'apparaissait plus mystérieux, dans le fait de cette voyance anormale, où les gestes de mon existence passée et future se peignaient à vous avec leurs sens gros d’avertissements et de rap- ports. Je sentais mon esprit entré en communi- cation avec le vôtre quant à la figure de ces avertissements. Mais vous, enfin, madame, qu'est-ce donc que cette vermine de feu qui se glisse tout à coup en vous, et par l’artifice de quelle inima- ginable atmosphère? car enfin vous voyez, et cependant le même espace étalé nous entoure. L’horrible, Madame, est dans l’immobilité de ces murs, de ces choses, dans la familiarité des meubles qui vous entourent, des accessoires | de votre divination, dans l'indifférence tran- quille de la vie à laquelle vous participez comme moi. cÉdbton. rs ee | i | | | 20 Et vos vêtements, Madame, ces vêtements qui touchent une personne qui voit. Votre chair, toutes vos fonctions enfin. Je ne puis pas me faire à cette idée que vous soyiez soumise aux conditions de l’Espace, du Temps, que les néces- sités corporelles vous pèsent. Vous devez être beaucoup trop légère pour lespace. Et, d’autre part, vous m’apparaissiez si joe, et d’une grâce tellement humaine, telle- ment de tous les jours. Jolie comme n’importe laquelle de ces femmes dont j'attends le pain et le spasme, et qu’elles me haussent vers un seuil corporel. | Aux yeux de mon esprit, vous êtes sans limites et sans bords, absolument, profondément incompréhensible. Car comment vous accom- modez-vous de la vie, vous qui avez le don de la vue toute proche? Et cette longue route toute unie où votre âme comme un balancier se promène, et où moi, Je lirais si bien l’avenir de ma mort. Oui, il y a encore des hommes qui connaissent la distance d’un sentiment à un autre, qui savent créer des étages et des haltes à leurs désirs, qui savent s'éloigner de leurs désirs et 29 de leur âme, pour y rentrer ensuite faussement en vainqueurs. Et 1l y a ces penseurs qui encer- clent péniblement leurs pensées, qui intro- duisent des faux-semblants dans leurs rêves, ces savants qui déterrent des lois avec de sinistres pirouettes ! Mais vous, honnie, méprisée, planante, vous mettez le feu à la vie. Et voici que la roue du Temps d’un seul coup s’enflamme à force de faire grincer les cieux. Vous me prenez tout petit, balayé, rejeté, et tout aussi désespéré que vous-même, et vous me haussez, vous me retirez de ce lieu, de cet espace faux où vous ne daignez même plus faire le geste de vivre, puisque déjà vous avez atteint la membrane de votre repos. Et cet œil, ce regard sur moi-même, cet unique regard désolé qui est toute mon existence, vous le magnifez et le faites se retourner sur lui-même, et voici qu’un bourgeonnement lumineux fait de délices sans ombres, me ravive comme un vin mystérieux. Héloïse et Abélard La vie devant lui se faisait petite. Des places entières de son cerveau pourrissaient. Le phénomène était connu, mais enfin il n’était pas simple. Abélard ne donnait pas son état comme une découverte, mais enfin 1l écrivait : Cher ami, Je suis géant. Je n’y peux rien, si je suis un sommet où les plus hautes mâtures prennent des seins en guise de voiles, pendant que les femmes sentent leurs sexes devenir durs comme des galets. Je ne puis m'empêcher, pour ma part, 34 de sentir tous ces œufs rouler et tanguer sous les robes au hasard de l’heure et de l'esprit. La vie va et vient et pousse petite à travers le pavage des seins. D’une minute à lautre la face du monde est changée. Autour des doigts s’enroulent les âmes avec leurs craquelures de micas, et entre les micas Abélard passe, car au-dessus tout l’érosion de l’esprit. Toutes les bouches de mâle mort rient au hasard de leurs dents, dans l’arcature de leur dentition vierge ou bardée de faim et lamée d’ordures, comme l’armature de lesprit d’Abélard. Mais ici Abélard se tait. Seul lœsophage maintenant marche en lui. Non pas, certes, l’appétit du canal vertical, avec sa pression de famine, mais le bel arbre d’argent droit avec ses ramifications de veinules faites pour Pair, avec autour des feuillages d’oiseaux. Bref, la vie strictement végétale et froissée où les jambes vont de leur pas mécanique, et les pensées comme de hauts voiliers repliés. Le passage des corps. L’esprit momifié se déchaîne. La vie haut bandée lève la tête. Sera-ce enfin le grand 35 dégel? L'oiseau crèvera-t-1l l’embouchure des langues, les seins vont-ils se ramifier et la petite bouche reprendre sa place? L’arbre à graines percera-t-1l le granit ossifié de la main? Oui, dans ma main 1l y à une rose, voici que ma langue tourne sans rien. Oh, oh, oh! que ma pensée est légère. J’ai lesprit mince comme une main. Mais c’est qu'Héloïse aussi a des jambes. Le plus beau c’est qu’elle ait des jambes. Elle a aussi cette chose en sextant de marine, autour de laquelle toute magie tourne et broute, cette chose comme un glaive couché. Mais par-dessus tout Héloïse a un cœur. Un beau cœur droit et tout en branches, tendu, figé, grenu, tressé par moi, jouissance profuse, catalepsie de ma joie! Elle a des mains qui entourent les livres de leurs cartilages de miel. Elle a des seins en viande crue, si petite, dont la pression donne la folie ; elle a des seins en dédales de fil. Elle a une pensée toute à moi, une pensée insinuante et retorse qui se déroule comme d’un cocon. Elle a une âme. Dans sa pensée, je suis l’aiguille qui court et 36 c’est son âme qui accepte l’aiguille et lPadmet, et je suis mieux, moi, dans mon aiguille que tous les autres dans leur lit, car dans mon lit je roule la pensée et l’aiguille dans les sinuosités de son cocon endormi. Car c’est à elle toujours que j’en reviens à travers le fil de cet amour sans limite, de cet amour universellement répandu. Et 1l pousse dans mes mains des cratères, 1l y pousse des dédales de seins, il y pousse des amours explo- sives que ma vie gagne sur mon sommeil. Mais par quelles transes, par quels sur- sauts, par quels glissements successifs en arrive- t-il à cette idée de la jouissance de son esprit. Le fait est qu’il jouit en ce moment de son esprit, Abélard. Il en jouit à plein. Il ne se pense plus ni à droite n1 à gauche. Il est là. Tout ce qui se passe en lui est à lui. Et en lui, en ce moment, 1l se passe des choses. Des choses qui le dispensent de se rechercher. C’est là le grand point. Il n’a plus à stabiliser ses atomes. Ils se rejoignent d’eux-mêmes, ils se stratifient en un point. Tout son esprit se réduit en une suite de montées et de descentes, mais d’une descente toujours au milieu. Il à des choses. 37 Ses pensées sont de belles feuilles, de planes surfaces, des successions de noyaux, des agglo- mérations de contacts entre lesquels son intel- ligence se glisse sans effort : elle va. Car c’est cela lintelligence : se contourner. La question ne se pose plus d’être fin ou mince et de se rejoindre de loin, d’embrasser, de rejeter, de disjoindre. Il se glisse entre ses états. Il vit. Et les choses en lui tournent comme des grains dans le van. La question de lamour se fait simple. Qu'importe qu'il soit moins ou plus, puisqu'il peut s’agiter, se glisser, évoluer, se retrouver et surnager. Il a retrouvé le jeu de Pamour. Mais que de livres entre sa pensée et le rêve ! Que de pertes. Et pendant ce temps, que faisait-il de son cœur? C’est étonnant qu’il lui ÉHÉLeSeL AlICŒUr. Il est bien là. Il est là comme une médaille vivante, comme un arbuste ossifié de métal. Le voilà bien, le nœud principal. 38 Héloïse, elle, a une robe, elle est belle de face et de fond. Alors, il se sent l’exaltation des racines, l’exaltation massive, terrestre, et son pied sur le bloc de la terre tournante se sent la masse du firmament. Et il crie, Abélard, devenu comme un mort, et sentant craquer et se vitrifier son squelette, Abélard, à la pointe vibrante et à la cime de son eflort : | « C’est ici qu’on vend Dieu, à moi main- tenant la plaine des sexes, les galets de chair. Pas de pardon, je ne demande pas de pardon. Votre Dieu n’est plus qu’un plomb froid, fumier des membres, lupanar des yeux, vierge du ventre, laiterie du ciel ! » Alors la laiterie céleste s’exalte. La nausée lui vient. Sa chair en lui tourne son limon plein d’écailles, 1l se sent les poils durs, le ventre barré, 1l sent sa queue qui devient liquide. La nuit se dresse semée d’aiguilles et voici que d’un coup de cisailles ILS lui extirpent sa virilité. 39 Et là-bas, Héloïse replie sa robe et se met toute nue. Son crâne est blanc et laiteux, ses seins louches, ses jambes grêles, ses dents font un bruit de papier. Elle est bête. Et voila bien l’épouse d’Abélard le châtré. L'ART a MALE js S Le i Le Clair Abélard L’armature murmurante du ciel trace sur la vitre de son esprit toujours les mêmes signes amoureux, les mêmes cordiales correspondances qui pourraient peut-être le sauver d’être homme s’1l consentait à se sauver de l’amour. Il faut qu’il cède. Il ne se tiendra plus. Il cède. Ce bouillonnement mélodique le presse. Son sexe bat : un vent tourmentant murmure, dont le bruit est plus haut que le ciel. Le fleuve roule des cadavres de femmes. Sont-ce Ophélie, Pértmcemlauren Non encre Unon; vent, non, roseaux, berges, rives, écume, flocons. Il n’y a plus d’écluse. De son désir Abélard s’est fait 44 une écluse. Au confluent de Patroce et mélo- dique poussée. C’est Héloïse roulée, emportée, à lui, — ET QUI LE VEUT BIEN. Voici sur le ciel la main d’Erasme qui sème un sénevé de folie. Ah! {a curieuse levée. Le mouvement de l’Ourse fixe le temps dans le ciel tfixe le cielkdans leMDempsAucecoreore inverti du monde où le ciel propose sa face. Immense renivellement. C’est parce que le ciel a une face qu’Abé- lard a un cœur où tant d’astres souverainement germent, et poussent sa queue. Au bout de la métaphysique est cet amour tout pavé de chair, tout brûlant de pierres, né dans le ciel après tant et tant de tours d’un sénevé de folie. Mais Abélard chasse le ciel comme des mouches bleues. Etrange déroute. Par où dis- paraître? Dieu! vite, un trou d’aiguille. Le plus mince trou d’aiguille par lequel Abélard ne pourra plus venir nous chercher. Il fait étrangement beau. Car il ne peut plus maintenant que faire beau. A partir d’au- jourd’huï, Abélard n’est plus chaste. La chaîne étroite des livres s’est brisée. Il renonce au coït chaste et permis de Dieu. :h) Quelle douce chose que le coït! Même humain, même en profitant du corps de la femme, quelle volupté séraphique et proche! Le ciel à portée de la terre, moins beau que la terre. Un paradis encastré dans ses ongles. Mais que lappel des éclairages sidéraux, même monté au plus haut de la tour, ne vaut pas l’espace d’une cuisse de femme. N'est-ce pas Abélard le prêtre pour qui Pamour est si clair ? Que le coît est clair, que le péché est clair. S1 clair. Quels germes, comme ces fleurs sont douces au sexe pâmé, comme les têtes du plaisir sont voraces, comme à l'extrême bout de la jouissance le plaisir répand ses pavots. Ses pavots de sons, ses pavots de jour et de musique, à tire d’ailes, comme un arrachement magnétique d'oiseaux. Le plaisir fait une tranchante et mys- tique musique sur le tranchant d’un rêve effilé. Oh! ce rêve dans lequel lPamour consent à rouvrir ses yeux ! Oui, Héloïse, c’est en toi que je marche avec toute ma philosophie, en toi j'abandonne les ornements, et je te donne à la place, les hommes dont l'esprit tremble et miroite en toi. — Que lEsprit s’admire, puisque 46 la Femme enfin admire Abélard. Laisse jaillir cette écume aux profondes et radieuses parois. Les arbres. La végétation d’Attila. Il l’a. Il la possède. Elle l’étouffe. Et chaque page ouvre son archet et s’avance. Ce livre, où l’on retourne la page des cerveaux. Abélard s’est coupé les mains. À cet atroce baiser de papier, quelle symphonie est désor- mais égale. Héloïse mange du feu. Ouvre une porte. Monte un escalier. On sonne. Les seins écrasés et doux se soulèvent. Sa peau est beau- coup plus claire sur les seins. Le corps est blanc, mais terni, car aucun ventre de femme n’est pur. Les peaux ont la couleur du moisi. Le ventre sent bon, mais combien pauvre. Et tant de générations rêvent à celui-là. Il est là. Abélard en tant qu’homme le tient. Ventre illustre. C’est cela et ce n’est pas cela. Mange la paille, le feu. Le baiser ouvre ses cavernes où vient mourir la mer. Le voilà ce spasme où concourt le ciel, vers lequel une coalition spiri- tuelledéterle FI TILANTENIND EM comme je ne me sens plus que des viscères, sans au-dessus de moi le pont de lesprit. Sans tant de sens magiques, tant de secrets surajoutés. Elle 47 et moi. Nous sommes bien là. Je la tiens. Je lembrasse. Une dernière pression me retient, me congèle. Je sens entre mes cuisses l'Eglise m'arrêter, se plaindre, me paralysera-t-elle ? Vais-je me retirer? Non, non, j'écarte la der- nière muraille. Saint François d'Assise, qui me gardait le sexe, s’écarte. Sainte Brigitte m’ouvre les dents. Saint Augustin me délie la ceinture. Sainte Catherine de Sienne endort Dieu. C’est fini, c’est bien fini, je ne suis plus vierge. La muraille céleste s’est retournée. L’universelle iolle me gagne. f’escalade ma jouissance au sommet le plus haut de l’éther. Mais voici que Sainte Héloïse lentend. Plus tard, infiniment plus tard, elle l’entend et lui parle. Une sorte de nuit lui remplit les dents. Entre en mugissant dans les cavernes de -Ohicrane JHlle entrouvre le couvercle delson sépulcre avec sa main aux osselets de fourmi. On croirait entendre une bique dans un rêve. Elle tremble, mais lui tremble beaucoup plus qu’elle. Pauvre homme! Pauvre Antonin Artaud ! C’est bien lui cet impuissant qui esca- lade les astres, qui s’essaie à confronter sa fai- blesse avec les points cardinaux des éléments, 48 qui, de chacune des faces subtile ou solidifiée de la nature, s’eflorce de composer une pensée qui se tienne, une image qui tienne debout. S'il pouvait créer autant d’éléments, fournir au moins une métaphysique de désastres, le début serait l’écroulement ! Héloïse regrette de n’avoir pas eu à la place de son ventre une muraille comme celle sur laquelle elle s’appuyait quand Abélard la pressait d’un dard obscène. Pour Artaud la privation est le commencement de cette mort qu'il désire. Mais quelle belle image qu’un châtré ! Uccello le Poil he | de { Aron LS Le L DA te S y A £ (ht F PAL ON EL. A À PU LANTA Re Pat 0 OPEL % qu SDS PE te | IC d s a nel APTE li \] AL! L nl Uccello, mon ami, ma chimère, tu vécus avec ce mythe de poils. L’ombre de cette grande main lunaire où tu imprimes les chimères de ton cerveau, n’arrivera jamais jusqu’à la végé- tation de ton oreille, qui tourne et fourmille à gauche avec tous les vents de ton cœur. A gauche les poils, Uccello, à gauche les rêves, à gauche les ongles, à gauche le cœur. C’est à gauche que toutes les ombres s'ouvrent, des nefs, comme d’orifices humains. La tête couchée sur cette table où l’humanité tout entière cha- vire, que vois-tu autre chose que lombre immense d’un poil. D’un poil comme deux 52 forêts, comme trois ongles, comme un herbage de cils, comme d’un rateau dans les herbes du ciel. Etranglé le monde, et suspendu, et éternel- lement vacillant sur les plaines de cette table plate où tu inclines ta tête lourde. Et auprès de toi quand tu interroges des faces, que vois- tu, qu’une circulation de rameaux, un treillage de veines, la trace minuscule d’une ride, le ramage d’une mer de cheveux. Tout est tournant, tout est vibratile, et que vaut l’œil dépouillé de ses cils. Lave, lave les cils, Uccello, lave les lignes, lave la trace tremblante des poils et des rides sur ces visages pendus de morts qui te regardent camme des œufs, et dans ta paume monstrueuse et pleine de lune comme d’un éclairage de fiel, voici encore la trace auguste de tes poils qui émergent avec leurs lignes fines comme les rêves dans ton cerveau de noyé. D’un poil à un autre, combien de secrets et combien de surfaces. Mais deux poils lun à côté de l’autre, Uccello. La ligne idéale des poils intraduisiblement fine et deux fois répétée. Il y a des rides qui font le tour des faces et se prolongent jusque dans le cou, mais sous les cheveux aussi il y a des rides, Uccello. 53 Aussi tu peux faire tout le tour de cet œuf qui pend entre les pierres et les astres, et qui seul possède l’animation double des yeux. Quand tu peignais tes deux amis et toi- même dans une toile bien appliquée, tu laissas sur la toile comme l’ombre d’un étrange coton, en quoi je discerne tes regrets et ta peine, Paolo Uccello, mal illuminé. Les rides, Paolo Uccello, sont des lacets, mais les cheveux sont des langues. Dans un de tes tableaux, Paolo Uccello, j’ai vu la lumière d’une langue dans l’ombre phosphoreuse des dents. C’est par la langue que tu rejoins l’expression vivante dans les toiles inanimées. Et c’est par là que je vis, Uccello tout emmaillotté dans ta barbe, que tu m'avais à l’avance compris et défini. Bien- heureux sois-tu, toi qui as eu la préoccupation rocheuse et terrienne de la profondeur. Tu vécus dans cette idée comme dans un poison animé. Et dans les cercles de cette idée tu tournes éternellement et je te pourchasse à tâtons avec comme fil la lumière de cette langue qui m'appelle du fond d’une bouche miraculée. La préoccupation terrienne et rocheuse de la pro- fondeur, moi qui manque de terre à tous les 54 degrés. Présumas-tu vraiment ma descente dans ce bas monde avec la bouche ouverte et Pesprit perpétuellement étonné. Présumas-tu ces cris dans tous les sens du monde et de la langue, comme d’un fil éperdument dévidé. La longue patience des rides est ce qui te sauva d’une mort prématurée. Car, je le sais, tu étais né avec l'esprit aussi creux que moi-même, mais cet esprit, tu pus le fixer sur moins de chose encore que la trace et la naissance d’un ail. Avec la distance d’un poil, tu te balances sur un abime redoutable et dont tu es cependant à jamais séparé. Mais je bénis aussi, Uccello, petit garçon, petit oiseau, petite lumière déchirée, je bénis ton silence si bien planté. A part ces lignes que tu pousses de la tête comme une frondaison ce messages, 1l ne reste de toi que le silence et le secret de ta robe fermée. Deux ou trois signes dans l’air, quel est l’homme qui prétend vivre plus que ces trois signes, et auquel, le long des heures qui le couvrent, songerait-on à demander plus que le silence qui les précède ou qui les suit. Je sens toutes les pierres du monde et le phosphore de l’étendue que mon 95 passage entraîne, faire leur chemin à travers moi. Ils forment les mots d’une syllabe noire dans les pacages de mon cerveau. Toi, Uccello, tu apprends à n’être qu’une ligne et l'étage élevé d’un secret. R rer fe NN RCE (l é HP Ur WE DURS TIR ts L'Enclume des Forces NA Ÿ à 1442 rire . 4h 7, CAM ONE Ceux cette mauste ces lanieres Cest dans ceci que commence le Feu. Le feu de langues. Le feu tissé en torsades de langues, dans le miroitement de la terre qui s’ouvre comme un ventre en gésine, aux entrailles de miel et de sucre. De toute sa blessure obscène il bâille ce ventre mou, mais le feu bâille par- dessus en langues tordues et ardentes qui por- tent à leur pointe des soupiraux comme de la soif. Ce feu tordu comme des nuages dans l’eau limpide, avec à côté la lumière qui trace une règle et des cils. Et la terre de toutes parts entr’ouverte et montrant d’arides secrets. Des 6o secrets comme des surfaces. La terre et ses nerfs, et ses préhistoriques solitudes, la terre aux géologies primitives, où se découvrent des pans du monde dans une ombre noire comme le charbon. — La terre est mère sous la glace du feu. Voyez le feu dans les Trois Rayons, avec le couronnement de sa crinière où grouillent des yeux. Myriades de myriapodes d’yeux. Le centre ardent et convulsé de ce feu est comme la pointe écartelée du tonnerre à la cime du firmament. Le centre blanc des convulsions. Un absolu d’éclat dans l’échauflourée de la force. La pointe épouvantable de la force qui se brise dans un tintamarre tout bleu. Les Trois Rayons font un éventail dont les branches tombent à pic et convergent vers le même centre. Ce centre est un disque laiteux recouvert d’une spirale d’éclipses. L'ombre de l’éclipse fait un mur sur les zigzags de la haute maçonnerie céleste. Mais au-dessus du ciel est le Double-Che- val. L’évocation du Cheval trempe dans la lumière de la force, sur un fond de mur élimé et pressé jusqu’à la corde. La corde de son double poitrail. Et en lui le premier des deux (Ch: est beaucoup plus étrange que lautre. C’est lui qui ramasse l’éclat dont le deuxième n’est que l’ombre lourde. Plus bas encore que l’ombre du mur, la tête et le poitrail du cheval font une ombre, comme si toute l’eau du monde élevait l’ori- fice d’un puits. L’éventail ouvert domine une pyramide de cimes, un immense concert de sommets. Une idée de désert plane sur ces sommets au-dessus desquels un astre échevelé flotte, horriblement, inexplicablement suspendu. Suspendu comme le bien dans l’homme, ou le mal dans le com- merce d'homme à homme, ou la mort dans la vie. Force giratoire des astres. Mais derrière cette vision d’absolu, ce sys- tème de plantes, d'étoiles, de terrains tranchés jusqu’à l’os, derrière cette ardente floculation de germes, cette géométrie de recherches, ce système giratoire de sommets, derrière ce soc planté dans l'esprit et cet esprit qui dégage ses fibres, découvre ses sédiments, derrière cette main d'homme enfin qui imprime son pouce dur et dessine ses tâtonnements, derrière ce mélange de manipulations et de cervelle, et Pal 02 ces puits dans tous les sens de l’âme, et ces cavernes dans la réalité, se dresse la Ville aux murailles bardées, la Ville immensément haute, et qui n’a pas trop de tout le ciel pour lui faire un plafond où des plantes poussent en sens inverse et avec une vitesse d’astres jetés. Cette ville de cavernes et de murs qui projette sur l’abîime absolu des arches pleines et des caves comme des ponts. | Que lon voudrait dans le creux de ces arches, dans l’arcature de ces ponts insérer le creux d’une épaule démesurément grande, d’une épaule où diverge le sang. Et placer son corps en repos et sa tête où fourmillent les rêves, sur le rebord de ces corniches géantes où s’étage le firmament. | Car un ciel de Bible est dessus où courent des nuages blancs. Mais les menaces douces de ces nuages. Maïs les orages. Et ce Sinaï dont ils laissent percer les flammèches. Mais ombre portée de la terre, et l’éclairage assourdi et crayeux. Mais cette ombre en forme de chèvre enfin et ce bouc ! Et le Sabbat des Constel- lations. Un cri pour ramasser tout cela et une langue pour m'y pendre. Tous ces reflux commencent à moi. Montrez-moi l'insertion de la terre, la char- nière de mon esprit, le commencement affreux de mes ongles. Un bloc, un immense bloc faux me sépare de mon mensonge. Et ce bloc est de la couleur qu’on voudra. Le monde y bave comme la mer rocheuse, et moi avec les reflux de l’amour. Chiens, avez-vous fini de rouler vos galets sur mon âme. Moi. Moi. Tournez la page des gravats. Moi aussi j'espère le gravier céleste et la plage qui n’a plus de bords. Il faut que ce feu commence à moi. Ce feu et ces langues, et les cavernes de ma gestation. Que les blocs de glace reviennent s’échouer sous mes dents. J’ai le crâne épais, mais l’âme lisse, un cœur de matière échouée. fai absence de météores, absence de soufflets enflammés. Je cherche dans mon gosier des noms, et comme le cl vibratile des choses. L’odeur du néant, un relent d’ab- surde, le fumier de la mort entière. L'humour 64 léger et raréfié. Moi aussi Je n’attends que le vent. Qu'il s'appelle amour ou misère, 1l ne pourra guère m’échouer que sur une plage d’os- sements. L’Automate personnel ET AR IL à Jean de Bosschère. Il dit me voir dans une grande préoccupa- tion du sexe. Mais d’un sexe tendu et soufflé comme un objet. Un objet de métal et de lave bouillante, plein de radicelles, de rameaux que l’air prend. L’étonnante tranquillité du sexe que tant de ferrailles remplissent. Tous ces fers qui ramas- sent l’air en tous sens. Et au-dessus une ardente poussée, un her- bage noueux et mince qui prend racine en cet âcre terreau. Et il pousse avec une gravité de 68 fourmi, une frondaison de fourmilière qui creuse toujours plus avant dans le sol. Il pousse et 1l creuse ce feuillage si atrocement noir, et à mesure qu’il creuse on dirait que le sol s’éloigne, que le centre idéal de tout se ramasse autour d’un point de plus en plus mince. Mais tout ce tremblement dans un corps étalé avec tous ses organes, les jambes, les bras jouant avec leur agencement d’automate, et à l’entour les rotondités de la croupe qui cerne le sexe bien fixé. Vers ces organes dont la sexualité s’accroït, sur lesquels la sexualité éternelle gagne, se dirige une volée de flèches lancées d’en dehors du tableau. Comme dans les ramages de mon esprit, 1l y a cette barrière d’un corps et d’un sexe qui est là, comme une page arrachée, comme un lambeau déraciné de chair, comme l’ouverture d’un éclair et de la foudre sur les parois lisses du firmament. Mais ailleurs 1l y a cette femme vue de dos qui représente assez bien la silhouette conven- tionnelle de la sorcière. Mais son poids est en dehors des conven- tions et des formules. Elle se déploie comme une sorte d’oiseau sauvage dans des ténèbres 69 qu’elle ramasse autour d’elle, et dont elle se fait une sorte d’épais manteau. L’ondoiement même du manteau est un signe si fort que sa simple palpitation suffit à signifier la sorcière et la nuit où elle se déploie. Cette nuit est en relief et en profondeur, et sur la perspective même qui part de l'œil, s’épar- pille un merveilleux jeu de cartes qui est comme en suspension sur une eau. La lumière des pro- fondeurs accroche le coin des cartes. Et des trèfles en profusion anormale flottent comme des ailes d’insectes noirs. Les bas-fonds ne sont pas assez fixes qu’ils interdisent toute idée de chute. Ils sont comme le premier palier d’une chute idéale dont le tableau lui-même dissimule le fond. Il ÿ a un vertige dont le tournoiement a peine à se dégager des ténèbres, une descente vorace qui s’absorbe dans une sorte de nuit. Et comme pour donner tout son sens à ce vertige, à cette faim tournante, voici qu’une bouche s’étend, et s’entr’ouvre, qui semble avoir pour but de rejoindre les quatre horizons. Une bouche comme un cachet de vie pour apostiller -7O les ténèbres et la chute, donner une issue rayon- nante au vertige qui draine tout vers le bas. L’avancée de la nuit fourmillante avec son cortège d’égouts. Voilà à quel endroit cette peinture se place, au point d’effusion des égouts. Un vent murmurant agite toutes ces larves perdues et que la nuit ramasse en de nuroi- tantes images. On y sent un broiement d’écluses, une sorte d’horrible choc volcanique où s’est dissociée la lumière du jour. Et de ce heurt, et de ce déchirement de deux principes naissent toutes les images en puissance, dans une poussée plus vive qu’une lame de fona. Y a-t-1l tant de choses dans cette toile ? Il y a la force d’un rêve fixé, aussi dur qu’une carapace d’insecte et plein de pattes dardées dans tous les sens du ciel. Et en relief sur cette convulsion des bas- fonds, sur cette alliance de la lumière énergique avec tous les métaux de la nuit, comme l’image même de cet érotisme des ténèbres, se dresse la volumineuse et obscène silhouette de l’Auto- mate Personnel. Un grand tas et un grand pet. Il est suspendu à des fils dont seules les ZI attaches sont prêtes, et c’est la pulsation de l'atmosphère qui anime Île reste du corps. Il ramasse autour de lui la nuit comme un her- bage, comme une plantation de rameaux noirs. Ici Popposition est secrète, elle est comme la suite d’un scalpel. Elle est suspendue au fil du rasoir, dans le domaine inverse des âmes. Mais tournons la page. Un étage plus haut est la tête. Et une verte explosion de grisou, comme d’une allumette colossale, sabre et déchire l’air à cette place où la tête n’est pas. Je m'y retrouve tel exactement que je me vois dans les miroirs du monde, et d’une res- semblance de maison ou de table, puisque toute la ressemblance est ailleurs. Si l’on pouvait passer derrière le mur, quel déchirement on verrait, quel massacre de veines. Un amoncellement de cadavres vidés. Et le tout, haut comme un plat de cre- vettes. Voilà à quel linéament a pu aboutir tant d'esprit. Mauvais son de cloche d’ailleurs, car de 72 quel œil enfin je considère le sexe, dont mon appétit n’est pas mort. Après tant de déductions et d’échecs, après tous ces cadavres dépiautés, après les avertis- sements des trèfles noirs, après les étendards des sorcières, après ce cri d’une bouche dans la chute sans fond, après m'être heurté à des murailles, après ce tourbillon d’astres, cet emmêlement de racines et de cheveux, Je ne suis pas assez dégoûté que toute cette expé- rlence me sèvre. La muraille à pic de lexpérience ne me détourne pas de mon essentielle délectation. Au fond du cri des révolutions et des orages, au fond de ce broyement de ma cervelle, dans cet abîime de désirs et de questions, malgré tant de problèmes, tant de peurs, je conserve dans le coin le plus précieux de ma tête cette préoccupation du sexe qui me pétrifie et m’ar- rache le sang. = Que j'aie le sang en fer et glissant, le sang plein de marécages, que je sois sifflé de pestes, de renoncements, contaminé, assailli de désa- grégations et d’horreurs, pourvu que persiste la douce armature d’un sexe de fer. Je le bâtis en fer, je l’emplis de miel, et c’est toujours le même sexe au milieu de l’âcre vallonnement. C’est le sexe où convergent les torrents, où s’en- foncent les soifs. Plein de rages, et sans sérénité ni pardon, mes torrents se font de plus en plus volumineux et s’enfoncent, et j'ajoute en plus des menaces, et des duretés d’astres et de firmaments. Cette peinture comme un monde à vif, un monde nu, plein de filaments et de lanières, où la force irritante d’un feu lacère le firmament intérieur, le déchirement de l'intelligence, où Pexpansion des forces originelles, où les états qu’on ne peut pas nommer apparaissent dans leur expression la plus pure, la moins suspecte d’alliages réels. C’est la vie soufrée de la conscience qui remonte au jour avec ses lumignons et ses étoiles, ses tanières, son firmament, avec la vivacité d’un pur désir, avec son appel à une mort constante avoisinant la membrane de la résurrection. Le corps de la femme est là, dans son étalage 74 obscène ; dans son ossature de bois. Bois immua- ble et fermé. Bois d’un désir irrité et que son exaspération même congèle dans sa chirurgicale et sèche nudité. Les fesses d’abord, et vers l’ar- rière tout le grand et massif fessier qui est là comme l’arrière-train d’une bête, où la tête n’a plus que limportance d’un fil. La tête est là comme une idée de tête, comme lexpression d’un élément négligeable et oublié. Et à droite et en bas, dans les arrière-fonds, dans les réserves, comme la pointe extrême du signe de la croix. Décrirais-je le reste de la toile? Il me semble que la simple apparition de ce corps le situe. Sur ce plan sec, à fleur de surface, 1l y a toute la profondeur d’une pers- pective idéale et qui n’existe que dans la pensée. On y retrouve, comme un linéament, la zébrure d’un éclair taillé à même la terre, et des cartes valsent autour de là. En haut, en bas, la Pythonisse, la Sorcière, comme une sorte d’ange, de douce dragonne, avec sa figure contournée. Tous les colimaçons de lPesprit mangent sa face abstraite et se retournent comme une corde tressée. 75 En haut, en bas. En haut avec sa figure de momie creuse. En bas avec sa masse, sa taille massive et bien tracée. Elle est 1à comme une muraille de nuit compacte, attirant, dé- ployant la flamme des cartes soufrées. Une multitude de cœurs, une multitude de trèfles, comme autant de signes, comme autant d'appels. Ai-je un manteau, ai-je une robe? Une nuit de basse-fosse, une obscurité pleine d’encre déploie ses murailles mal cimentées. 4 l À LA: USERS DAT AAEE re. . VLC ; La Vitre d'Amour 1 nr Ga D cop Ml el ON ll CTIrA P} ne ‘ x 1" ou Ur " ll LA) PRE n EM Ù ix | A TL EAN TT | | HE du ) ‘ 4 2 DER AL AE NAN # We 1 \ : 1à L 1 1e p i — ï 1 V4 î I A È PA 5 , 1] D ñ Ÿ L | ” de. “A ‘ | Pi Le à J TRUE Û ; . PAT À 0 1 \ % hr.” + L % À ji n'a AA k a 1 s } # y AŸ 1 « ne Sac + LE M }, 1 w p { ’ { < r % .| 0 0 W » { - = î ”e ; j (l n L l t g > LA | , 10 LE md Pt FRA ua : L Per Je la voulais miroitante de fleurs, avec de petits volcans accrochés aux aisselles, et spécialement cette lave en amande amère et qui était au centre de son corps dressé. Il y avait aussi une arcade de sourcils sous lesquels tout le ciel passait, un vrai ciel de viol, de rapt, de lave, d’orage, de rage, bref, un ciel absolument théologal. Un ciel comme une arche dressée, comme la trompette des abîmes, comme de la ciguë bue en rêve, un ciel contenu dans toutes les fioles de la mort, le ciel d’Héloïse au-dessus d’Abélard, 80 un ciel d’amoureux suicide, un ciel qui possé- dait toutes les rages de l’amour. C'était un ciel de péché protestataire, un péché retenu au confessionnal, de ces péchés qui chargent la conscience des prêtres, un vrai péché théologal. Et je l’aimaus. Elle était bonne, dans une taverne d’Hoff- mann, mais une miteuse crapuleuse boniche, une boniche crapuleuse et mal lavée. Elle pas- sait les plats, vidait les lieux, faisait les lits, balayait les chambres, secouait les ciels de lit et se déshabillait devant sa lucarne, comme toutes les bonnes de tous les contes d’Hoffmann. Je couchais à l’époque dans un lit piteux dont le matelas se dressait toutes les nuits, se recroquevillait devant cette avance de rats que dégorgent les reflux des mauvais rêves, et qui s’aplanissait au soleil levant. Mes draps sentaient le tabac et la morgue, et cette odeur nauséeuse et délicieuse que revêtent nos corps quand nous nous appliquons à les sentir. Bref, c’étaient de vrais draps d’étudiants amoureux. Je piochais une thèse épaisse, annonante, sur les avortements de l’esprit humain à ces 8r seuils épuisés de l’âme jusqu'où l'esprit de l’homme n’atteint pas. Mais l’idée de la boniche me travaillait beaucoup plus que tous les phantasmes du nominalisme excessif des choses. Je la voyais à travers le ciel, à travers les vitres fendues de ma chambre, à travers ses propres sourcils, à travers les yeux de toutes mes anciennes maîtresses, et à travers les che- veux jaunes de ma mère. Or nous étions à la nuit de la Saint-Syl- vestre. Le tonnerre tonnait, les éclairs mar- chaient, la pluie faisait son chemin, les cocons des rêves bêlaient, les grenouilles de tous les étangs coassaient, bref, la nuit faisait son métier. Il me fallait maintenant trouver un moyen de m’aboucher avec la réalité... Ce n’était pas assez que d’être abouché avec la résonance obscure des choses, et d’entendre par exemple les volcans parler, et de revêtir l’objet de mes amours de tous les charmes d’un adultère anti- cipé par exemple, ou de toutes les horreurs, ordures, scatologie, crimes, tromperies qui s’atta- chent à l’idée de l’amour ; il me fallait trouver 82 simplement le moyen de l’atteindre directement, c’est-à-dire et avant tout, de lu parler. Tout d’un coup la fenêtre s’ouvrit. Je vis dans un coin de ma chambre un immense jeu de dames sur lequel tombaient les reflets d’une multitude de lampes invisibles. Des têtes sans corps faisaient des rondes, se heurtaient, tom- baient comme des quilles. Il y avait un 1im- mense cheval de bois, une reine en morphine, une tour d’amour, un siècle à venir. Les mains d’Hoffman poussaient les pions, et chaque pion disait : NE LA CHERCHE PAS LA. Et dans le ciel on voyait des anges avec des ailes en pieds nickelés. Je cessai donc de regarder à la fenêtre et d’espérer voir ma boniche chérie. Alors je sentis des pieds qui finissaient d’écraser les cristaux des planètes, juste dans la chambre au-dessus. Des soupirs ardents per- çaient le plancher, et j’entendis l’écrasement d’une chose suave. À ce moment toutes les assiettes de la terre se mirent à dégringoler et les clients de tous les restaurants du monde partirent à la poursuite de la petite bonne d’Hoffmann ; et on vit la bonne qui courait comme une damnée, puis 83 Pierre Mac Orlan, le ressemeleur de bottines absurdes, passa, poussant une brouette sur le chemin. À sa suite venait Hoffmann avec un parapluie, puis Achim d’Arnim, puis Lewis qui marchait transversalement. Enfin la terre s’ou- vrit, et Gérard de Nerval apparut. Il était plus grand que tout. Il y avait aussi un petit homme qui était moi. — Mais notez bien que vous ne rêvez pas, me disait Gérard de Nerval, voici d’ailleurs le chanoine Lewis qui s’y connait : Lewis oseriez- vous soutenir le contraire ? — Non, par tous les sexes barbus. Ils sont stupides, pensai-je, ce n’est pas la peine d’être considérés comme de grands auteurs. — Donc, me disait Gérard de Nerval, tout ceci, vois-tu, à un lien. Tu la mets en salade, tu la manges à l’huile, tu la décortiques sans hésiter, la boniche est ma femme. Il ne connaît même pas le poids des mots, pensai-je. — Pardon le prix, le prix des mots me soufa ma cervelle, qui, elle aussi, s’y connaissait. — Tais-toi, ma cervelle, lui dis-je, tu n’es pas encore assez vitrifiée. Pt 84 Hoffmann me dit : — VENONS-EN AU FAIT. Et moi : — Je ne sais pas comment m’aboucher avec elle, je n’ose pas. — Mais tu n’as même pas à oser, rétorqua Lewis, Tu l’obtiendras TRANSVERSALE- MENT. — Transversalement, mais à quoi? répli- quai-je. Car pour l'instant c’est elle qui me traverse. Mais puisqu'on te dit que lamour est oblique, . que la vie est oblique, que la pensée est oblique, et que tout est oblique. TU L’AURAS QUAND TU N’Y PENSERAS PASSES Ecoute là-haut. N’entends-tu pas la collu- sion de ces ponts de mollesse, la rencontre de cet amas d’ineflable plasticité ? Je sentais mon front éclater. À la fin je compris qu’il s'agissait de ses seins, et Je compris qu’ils se rejoignaient, et je compris que tous ces soupirs s’exhalaient du sein même de ma boniche. Je compris aussi 85 qu’elle s’était couchée sur le plancher du dessus pour être plus près de moi. La pluie continua à couler. Il y eut dans le rue des chants d’une stupidité affreuse : Chez ma belle qu'il fait bon Avaler du mouron (bis) Car nous sommes o1seaux Car nous sommes otselles Chez ma belle qu’il fait bon Colombelle à son balcon Toute l’eau de ses aisselles Ne vaut pas la mirabelle De ses amoureux frissons. Cochons stupides, hurlai-je, en me levant, vous salissez l’esprit même de l’amour. La rue était vide. Il n’y avait que la lune qui continuait ses murmures d’eau. | Quelle est la meilleure breloque, quel est le bijou le plus beau, quelle est amande la plus fondante ? À cette vision je souris. 86 Ce n’est pas le diable, tu vois bien, me dit-elle ! Eh non ce n’était pas le diable, ma petite boniche était dans mes bras. — Depuis si longtemps, depuis si longtemps me dit-elle, je te désirais. Et ce fut le pont de la grande nuit. La lune remonta dans le ciel, Hoffmann se terra dans sa cave, tous les restaurateurs recou- vrérent leur place; il.n’y eut plus que l'amour: Héloïse au : “manteau, ÂAbélard à Îa tiare, Cléopâtre. à l’aspic, toutes les langues de l’ombre;, toutes les étoiles de la folie. Ce fut Jamour comme une mer, comme le péché, comme la vie, comme la mort. L'amour sous les arcades, l’amour au bassin, l'amour dans un lit, l’amour comme le lierre, l'amour comme un mascaret. L’amour aussi grand que les contes, l’amour comme la peinture, l’amour comme tout ce qui est. Et tout cela dans une aussi petite femme, dans un cœur si momifié, dans une pensée si restreinte, mais la mienne pensait pour deux. Du fond d’une ivresse insondable, un 87 peintre pris de vertige tout à coup se déses- pérait. Mais la nuit était plus belle que tout. Tous les étudiants regagnèrent leur chambre, le peintre recouvra ses cyprès. Une lumière de fin du monde remplit peu à peu ma pensée. Il n’y eut bientôt plus qu’une immense montagne de glace sur laquelle une chevelure blonde pendait. TABLE DES MATIÈRES DE TRNTES PNR LP RE Line nie DENRMPANTATVOYANTE. | SARA D LL OIS PME AABELARD: 0 pee 31 PRICDATREABELARD Se TRE 41 HOCBERGIÉP POIRIER Le 49 MENCLUMENDESMEORCES 0 Lou 57 L’AUTOMATE PERSONNEL . ...... 65 La an! 1) F0 Lo dl ra (+ Mr À : Dr L'ue Ja « TR si ï = L | ni 7 de lé À ; # à à ‘ | by, à ” 14 ï À , ATARI A Pr l SD 10 nr EE a AC 4) 5 LRARLES Ne ( A cn ) COURT on | CP" 1 nt ‘ : te. "14 4 + ' 2 y \chegt ile l ' n \ ñ ï 4 , | La : ; r | = é h À CENTER + ; HET ll [ML } 1 ï . LA ni | k 1à \w ï Ÿ j ; } ue } PES | : \ “L”* A | si) hi M ‘ PH nt l H. | APPOUAT « So | l d ! COUPONS RL Justification Il à été tiré de cet ouvrage: 15 exemplaires sur Japon numérotés de I à 15 35 exemplaires sur Hollande numérotés de 16 à 50 750 exemplaires sur pur fil Lafuma numérotés de 51 à 800 à . Numéro du présent exemplaire : UU © VAL ] t HEUAT Achevé d'imprimer le 17 avril 1929 pour le compte des Editions LES UTROIS MAGOINTS sur les presses de La Typographie François Bernouard 10, Rue Lebel, 10 Vincennes Da rit PL TRE (EX POV D Y'418 F | | | il a | re O (q | qq [æ) ce | Frs or